Emmanuel Macron et la « décomposition française »

J’étais en train de lire Décomposition française, le beau livre de Malika Sorel paru le 12 novembre 2015 — la veille des attentats du Bataclan —, qui vient opportunément de paraître en Poche, quand Emmanuel Macron a fait en Algérie les déclarations que nous savons sur la colonisation (« crime contre l’humanité », etc.) et a, quelques jours plus tard, aggravé son cas en reprenant, en meeting à Toulon, la déclaration quelque peu ambiguë de De Gaulle aux Pieds-Noirs en 1958, le célèbre « Je vous ai compris ».
Je dis « ambiguë » parce que sur le coup, la foule massée à Alger n’a pas bien compris ce que MonGénéral (comme l’écrivait à l’époque le Canard enchaîné) était en train de lui faire — collectivement. Mais ils ont pigé assez vite. Lire la suite

Libéralisme, individualisme, communautarisme

Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais rien dit, et j’disais rien. D’ailleurs, ça ne me disait rien. Arthur Ganate regardait son bock vide comme si ça pouvait faire revenir la Kro qu’il venait de siffler. Jours tranquilles à Clichy.
L’patron du rade a mis la radio. « Laisse béton », chantait Renaud. « T’as un blouson, mecton, l’est pas bidon… » La chanson avait déjà cinq ou six ans, elle venait de relancer le verlan. « J’vais acheter un Chevignon », m’a dit Arthur Ganate, désespérant de voir la bière remonter dans sa chope… Il s’est levé et la nuit de la Place Clichy l’a englouti.

Chevignon est créé en 1979, mais c’est Guy Azoulay qui quatre ou cinq ans plus tard lance le blouson « cuir vieilli » qui fait décoller la marque et lance l’ère du racket, à l’école. Au moment même où Mitterrand trahissait le socialisme, auquel il n’avait jamais cru, et d’opérer un virage sur l’aile vers le libéralisme. Ça ne me paraissait pas important, ce que j’avais sur le dos. J’étais déjà trop vieux. Mais ça commençait — les marques, la sape. Les gosses nikés des pieds à la tête. Les insignes et les logos cousus sur le cuir pseudo-aviateur — personnalisation uniforme. La fringue dans Paris rachetait doucement les vieilles épiceries. Dix ans auparavant, Michel Clouscard, relayé bientôt par Alain Soral, avait inventé le mot « bobo », bourgeois bohème, que Camille Peugny a magnifiquement défini en 2010 : « « Une personne qui a des revenus sans qu’ils soient faramineux, plutôt diplômée, qui profite des opportunités culturelles et vote à gauche ».

Vote à gauche ? Mais ni gauche, ni droite. Le Marché.
Faut être ignare comme peuvent l’être les Inrocks pour croire que bobo a été inventé en 2000 par le journaliste américain David Brooks — hein, forcément un Américain, tout vient des States ! C’était bien plus ancien. Brétécher parlait déjà de « bourgeois bohème » dans les Frustrés, en 1977. Clouscard, c’est 1973.
Ça a commencé là, entre les deux chocs pétroliers. Le libéralisme s’est adapté. Il a réinventé l’individualisme, que le capitalisme classique ne détestait pas, c’était une valeur entrepreneuriale, mais il n’avait pas eu l’idée d’en faire une valeur marchande. Du sujet à l’objet. Il fallait les libertaires des années 68 pour lui donner de nouvelles idées. Ceux qui ne sont pas devenus pédadémagogues sont allés dans la pub. Et les bobos sont entrés dans Paris.
Ça a rampé doucement tout au long des années 80. Tout pour ma gueule. Et le communautarisme a suivi, parce que le communautarisme, ce n’est jamais que de l’individualisme collectif. Et Chevignon a popularisé la doudoune, devenue très vite l’emblème du rappeur frileux.
On peut décrypter la société française (et plus largement occidentale) à la lumière de ce paradigme : l’invention de l’individu conforme, la négation de l’individu réel. Non pas le citoyen de la révolution, pas le dandy de la restauration, pas le décadent fin de siècle et fin de Moi. Non : tous pareils, mais persuadés qu’ils sont tous libres d’adopter les mêmes marques que leur copain. De Stendhal à Edouard Louis, de l’égotisme à l’égocentrisme.
Le clou fut C’est mon choix. 1999-2004. Fin de partie. On ne se rappelle pas, mais l’émission fut si populaire qu’en 2003 le sculpteur Daniel Druet a représenté son animatrice en Marianne. Si ! Penser qu’il y a peut-être des mairies où de jeunes imbéciles se marient sous les traits empâtés d’Evelyne Thomas, Marianne de l’audiovisuel-roi et du con / sommateur.… Lire la suite

« Je suis Marianne »

C’est donc le dernier livre (paru en janvier, oui, je sais, je date, mais bon, tant de sollicitations…) de Lydia Guirous, éphémère porte-parole des « Républicains », virée pour cause de langue bien pendue. À tel point que Luc Le Vaillant, qui est à peu près le dernier à ne pas penser courbe chez Libé, en arrive à la plaindre.
À tel point aussi que Yann Moix, le sémillant roquet de la Pensée Unique et du Bien réunis, a cru intelligent de l’agresser sauvagement quand elle est passée à On n’est pas couché.
Pour mémoire, Lydia Guirous avait écrit il y a deux ans Allah est grand, la République aussi — et le parallèle entre Allah l’Incomparable et la Gueuse, comme disent les ultra-cathos, lui a amené quelques tombereaux d’insultes et de menaces. Lire la suite

La langue de bois a encore de beaux jours devant elle

Les seconds couteaux n’ayant plus rien à perdre, c’est de ministres obscurs que tombent en ce moment les évidences qui font barrir les éléphants et braire les bobos. Patrick Kanner a dégainé le premier le 27 mars en affirmant sur Europe 1 qu’il y avait en France « une centaine de quartiers qui présentent des similitudes avec Moleenbeck » — avant de préciser : « Molenbeek, c’est une concentration énorme de pauvreté et de chômage, un système ultra communautariste. C’est un système mafieux, avec une économie souterraine. C’est un système où les services publics ont quasiment disparu, c’est un système où les élus ont baissé les bras ». Sur les petits arrangements des élus de tous bords avec les communautaristes, presque tout a déjà été dit (entre autres par Malek Boutih), mais rien n’a vraiment été entendu. Il était temps qu’un responsable politique mette les pieds dans le plat à barbe.

Comme l’a opportunément rappelé deux jours plus tard Natacha Polony sur cette même radio, la presse bien-pensante a flagellé dru les épaules de Kanner : «  » Les Tartuffe de la politique « , s’indigne Nicolas Beytout dans l’Opinion, n’ont pas été longs à s’indigner des propos de Patrick Kanner, le ministre de la Ville. Les uns pour souligner qu’il ne fallait pas généraliser, les autres pour rappeler la main sur le cœur tous les talents qu’il y a, selon l’expression consacrée, dans les quartiers. Un propos s’écarte-t-il du politiquement correct et décrit-il crument une réalité, il est violemment dénoncé comme menaçant l’unité nationale. Quelle dissymétrie entre la pudibonderie des mots et le plébiscite pour l’État d’urgence, fût-ce au détriment de libertés publiques. » Comme le conclut Cécile Cornudet dans les Echos :  » La guerre, oui, mais celle des mots. Sans doute parce qu’elle nécessite moins de courage « . »

Puis vint Laurence Rossignol, qui tout innocemment s’alarma des collections de vêtements islamisto-compatibles proposés par de grands marques (Mark & Spencer), voire des couturiers réputés (Dolce & Gabbana). Les uns proposent (depuis deux ou trois ans déjà) le burkini, tenue de bain destinée à couvrir le corps des vraies croyantes, en les faisant ressembler assez à des femmes de l’Atlantide — une tenue moulante qui est assez loin des codes « pudiques » en usage dans l’Etat islamique ; les autres mettent du chatoyant dans leur réinterprétation du voile ou de l’abaya. Sans parler des hidjabs lancés par Uniqlo.
Le facteur économique étant déterminant en dernière instance, on apprend que le marché du prêt-à-croire est évalué à 500 milliards d’euros à l’horizon 2019. Que les femmes ne pensent pas, mais si possible, qu’elles dépensent. Voir ce qu’en dit dans le FigaroVox Isabelle Kersimon (auteur de Islamophobie: la contre-enquête, Plein Jour, 2014). Au journaliste qui lui rappelle que « certaines, comme la créatrice américaine Nzinga Knight, n’hésitent pas à affirmer que s’habiller ainsi est un signe de liberté, une liberté que les femmes dans les sociétés occidentales auraient perdu », elle répond :
« Cette jeune dame est une convertie dans une société peu touchée par les phénomènes que nous connaissons ici. Elle a le zèle des néophytes et se sent dans l’obligation de s’enfermer dans une assignation identitaire indépassable: se montrer, se prouver «musulmane». Le terme de «mode modeste», associé au voile, m’est proprement insupportable, tout comme celui de «pudeur» associé à cette pratique, qui impliquent aussi que les femmes se montrent «respectueuses», qu’elles baissent les yeux devant les hommes. Cela présuppose aussi que les femmes non voilées, «immodestes», sont prétentieuses. Rendez-vous compte, ne pas baisser les yeux devant un homme. Prétendre vivre sans couvrir son corps relève du délit dans les pays sous loi religieuse, ne parlons pas de la mort possiblement infligée aux «mal voilées» dans les territoires conquis par les groupes djihadistes où sévit aussi une police des mœurs qui contrôle la vêture. Regardez le documentaire admirable de François Margolin et Lemine Ould M. Salem, Salafistes. Kalachnikov à l’épaule, les tristes sires d’un pouvoir absolu se félicitent de terroriser les femmes. »
Ah la la, encore une qui confond islam et islamisme, et qui doit s’inquiéter du jour où Tariq Ramadan, qui demande opportunément ces jours-ci la nationalité française, se présentera à l’élection présidentielle pour concrétiser le cauchemar houellebecquien et imposer une charia douce, où on lapidera les imp(r)udentes avec de petits cailloux au nom d’un islam modéré.
Laurence Rossignol a fait bien davantage que dénoncer des vêtures moyenâgeuses adaptées aux fanatismes modernes et l’« esclavage » moderne que symbolisent ces défroques. Elle a posément établi un lien entre la superstition vestimentaire et le projet politique : « Je crois que ces femmes sont pour beaucoup d’entre elles des militantes de l’islam politique. Je les aborde comme des militantes, c’est-à-dire que je les affronte sur le plan des idées et je dénonce le projet de société qu’elles portent. Je crois qu’il peut y avoir des femmes qui portent un foulard par foi et qu’il y a des femmes qui veulent l’imposer à tout le monde parce qu’elles en font une règle publique. » Autrement dit, comme aurait dit Ponson du Terrail, le voile est un cheval de Troie et celles qui le portent sont les avant-coureurs des cavaliers de l’Apocalypse. La peste, la famine, la guerre, la mort — et l’Islam salafiste.
Et qu’on ne vienne pas tenter de me vendre la dernière imposture communautariste, celle du soufisme : je propose par ailleurs un programme de mise en conformité moderne de l’Islam, et je ne me fierai qu’aux musulmans qui le signeront.

Pour reprendre une assez jolie formule d’Eric Zemmour sur RTL, « le réel est entré par effraction au gouvernement. »
Mais pas au PS ni dans les beaux quartiers où prospère la Gauche Libé / L’Obs / Le Monde. Le chœur des vierges effarouchées a donné de la voix — y compris, ce qui est un comble, dans certaines associations féministes, qui pensent qu’il vaut mieux mépriser les femmes en les confinant derrière des vêtures qui sont un rappel permanent des murs du harem que de les stigmatiser en leur reprochant de céder aux caprices des barbus.
Il n’y a guère que Michèle Vianès, présidente de Regards de femmes, qui a adressé à Laurence Rossignol une lettre de félicitations où elle salue les propos du ministre : « L’image qui vous est venue à l’esprit est celle de l’esclavage, car c’est bien ce que symbolise le voile, par l’invisibilité, paradoxalement voyante du corps des femmes dans l’espace public. Une sorte de rappel humiliant de la claustration des femmes, une façon d’afficher la ségrégation entre les sexes.
Ni l’élégance, ni la couleur, ni la taille, ni la richesse des tissus, ni leur texture, ne sauraient changer le sens de ce symbole. »
À noter que Regards de femmes s’est constamment battu pour une laïcité sans faille, que ce soit à l’université ou dans la rue, protestant lorsque l’université de Lyon II avait cru intelligent en 2008 de proposer un colloque sur « Les voiles dévoilés, pudeur, foi élégance » — trois mots que l’on associe difficilement avec l’obligation de se voiler, parce que dans le monde binaire de l’islamisme, il n’y a que des putes ou des soumises. Qu’en pense Fadela Amara (qui co-fonda le mouvement, puis fut secrétaire d’Etat chargée de la politique de la ville, comme Patrick Kanner aujourd’hui — et qui a voté Hollande en 2012 — ils sont nombreux au bal des cocus), que l’on n’entend plus guère, et avec qui j’ai partagé jadis un jambon sec digne d’un pata negra et quelques verres de vin dans un restaurant niçois ? À moins que son poste actuel — Inspectrice générale de affaires sociales — ne l’oblige à ce devoir de réserve dont le PS menace aujourd’hui tous les fonctionnaires ?

