And the winner is…

Fini de rire. Il faut se décider.
Et je me suis personnellement décidé en fonction des politiques éducatives envisagées par les différents candidats.
« Mais vous êtes donc aveugle aux questions économiques ? Au chômage de masse ? À la dissolution de la nation dans l’européanisation, la mondialisation, le Marché divinisé ? »
« Et les questions de sécurité, alors ? L’immigration sauvage ? Et… »

J’adore la valse des milliards que nous promettent la plupart des candidats. Ils iront les pêcher où, leurs milliards ? Depuis 1973, depuis que Pompidou — un autre ex-employé de la banque Rothschild — a accepté que la France ne puisse faire fonctionner sa planche à billets et s’auto-financer, depuis que nous sommes pieds et poings liés devant les diktats des banques privées, nous n’avons d’argent que si les grands financiers internationaux le décident.
« Il suffira d’emprunter ! Nous sommes solvables, à long terme ! »
Pas du tout. Si vous voulez savoir ce qui nous pend au nez, jetez un œil sur ce que Wolfgang Schaüble a fait à la Grèce — le piège dont les mâchoires se referment, ces jours-ci. Ces salopards veulent une Europe à deux vitesses — et nous ne serons pas en tête. Tout comme ils ont fait une école à deux vitesses. L’Ecole du Protocole de Lisbonne avait pour fonction de réduire la nation. Les programmes des européanistes ont pour fonction de l’éliminer.
L’argent, le nerf de la guerre… Ben oui : Hollande a trébuché là-dessus dès son entrée en fonction. C’est pour ça — et uniquement pour ça — que les socialistes se sont lancés dans des réformes sociétales sans impact financier. Parce qu’ils ne pouvaient pas se lancer dans quoi que ce soit d’autre. Le mariage pour tous, les « rythmes scolaires », la réforme du collège, la loi Travail… Du vent — avec de petites économies en perspective.
Et un bénéfice électoral conforme aux plans de Terra Nova. Faire plaisir aux bobos gays du Marais. Accabler le prolétariat — parce qu’il y a toujours un prolétariat, et même de plus en plus. Faire semblant de s’occuper des pauvres, et des pauvres en esprit — et les accabler dans les faits. Et avec ça ils comptent sur le vote immigré !

Aucun candidat ne pourra opérer d’autres réformes que celles qui ne coûteront rien, ou pas grand-chose.

Par exemple, l’école. L’école, sous un certain angle, ça ne coûte rien de la réformer. Autant en profiter.
Revenir, au moins dans un premier temps, aux programmes de 2008 serait indolore. Les manuels existent, il en est même de bons.
Décider de dédoubler la section S pour dégager une vraie filière scientifique ne coûtera rien — ou pas grand-chose : quelques heures de cours de plus, c’est secondaire. Il suffit de les financer en coupant le robinet à subventions qui arrose des organisations pédagos dont l’objectif commun est la désorganisation de la nation. Ou en remettant devant des classes ces merveilleux didacticiens qui font perdre leur temps aux stagiaires dans les ESPE — puisqu’ils sont si malins et si bons pédagogues…
D’ailleurs, autant fermer les ESPE, et demander aux enseignants-praticiens en exercice — les bons — de former gracieusement leurs collègues. Ils adoreront ça.
Comme il ne coûtera rien de décréter la tolérance zéro, et la remise au travail de tout le monde. Ou de tirer un trait sur cette grande escroquerie que fut le collège unique — est-ce qu’un seul prof « de gauche » a réfléchi à ce qui avait décidé Haby et Giscard à imposer le collège unique ? Mais pensent-ils encore, les profs de gauche ?
Il faudrait augmenter de façon sensible les salaires — au moins les salaires de départ. Ne rêvez pas : ça ne se fera pas. De la même façon, on ne recrutera pas des dizaines de milliers d’enseignants — Hollande ne l’a pas fait, quoi qu’il dise, parce que les volontaires ne se pressent pas — et qu’il est parfaitement inutile de recruter à la va-vite des gens qui n’auront pas le niveau requis : on tient ses classes, entre autres, parce qu’on domine totalement sa discipline, et où voyez-vous que des étudiants de M1 (surtout quand il s’agit de ces merveilleux MEEF, ces masters d’enseignement à grande base de didactique prodigués / imposés par les ESPE) aient un niveau disciplinaire suffisant ? Démissionneraient-ils en masse comme ils le font dès l’année de stage s’ils se sentaient bien préparés ?
En modifiant les programmes intelligemment, en évacuant toutes ces heures perdues à effectuer des EPI et autres plaisanteries pédagogiques, on peut dégager des heures pour dédoubler les classes les plus faibles, et multiplier par deux les heures des matières fondamentales — à commencer par l’apprentissage systématique de la langue, sans laquelle…
Il faut sonner le tocsin, au niveau de l’enseignement — et ce n’est pas en saupoudrant le système d’aumônes, comme le voudraient certains syndicats, que l’on remontera le niveau, qui est, comme le moral, dans les chaussettes.
D’ailleurs, les syndicats doivent contribuer à l’effort en se passant de subventions — réelles ou déguisées sous la forme de permanents payés à faire du syndicalisme. Et les parents doivent redevenir des parents — pas des officines financées pour imposer des vues pédagogiques héritées de Meirieu et de ses disciples.
On peut en trois mois imposer des réformes qui ne coûteront rien — sinon un peu d’explication. On a des IPR pour ça. Ils ont passé un an à expliquer la réforme de Najat. Ils passeront quelques mois à expliquer qu’il faut faire machine arrière — avant que les profs soient allés de l’avant.
Et croyez-moi : on peut le faire parce qu’on ne pourra pas faire autre chose.

Alors, qui ?Quand on compare les programmes (ce qu’a excellemment fait une équipe de pédagos de Cergy, il suffit de prendre leurs conclusions et de les renverser), il nous reste, par ordre alphabétique, Dupont-Aignan, Fillon, Le Pen (ce sont encore ses adversaires qui en parlent le mieux), et peut-être Mélenchon : je me base pour ce dernier sur les critiques qu’il essuie de la part de socialos pédagos bon teint, ainsi l’infâme Zakhartchouk, qui a si fort contribué aux programmes Najat et au prédicat-roi.
Macron ou Hamon, c’est la continuation sans faille de la politique des quinze dernières années. Nous avons touché le fond, mais ils creusent encore.
Je ne parle même pas de Poutou, qui a la faveur de l’establishment pédago — on en aurait, du vivre-ensemble avec toutes les filles voilées de la terre !

Reste à présent à déterminer qui a une chance de l’emporter dans trois semaines. Qui aura donc l’opportunité de mettre en œuvre quelques-unes des réformes de surface préconisées ci-dessus — étant entendu que personne n’aura l’occasion de faire davantage, quoi que prétendent les uns et les autres. Faites votre marché. Nous ne gagnerons qu’une capacité limitée à gouverner — et dans certains cas, une école selon notre cœur.

Ou alors, on lance un appel à l’insurrection et à une seconde révolution française. Mais si le foot et TF1 avaient existé en 1789, Louis XVI aurait-il fini chez la Veuve ?
Notez que je crois vraiment que l’émeute attend patiemment les Législatives, et le chaos probable qui en sortira — parce qu’il n’y aura pas cette fois d’accord « républicain » — quelle blague ! Juste des appétits qui se déchireront pour les meilleures places. Et à l’arrivée, un pays ingouvernable.
Dois-je avouer que je ne pleurerai pas ?

