Florian Philippot, l’épine dans le pied du FN

Capture d’écran 2017-09-30 à 10.27.00Le Tireur d’épine, Musée du Capitole, Rome.

« Le départ de Florian Philippot nous a retiré une épine du pied », a dit Marine Le Pen, de retour au Conseil régional du Nord (dont Philippot est réellement originaire, lui). Bien. J’ai donc repris mon stylo de pèlerin et je suis parti interviewer l’épine…
Nous nous sommes retrouvés dans un bar du VIème arrondissement de Paris qui lui sert de QG depuis longtemps. À deux mètres de nous, une bande d’octogénaires absolument déchaînées fêtaient le veuvage de l’une d’entre elles — champagne pour tout le monde. C’est au milieu de ce vacarme joyeux que nous avons évoqué le passé — un peu — et surtout le futur.Capture d’écran 2017-09-30 à 10.04.56

JPB. Alors, ce divorce ? Attendu ? Par consentement mutuel ? Aux torts partagés — ou comme autrefois, « pour faute » ?

FPh. L’état-major du FN, aujourd’hui mégrétiste…

JPB. Mince alors ! