Fora Basta ! Basta Fora !

Les îles sont des organismes plus sensibles que les continents, parce que ce sont des espaces confinés, limités. Des siècles durant, la Corse a tenté — en vain d’ailleurs — de se protéger de toutes les invasions, Shardanes, Grecs, Romains, Arabes (aux VIIIème-IXème siècles), Italiens divers, Français enfin — sans oublier les touristes : de sacrés mélanges génétiques ! En témoignent les tours génoises construites au XVIème siècle pour signaler l’arrivée des barbaresques, qui venaient opérer des razzias sur l’île. En témoignent la rareté des ports, et la façon dont les villages sont systématiquement planqués derrière les premières collines. En témoignent les plasticages de clubs de vacances et de résidences secondaires dans les années flamboyantes de l’indépendantisme.
En témoignent enfin tous les sigles du refus : I Francesi Fora — raccourci en un graf énigmatique pour les pinzuti, IFF. A droga basta — une succursale anti-drogue et pratiquement anti-immigrés de certains partis indépendantistes dans les années 1990. Et maintenant, Arabi fora. Pff…
Fora, c’est « dehors ». Comme si le corps îlien se défendait contre des espèces invasives — toujours en vain. Parce que des Français, des Arabes et de la drogue, on en trouve ici autant qu’ailleurs.
Oui, en vain. En fait, les Corses se sont construits une identité en empruntant à tous les envahisseurs — à commencer par le Maure de leur drapeau, ou le vieux toscan qui sert de base à la langue corse.
Alors, ce ne sont pas quelques poignées de manifestants (600 personnes, c’est 1% d’Ajaccio) qui y changeront quoi que ce soit. D’ailleurs, ce n’est pas nouveau. En 1985, une ancienne résistante et ancienne déportée, Noëlle Francescini, avait fondé Avà basta, le premier mouvement anti-raciste corse — peu suspect de boboïsme, comme on ne disait pas encore, ni de complicité avec l’Etat français.
La Corse serait-elle alors le laboratoire de ce qui pourrait se passer ailleurs ? Ma foi, le FN n’a pas fait 10% au second tour des Régionales, le PS dépasse difficilement 3%, les Radicaux de Gauche (qui ça ?) qui partout ailleurs tiennent leurs congrès dans des cabines téléphoniques tiennent presque le haut du pavé, et les Autonomico-Indépendantistes sont arrivés en tête — alors que la Bretagne a oublié depuis longtemps le FLB et se vautre dans les draps de Le Drian.
Ce qui en revanche est commun à l’île et au continent, c’est le chômage des jeunes, l’absence de structures économiques vivaces, à part dans l’industrie très saisonnière et de plus en plus courte du tourisme, c’est l’éternel retour des mêmes têtes en haut de l’exécutif, membres délégués de clans inamovibles. Les Autonomistes ne sont pas arrivés en tête par hasard, ils sont implantés depuis longtemps, Gilles Simeoni, fils d’Edmond, a conquis la mairie de Bastia sans jouer aucun refrain anti-immigration ; n’empêche qu’une partie du vote qui s’est reporté sur lui ou sur Talamoni (et il y aurait à en dire sur Talamoni) est aussi un vote d’exaspération — cette exaspération nationale que le gouvernement ne veut pas entendre, l’exaspération de la France « périphérique » — et la Corse, puissamment excentrée, est très périphérique — tout comme les Antilles, qui lui disputent chaque année le record du nombre d’assassinats jamais résolus.
Alors aucun coup de menton et aucun coup de gueule ne résoudront rien dans l’île. Ce qu’il faut, c’est donner du travail, donner des raisons de rester au pays avec d’autres perspectives que de faire des cartons sur les copains, former inlassablement à l’école, au collège, au lycée. La création de l’université de Corse, dans les années 1980 (et c’est quelqu’un que je connais bien qui y a consacré son énergie) s’est faite contre le souhait de la classe politique traditionnelle, qui au même moment soutenait un collectif baptisé Francia qui se plaisait à interdire les concerts de I Muvrini, à Cargèse et ailleurs (ça, c’est un trait caractéristique des Corses : ils ont une longue mémoire, et le culte des morts). Mais qui nous débarrassera de ces politiques-là, adeptes de ce qu’on appelle a pulitichella, la politique politicienne et magouilleuse ?
En tout cas, le gouvernement ferait bien de se méfier, et de trouver les responsables des agressions de pompiers — vénérés, dans une île qui s’embrase en chaque fin d’été. Sinon, qui peut prédire ce qui se passera, dans un pays où il y a au moins autant d’armes à feu que d’habitants, et où les jeunes sont élevés dans la religion du « calibre » ?
Mais peut-être faudrait-il leur rappeler que Pascal Paoli, qu’ils adorent mais connaissent mal, était avant tout un homme des Lumières… Une question d’éducation, tout ça.