Jean-Paul Brighelli

Petit exercice de détestation

Nous ne détestons pas détester, en France. Nous votons contre.
Exécrer est une chose. Mépriser en est une autre. On peut à la limite se passer d’être aimé — De Gaulle ne l’était guère, mais il fut longtemps plébiscité, avant que Giscard ne le flingue. Mais on ne se relève pas du mépris — Hollande vient d’en tirer la conclusion en se retirant de la compétition.
Le PS tout entier est méprisable. Quand j’entends des gens les appeler « la Gauche », je m’esclaffe. Quelle Gauche ? Ces gens dont l’adversaire n’est pas la finance. Qui se cachent derrière le petit doigt d’Angela Merkel. Qui augmentent le SMIC de 0,93% en 2017 — dis-moi, Hollande, tu as déjà essayé de vivre avec 1153 € par mois, logement compris ? Qui virent Filoche (il fallait entendre le grand numéro de Cambadélis priant l’ancien inspecteur du travail d’« arrêter son cirque ») parce qu’ils en ont une trouille bleue — dans un débat public, il aurait été le seul anti-libéral, et il avait assez de coffre pour rallier à lui pas mal de suffrages qui vont désormais se porter…
Se porter sur qui ? Sur Hamon, que n’inquiète guère le fait qu’en France, des cafés et des rues entières soient interdits aux femmes ? Le reportage de France 2 s’est circonscrit à la région parisienne et aux faubourgs de Lyon, ils auraient pu venir à Marseille ou à Lille, ils auraient constaté le même phénomène. Relativise, Benoît ! Seuls les masochistes voteront pour toi.
Certains voteront Mélenchon, le spécialiste du taboulé au quinoa — un végan qui tonitrue, c’est toujours drôle, ça doit faire mourir de rire toute une petite paysannerie française qui est en train de crever. Les plus résignés (mais comment peut-on se résigner ?) iront droit chez Macron, la bulle gonflée par les médias. Les autres…
Les autres sont nombreux, et imprévisibles. Les autres ont élu Trump — pas forcément une grande idée, mais élire Clinton n’en était pas une bonne : la démocratie montre ses limites, ces derniers temps. Les autres ont voté pour le Brexit, contre les diktats de la City, de Bruxelles et de Berlin. Les autres renverront le PS au cimetière des éléphants — et j’espère bien qu’ils n’atteindront pas les 100 députés aux législatives. Les autres affûtent leur bulletin de vote, tout en préparant le troisième tour, voire le quatrième — dans la rue.
On n’en a pas fini avec les surprises.

Je sais bien que je radote, mais je suis un peu sidéré que l’Ecole ne soit pas un thème majeur, pour le moment, des campagnes qui s’amorcent. Broder sur la réduction du nombre de fonctionnaires séduira ceux qui croient que l’entreprise privée fonctionne mieux que l’entreprise publique — une jolie fable. Proposer de modifier les remboursements de la Sécu séduira ceux qui n’ont ni problèmes de fins du mois, ni de problèmes de santé — pas grand monde, en ce moment. Parler de l’avenir de nos enfants me paraît autrement porteur — à condition d’identifier clairement les responsables. Fillon a parlé de cette « caste de pédagogues prétentieux » que Carole Barjon a identifiés par leur nom — assassins —, et que le candidat LR se propose d’éliminer dès son entrée en fonction (et que je sache, il est le seul, pour le moment, à l’avoir osé).
Je sais bien que l’Ecole n’est pas tout, qu’il faut voir le reste, que « it’s the economy, stupid », etc. Mais je me bats depuis si longtemps contre ces imbéciles que je finis par ne plus voir que l’ennemi d’hier et celui d’aujourd’hui, les mêmes, toujours les mêmes, les responsables du désastre scolaire, les « experts » auto-proclamés et auto-satisfaits, les pédagogues des IUFM et des ESPE, et tous les collègues qui croient que c’est avec de beaux discours sur « l’apprendre à apprendre » que l’on peut faire classe.
Oui, le petit bout de la lorgnette, si l’on veut.
Ou pas tant que ça. Ces salopards ont fabriqué l’Ecole que voulait le néo-libéralisme. Fin des connaissances et des savoirs savants. De vagues compétences, un vernis pré-craquelé, une infinie capacité à faire la queue à Pôle-Emploi et à dire « Merci, Patron » dans toutes les langues de la terre. Pire : les adeptes du néant ont créé un tel vide que les barbares en embuscade l’ont rempli avec les certitudes mortelles du Bataclan, de Nice ou de Berlin.
Reprendre les choses en main ne se fera pas en un jour, ni en trois mois. Il faut repenser la formation des maîtres, repenser les programmes, repenser les emplois du temps, repenser le système tout entier. Cesser de demander leur avis à des gens qui sont hors-sol, et s’appuyer sur les praticiens — les bons, tant qu’à faire.
Et le PS ? Ma foi, il continuera à croire que Terra Nova a des idées, et il croira que les imbéciles décérébrés qu’il a contribué à fabriquer voteront pour lui — à Villeurbanne, où se présente Vallaud-Belkacem, ou ailleurs. Mais même les crétins patentés ont compris que le PS ne s’intéressait qu’aux bobos de la capitale — la ville-monde qui ignore sa périphérie. Anne Hidalgo se voit un avenir national — ce parti est si pitoyable que tous ses minables s’imaginent avoir un destin d’exception, en 2017 ou en 2022.
S’il a un destin, c’est aux oubliettes. Si demain il ne reste rien de cette gauche-là, je ne pleurerai pas — ni personne. On en reviendra au mécanisme que cette gauche d’opérette a si bien masqué depuis 1983 — la lutte des classes. Le rapport de forces.
Et puis après, la victoire ou la mort. Au point où on en est…

Jean-Paul Brighelli

Alain Juppé, candidat unique de la Gauche

La Gauche s’est enfin trouvé un candidat, et il s’appelle Alain Juppé. Le maire de Bordeaux, fort du soutien du centre-mou, pense encore être un recours face à François Fillon — un recours pour la Gauche principalement.
C’est qu’ils sont en passe d’être orphelins, rue de Solférino et alentours. Macron est ailleurs, Hollande dans les choux, Hamon improbable, et mon ami Filoche présente le désagréable inconvénient d’être de gauche. Mélenchon — n’en parlons pas, d’ailleurs, il n’a même pas l’appui des alliés communistes. Reste Juppé.
Le prétexte selon lequel le candidat d’une droite libéralo-européano-atlantiste serait le meilleur rempart contre le retour du Petit Nicolas — c’est fait — et l’arrivée de Marine Le Pen est éventé : le meilleur rempart, camarades, c’eût été une politique intelligente pendant cinq ans, une politique qui parlât au peuple et pas uniquement aux « élites » auto-proclamées que vous croyez être : quand je vois ce que le PS appelle élites dans la capitale, je comprends qu’il adhère au discours anti-élitaire de Najat Vallaud-Belkacem.