L’UFAL (Union des Familles laïques) a d’ailleurs fait chorus, parce que toute laïcité « ouverte » est une laïcité dévoyée. Et que les petits arrangements que passent aujourd’hui certains élus (y compris, avons-nous appris récemment, au Front de Gauche) avec les islamistes — pour quelques voix de plus — se paiera cash demain, à Moleenbeck ou chez nous.

Jean-Paul Brighelli

Immigrant Song

Il y a quelques mois, une petite fille de ma connaissance a vu entrer dans sa classe de CP un monsieur très poli qui passait demander combien d’enfants, parmi les présents, étaient d’origine étrangère — spécifiquement, turcs (ils forment dans la région en question l’essentiel de l’immigration récente).
« Bonne idée », lui dis-je. « Ils viennent d’arriver en France, ils ont besoin d’apprendre le français — ils ont besoin de bien plus de cours de français que toi. »
- Pff, me répondit-elle avec le mépris instinctif des gosses intelligents pour les adultes imbéciles. Pas du tout. Le monsieur passait pour leur faire donner des cours de turc.
- Bon sang, mais c’est bien sûr ! m’écriai-je alors. L’ELCO !
- L’aile quoi ? s’enquit-elle.

L’ELCO (Enseignements de Langue et de Culture d’Origine) est un organisme dépendant du Ministère de l’Education qui le présente sur son site. Il a pour mission, comme son nom l’indique, d’ancrer les enfants étrangers (qui ont l’un ou l’autre de leurs parents d’origine étrangère) dans leurs langue et culture d’origine. Pas de leur apprendre la langue du pays où ils sont, non : celles du pays où ils ne sont plus.
J’entends déjà les réactionnaires, nombreux parmi mes lecteurs, s’écrier : « Encore un truc inventé par les socialos ! »
Pas du tout : l’initiative en revient à Lionel Stoléru, l’un des dangereux gauchistes qui grenouillaient dans l’entourage de Valéry Giscard d’Estaing en 1974 — René Haby, l’homme du « collège unique », en était un autre. Qu’il fût lui-même d’origine roumaine n’avait rien à voir avec cette initiative : il s’agissait à l’époque de préparer lesdits enfants à un retour dans leur pays d’origine. Stoléru fut d’ailleurs à l’initiative du « million » (10 000 francs) offert à tout immigré consentant à rentrer « chez lui ». C’est à ce titre que cet enseignement reçut l’adoubement des autorités européennes en 1977.
Mais voilà : les choses ont légèrement changé depuis la fin des Trente Glorieuses. D’ailleurs, au moment même où Stoléru rêvait d’inciter les immigrés à rentrer chez eux, Giscard, Chirac et Durafour (autres dangereux agitateurs) instituaient le regroupement familial (décret du 29 avril 1976). L’idée que les travailleurs étrangers rentreraient dans leurs mères patries respectives prenait l’eau — bientôt on allait inventer le mot « beur », (1982) puis de jolies expressions comme « immigré de seconde génération », comme s’il s’agissait d’un stigmate à se transmettre (auquel cas je suis un « immigré quatrième génération », quelque chose comme un octavon).
Bref, les immigrants d’aujourd’hui ont vocation à rester ici — on le leur reproche assez, et les élections partielles allemandes n’ont pas manqué de le faire savoir à Angela Merkel. Savoir si c’est ou non une bonne chose n’est pas mon propos — et j’ai dans l’idée que l’analyse serait complexe. Mais au moins, qu’on leur donne les moyens de s’intégrer ! Qu’on leur apprenne le français — à marches forcées s’il le faut ! Qu’on leur explique que la culture française se fonde sur le respect des femmes — qui ne sont pas uniquement destinées par Allah à faire des enfants, comme a bien voulu le rappeler le Pacha ces jours-ci en expliquant que la femme n’est décidément pas l’égale de l’homme ! Qu’on leur enseigne la culture française — Montaigne et l’Humanisme, Voltaire et les Lumières, Maupassant et le scepticisme, Camus et Sartre, Jean Passe et Desmeilleures.
La Révolution en 1791 voulait isoler les enfants de leurs parents, pour leur apprendre plus vite les mœurs républicaines. Ma foi, c’est une idée que l’on pourrait creuser, si l’on veut intégrer les petits immigrants récemment arrivés — et à ceux arrivés depuis lurette, vu l’état de l’Ecole et de l’ELCO : tout le monde avait remarqué, bien sûr, que cet acronyme ressemble beaucoup à un anagramme, même si l’action de cet organisme ressemble fort, aujourd’hui, à de l’intoxication culturelle.
Le défunt Haut Conseil à l’Intégration (qui a été si opportunément été remplacé par l’Observatoire de la laïcité de notre bon ami Jean-Louis Bianco) avait dans ses ultimes soubresauts, avant de succomber aux coups redoublés de Jean Baubérot, l’homme qui aime les congrès de l’UOIF, et de Jean-Loup Salzmann, l’homme qui ne déteste pas les salafistes de Paris-XIII, émis de fortes réserves sur l’activité réelle des enseignants mandatés par l’ELCO. Le JDD, qui s’était procuré la dernière étude du HCI, racontait en mars 2015 que les 92 500 éèves concernés (dont 87 000 dans le Primaire) recevaient, en même temps que des cours d’arabe et de turc, un enseignement fondamentaliste peu en accord avec la laïcité française (ni d’ailleurs avec la laïcité turque, celle sur laquelle s’assoit présentement Erdogan avec la bénédiction des autorités européenne — j’y reviendrai dans une prochaine Chronique). « Susceptibles de renforcer les références communautaires, les Elco peuvent conduire au communautarisme. Certains interlocuteurs craignent même que les Elco deviennent des « catéchismes islamiques » », écrivent les rapporteurs. Les auteurs se sont en effet étonnés du contenu du guide de l’enseignant édité en 2010 par le ministère de l’Éducation turc et en usage auprès de certains enseignants de langue et culture d’origine. « Ainsi le chapitre V de cet ouvrage intitulé « Foi, islam et morale » insiste sur l’importance de croire en Allah, un des principes de la foi, et sur la nécessaire acquisition par les élèves d’une bonne connaissance de la vie du prophète Mahomet dont l’importance doit être mise en valeur. »
Les enseignants de l’ELCO sont sous la responsabilité des instances académiques, mais payés par les ambassades des pays d’origine : vu ce que sont aujourd’hui les gouvernements algériens ou turcs, on se doute que ce n’est pas Kamel Daoud qui est chargé de cours pour l’ELCO.

Autant être clair. Je suis absolument favorable à des cours supplémentaires de Français pour les migrants — de toutes origines. Langue et culture — Ronsard et les rillons de Tours, Pagnol et la bouillabaisse, Maupassant et les huîtres, « mignonnes et grasses, semblables à de petites oreilles enfermées en des coquilles, et fondant entre le palais et la langue ainsi que des bonbons salés », Vigny et le cognac (il en produisait), Montaigne et le foie gras, Dumas et le reste. Mais pas à ce repliement sur soi que constitue cet enseignement de l’ELCO — cette incitation à l’identité communautaire et communautariste, qui a donné si aisément du grain à moudre à des maires FN qui sans ça n’auraient su quoi dire. Ainsi David Rachline s’est déclaré hostile à la mise en place de cours d’arabe dans une école primaire de sa ville pour les enfants issus de l’immigration — une belle occasion pour lui de surfer sur les « principes républicains ». Bruno le Maire de son côté a demandé la suppression de l’ELCO — sans résultat jusqu’à aujourd’hui : on continue à trier dans les écoles les petits migrants auxquels on va donner tous les moyens d’en rester là — à leur place.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’emprunte le titre à une chanson de Led Zeppelin, sans qui le rock en serait resté à be-bop-a-lulla.

Faut-il quitter Marseille ?

Poncif : les Marseillais ont avec leur ville une relation passionnelle. Amour et haine. Ils se savent différents. Issus — et ce n’est pas une formule — de la « diversité » : Provençaux, Catalans (un quartier porte leur nom), Corses (près de 130 000), Italiens divers et d’été, Arméniens réfugiés ici dans les années 1920, Pieds-Noirs de toutes origines, en particulier des Juifs Séfarades, Arabes de tout le Maghreb, et depuis quelques années Comoriens (plus de 100 000) et Asiatiques — les Chinois occupent lentement le quartier de Belsunce comme ils ont, à Paris, occupé Belleville, au détriment des Maghrébins qui y prospéraient.
Bien. Vision idyllique d’une ville-mosaïque, où tous communient — si je puis dire — dans l’amour du foot et du soleil…
Mais ça, dit José d’Arrigo dans son dernier livre, ça, c’était avant.
Dans Faut-il quitter Marseille ? (L’Artilleur, 2015), l’ex-journaliste de l’ex-Méridional, où il s’occupait des faits divers en général et du banditisme en particulier, est volontiers alarmiste. Marseille n’est plus ce qu’elle fut : les quartiers nord (qui ont débordé depuis lulure sur le centre — « en ville », comme on dit ici) regardent les quartiers sud en chiens de faïence. Et les quartiers sud (où se sont installés les Maghrébins qui ont réussi, comme la sénatrice Samia Ghali) se débarrasseraient volontiers des quartiers nord, et du centre, et de la porte d’Aix, et des 300 000 clandestins qui s’ajoutent aux 350 000 musulmans officiels de la ville. Comme dit D’Arrigo, le grand remplacement, ici, c’est de l’histoire ancienne. Marseille est devenu le laboratoire de ce qui risque de se passer dans bon nombre de villes. Rappelez-vous Boumédiène, suggère D’Arrigo : « Un jour, des millions d’hommes quitteront l’hémisphère Sud pour aller dans l’hémisphère Nord. Et ils n’iront pas là-bas en tant qu’amis. Parce qu’ils iront là-bas pour le conquérir. Et ils le conquerront avec leurs fils. Le ventre de nos femmes nous donnera la victoire. » « Les fanatiques, dit D’Arrigo, ont gagné la guerre des landaus ». Le fait est que partout, on rencontre des femmes voilées propulsant fièrement leurs poussettes avec leurs ventres à nouveau ronds. Si ce n’est pas uns stratégie, ça y ressemble diablement. D’autant que c’est surtout l’Islam salafiste qui sévit ici. Et à l’expansion du fondamentalisme, observable à vue d’œil dans les gandouras, les barbes, les boucheries hallal, le « sabir arabo-français aux intonations éruptives issues du rap », les voiles, les burqas qui quadrillent la ville, répond un raidissement de la population autochtone — y compris des autochtones musulmans, ces Maghrébins de première ou seconde génération, qui, voyant la dérive des jeunes qui les rackettent et les menacent, en arrivent très consciemment à inscrire leurs enfants dans les écoles catholiques et à voter FN : « Ce sont les Arabes qui ont porté le FN au pouvoir dans les quartiers nord, pas les Européens ».
Marseille est effectivement devenue terre d’Islam, Alger évoque sans rire la « wilaya de Marsylia », et, dit l’auteur en plaisantant (mais le rire est quelque peu crispé), ce sera bientôt « Notre-Dame-d’Allah-Garde » qui dominera la ville. Je l’ai raconté moi-même ici-même à maintes reprises. La burqa, ici, c’est tous les jours, partout. Au nez et à la barbe de policiers impuissants : il y a si peu d’agents de la force publique que c’en devient une plaisanterie.
Et l’image que j’évoquais plus haut d’une ville cosmopolite est désormais clairement un mythe : Marseille est une ville où les diverses « communautés » s’ignorent (version rose) ou se haïssent — version réaliste. Marseille, ville pauvre où 50% des habitants sont en dessous du seuil d’imposition (contre 13% à Lyon, si l’on veut comparer), « n’en peut plus de ces arrivées incessantes de gens venus d’ailleurs, et venant ici rajouter de la misère à la misère ». Ici on ne se mélange plus. On s’observe, et parfois on tire. « Marseille est devenue une redoutable machine à désintégrer après avoir été durant un siècle une ville d’immigration et d’assimilation à nulle autre pareille. »
Qu’il n’y ait pas de malentendu sur le propos de l’auteur. Il n’est pas dans la nostalgie d’une Canebière provençale et d’un Quai de Rive-Neuve où César et Escartefigue jouaient à la pétanque (un mythe, ça aussi). Il regrette la ville de son enfance (et de la mienne), où tous les gosses allaient en classe et à la cantine sans se soucier du hallal ou du casher, et draguaient les cagoles de toutes origines sans penser qu’elles étaient « impures ».
Responsabilité écrasante des politiques, qui durant trois décennies ont systématiquement favorisé ceux qu’ils considéraient comme les plus faibles. Marseille a été le laboratoire de la discrimination positive, et aujourd’hui encore, les réflexes des politiciens qui financent des associations siphonneuses de subventions sont les mêmes. « On a substitué à la laïcité et à l’assimilation volontaire, qui naguère faisait autorité, le communautarisme et le droit à la différence ». « Cacophonie identitaire » et « défrancisation », « désassimilation ».
Comment en est-on arrivé là ? L’auteur dénonce avec force la substitution, à des savoirs patiemment instillés, du « péril de cette époque insignifiante gavée de distractions massives : le vide, le vertige du vide ». Je faisais il y a peu la même analyse, à partir du livre de Lipovetsky.
D’où la fuite de tous ceux qui, « dès qu’ils ont quatre sous, désertent la ville et s’installent à la campagne ». Vers Saint-Maximin, Cassis, ou autour d’Aix — ou plus loin : des milliers de Juifs par exemple ont fait leur Alya et sont partis en Israël, et les Corses se réinstallent dans les villages de leurs parents. Mais « dans ces conditions, des quartiers entiers de Marseille risquent de se ghettoïser. » Ma foi, c’est déjà fait.
Et si la ville n’a pas explosé, c’est qu’il y règne un « ordre narcotique » auquel veillent les trafiquants, peu soucieux de voir s’instaurer un désordre peu propice au petit commerce du shit — une activité parallèle qui génère chaque année des dizaines de millions d’euros. L’Etat en tout cas n’existe plus déjà dans 7 arrondissements sur 16, où les gangs, narco-trafiquants infiltrés de djihadistes potentiels, font régner l’ordre — c’est-à-dire le désordre des institutions. Quant à l’école, « elle a sombré ». Effectivement, les truands ne voient pas d’un bon œil que certains leur échappent en tentant de s’instruire. D’ailleurs, ceux qui y parviennent sont les premiers à « quitter Marseille ».
Les solutions existent — à commencer par un coup de balai sur cette classe politique phocéenne corrompue jusqu’aux os, qui entretient un système mafieux en attendant qu’il explose. La candidature d’Arnaud Montebourg en Mr Propre, évoquée par D’Arrigo, me paraît improbable : il n’y a ici que des coups à prendre. L’arrivée aux commandes de Musulmans modérés est plus probable : le Soumission de Houellebecq commencera ici.
Et pour que les bonnes âmes qui croient que ce blog est islamophobe cessent de douter, je recopie, pour finir, une anecdote significative — mais le livre en est bourré, et Marseille en fournit tous les jours.
« À la Castellane, la cité de Zinedine Zidane, les policiers sont appelés de nuit par une mère affolée. Sa fillette de 10 ans est tombée par mégarde du deuxième étage et elle a les deux jambes brisées. Il faut la soigner de toute urgence et la conduire à l’hôpital. L’ambulance des marins-pompiers et la voiture de police qui l’escorte sont arrêtées par le chouf [le guetteur, pour les caves qui ne connaissent pas l’argot des cités] douanier à l’entrée de la cité. Lui, il s’en moque que la gamine meure ou pas. Il va parlementer une demi-heure avec les policiers et les pompiers et les obliger à abandonner leurs véhicules pour se rendre à pied au chevet de la blessée. « Je rongeais mon frein, raconte un jeune flic qui participait au sauvetage, je me disais dans mon for intérieur, ce n’est pas possible, ces salauds, il faut les mater une fois pour toutes, j’enrageais de voir un petit caïd de banlieue jouir avec arrogance de son pouvoir en nous maintenant à la porte. Ce qu’il voulait signifier, ce petit con, c’était très clair : les patrons, ici, c’est nous. Et vous, les keufs, vous n’avez rien à faire ici… » »
À bon entendeur…