Jean-Paul Brighelli

A noi date vittoria !

Ce week-end la Marseillaise aura retenti dans tous les stades en prélude à tous les matchs, selon le souhait de Frédéric Thiriez, président de la Ligue de Football Professionnel — sauf à Bastia, qui reçoit Ajaccio. Crainte que la Marseillaise soit sifflée, cela est déjà arrivé dans des contextes tout à fait différents — après tout, là-bas, la Marseillaise c’est la France, et la France, c’est vite l’ennemi, pour tous les nationalistes qui traînent encore dans l’île — même si les vrais irréductibles sont morts au tournant des années 2000, mystérieusement tués par des tireurs d’élite ou des commandos jouissant d’une impunité étrange.
À la place, annonce le club, on chantera le Dio vi salvi Regina, l’hymne corse… De toute façon, c’est traditionnel quand Bastia affronte Ajaccio. Deux clubs, mais une seule Corse. (Après une nuit de réflexion, les dirigeants de SC Bastia ont décidé de jouer aussi la Marseillaise — c’est un peu la moindre des choses…).
Le Dio vi salvi Regina ferait plaisir à Eric Zemmour qui depuis quelques temps exalte les racines chrétiennes de la France, et me reproche même de ne pas verser dans le cureton. Il adorerait le Salve Regina — un chant religieux d’origine italienne, dont les Corses ont modifié un seul mot. À la place de

« Voi dei nemeci vostri
A noi date vittoria »,

où le vostri évoque, sous la plume de Francesco de Geronimo, les maux qui accablaient alors les pauvres Napolitains dont il avait la charge, les Corses chantent

« « Voi dei nemeci nostri
A noi date vittoria ».

En gros : aide-nous à nous débarrasser de nos ennemis. Le genre de souhait que l’on adresse rarement à la Vierge, qui n’est que douceur — comparée à ces fiers-à-bras que sont Saint Michel ou Saint Georges, sans compter tous les grands massacreurs de l’Ancien Testament. Sauf dans l’Île de beauté, comme on dit dans les dépliants touristiques — et ma foi, pour une fois qu’un poncif est justifié… Là-bas, on enrôle aussi la Vierge pour fare vendetta