Fillon fait donc peur — à qui ? Apparemment, aux groupes LGBT, d’après Libé, qui a mobilisé toute sa rédaction pour épingler le papillon de la Sarthe. « Hobereau » — le mot évoque je ne sais quelles jacqueries médiévales, et convoque le souvenir des cahiers de doléances — mais stigmatise surtout les racines provinciales de Fillon, contre la mainmise sur les médias des « élites » parisiennes. Juppé sera donc plébiscité par tous les soutiens de Christiane Taubira. C’est quelque chose — sûr que ça va lui attirer l’appui des électeurs de droite…
Sinon, Fillon a plutôt tendance à se réclamer de la politique étrangère équilibrée de De Gaulle, qui entre deux blocs préférait opter pour la France, et Juppé va vraiment, lui, dans le même sens que Sarkozy — à l’ouest toute ! Ma foi, un peu de gaullisme, de souverainisme, d’indépendance, ne nous ferait pas si mal. Voir ce qu’en dit Nicolas Dupont-Aignan.
Quant à l’école… Juppé n’a condamné que du bout des lèvres les réformes de Vallaud-Blekacem. En avril dernier, dans Mediapart, Claude Lelièvre notait que Juppé n’était pas partisan d’une rupture — et en analysant en novembre 2015 le livre qu’il venait de consacrer à l’école, j’avais constaté le même conservatisme : après tout, Vallaud-Belkacem a fait le sale boulot d’une droite bruxelloise persuadée que l’école des « compétences » et la stratégie finlandaise sont des modèles indépassables. Et elle souhaite en reprendre pour cinq ans — avec Hollande, dit-elle. Ou avec Juppé président ? De toute façon, ce sera blanc bonnet, bonnet blanc.
On reproche donc à Fillon de vouloir restaurer le « récit national »… Mais que croyez-vous que fassent les bons profs d’Histoire, sinon raconter avec enthousiasme tel ou tel événement, tel ou tel enchaînement ? Face à l’Histoire du récit national (et non du « roman »), il y a les partisans de Michel Lussault, chargé de la coordination des programmes Najat, disposé à supprimer l’Humanisme et les Lumières. Le choix n’est pas entre le « roman » de Jeanne Hachette, du Grand Ferré et du petit Bara — ça, c’est de la fiction — et l’Histoire empêtrée dans la culpabilité de ceux qui voudraient faire de la France le champ clos du sanglot de l’homme blanc — ça, c’est de l’idéologie. Il est entre ceux qu’enchante le destin de la France, et ceux qui soutiennent les indigènes de la république. Comment s’étonner dès lors que via Tareq Oubrou Alain Juppé flirte avec l’Union des Organisations Islamiques de France ? Houellebecq n’avait pas pensé que la « soumission » passerait par un notable de province qui n’est même pas musulman…
En face, qu’avons-nous ? Plus d’autonomie, clame Fillon. C’est la chanson de tout le monde. Encore faudrait-il s’entendre.
Je vais faire une suggestion gratuite à Fillon, que je ne connais pas pour le moment : tout jacobin que je sois, je ne suis pas contre l’autonomie pleine et entière des collèges et lycées (y compris la capacité à recruter eux-mêmes des enseignants sur des « postes à profil », pourvu que l’Inspection contrôle tout de même la valeur disciplinaire des postulants — c’est déjà le cas çà et là), pourvu qu’elle passe par un projet d’établissement validé par une commission nationale. Un projet qui mettrait en avant la transmission des savoirs, l’apprentissage forcené de la langue, la maîtrise des sciences et l’étude sérieuse de l’Histoire et de la Géographie : après, le reste est à moduler, en fonction des réalités locales. Moins d’élèves par classe là où les difficultés sont plus grandes, des remédiations par matière dans le cadre d’un collège modulaire, comme dit le SNALC, qui mettrait à mort en douceur le collège unique, une laïcité vraie apprise non par le catéchisme du « vivre ensemble » cher à Jean-Louis Bianco, mais par l’acquisition des savoirs, des savoirs, des savoirs ! Nul n’a jamais « appris » la laïcité à Condorcet — il l’avait sucée en lisant Voltaire, Diderot et Rousseau. C’est d’ailleurs pour cela que les pédagos, les juppéistes, les socialistes et tous les ventres mous ne raffolent pas des Lumières, et sont tout prêts à faire l’impasse sur la dernière période d’intelligence française dominante.
J’ai voté Fillon dimanche dernier, parce que Juppé est le candidat de ceux qui veulent que tout change pour que rien ne change. L’idée que l’on prendrait les mêmes, rue de Grenelle, pour recommencer les mêmes aberrations me donne des boutons. Fillon y a été ministre, il s’y est fait embobiner par les pédagos qui avaient envahi la techno-structure, on ne l’y reprendra plus. Ma foi, pour le moment, ça me suffit.

Jean-Paul Brighelli

Projet pour l’Ecole

Je suis un peu confus de proposer aux passants de ces chroniques un pensum si indigeste, mais après tout, si je ne m’y colle pas, qui le fera ?
J’ai donc rédigé un programme complet pour sauver l’Ecole de la République. Depuis le temps que je critique ce qui s’y fait, autant que j’essaie de faire des propositions constructives.
À l’origine, ce qui suit avait été rédigé pour Debout la France, Mais bon, si j’attends que ça bouge, là-haut…
Bonne lecture — et n’hésitez pas à critiquer vertement tout ce qui suit : je l’amenderai en ligne au fur et à mesure des propositions.

Un projet pour l’Ecole

Introduction

Un projet pédagogique n’a aucun sens s’il n’est pas d’abord un projet politique : quels citoyens voulons-nous former ? Et pour quelles fins ?

Les réformes qui se sont succédé depuis vingt ans n’avaient qu’un objectif, parfaitement clair : adapter la formation au marché de l’emploi tel que les institutions européennes le prévoyaient. En clair, sous les incantations « Elever le niveau général », « Amener 80% des élèves au Baccalauréat » ou « Tous licenciés ! », il fallait lire l’ambition restreinte de produire 10% de cadres, et 90% d’une main d’œuvre malléable et destinée à courir de CDD en CDD. Lire la suite

Considérations inconvenantes sur l’Ecole, l’islam et l’Histoire en France

Le livre vient de sortir (mai 2015) aux éditions de l’Artilleur. Il est signé Bruno Riondel, enseignant d’Histoire en banlieue parisienne. Et comme son titre l’indique, il est violemment inconvenant — puis qu’il dit la vérité.
Et vous vous souvenez : « Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté… »

Témoignage sur le vif des obstructions systématiques à la transmission des savoirs sur les quinze dernières années — en gros, de la parution des Territoires perdus de la République, le livre publié sous la direction d’Emmanuel Brenner en 2002, jusqu’à l’immédiat après-Charlie. Afin de bien faire comprendre aux aveugles et à ceux qui préfèrent le rester, à tous ceux qui sont dans le déni, à toutes les administrations qui décident habilement de ne répondre à aucun acte délictueux, qu’il est en train de se passer quelque chose de grave dans ce pays. Que sous prétexte de ne pas stigmatiser des populations qui se croient particulièrement défavorisées, et à qui l’on persiste à faire croire qu’on leur doit un dédommagement pour ce que nos ancêtres ont fait aux leurs (un raisonnement qui permettrait aux « gaulois », comme disent les beurs racistes, de réclamer du fric aux Romains pour ce qu’ils ont fait à Abd-el-Kader-Vercingétorix), il faut tout accepter : attitudes délibérément hostiles ou agressives, affirmations aberrantes sur le complot juif qui a amené le 11 septembre, croyances sidérantes sur la construction des cathédrales par des architectes musulmans (les chrétiens étant trop tartes, c’est bien connu). Et globalement, impossibilité de parler de tout ce qui n’est pas écrit dans le Coran, ou pourrait heurter la sensibilité exquise des petits voyous. Expliquer le Cid par exemple. Corneille était un salopard d’islamophobe, et tant pis si c’est Khomeiny qui a forgé le mot. Le temps n’existe pas pour un vrai croyant, je l’ai expliqué moi-même lors des attentats du Bardo.
Quant à Voltaire, inutile de penser en parler. L’auteur du Fanatisme ou Mahomet (dites Muhammad !) est persona non grata — enfin, pas hallal, quoi… Evitons de parler latin. Cela pourrait fâcher Najat VB.