Jean-Paul Brighelli

Pays de merde ?

« Pays de merde », a dit Zlatan — l’homme qui s’est fait un prénom qui genuit nomen (« zlataneries ») qui genuit un bon paquet de khonneries magistrales. Autrefois on citait Hugo, désormais on s’esbaudit de Zlatan. Sic transit.
(Je ne sais pas ce que j’ai à parler latin ce soir. Par réaction sans doute : depuis que Najat Vallaud-Belkacem a décidé de faire de la culture classique une note de bas de page dans des programmes scolaires repensés selon la loi de Sainte Interdisciplinarité et du Bienheureux Foutage de gueule, je suis porté à caresser derechef ce chef d’œuvre en péril — les humanités classiques…).
La Marine en a profité pour ressortir le vieux slogan sarkozyste — avec une variante : « Ceux qui considèrent que la France est un pays de merde peuvent la quitter », a-t-elle dit. Comme si Zlatan allait quitter un pays qui lui assure un revenu (hors publicité) de 18 millions d’euros par an — en 2014.
« Pays de merde » : et aussitôt les médias (qui n’ont décidément rien de mieux à faire, au moment où l’Etat islamique faisait plus de 140 morts au Yemen dans des attentats–suicides au cœur des mosquées chiites) de s’emballer, la France qui tweete de gazouiller ses protestations, et les politiques de se répandre, y compris le Premier Ministre invité à ce sommet de la pensée qu’est le Grand Journal : « Un grand footballeur doit être un exemple », bla-bla-bla, a-t-il répondu à une question intelligente d’Antoine de Caunes (mimique absolument désolée de Polony, durant ces déclarations bien senties — elle a compris, bien sûr, ce que Communication veut dire, dans le langage de ces têtes creuses, mais visiblement elle ne s’en remet pas).
Le magazine suédois Fokus (apparemment un excellent magazine, qui tire aussi bien à droite qu’à gauche — le modèle de ce que pourrait être Marianne avec un peu plus de pugnacité) a bondi sur l’occasion :
Je parle le suédois comme De Gaulle parlait les langues étrangères, et je traduis : « Croissance zéro, 10% de chômeurs, le Front National en route vers une victoire électorale. Pas un pays de merde ? »
Ils sont sympas, ils ont mis un point d’interrogation que l’on sent toutefois quelque peu rhétorique.

Il y a bien des manières de répondre aux Suédois.
D’abord, que tous les pays, à un moment ou un autre, ont expérimenté une croissance zéro — et parfois négative. Que la Grèce peut être dans les ennuis, mais qu’elle reste la Grèce. Qu’aux vertus luthériennes nous opposons la finesse méditerranéenne. Que l’Académie suédoise, comme on dit, a couronné bien plus de Français que de Suédois, et dans tous les domaines. Que leurs voyous, ma foi, n’ont rien à envier aux nôtres. Qu’il est des néo-nazis scandinaves bien plus radicaux que nos nostalgiques de l’OAS, comme dirait Anders Behring Breivik… Et que quand on est venu chercher un général républicain en France pour en faire la souche d’une lignée de rois suédois…
Et que… et que…
Certes, certes…

Mais les Français ont eux-mêmes oublié, ces derniers temps, combien ils furent grands. Au moment où le chômage se porte si bien, on devrait rallumer le flambeau des vieilles gloires françaises. Au lieu de ça, on passe son temps à battre sa coulpe, à s’accuser de tous les crimes du colonialisme, à laisser grignoter sa culture par un conglomérat de rappeurs. Et on se console en regardant TF1, en s’abonnant au djihad ou en gazouillant à vide sur la dernière zlatanerie. Du coup, on va porter la Marine au pouvoir, sans illusion — et un pays qui perd ses illusions est tout près de sombrer.
Bref, décadence.
Mais rien n’a été fatal. Nous ne sommes pas les objets d’une vengeance divine — étant entendu que dieu, hein… Nous nous sommes tricoté notre petite décadence dans notre coin à main d’homme. Les Français n’ont rien oublié : on leur a effacé la mémoire.