Oui — aide-nous à nous débarrasser de nos ennemis… Chanté par les chœurs indépendantistes, tout le monde sait que l’ennemi, ce sont les enfants et les petits-enfants du marquis de Marbeuf, l’homme qui voulait réduire en cendres la châtaigneraie corse pour affamer les insulaires, durant la guerre de 1768-1769… Mais dans un contexte plus immédiat, celui de l’après-attentats, nostri nemeci sont du genre fous-de-dieu des deux sexes : une amie enseignante me racontait il y a deux jours que, voyant monter dans son métro marseillais une femme vêtue d’un tchador, elle s’est instinctivement réfugiée tout en bout de rame, et que la plupart des passagers ont préféré descendre plutôt que d’affronter le risque qu’elle soit bardée d’explosifs. Comportement peut-être exagéré — mais la situation globale explique bien des choses.
Et je le dis franchement : les filles qui choisissent, en ce moment, de s’affubler de ces défroques de deuil et de mort pour continuer à affirmer leur présence visible jouent sur la psychose collective d’un peuple blessé par une poignée de pseudo-martyrs. Je ne cautionnerai jamais les actes d’agression gratuits contre les personnes. Mais dans un certain contexte, on peut s’attendre à ce que des esprits faibles et qui se sentent menacés se constituent en milices, ou exhalent leurs peurs en comportements violents. Le vrai danger, il est là — pas dans le vote FN, qui reste un vote dans un cadre démocratique. Et les gouvernements l’ont cherché, eyes wide shut !

« A noi date vittoria », dit l’hymne — à chanter a cappella. Hasta la victoria siempre. Il n’y a pas d’autre issue que l’extermination de l’ennemi. Je regrette qu’Onfray, qui déplore l’islamophobie gouvernementale (il faut être gonflé pour trouver islamophobe un président de la république qui dit « barbares » au lieu de dire « islamistes », et « Daech » au lieu d’ « Etat islamique », dans les deux cas pour ne pas paraître stigmatiser l’Islam), et qui du coup se retrouve sur les vidéos de l’Etat islamique, n’ait pas compris que l’on ne se bat pas pour vaincre, mais pour annihiler. Et que nous pourrons respirer le jour où il ne restera plus un seuil combattant de l’Etat islamique, d’Al Qaeda et de leurs diverses succursales. Plus aucun disciple de Boko Haram et de toute cette galaxie de sectes fondamentalistes. Plus aucun djihadiste. Ni ici, ni là-bas. On ne discute pas avec le fanatisme. On l’éradique.
On vient d’apprendre qu’un poète palestinien en exil vient d’être condamné à mort en Arabie Saoudite pour blasphème et apostasie. Et on fait encore des affaires avec ces gens-là ? La dernière fois que c’est arrivé en France, c’était en 1661 — le poète s’appelait Claude Le Petit, Louis XIV montait sur le trône. Il y a trois siècles et demi ! Et ce n’est pas que l’Islam a du retard, comme on l’entend parfois : ils ignorent le Temps, rappelez-vous. Pour eux, avant-hier et demain sont un même moment.
Si ce gouvernement n’adorait pas les demi-mesures, il ne se serait pas contenté de proclamer trois mois d’état d’urgence — s’il y a le moindre problème durant ces trois mois, et il y a bien des malchances qu’il y en ait, il aura bonne mine. Non : il aurait utilisé l’article 16, comme la Constitution l’y autorisait, et utilisé l’armée pour régler la question. Ici et maintenant.

Jean-Paul Brighelli

Eloge du vrai cochon

« Puis, s’en allant aux tects, où restait enfermé le peuple des gorets, il en prit une paire, les rapporta, les immola, les fit flamber et, les ayant tranchés menu, les embrocha.
« Quand ce rôti fut prêt, il l’apporta fumant, le mit devant Ulysse, à même sur les broches, en saupoudra les chairs d’une blanche farine, mélangea dans sa jatte un vin fleurant le miel et prit un siège en face, en invitant son hôte :
« – Allons ! Mange, notre hôte !… dîner de serviteurs !… de simples porcelets ! car nos cochons à lard, les prétendants les croquent… » (Odyssée, chant XIV)