Tout cela, ce sont des anecdotes — mais il y en a tant de disponibles que l’on finit par se demander s’il y a encore en France des endroits où l’on peut faire cours normalement. Le cœur de l’ouvrage analyse en détail la confusion implicite, chez ces adolescents déboussolés par des prêches qu’il faudrait interdire, et vite, entre le cultuel et le culturel.
Je suis en train d’écrire un livre sur la culture — sur la façon dont l’Europe en particulier et le monde occidental en général se suicident culturellement depuis cinquante ans, par cette subversion du culturel par l’économique qui est au cœur du néo-libéralisme, déconstruction de la culture « bourgeoise » (son péché originel pour certains), par abandon de l’Ecole aux forces du marché, grâce à l’entremise de pseudo-libertaires qui ont cru bien faire, les cons, et finalement par islamo-gauchisme.
La culture, comme le dit assez bien Bruno Riondel, se nourrit de temps – elle a une histoire — et d’un grand principe d’incertitude, tout comme le savoir qui l’élabore peu à peu se construit par approximations et réévaluations. Le cultuel, en face, la foi de façon générale, sont hors temps, et s’appuient sur des certitudes — j’ai expliqué ça juste après les attentats du Bardo. Peu de certitudes d’ailleurs : l’hilote musulman n’est pas demandeur de savoirs complexes. Il veut des idées simples — d’où le succès de l’islamisme chez les ados, qui aspirent à un savoir absolu, et ne comprennent pas que le savoir est très relatif, sans cesse battu en brèche, mécontent de lui, et qu’il se confronte sans cesse à ce qu’il ne connaît pas — l’immensité de ce qu’il ne connaît pas.
Pour le croyant, l’immensité est Dieu, et il est inconnaissable. Ses préceptes servent de savoir — et ils sont en nombre très limité. Les femmes sont des créatures inférieures et dangereuses, on les lapide si elles sont impudiques, et on coupe la main des voleurs. Fin d’analyse. Fin de parcours.
Le catholicisme a opéré ainsi il y a encore cinq cents ans — et il est entré dans le temps, depuis. Le protestantisme militant des groupes évangéliques a décidé d’aller affronter l’islam sur son terrain, avec les mêmes procédés et la même croyance délétère en la prédestination. Dès que vous pensez avoir un destin, à quoi bon essayer de la forger en faisant des études ? Allah ou Jéhovah y pourvoiront.
C’est la solution la plus facile, bien adaptée aux imbéciles, qui sont toujours demandeurs de formules du type « yaka ». Juste de quoi remplir les têtes creuses, abandonnées au vide par des programmes exsangues et peu exigeants (Riondel analyse avec finesse la sélection par exemple de l’histoire de l’esclavage, réduit à la traite négrière occidentale, quand l’essentiel a été opéré par des Musulmans et des Noirs eux-mêmes). De vraie culture, peu de nouvelles : des certitudes suffisent.
Au total, un ouvrage bien documentée, qui offre en annexes quelques documents éloquents — des textes peu cités de Churchill, Levi-Strauss et Renan sur l’islam, des témoignages d’enseignants confrontés au négationnisme d’après-Charlie, un message du Cheikh Imran Hosein, grand prêcheur devant l’Eternel (si je puis dire), sur le nécessaire retour des jeunes Français musulmans en terre d’Islam afin de s’y laisser impunément pousser la barbe, etc.
L’ensemble est écrit d’une plume objective, sans grand génie polémique — et c’est d’autant plus efficace : l’auteur ne fait pas de rhétorique (contrairement à un que je connais), il cite des faits, analyse des documents : bref, on le sent historien jusqu’au bout des ongles — le genre qui doit énerver laurence de cock. Mais qui fera vos délices.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’en profite pour vous dire que le dernier numéro papier de Causeur, sur l’Ecole, est absolument passionnant (d’ailleurs, j’y ai laissé quelques lambeaux). Et que la Revue des Deux mondes, dans son dernier numéro, avec une jolie photo de Zemmour en couverture et une interview du même à l’intérieur, livre un gros dossier sur « les Musulmans face au Coran », auquel j’ai moi-même participé. Au total, plein d’informations saisissantes et d’analyses percutantes.

Pays de merde ?

« Pays de merde », a dit Zlatan — l’homme qui s’est fait un prénom qui genuit nomen (« zlataneries ») qui genuit un bon paquet de khonneries magistrales. Autrefois on citait Hugo, désormais on s’esbaudit de Zlatan. Sic transit.
(Je ne sais pas ce que j’ai à parler latin ce soir. Par réaction sans doute : depuis que Najat Vallaud-Belkacem a décidé de faire de la culture classique une note de bas de page dans des programmes scolaires repensés selon la loi de Sainte Interdisciplinarité et du Bienheureux Foutage de gueule, je suis porté à caresser derechef ce chef d’œuvre en péril — les humanités classiques…).
La Marine en a profité pour ressortir le vieux slogan sarkozyste — avec une variante : « Ceux qui considèrent que la France est un pays de merde peuvent la quitter », a-t-elle dit. Comme si Zlatan allait quitter un pays qui lui assure un revenu (hors publicité) de 18 millions d’euros par an — en 2014.
« Pays de merde » : et aussitôt les médias (qui n’ont décidément rien de mieux à faire, au moment où l’Etat islamique faisait plus de 140 morts au Yemen dans des attentats–suicides au cœur des mosquées chiites) de s’emballer, la France qui tweete de gazouiller ses protestations, et les politiques de se répandre, y compris le Premier Ministre invité à ce sommet de la pensée qu’est le Grand Journal : « Un grand footballeur doit être un exemple », bla-bla-bla, a-t-il répondu à une question intelligente d’Antoine de Caunes (mimique absolument désolée de Polony, durant ces déclarations bien senties — elle a compris, bien sûr, ce que Communication veut dire, dans le langage de ces têtes creuses, mais visiblement elle ne s’en remet pas).
Le magazine suédois Fokus (apparemment un excellent magazine, qui tire aussi bien à droite qu’à gauche — le modèle de ce que pourrait être Marianne avec un peu plus de pugnacité) a bondi sur l’occasion :
Je parle le suédois comme De Gaulle parlait les langues étrangères, et je traduis : « Croissance zéro, 10% de chômeurs, le Front National en route vers une victoire électorale. Pas un pays de merde ? »
Ils sont sympas, ils ont mis un point d’interrogation que l’on sent toutefois quelque peu rhétorique.

Il y a bien des manières de répondre aux Suédois.
D’abord, que tous les pays, à un moment ou un autre, ont expérimenté une croissance zéro — et parfois négative. Que la Grèce peut être dans les ennuis, mais qu’elle reste la Grèce. Qu’aux vertus luthériennes nous opposons la finesse méditerranéenne. Que l’Académie suédoise, comme on dit, a couronné bien plus de Français que de Suédois, et dans tous les domaines. Que leurs voyous, ma foi, n’ont rien à envier aux nôtres. Qu’il est des néo-nazis scandinaves bien plus radicaux que nos nostalgiques de l’OAS, comme dirait Anders Behring Breivik… Et que quand on est venu chercher un général républicain en France pour en faire la souche d’une lignée de rois suédois…
Et que… et que…
Certes, certes…

Mais les Français ont eux-mêmes oublié, ces derniers temps, combien ils furent grands. Au moment où le chômage se porte si bien, on devrait rallumer le flambeau des vieilles gloires françaises. Au lieu de ça, on passe son temps à battre sa coulpe, à s’accuser de tous les crimes du colonialisme, à laisser grignoter sa culture par un conglomérat de rappeurs. Et on se console en regardant TF1, en s’abonnant au djihad ou en gazouillant à vide sur la dernière zlatanerie. Du coup, on va porter la Marine au pouvoir, sans illusion — et un pays qui perd ses illusions est tout près de sombrer.
Bref, décadence.
Mais rien n’a été fatal. Nous ne sommes pas les objets d’une vengeance divine — étant entendu que dieu, hein… Nous nous sommes tricoté notre petite décadence dans notre coin à main d’homme. Les Français n’ont rien oublié : on leur a effacé la mémoire.