On nous a démantibulé une école qui fut la première au monde, en qualité et en ombre portée. Nous en sommes arrivés à croire que BHL est philosophe et conseiller militaire, que les énarques sont forcément compétents, que Sarkozy pourrait revenir, faute de concurrence, ou faute d’excès de concurrence, que Hollande est de gauche et Macron aussi. On veut nous faire croire, d’ailleurs, qu’il y a encore une droite et une gauche, alors que tout le monde voit que c’est blanc bonnet, bonnet blanc, comme disait le PC à l’époque où il y avait encore un PC. Notre décadence est une décadence imposée — tout comme on nous a imposé un FN à 30 ou 40%, rien que pour sauver un PS en débandade, ou que l’on tente de nous convertir au communautarisme, juste pour ramasser une partie du vote musulman, conformément aux directives de Terra Nova, le think tank du PS (ces gens-là sont incapables de dire « Cercle de réflexion » : english is better), qui pense que les enfants d’immigrés peuvent utilement remplacer, dans les urnes, le vote des ouvriers et des employés, que ces bobos Rive Gauche-Droite pensent désormais défunts.
Le poisson pourrit par la tête — à l’Elysée et à Matignon, et dans une foule d’instances européennes pour lesquelles nous n’existons pas. La décadence est au sommet de l’Etat — pas forcément dans les couches populaires, parce qu’il existe encore un peuple de France qui un de ces jours décapitera à nouveau ses rois.
Un jour.
Dans dix mille ans, disait Léo Ferré. Ou demain.

Jean-Paul Brighelli

Communautarismes

Je n’ai pas vu Exhibit B (faut-il dire l’exposition ? la pièce ? le montage ? les tableaux d’une exposition ?) du Sud-Africain Brett Bailey, qui après Avignon en 2013 se retrouve ces derniers jours au théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, puis au 104, à Paris. J’l’ai pas vu, j’l’ai pas lu, mais j’en ai entendu parler — par le Canard enchaîné de ce mercredi et par Marianne tout fraîchement sorti(e) dans les kiosques.
De quoi s’agit-il ? De saynètes successives (le public se balade d’un tableau vivant à un autre) exposant les horreurs de la colonisation, qui n’a pas eu, c’est le moins que l’on puisse dire, que des effets positifs. « Chaque tableau rappelle une horreur, un crime colonial » : un esclave qui porte une muselière, sous le titre « l’Âge d’or néerlandais », ou un homme assis, un panier sur les genoux, plein de mains coupées, sous le titre « l’Offrande » — « les mains de villageois congolais qui ne récoltaient pas le caoutchouc assez vite » : lire sur le sujet le remarquable Albert Ier, roi des Belges de Jacques Willequet.
Bref, rien que du politiquement correct.
Eh bien, pas même, à en croire les ayatollahs de l’anti-racisme. Après Londres, où quelques abrutis se sont émus du spectacle de la Vénus hottentote comme en ses plus beaux jours d’exposition coloniale, c’est à Paris que des énergumènes ont forcé la porte du théâtre — au point que Jean-Luc Porquet, l’honorable correspondant du Canard, n’a pu entrer à Gérard-Philipe que sous escorte policière. « Zoo humain », disent les khmers noirs.
C’est que Brett Bailey est Blanc — quel culot, être blanc et parler des Noirs ! À ce titre, il faut récuser Montesquieu et son « esclavage des nègres » — déjà que de francs crétins parlent sur Wikipedia du « racisme » de Voltaire, qui pourtant dans Candide condamne sans réserve l’esclavage de son temps…
Faut-il rappeler que les grands westerns pro-indiens (Soldat bleu, ou Little Big Man, ou la Flèche brisée, ou les Cheyennes — on n’en finirait pas) ont tous été filmés par des réalisateurs blancs et d’extraction européenne — et pas par des Sioux ni des Apaches ? Que Nuit et brouillard n’a pas été monté par un Juif — n’en déplaise à Lanzmann, qui croit lui aussi avoir un monopole de la Shoah parce qu’il a popularisé le terme ? Ou que les Liaisons dangereuses, sans doute le plus grand texte féministe jamais publié, a été écrit par un homme, un vrai, équipé en conséquence ?
Comment ? Il avait des couilles et il parlait des femmes ? Horreur ! Horreur ! Horreur !

Jack Dion dans Marianne tire de cette affaire la conclusion qui s’impose : « Seuls les Noirs peuvent parler aux Noirs ; seuls les gays peuvent parler aux gays ; seuls les Corses peuvent parler des Corses… »
(Parenthèse : Colomba est écrit par un pinzuttu, Astérix en Corse aussi, et ce sont deux sommets de l’insularité. Quoi qu’en disent parfois des autonomistes plus cons que nature…)
« … C’est la négation de l’approche universaliste qui veut que les êtres humains, nonobstant leurs différences, soient égaux entre eux. C’est le comble de l’enfermement communautariste à l’anglo-saxonne où l’on est défini non par ce que l’on est mais par ses origines, qu’elles soient ethniques, raciales ou religieuses. »

« Communauté » : j’ai tendance à hurler chaque fois qu’un présentateur de journal télévisé — chaque jour, en fait — use de ce mot pour désigner les Juifs, les Musulmans ou les Zoulous. D’autant qu’à chaque fois, c’est de Français qu’il s’agit. On peut très bien avoir des racines et s’en moquer : j’attends avec une certaine impatience qu’il y ait un humour musulman aussi torride que l’humour juif — mais les Israélites, comme on disait autrefois, ont quelques longueurs d’avance —, parce que ce sera la preuve par neuf qu’il n’y aura plus de « communauté » musulmane, mais des Français à option musulmane, tout comme d’autres ont choisi l’option libre-penseur. Ce qui n’est pas tout à fait pareil.
J’avais il y a deux ans une élève maghrébine et lesbienne : à quelle communauté appartenait-elle ? Les femmes ? Les gouines ? Les Musulmans ? Ma foi, à aucune — elle était française, et ses goûts la regardaient. La Révolution a aboli les ghettos, mais il se trouve à nouveau des crétins pour les reconstruire, et s’y enfermer.
Allez, pour la route, une blague que la « communauté » africaine ou maghrébine pourrait revendiquer — quand ils en seront à avoir de l’humour.