J’ai lu ça vers huit ans. Les soucis sensuels me dévoraient déjà, mais je n’ai jamais douté, au fond, que la raison principale du grand massacre des prétendants, quelques pages plus loin, ne tînt à la prétention de ces pique-assiette de s’annexer la consommation des « cochons à lard », ceux que l’on fait patiemment rôtir sur les braises, la chair fondante sous la croûte caramélisée, les gouttes de graisse pétillant en courtes flammèches.
Quand je pense que les barbares, sous de fumeux prétextes religieux, se privent des voluptés d’Homère et d’U Licettu, restaurant de Bastelicaccia que j’ai jadis mis en scène dans Pur porc — hein, quel titre ! — il y a quelques années…
Tout cela pour dire que les démêlés des éleveurs de cochons avec les grossistes et les supermarchés, la concurrence déloyale, à grands coups d’élevages industriels monstrueux (plus de 10 000 bêtes par étable) et surtout de salaires immondes imposés à des travailleurs de l’Est écorchés par des patrons hollandais répugnants (Adrian Straathof par exemple) me font bondir. L’Allemagne est le troisième producteur de porc dans le monde, après la Chine et les Etats-Unis. Soixante millions d’animaux découpés chaque année, 645 000 tommes de charcuteries exportés et des ventes qui sont passées de 167 millions de $ en 1993 à 1,57 milliards en 2011.
Une bonne occasion de plus de récuser l’Europe — cette Europe-là. Les producteurs français tentent de rivaliser en enfournant leurs bêtes dans des porcheries-modèles — modèles de compétitivité, mais pas de qualité.
Parce qu’un jambon, un vrai, ce n’est pas ça
Mais ça
Ou ça
Ou encore ça
Quant aux charcuteries ce n’est pas ça
Mais ça

D’ailleurs, le mot « cochon » recouvre des réalités bien différentes. Il y a l’immonde, l’insupportable — et les éleveurs de cochons incarcérés devraient s’aviser que ces images inondent les sites végétariens.
Et il y a de vraies bêtes bien nourries, en liberté, dont la viande est savamment persillée mais dont le gras est solidaire du maigre — il a même parfois ce léger goût de noisette qui caractérise le vrai prizuttu, qui est au cochon industriel ce que le Pied de cochon — juste à côté de l’église Saint-Eustache — est au fast food.

Si les éleveurs s’engageaient à produire de la viande de qualité, au lieu d’inonder les supermarchés de saloperies sous plastique, leur combat pour un « juste prix » serait plus convaincant. Et si les politiques, au lieu de verser des larmes de crocodiles en quête de voix, bloquaient les importations de cochons allemands ou polonais, si la France redevenait le pays du bon goût, si on apprenait aux enfants, à l’école, à manger des choses raffinées, il n’y aurait plus de crise du cochon (ou de la volaille, ou de la vache tuée sans avoir jamais vélé, ou de la pomme assaisonnée aux pesticides).
Je trouve un peu dérisoire que la décision d’une commune de ne pas offrir de repas de substitution au jours à cochon monte jusqu’au Conseil d’Etat — même si j’approuve le souci de laïcité, contre toutes les convictions religieuses. Il serait plus parlant, de la part du maire de Sargé-lès-le Mans ou de Chalon-sur-Saône, d’expliquer qu’ils ont changé de fournisseur et que dorénavant ce qui sera proposé aux enfants, ce sera ça, par exemple

Après tout, Pierre Birnbaum (dans la République et le cochon) raconte que les Juifs du XIXème siècle participaient allègrement aux grands banquets républicains dans lesquels le porc tenait une place éminente, parce qu’ils faisaient la part de ce qui appartient au religieux (la vie privée) et de ce qui ressort de la citoyenneté — tout le reste.
Quant à celles et ceux qui viendraient nous expliquer que la non-consommation de porc est une question de conviction religieuse, je lui dirai ce que l’on dit aux enfants : « Mais goûte donc, avant de dire des bêtises ! » Une choucroute et un riesling, un cassoulet et un madiran, un assortiment lonzu / coppa et un patrimonio, cela doit suffire à convertir aux mœurs républicaines n’importe quel fanatique — ou n’importe quel ami des fanatiques. Les « interdits alimentaires » édictés par un chamelier halluciné il y a quatorze siècles ne peuvent pas tenir devant un devoir national : sauver les éleveurs qui se consacrent à la qualité, et ridiculiser les peuples européens qui persistent à bouffer de la merde.

Jean-Paul Brighelli

Communautarismes

Je n’ai pas vu Exhibit B (faut-il dire l’exposition ? la pièce ? le montage ? les tableaux d’une exposition ?) du Sud-Africain Brett Bailey, qui après Avignon en 2013 se retrouve ces derniers jours au théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, puis au 104, à Paris. J’l’ai pas vu, j’l’ai pas lu, mais j’en ai entendu parler — par le Canard enchaîné de ce mercredi et par Marianne tout fraîchement sorti(e) dans les kiosques.
De quoi s’agit-il ? De saynètes successives (le public se balade d’un tableau vivant à un autre) exposant les horreurs de la colonisation, qui n’a pas eu, c’est le moins que l’on puisse dire, que des effets positifs. « Chaque tableau rappelle une horreur, un crime colonial » : un esclave qui porte une muselière, sous le titre « l’Âge d’or néerlandais », ou un homme assis, un panier sur les genoux, plein de mains coupées, sous le titre « l’Offrande » — « les mains de villageois congolais qui ne récoltaient pas le caoutchouc assez vite » : lire sur le sujet le remarquable Albert Ier, roi des Belges de Jacques Willequet.
Bref, rien que du politiquement correct.
Eh bien, pas même, à en croire les ayatollahs de l’anti-racisme. Après Londres, où quelques abrutis se sont émus du spectacle de la Vénus hottentote comme en ses plus beaux jours d’exposition coloniale, c’est à Paris que des énergumènes ont forcé la porte du théâtre — au point que Jean-Luc Porquet, l’honorable correspondant du Canard, n’a pu entrer à Gérard-Philipe que sous escorte policière. « Zoo humain », disent les khmers noirs.
C’est que Brett Bailey est Blanc — quel culot, être blanc et parler des Noirs ! À ce titre, il faut récuser Montesquieu et son « esclavage des nègres » — déjà que de francs crétins parlent sur Wikipedia du « racisme » de Voltaire, qui pourtant dans Candide condamne sans réserve l’esclavage de son temps…
Faut-il rappeler que les grands westerns pro-indiens (Soldat bleu, ou Little Big Man, ou la Flèche brisée, ou les Cheyennes — on n’en finirait pas) ont tous été filmés par des réalisateurs blancs et d’extraction européenne — et pas par des Sioux ni des Apaches ? Que Nuit et brouillard n’a pas été monté par un Juif — n’en déplaise à Lanzmann, qui croit lui aussi avoir un monopole de la Shoah parce qu’il a popularisé le terme ? Ou que les Liaisons dangereuses, sans doute le plus grand texte féministe jamais publié, a été écrit par un homme, un vrai, équipé en conséquence ?
Comment ? Il avait des couilles et il parlait des femmes ? Horreur ! Horreur ! Horreur !

Jack Dion dans Marianne tire de cette affaire la conclusion qui s’impose : « Seuls les Noirs peuvent parler aux Noirs ; seuls les gays peuvent parler aux gays ; seuls les Corses peuvent parler des Corses… »
(Parenthèse : Colomba est écrit par un pinzuttu, Astérix en Corse aussi, et ce sont deux sommets de l’insularité. Quoi qu’en disent parfois des autonomistes plus cons que nature…)
« … C’est la négation de l’approche universaliste qui veut que les êtres humains, nonobstant leurs différences, soient égaux entre eux. C’est le comble de l’enfermement communautariste à l’anglo-saxonne où l’on est défini non par ce que l’on est mais par ses origines, qu’elles soient ethniques, raciales ou religieuses. »