On nous a démantibulé une école qui fut la première au monde, en qualité et en ombre portée. Nous en sommes arrivés à croire que BHL est philosophe et conseiller militaire, que les énarques sont forcément compétents, que Sarkozy pourrait revenir, faute de concurrence, ou faute d’excès de concurrence, que Hollande est de gauche et Macron aussi. On veut nous faire croire, d’ailleurs, qu’il y a encore une droite et une gauche, alors que tout le monde voit que c’est blanc bonnet, bonnet blanc, comme disait le PC à l’époque où il y avait encore un PC. Notre décadence est une décadence imposée — tout comme on nous a imposé un FN à 30 ou 40%, rien que pour sauver un PS en débandade, ou que l’on tente de nous convertir au communautarisme, juste pour ramasser une partie du vote musulman, conformément aux directives de Terra Nova, le think tank du PS (ces gens-là sont incapables de dire « Cercle de réflexion » : english is better), qui pense que les enfants d’immigrés peuvent utilement remplacer, dans les urnes, le vote des ouvriers et des employés, que ces bobos Rive Gauche-Droite pensent désormais défunts.
Le poisson pourrit par la tête — à l’Elysée et à Matignon, et dans une foule d’instances européennes pour lesquelles nous n’existons pas. La décadence est au sommet de l’Etat — pas forcément dans les couches populaires, parce qu’il existe encore un peuple de France qui un de ces jours décapitera à nouveau ses rois.
Un jour.
Dans dix mille ans, disait Léo Ferré. Ou demain.

Jean-Paul Brighelli

Deux ou trois choses que je sais de Finkielkraut

Le voici donc élu à l’Académie française — et ce ne fut pas sans mal, malgré le très beau score réussi au premier tour de vote (face à une concurrence qui, il est vrai, était un peu misérable). Une conjuration de cagots socialisants avait lancé une cabale comme seule une institution née au XVIIème siècle en a le secret : tout ce que la Gauche a d’amis et d’obligés s’était juré d’empêcher l’auteur de la Défaite de la pensée d’entrer sous la Coupole, comme on dit. La pensée unidimensionnelle et politiquement correcte (synonymes…) avait fait de Finkielkraut l’homme à abattre (« on n’abdique pas l’honneur d’être une cible », disait un garçon que j’aime beaucoup), depuis qu’avec l’Identité malheureuse (2013) un certain quotidien du soir — que l’on appelait jadis le « quotidien de référence », du temps de Beuve-Méry — game over !) l’a estampillé comme le clone de Renaud Camus, dont il revendique certes l’amitié sans pour autant entonner avec lui l’appel à la Marine.
Je ne me lancerai pas dans le panégyrique d’un homme dont les écrits parlent pour lui depuis quatre décennies — depuis le Nouveau désordre amoureux (1977) que je lisais de la main gauche tout en tenant les extraordinaires Fragments d’un discours amoureux de Barthes de la droite. C’était alors une époque de géants de la pensée littéraire — et Finkielkraut est avant tout un littéraire (c’est d’ailleurs l’agrégation de Lettres qu’il a réussie, et non celle de philosophie, comme le croient les lecteurs pressés, et rien de moins philosophe, au fond, qu’un littéraire) : voyez Ralentir mots-valises (1979) ou le Petit fictionnaire illustré (1981), qui donneront l’un et l’autre du grain à moudre aux artisans du Dictionnaire, lisez le Mécontemporain (1992), splendide étude sur Péguy, cet autre hussard noir de la République (je suis à peu près sûr que c’est ainsi que Finkielkraut s’imagine), feuilletez Un cœur intelligent (2009), où il donne toute sa mesure de lecteur — et un vrai bon lecteur devient automatiquement un admirable passeur, nous ne faisons rien d’autre en classe.
La classe, parlons-en. Finkielkraut défend bec et ongles, depuis toujours, l’Ecole de la République : voir Enseigner les Lettres aujourd’hui (2003), Entretiens sur la laïcité (2006) ou la Querelle de l’école (2009). J’en parle d’autant plus à l’aise que je crois bien qu’il ne me cite pas une fois : nous ne jouons pas dans la même cour, ni sur le même ton.
Et puis j’aime le sang, moi.
Reste son singulier regard sur le monde actuel. De la Défaite de la pensée (1987) à l’Identité malheureuse, en passant par Nous autres, modernes (2005), il a eu à cœur de pourfendre cette pensée unique qui par définition n’est pas une pensée du tout : celui qui pense pour de bon est toujours « ondoyant et divers », comme disait Montaigne.
C’est là que ses contempteurs ont cru trouver un angle d’attaque. L’absence de conformisme, depuis quelques années, est devenue impardonnable. Et le conformisme réside essentiellement dans les mots — pas dans la pensée, parce que justement il ne pense pas. Utilisez « race », « culture », « civilisation » ou « identité », et vous voilà identifié comme semi-nazi ou post-sarkozyste — les deux termes se valant dans le cerveau étroit des chroniqueurs du Monde (http://www.lemonde.fr/livres/article/2013/10/23/alain-finkielkraut-une-deroute-francaise_3501717_3260.html).
Ce qui permet à Aude Ancelin, qui pourtant devrait lécher les pieds d’un homme qui lui a permis d’exister médiatiquement (il a bien voulu consentir à ce qu’elle serve de trait d’union, dans la Conversation — 2010 — entre lui et Alain Badiou, qui est à la philosophie ce que les trains blindés étaient à Trotsky), de glaner un point Godwin dès la première phrase de l’article immonde, suintant de jalousie basse et de conformisme visqueux, qu’elle consacre à Finkielkraut ce vendredi dans Marianne. Elle croit bon d’y opposer la pensée réactionnaire (forcément réactionnaire) du nouvel Académicien à celle de ce phare de la pensée qu’est Pierre Nora, qui à l’insu de son plein gré joue de plus en plus les idiots utiles du pan-islamisme.

C’est à peu près aussi intelligent que lorsqu’Askolovitch reproche aux amateurs de camembert au lait cru d’être pétainistes.
Je me réjouis donc que l’Académie ait salué en Finkielkraut un vrai héraut de la langue française : cette délectation à articuler les mots lui confère sa marque de fabrique sonore, sur France-Q et ailleurs. Et ma foi, les défenseurs et illustrateur de la langue française se font rares, ces temps-ci : c’est toujours par les mots qu’une civilisation s’effondre.

Jean-Paul Brighelli

Le chenapan au centre

Cette semaine, Marianne se fend d’un long article sur « ces enfants qui nous pourrissent la vie ». Et d’évoquer les inévitables anecdotes sur les petits malappris qui renversent les verres de l’apéro entre copains, escagassent les hôtesses de l’air (ou les paisibles voyageurs de TGV), et le « marché » des sales gosses, marché plein de « supernannies » et autres redresseuses de monstres.