Un type était au Paradis, et depuis si longtemps qu’il commençait à s’y ennuyer ferme. Au Paradis, on chante des cantiques, ad majorem dei gloriam — mais le « Dio vi salvi Regina » à tout bout d’éternité, ça gonfle rapidement. Il va donc voir Saint Pierre, lui explique que bon, rien de personnel, mais enfin, comment c’est, en bas — en Enfer ? « Pas de problème, dit le saint, je peux te faire une permission d’une semaine. » « C’est vrai, je peux ? » « Mais oui ! »
Notre homme s’engage donc dans une descente sans fin, arrive devant le portail bien connu au-dessus duquel Dante a écrit « Voi ch’entrate, lasciate ogni speranza », il frappe d’un index timide…
… Et la porte s’ouvre, et il est happé par les mains avides d’une quinzaine de houris admirablement roulées, qui une semaine durant, une semaine dupont, se vautrent avec lui dans un océan de délices.
Au bout de huit jours, il remonte — et c’est long. « Alleluhia forever » — là, cette fois, il n’en peut plus. Il retourne voir Saint Pierre : « Ecoutez… Ce n’est pas que je m’ennuie… mais est-ce que je peux résilier le bail ? » « Pas de problème : signe ici », dit le divin portier.
Il signe, et descend l’escalier, cette fois, à toute allure. Il frappe à la porte de l’Enfer — qui s’ouvre, et il est happé par des diables qui le jettent dans l’huile bouillante et la poix fondue et le harcèlent de leurs fourches…
Alors il se récrie, le malheureux. Il récrimine. Si bien qu’une ombre gigantesque apparaît, et que Satan en personne s’enquiert : « Eh bien, qu’as-tu à protester ? » « Mais… Je suis venu il y a tout juste huit jours, et ce n’étaient que caresses et voluptés… » « Eh bien, dit le Diable en ricanant, maintenant, tu sais la différence entre un touriste et un immigré. »

Mais ai-je bien le droit de raconter cette blague, moi qui ne suis plus immigré depuis déjà trois générations ?

Jean-Paul Brighelli

 

PS. Liliam Thuram (le footballeur guadeloupéen à lunettes, ex-membre du Haut Conseil à l’Intégration auquel participait mon ami Alain Seksig, et qui dirige actuellement une Fondation Education contre le racisme, et Agnès Tricoire, de la Ligue des Droits de l’homme, se sont exprimés très favorablement sur Exhibit B. Cela leur a valu une volée de bois vert d’un certain Claude Ribbe, auteur, réalisateur, agrégé de philosophie et pauvre cloche, qui lance à Thuram : « Moi, je suis agrégé, lui, il est footballeur » qui est ‘argument le plus nul que l’on puisse formuler. Mais bon, il écrit dans Mediapart

Dictionnaire amoureux de la Laïcité

L’éléphant a le coït furtif : c’est ce qu’affirme saint François de Sales, et que nous répète, non sans une certaine malice, Henri Pena-Ruiz, au détour de son tout récent et excellent Dictionnaire amoureux de la laïcité (Plon).
Baiser sobre, manger pour se nourrir. Tels sont les préceptes de la vie dévote, tout inspirés de Saint Paul (autre entrée, si je puis dire, du dit Dictionnaire) et de Saint Augustin (autre voie du même). L’auteur des Confessions pensait que l’Homme est une double postulation simultanée, vers la Grâce (sa verticalité) et vers Satan (qui nous courbe vers la terre). L’autre auteur des Confessions (Rousseau, sur lequel Pena-Ruiz écrit des pages pénétrantes…) devait penser de même, lui qui faisait peu de cas des courbes de Thérèse (qui les prodiguait par ailleurs, voir Boswell : « Yesterday morning had gone to bed very early, and had done it once: thirteen in all. Was really affectionate to her. », 12 février 1766). Mais l’auteur du Contrat social a commencé à penser la laïcité moderne, séparant enfin personne publique et personne privée, qui jusque là se confondaient toutes deux dans cet être soumis à Dieu et au Roi (confondus) que l’on appelait non sans ironie un sujet.
Lui d’abord, Condorcet ensuite : Pena-Ruiz consacre un long développement à l’auteur des trois mémoires sur l’éducation, dont mon excellente amie Catherine Kintzler a fourni (chez Garnier-Flammarion) une édition inestimable. Voir et entendre CK ici dans ses œuvres.

Que les courbes soient attirantes, et même alléchantes (j’adore cet adjectif, qui semble être un mot-valise composé de chatte et de lécher), nous n’en disconviendrons pas. Que la Laïcité nous fasse tenir droit (nous institue, diraient les Latins) tout en nous permettant d’aimer les courbes — les aimer à perdre la raison —, et même de prendre Cupidon à l’envers, voilà qui est plus original, et pour tout dire très tentant. SI vous n’êtes pas laïques par Raison, vous le serez par passion : c’est ce que j’ai retenu de la lecture de ces 900 pages, butinées dans l’esprit du papillon qui flirte avec les corolles où il plonge sa trompe. Cet aimable pétale superfétatoire, comme disait Ponge, est décidément beaucoup moins con que l’éléphant de saint François. Qu’importe le flacon, pourvu que j’aie l’ivresse. Boire jusqu’à la lie, jusqu’à l’hallali. Enivrez-vous, disent Rabelais, Baudelaire et Monsieur Nicolas.
Pena-Ruiz doit savoir lever le coude : il y a au chapitre Abstinence des protestations polies mais fermes devant les inconséquences anti-gastronomiques de toutes les religions qui nous interdisent le cochon (lire absolument la République et le cochon, de Pierre Birnbaum, paru l’année dernière au Seuil) ou prétendent nous faire jeûner — voire nous interdire de boire par temps chaud, et nous abstenir de lutiner les courbes sous prétexte qu’un cercle caressé est forcément vicieux. Notre philosophe doit aussi vénérer (le mot vient de Vénus, nous pouvons l’employer sans que l’on nous reproche nos génuflexions devant le temple…) les pleins et les déliés des créatures célestes d’ici-bas, me dit mon petit doigt. Ce qu’il écrit sur Excision témoigne de la pureté de ses mœurs républicaines : « En plaçant une loi commune fondée sur les droits humains au-dessus de tout particularisme religieux ou coutumier, la laïcité fournit un levier d’émancipation à toutes les personnes victimes de l’oppression religieuse ou coutumière. Hélas, ce levier peut parfois être brisé par la pression communautariste… » Je ne le lui fais pas dire — sans compter que de belles âmes de gauche sont prêtes à excuser au nom de la coutume ce qui n’est qu’une mutilation gravissime : 10 ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende.

Je ne voudrais pas faire trop long : ce Dictionnaire amoureux (qui décidément porte bien son titre, aimer la laïcité, c’est aussi aimer les laïques, et même celles et ceux qui ne le sont pas encore, et qu’il est bien doux de convertir — encore un mot aimable ! — en les mettant à genoux pour mieux les relever ensuite) est le complément indispensable de votre maillot de bain, le pavé qui vous attirera les grâces des agnostiques en vacances, les foudres des culs-bénits (mais en est-il tant qu’on n’y a pas plongé son goupilllon ?) et des intégristes qui se baignent en burka, et la considération des enseignants en vacances — pléonasme, bien sûr, dit l’imbécile du Café du Commerce et de la Plage réunis.

Jean-Paul Brighelli

Article 10

Or donc, en ce début juillet 1989, nous allions fêter le bicentenaire de la Révolution et les 49 ans de Jean-Paul Goude, dont on attendait avec intérêt — amusement — suspicion (rayer les mentions inutiles) le grand événement chorégraphique qu’il devait mettre en scène sur les Champs-Elysées le 13 juillet au soir.
Pendant ce temps, au ministère de l’Education rue de Grenelle, Lionel Jospin, Claude Allègre et une poignée de conspirateurs mettaient la dernière main à la loi 89-486, promulguée le 10 juillet 1989 — la fameuse loi qui met l’élève au centre d’un système dont la circonférence n’est plus nulle part (1).
Je n’ai pas besoin de beaucoup solliciter mon imagination pour entrevoir ces individus — masqués, peut-être — articuler à voix haute, tout en se mettant de grandes claques dans le dos, le fameux article 10 de cette loi qui fit définitivement glisser l’Ecole dans l’apocalypse molle où elle s’enlise désormais.
Cela pourrait donner quelque chose comme ça :

Lionel Jospin, lisant.
Dans les collèges et les lycées…

Une voix s’élève — peut-être celle d’Olivier Schrameck.
On ne dit rien sur les universités ?

Allègre, allègrement :
À quoi bon ? Dans les facs, ils font déjà ce qu’ils veulent, non ?

Jospin
Claude, je reprends… « Dans les collèges et les lycées, les élèves disposent, dans le respect du pluralisme et du principe de neutralité…

Allègre, toujours hilare.
Très bon, ça, le respect du principe de neutralité !
Rires obséquieux.

Jospin.
… disposent de la liberté d’information et de la liberté d’expression.
Il lève la tête, et consulte son cabinet.

Olivier Schrameck
Lionel… Peut-être faudrait-il glisser une clausule, à destination des laïques qui pourraient riposter… Et des tous ces « républicains » qui nous…

Jospin
Oh oui, ça pour nous les… Tu as raison. Que proposes-tu ?

Olivier Schrameck
Eh bien, quelque chose du genre : « L’exercice de ces libertés ne peut porter atteinte aux activités d’enseignement. »

Jospin
Très bon, ça ! Mes élèves peuvent tout dire, de toutes les façons, mais ils n’interdiront pas aux profs de pérorer dans leur coin. Très bien ! Adopté à l’unanimité, comme nous disions à l’OCI quand nous ne demandions l’avis de personne !
Hilarité générale…

On sait comment, dès le mois de septembre suivant, avec la première affaire de voiles, certains élèves comprirent ce droit à la « liberté d’expression » : si l’Islam avait décidé de bâillonner les femmes au lieu de les murer derrière un voile, sans doute la poire d’angoisse insérée dans la bouche des jeunes filles aurait-il été le symbole de leur liberté d’expression.
Il fallut convoquer le Conseil d’Etat, dès novembre 1989, qui limita la liberté d’expression prônée par l’article 10 de la « loi Jospin » de juillet 1989 « lorsqu’elle contrevient aux exigences du service public, et ce, quel que soit le niveau d’enseignement ». Puis reformer une commission pour accoucher dans la douleur de la loi de 2004, qui interdit les signes religieux ostensibles dans les écoles, les collèges et les lycées. Rien sur l’université, rien sur les hôpitaux, où l’on savait déjà que les convictions (jamais mot n’a si bien commencé pour dire ce qu’il veut dire — au fond) de certains entravaient le libre exercice de la médecine.

Rien d’étonnant : on cherche en vain, dans cette loi de 1989, le mot « laïque » ou « laïcité » : jamais cité — passé sous silence. La laïcité bâillonnée par le ministre de l’Education — joli sujet de tableau pour un peintre porté sur les allégories. Ce qui n’est pas explicite, dans une loi, n’est jamais implicite : s’il n’est pas, il n’est plus.
Jean Zay avait cru bon de préciser, après avoir signé une circulaire mémorable sur l’école (2), que la laïcité était au cœur du système : « Ma circulaire du 31 décembre 1936 a attiré l’attention de l’administration et des chefs d’établissements sur la nécessité de maintenir l’enseignement public de tous les degrés à l’abri des propagandes politiques. Il va de soi que les mêmes prescriptions s’appliquent aux propagandes confessionnelles. L’enseignement public est laïque. Aucune forme de prosélytisme ne saurait être admise dans les établissements. Je vous demande d’y veiller avec une fermeté sans défaillance.»

« Fermeté sans défaillance » : mais c’était avant-guerre, sous la plume d’un bon élève (Zay fut deux fois lauréat du concours général, en Composition française puis en Philosophie) — cette abomination de la pédagogie moderne, auquel les collabos allaient montrer ce qu’il en coûtait d’être juif, franc-maçon, radical-socialiste, pacifiste mais anti-hitlérien et laïcard convaincu. Bravo au tribunal de Clermont-Ferrand, qui l’a condamné, et bravo aux gardiens de la prison de Riom, qui l’ont gardé au chaud en attendant que les miliciens l’exécutent. Ce n’est pas exactement l’Auvergne que j’aime.
Et bravo aux collabos modernes qui pactisent avec les communautarismes de tout poil, et pensent que la « liberté d’expression » vaut bien le renoncement, à terme, à toutes les autres libertés. Geneviève Fioraso ne voit pas pourquoi il faudrait légiférer sur le voile à l’université, qui ne pose selon elle aucun problème. L’Observatoire de la laïcité ne voit pas pourquoi il faudrait légiférer pour que des crèches comme Baby-Loup puissent s’occuper d’enfants sans que Belphégor interpose ses voiles noirs entre eux et la lumière. Ce gouvernement réalise, ces derniers temps, l’idéal bouddhiste des trois singes. Il ne voit rien, n’entend rien, et ne dit rien qui vaille : que la dernière intervention de François Hollande vise à proposer à une mauvaise élève arrogante de revenir en France sans ses parents est significatif du manque d’imagination, d’audace et finalement de bon sens de l’exécutif.
Audace, oui — « de l’audace et la patrie est sauvée » : Danton, réveille-toi, ils sont devenus fous !

Jean-Paul Brighelli

(1) Voir le texte complet de la loi sur http://dcalin.fr/textoff/loi_1989_mod.html#I
(2) On lira avec intérêt cette circulaire sur http://www.premiumwanadoo.com/jeunes-laiques/modules.php?name=News&file=article&sid=6