« Communauté » : j’ai tendance à hurler chaque fois qu’un présentateur de journal télévisé — chaque jour, en fait — use de ce mot pour désigner les Juifs, les Musulmans ou les Zoulous. D’autant qu’à chaque fois, c’est de Français qu’il s’agit. On peut très bien avoir des racines et s’en moquer : j’attends avec une certaine impatience qu’il y ait un humour musulman aussi torride que l’humour juif — mais les Israélites, comme on disait autrefois, ont quelques longueurs d’avance —, parce que ce sera la preuve par neuf qu’il n’y aura plus de « communauté » musulmane, mais des Français à option musulmane, tout comme d’autres ont choisi l’option libre-penseur. Ce qui n’est pas tout à fait pareil.
J’avais il y a deux ans une élève maghrébine et lesbienne : à quelle communauté appartenait-elle ? Les femmes ? Les gouines ? Les Musulmans ? Ma foi, à aucune — elle était française, et ses goûts la regardaient. La Révolution a aboli les ghettos, mais il se trouve à nouveau des crétins pour les reconstruire, et s’y enfermer.
Allez, pour la route, une blague que la « communauté » africaine ou maghrébine pourrait revendiquer — quand ils en seront à avoir de l’humour.

Un type était au Paradis, et depuis si longtemps qu’il commençait à s’y ennuyer ferme. Au Paradis, on chante des cantiques, ad majorem dei gloriam — mais le « Dio vi salvi Regina » à tout bout d’éternité, ça gonfle rapidement. Il va donc voir Saint Pierre, lui explique que bon, rien de personnel, mais enfin, comment c’est, en bas — en Enfer ? « Pas de problème, dit le saint, je peux te faire une permission d’une semaine. » « C’est vrai, je peux ? » « Mais oui ! »
Notre homme s’engage donc dans une descente sans fin, arrive devant le portail bien connu au-dessus duquel Dante a écrit « Voi ch’entrate, lasciate ogni speranza », il frappe d’un index timide…
… Et la porte s’ouvre, et il est happé par les mains avides d’une quinzaine de houris admirablement roulées, qui une semaine durant, une semaine dupont, se vautrent avec lui dans un océan de délices.
Au bout de huit jours, il remonte — et c’est long. « Alleluhia forever » — là, cette fois, il n’en peut plus. Il retourne voir Saint Pierre : « Ecoutez… Ce n’est pas que je m’ennuie… mais est-ce que je peux résilier le bail ? » « Pas de problème : signe ici », dit le divin portier.
Il signe, et descend l’escalier, cette fois, à toute allure. Il frappe à la porte de l’Enfer — qui s’ouvre, et il est happé par des diables qui le jettent dans l’huile bouillante et la poix fondue et le harcèlent de leurs fourches…
Alors il se récrie, le malheureux. Il récrimine. Si bien qu’une ombre gigantesque apparaît, et que Satan en personne s’enquiert : « Eh bien, qu’as-tu à protester ? » « Mais… Je suis venu il y a tout juste huit jours, et ce n’étaient que caresses et voluptés… » « Eh bien, dit le Diable en ricanant, maintenant, tu sais la différence entre un touriste et un immigré. »

Mais ai-je bien le droit de raconter cette blague, moi qui ne suis plus immigré depuis déjà trois générations ?

Jean-Paul Brighelli

 

PS. Liliam Thuram (le footballeur guadeloupéen à lunettes, ex-membre du Haut Conseil à l’Intégration auquel participait mon ami Alain Seksig, et qui dirige actuellement une Fondation Education contre le racisme, et Agnès Tricoire, de la Ligue des Droits de l’homme, se sont exprimés très favorablement sur Exhibit B. Cela leur a valu une volée de bois vert d’un certain Claude Ribbe, auteur, réalisateur, agrégé de philosophie et pauvre cloche, qui lance à Thuram : « Moi, je suis agrégé, lui, il est footballeur » qui est ‘argument le plus nul que l’on puisse formuler. Mais bon, il écrit dans Mediapart

Ecosse, Catalogne, Corse, Pays basque : même combat !