Au même moment nous arrivent de Suède des nouvelles revigorantes à l’aube des élections européennes : les Scandinaves ont leur propre épidémie d’enfants-rois, et n’osent plus rien dire à cette marmaille déchaînée :
http://www.slate.fr/monde/83599/suede-generation-education-enfant-roi

Le mal vient de plus loin — de chez Philippe Meirieu.
Dès 2008, le grand pontife de l’IUFM de Lyon dépeignait, dans une conférence à Neuchâtel, la montée des insolences des moins de seize ans :
http://www.hep-bejune.ch/recherche/conferences/lenfant-roi-lenfant-sujet
(2008)
Et le candidat à la députation / au ministère de l’Education / aux Régionales / au Sénat (rayez les mentions désormais obsolètes) est revenu lui aussi sur le concept :
http://www.meirieu.com/ARTICLES/esprit-attention.pdf
Encore et encore :

Que dit l’illustrissimo fachino, comme on disait de Mazarin ?
« Nous vivons, pour la première fois, dans une société où l’immense majorité des enfants qui viennent au monde sont des enfants désirés. Cela entraîne un renversement radical : jadis, la famille « faisait des enfants », aujourd’hui, c’est l’enfant qui fait la famille. En venant combler notre désir, l’enfant a changé de statut et est devenu notre maître : nous ne pouvons rien lui refuser, au risque de devenir de « mauvais parents »…
Ce phénomène a été enrôlé par le libéralisme marchand : la société de consommation met, en effet, à notre disposition une infinité de gadgets que nous n’avons qu’à acheter pour satisfaire les caprices de notre progéniture.
Cette conjonction entre un phénomène démographique et l’émergence du caprice mondialisé, dans une économie qui fait de la pulsion d’achat la matrice du comportement humain, ébranle les configurations traditionnelles du système scolaire.
Pour avoir enseigné récemment en CM2 après une interruption de plusieurs années, je n’ai pas tant été frappé par la baisse du niveau que par l’extraordinaire difficulté à contenir une classe qui s’apparente à une cocotte-minute. »

Ah, le retour du pédagogue devant une classe qui l’envoie paître par pure insouciance… Grand moment de délectation pour celles et ceux qui pensent qu’il en va quand même un tout petit peu de sa faute, au petit père de « l’enfant au centre du système » — il paraît qu’il regrette la formule aujourd’hui : oui, comme l’Ours de la fable regrette d’avoir écrasé la tronche de l’Amateur de jardins. Oups, j’ai merdu ! dit l’Ours. Mince alors ! Une nouvelle génération perdue !

Qu’on me comprenne bien : je ne reproche pas à Meirieu d’avoir initié une pédagogie qui aurait enfanté le désordre. Non : il a promulgué la pédagogie libertaire dont le néo-libéralisme, qui est bien, comme il a fini par le comprendre, l’initiateur et le profiteur de ce désordre, avait besoin pour enfanter les jeunes-tout-pour-ma-gueule qui sont aujourd’hui les premiers consommateurs de tous les gadgets générateurs de fausse sociabilité. Des autistes à qui Facebook fait croire qu’ils communiquent. Des demeurés qui se croient sujets sous prétexte qu’ils crient plus fort que leurs bobos de parents (qui votent pour Meirieu et ses amis socialisto-libéraux, tout se recoupe), alors qu’ils sont de purs objets manipulés par les marchands du temple et les amuseurs de la société du spectacle.
Il y a enfant-roi et enfant-roi. Le petit Maghrébin auquel des mères béates refusent de donner un ordre, c’est un enfant-roi classique, connu et convenu — et tant pis pour lui s’il laisse ses petites et grandes sœurs briller en classe, afin de lui dire Merde le moment venu. Mais le petit enfant gâté, déjà pourri et fier de l’être, ça, c’est une création de notre époque formidable, comme disait Reiser. Et tous deux réunis, le caïd qui se veut cancre et le crétin qui se croit malin font l’élève incontrôlable, celui qui refuse obstinément de s’asseoir en classe et en avion, l’élève dont on ne teste plus que les compétences depuis que le Ministère a renoncé à lui faire ingurgiter (quelle violence !) le moindre savoir.
À noter que cet enfant-roi, ce petit sauvage (n’en déplaise à Rousseau, l’enfant n’est pas bon — il est violence pure tant qu’on ne lui a pas appris à parler clairement et à substituer les mots aux injures) n’est que la caricature, comme tous les enfants, de cet adulte qui se croit roi parce qu’on l’a fait client. Le petit sauvage est l’enfant des invasions barbares dont nous parlait jadis Denys Arcand dans un film exemplaire sur la fin du monde occidental.
Parce que c’est la fin d’un monde qui s’esquisse à chaque grossièreté proférée, chaque affirmation de l’individualisme dont les marchands sont parvenus à nous faire croire qu’il était une bonne chose — puisqu’il faisait disparaître ces deux notions centrales, si ancrées pourtant durant des siècles dans la culture française, que furent la Patrie et l’Etat. Pauvres gens qui n’avez pas compris qu’à l’Etat républicain, qui vous a si longtemps permis de devenir ce que vous n’étiez pas encore, s’est substitué l’Etat anonyme des multinationales. Goldman Sachs forever ! Be yourself ! Ce monde-là parle globbish.
Et pendant ce temps-là, Hollande amène Gattaz aux Amériques, et cajole les patrons français exilés en Californie — on les aurait voués aux gémonies, ou pire, en d’autres temps plus héroïques. Mais dorénavant, le héros est un trader — un loup pour le loup de Wall Street. Fric, où est ta victoire ?
Quant à l’amour, il s’est quantifié en pornographie. Les mêmes jeunes violent les bienséances et leurs copines. Carton plein.
C’est qu’ils ont été élevés dans un monde en loques et fier de l’être, et ils en traduisent, dans leurs comportements les plus extrêmes, cette barbarie de chaque instant que nous croyons être la civilisation avancée — si avancée qu’elle pue déjà un peu.
Pas tous, bien sûr — mais le modèle s’impose peu à peu, et l’Ecole joue son rôle dans cette capitulation globale. Complot, pensais-je jadis : même pas. Nous avons l’Ecole que nous méritons, et nous méritons même pire : patience, le gouvernement socialo-libéral (qui s’étonnera que ça plaise aux bobos, puisqu’il n’y a désormais plus de classe ouvrière, à en croire François Hollande ?) s’en occupe.