Les Ecossais ont donc majoritairement voté No au référendum sur l’indépendance : le contraire aurait été surprenant, vu le matraquage opéré non seulement par les Anglais, soudain inquiets de perdre le contrôle de la poule aux œufs d’or, mais globalement par le monde entier, soucieux de ne pas encourager un si vilain exemple. Pour l’Europe, particulièrement, malgré le pseudo-exemple allemand, qui serait à la source des recompositions de régions voulues par François Hollande, le type qui n’a jamais fait de géographie, et qui semble croire que le Bordelais lorgne sur le Limousin, l’Auvergne sur Rhône-Alpes et la Corse — ben la Corse, on n’y touche pas, on sait trop bien ce qui arrive aux bâtiments publics quand on les contrarie. Et puis pour l’économie mondialisée, ces histoires de région, cela sonne un peu archaïque. Dans l’optique des Nouveaux Maîtres — Alibaba et Goldmann-Sachs réunis —, la planisphère s’article autour de la Chine industrielle (production) en une très vaste périphérie regroupant le reste du monde (consommateurs). Bref, l’Empire du Milieu mérite à nouveau son nom.
« À titre personnel, oui, je suis heureuse, parce qu’on n’aime jamais voir les nations qui constituent l’Europe se déliter… », a dit Najat Vallaud-Belkacem sur les ondes de France-Info, en ouverture de son interview du 19 septembre. Ma foi, elle a presque touché du doigt l’essentiel de cette élection ratée — mais une occasion manquée ne peut manquer d’amener une nouvelle occasion plus réussie — en Catalogne par exemple. L’essentiel, c’est que les Etats sont morts, dans le Grand Projet Mondialisé. Le pur jacobin que je suis s’en émeut, mais il constate : « l’Etat, c’est moi », disait Louis XIV — et l’Etat, désormais, c’est Hollande. On mesure la déperdition de sens. Le soleil s’est couché.

Dans un livre qui vient de paraître (la France périphérique — Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion), le géographe Christophe Guilluy montre fort bien que la France est désormais une galaxie de malaises additionnés tournant autour des « villes mondialisées » que sont Paris et deux ou trois autres centres urbains. Ce qui, explique-t-il, entraîne des réactions, frictions, émeutes et vote FN dans des endroits fort éloignés des bastions historiques du lepénisme. Les cartes de la désindustrialisation et de la montée des extrêmes se superposent exactement. Et après les Bonnets rouges, précise-t-il, on peut s’attendre à d’autres jacqueries — au moment même où je lisais son analyse, les Bretons incendiaient le Centre des impôts de Morlaix. Et la Bretagne, pour tant, est fort éloignée de Hénin-Beaumont ou de Vitrolles. Mais voilà : ce sont désormais les périphéries qui flambent.
Eh bien, je vois la tentation indépendantiste de l’Ecosse, de la Catalogne ou du Pays basque comme des réactions périphériques au viol permanent opéré par la mondialisation. Ce ne sont pas des réactions contre les Etats — il n’y a plus d’Etat —, mais contre les abolisseurs de frontières, les importateurs de saloperies à deux balles, les financiers transnationaux, contre ceux qui trouvent que le McDo est meilleur que le haggis ou le figatelli, contre les appétits qui pompent du pétrole pour assouvir la City, ou qui exploitent Barcelone pour faire vivre Madrid.
En fait, soutenir les régions, aujourd’hui, a un sens exactement à l’opposé de ce qu’il a pu avoir en 1940-1944 — il faut être bête comme Askolovitch pour croire qu’exalter le vrai camembert normand est une manœuvre pétainiste. Soutenir les régions, c’est combattre l’uniformisation voulue par les oligarques du gouvernement mondial, et, plus près de nous, les valets de l’ultra-libéralisme qui ont fait de l’Europe le champ de manœuvres de leurs intérêts — les leurs, pas les nôtres.

Jean-Paul Brighelli