Jean-Paul Brighelli

Discrimination positive

Selon un tout récent sondage, 67% des Français sont opposés à la discrimination positive.
http://www.leparisien.fr/politique/integration-67-des-francais-opposes-a-la-discrimination-positive-07-02-2014-3569901.php
C’est un signe dont devrait tenir compte le gouvernement Ayrault, qui tient compte déjà de tant de choses : quand le Premier ministre dévoilera, mardi, ses propositions pour une intégration (on se souvient que le rapport incendiaire mis directement en ligne sur le site de Matignon avait déclenché quelques polémiques bienvenues, dans l’optique d’un renfort au FN et d’un effacement de l’UMP, afin que 2017 ne soit plus qu’un 2002 à l’envers — ce qu’il sera, vu que Marine Le Pen sera élue…), on ne manquera pas de discuter ses propositions (apprentissage de l’arabe et du mandarin, accès privilégié des populations d’origine immigrée aux emplois de la fonction publique, et entrée au Panthéon de tout ce que l’on pourra trouver de Français méritants d’origine étrangère — moi-même, par exemple) à la lumière de ce que pensent effectivement les Français. Attachement aux valeurs de la République, qui stipulent que l’accès aux emplois dépend du seul mérite, ou vague puissamment xénophobe, peu importe : le PS au pouvoir, et ses alliés verts — qu’il faut bien ménager à deux mois des municipales, allez, Meirieu, fais risette — a décidé de faire la part belle aux communautarismes. Un effet sans doute des admonestations reçues de David Cameron par Hollande. Il n’y a pas de raison que le modèle anglo-saxon, qui se plante, ne fasse pas école.
L’école, justement, était jusqu’à ces dernières décennies le modèle le plus sûr de discrimination : réussir en classe, c’était réussir dans la vie. Ce n’est plus le cas, comme nous le savons, depuis que réussir en classe est une formalité décidée en haut lieu (Chevènement, que de crimes on commet en ton nom, toi qui le premier parlas de 80% d’une classe d’âge au Bac !). Donc, désormais, généralisons le principe de la rue Saint-Guillaume, où depuis Descoings on va chaque année chercher dans des banlieues plus ou moins lointaines un petit quota de déshérités, propulsés à Sciences-Po (tant mieux pour eux) comme autrefois la marquise de Saint-Frusquin propulsait ses rosières.
Les Français estiment malheureusement que c’est aux étrangers de s’intégrer, et pas à eux de se vaseliner la tolérance. Et qu’ils doivent adopter les habitudes de notre pays. Les Français en voyage se déchaussent quand ils visitent les mosquées, ils acceptent que leurs compagnes court vêtues, même sous la neige stambouliote, s’affublent de longs tissus hâtivement jetés sur leurs jambes interminables. Ils acceptent même que l’Arabie saoudite interdise aux femmes de conduire, que des flics de la moralité islamique interviennent à toute heure du jour et de la nuit chez les particuliers. Ils acceptent que les Talibans tuent préférentiellement des femmes et des enfants (35% de plus en 2013) au nom d’Allah le Miséricordieux. Ils acceptent (mal, mais ils acceptent) que le gouvernement espagnol interdise désormais l’avortement, avant d’interdire la contraception, qui a fait tant de mal à l’Eglise de l’Opus Dei… Oui, ils acceptent tout cela, les Français — ailleurs. Chez eux, ils exaltent le vin et la gastronomie made in France, comme on dit ici, et ils s’indignent quand ils voient des femmes voilées dans la rue, alors qu’elles seraient tellement plus mignonnes (et, au fond, moins visibles) si elles allaient vêtus de légers chiffons, comme les autres.
C’est entendu, le PS et les Verts font ce qu’ils peuvent pour renforcer l’extrême-extrême droite, afin de couler l’UMP (qui se coule bien toute seule — un parti qui se choisit Jean-François Copé et qui voit en Sarkozy, l’inventeur du « préfet musulman », un Sauveur ne mérite pas mieux) et de rester au pouvoir, où il continuera à virer les procureurs indociles (tant pis s’ils sont aussi aveugles)
http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2014/02/04/01016-20140204ARTFIG00417-le-procureur-falletti-dans-le-viseur-de-taubira.php
tout en démentant les faits si par malheur ils sont éventés,
et à pistonner fifille pour les postes d’attaché culturel de prestige, à Tel-Aviv ou ailleurs
http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/peillon-le-serpent-a-piston-147633
tout en expliquant que la Gauche est avant tout morale, et qu’une information vraie pêché sur le site d’un antisémite est forcément fausse : l’Ignorance, c’est la Force — mais où diable ai-je déjà lu ça ?
Comme disait Reiser, qui me manque tous les jours, nous vivons une époque formidable. Arrosez le fascisme, il poussera — et en mauvaise graine qu’il est, il envahira tout.
Je ne connais qu’une seule discrimination, celle que le travail et la réussite autorisent. Qu’on ait recours à des procédés mécaniques (ce qu’en termes de dynamique on appelle le piston) pour pallier les insuffisances programmées de l’Ecole donne la mesure de la falsification générale du régime.

Jean-Paul Brighelli

Le bonheur tout de suite

Causeur, en la personne d’Elisabeth Lévy, a reçu ce courrier qui m’était visiblement adressé. Je le publie sans commentaires, il se suffit à lui-même. Le signataire m’est inconnu : tout ce qu’il dit de lui, c’est qu’il est parent d’élève, convaincu des bienfaits du pédagogisme, la doctrine qui régit l’Ecole depuis plus de trois décennies et dont il résume en quelques paragraphes les objectifs et les méthodes, et qu’il n’apprécie ni le destinataire de sa missive, ni ce qu’il appelle « l’école de papa » : quiconque voudrait voir dans cette appellation méprisante un symptôme freudien n’aurait peut-être pas tort.

De Pierre Abraxas, parent d’élève, à Jean-Paul Brighelli, aux bons soins d’Elisabeth Lévy.

Monsieur,
J’ai hésité avant de prendre la plume, sachant parfaitement que mon courrier finira dans votre poubelle, tant l’esprit partisan qui vous anime dès que vous parlez d’Ecole vous interdit de laisser une place à une pensée moins réactionnaire que la vôtre — une pensée réellement progressiste, qui tienne compte du vécu des enfants (ou plutôt des apprenants), de leur légitime droit à s’exprimer et à être heureux tout de suite, dans une école enfin réconciliée avec les vraies valeurs du vivre-ensemble, loin de l’élitisme stérilisant que vous revendiquez — loin de cette école à papa que la nostalgie d’hier vous fait croire bonne pour aujourd’hui ou demain.
Vous n’avez raison que sur un point : l’école actuelle n’est pas à la hauteur des ambitions que nous devons légitimement avoir pour nos enfants, ni des défis que pose une société si diversement colorée — contre le manichéisme noir et blanc que vous défendez. Par trop d’aspects elle est encore exagérément sélective, autoritaire, et socialement discriminante. Le collège unique, — la seule création durable de l’ère Giscard d’Estaing — n’est pas encore assez unique, et son principe devrait inspirer les lycées de demain. La mesure des savoirs académiques n’a pas encore laissé toute sa place à l’évaluation des savoir-être et des compétences transversales. Et les enseignants renâclent encore trop souvent à laisser la parole aux enfants, de quelque manière qu’elle s’exprime, alors que leur ambition devrait être d’encourager la perturbation, expression libre de la créativité enfantine.
Mais le gouvernement, habilement guidé par les vraies organisations d’avant-garde, la FCPE, le SE-UNSA et le SGEN (1), et la Ligue de l’Enseignement, qui tiennent la main de Vincent Peillon et ont pré-orienté sa « grande consultation » sur l’avenir de l’Ecole, commence à remettre l’Ecole sur la voie du progrès — l’inverse de la réaction dont vous vous faites, monsieur, vous et ces « républicains » qui oublient si facilement d’être démocrates, l’infatigable propagandiste.

L’horreur pédagogique commence parfois dès la Maternelle et le CP — mon fils a subi dans ces classes une professeure des écoles selon votre cœur (mais pas selon le mien !) qui s’était permis de remplacer le manuel utilisé par son prédécesseur, Ribambelle, par un opuscule signé GRIP Editions — le b-a-ba dans toute son horreur (2). Pierre Frackowiak, qui fut si longtemps inspecteur du Primaire dans le Nord, et a observé ces dernières années les progrès de la réaction, a bien raison de stigmatiser les méthodes syllabiques et d’y voir la source du désarroi présent des enseignants (3), face à des élèves dressés comme des petits chiens, auxquels toute expression autonome est refusée — le tout au nom des principes réactionnaires qui régissent l’apprentissage de l’orthographe, ce concept bourgeois, et de la grammaire, ce carcan fasciste imposé à la langue. Il évoque avec raison la « souffrance » de ces enseignants, et celle des élèves, surtout les plus démunis (le fait que j’habite le Marais, et non les Quartiers Nord de Marseille, ne m’empêche pas d’avoir une vraie conscience sociale…), appartenant souvent à des communautés étrangères, et sommés par des « instituteurs » réactionnaires d’apprendre la langue et la culture bourgeoises, alors qu’il y a bien plus de créativité (une créativité de gauche, si vous le permettez) dans la désarticulation du langage opérée par les rappeurs des cités, comme le soulignait jadis Jack Lang (qui aurait dû être nommé ministre à vie de l’Education) que dans toute l’œuvre de Racine. Plutôt que d’enseigner de façon frontale et verticale des règles artificielles et surannées (n’était-ce pas Saussure qui parlait de l’arbitraire de la langue ?), il convient, comme le font en vérité les professeurs des écoles formés dans les IUFM, ces temples de la vraie pédagogie inventés jadis par l’admirable Philippe Meirieu, aujourd’hui phare de la pensée écologique lyonnaise, il convient, disais-je, que l’enseignant consente à être enseigné par ses élèves, qu’il se mette à l’écoute de leurs désirs, de leur poésie innée. De leur violence aussi : être frappé sur la joue droite doit inciter à tendre l’oreille gauche.

Au lieu de rentrer à la maison pour se plonger dans des devoirs (interdits par la loi depuis 1956 !) et des leçons ineptes (comme le remarquait Rousseau, quel besoin ont-ils d’apprendre l’hypocrisie dans « le Corbeau et le Renard », ou l’injustice dans « le Loup et l’Agneau » ?), ils devraient être libres de leurs désirs : à leur âge, passer des heures entières assis à écouter le ronronnement d’un enseignant autoritaire ne peut être une finalité. Après tout, il y a des correcteurs orthographiques pour régler le problème de l’orthographe, et des calculettes — dans n’importe quel portable, les enfants devraient tout jeunes être autorisés à en garder un sur eux en permanence, ne serait-ce que pour garder le lien avec leur famille — pour faire les multiplications à leur place. Il y a un autoritarisme invraisemblable à leur infliger des souffrances quotidiennes pour leur faire avaler que 8×7=57. Jean-Claude Hazan, qui dirige la FCPE, la seule fédération de parents réellement progressiste — et je m’honore d’en faire partie — demande d’ailleurs la suppression des devoirs, des notes et des redoublements (4) — ces trois piliers du fascisme enseignant. Les enfants doivent être libres d’apprendre à leur gré et à leur rythme, ou de ne pas apprendre si tel est leur bon plaisir, nous devons cesser de les stigmatiser par de mauvaises notes (à la rigueur, conservons les bonnes) et de faire peser sur leur tête la lame de la guillotine du « passage » en classe supérieure (vous sentez bien, n’est-ce pas, ce qu’il y a d’affreusement réactionnaire dans ce mot de « classe » et cette ambition imposée d’en changer). Nous avons aboli la peine de mort en 1981. Nous devons abolir les redoublements, et toutes les formes de stress à l’école, en 2012. Le bonheur, c’est tout de suite.

Mais les ESPE — Ecoles Supérieurs du Professorat et de l’Education — que met aujourd’hui en place Vincent Peillon remédieront, je l’espère tout comme Patrick Demougin (5), aux débauches de cette pensée réactionnaire dont vous vous faites, monsieur, l’écho complaisant. Les petits écoliers français sont parmi les plus stressés d’Europe, comme le soulignait jadis Peter Gumbel (6), l’homme qui a su flairer en vous le sergent Hartmann — l’adjudant-formateur de Full Metal Jacket — qui sommeillait sous les oripeaux du prof, et comme le rappelle encore aujourd’hui une pédagogue italienne, Antonella Verdiani, qui prône (7) les « pédagogies du bonheur », si constructives, contre la violence de l’accord nom-adjectif et du carré de l’hypoténuse — qu’avons-nous à en faire, je vous le demande, du carré de cette hypoténuse — que nous devrions écrire ipoténuse, pour simplifier des règles qui n’ont été instituées, comme le rappelait jadis André Chervel (8), que pour asseoir la puissance d’une classe sociale — la bourgeoisie — dont nous savons combien elle brime cette imagination dont nous espérions jadis qu’elle serait au pouvoir. Il est temps que Mai 68, 45 ans plus tard, s’impose.
Qui sont au fond ces enseignants réactionnaires qui persistent à ignorer les progrès de la didactique ? Souvent formés dans les classes préparatoires, temples de l’élitisme, du conservatisme et de la culture unique, alors qu’il est tant de cultures plurielles, dans le respect des communautés qui font de la France d’aujourd’hui une mosaïque d’opinions contrastées — et je milite pour la reconnaissance de la pensée hirsute, seule douée de créativité, contre la monotonie de la pensée unique de l’institution scolaire —, ces classes prépas qu’il faudra bien se résoudre à dissoudre dans la diversité si réjouissante des universités vraiment libres (celles qui ne sont pas aux mains des sorbonnards et autres piliers d’un establishment culturel que je méprise), ces enseignants, dis-je, perpétuent le système qui les a formés, au lieu de se mettre à l’écoute des jeunes, qui ont bien le droit de s’exprimer, conformément à la loi Jospin de 1989 (ma phrase est un peu longue, mais je suis journaliste au Nouvel Observateur, je ne suis pas tenu au « beau » style !). Il y a plus d’idées en puissance dans le joyeux bordel d’une classe animée que dans le ronron stérilisant que vous appelez de vos vœux. Ce que vous appelez « violence » n’est, le plus souvent, que réaction à une violence antérieure, celle exercée par des enseignants rigoristes qui s’obstinent à imposer un silence stérilisant à des jeunes à la gestuelle exubérante et créatrice, qui ont compris — et c’est des classes les plus populaires que vient souvent cette initiative, tant les « héritiers », comme disait Bourdieu, sont constipés dans leurs comportements stéréotypés d’enfants sages — que du chaos naît la pensée nouvelle, et que tout ordre n’est jamais que préface à l’Ordre nouveau.
Résumons-nous : que cent fleurs s’épanouissent, que les devoirs, les notes, les redoublements, l’orientation précoce — que stigmatise aujourd’hui Bernard Desclaux (9)l’un de ces COPSY, Conseillers d’Orientation Psychologues, qui font tant pour le bonheur des élèves en refusant de les orienter vers des voies élitistes et stressantes —, les contraintes en un mot, cessent enfin. Que les programmes soient réécrits dans le sens de la créativité — 1+1= 69, comme aurait dit Serge Gainsbourg — et non dans le sens de la reproduction. Vous sentez bien, n’est-ce pas, ce qu’a d’épouvantablement conventionnel ce mot de reproduction ? Un lycéen qui apostrophe sa prof en lui lançant : « Je t’enc*** » met à bas le système tout entier — qui se venge en lui infligeant des sanctions aussi vaines qu’imméritées. Ah, l’autoritarisme a encore de beaux jours !
Je ne vous salue pas.

Pierre Abraxas

 

PS. Cette missive vient de paraître, sous une forme à peine abrégée, dans la revue Causeur de ce mois.

(1) Ces deux syndicats viennent de publier un communiqué commun appelant de leurs vœux une « école de demain » moins réactionnaire que la vôtre — saluons cette initiative : http://www.cfdt.fr/rewrite/article/42525/actualites/cinq-propositions-pour-une-ecole-plus-juste-et-plus-efficace.htm?idRubrique=7105

(2)http://www.instruire.fr/Grip_1/PAGE_DebatEcritureLecture/YiQAAFA01hpxZVNqamRVc2dGAgA

(3) http://www.educavox.fr/actualite/debats/article/la-refondation-et-la-souffrance#.UGVz3wIqrmo.twitter

(4) FCPE / Hazan : suppression des notes, des devoirs et des redoublements :
http://tempsreel.nouvelobs.com/education/20120927.AFP0276/la-fcpe-veut-arreter-les-notes-avant-le-lycee-les-devoirs-et-le-redoublement.html

(5)http://www.vousnousils.fr/2012/09/25/ecoles-superieurs-professorat-nouveau-depart-formation-enseignants-patrick-demougin-cdiufm-534220

(6) Peter Gumbel, On achève bien les écoliers, Grasset, 2010.

(7)http://www.terrafemina.com/vie-privee/famille/articles/17472-lecole-autrement–les-pedagogies-du-bonheur-expliquees-par-antonella-verdiani.html

(8) André Chervel, l’Orthographe, Maspéro, 1969.

(9) http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2012/08/24/pourquoi-faut-il-supprimer-les-procedures-dorientation/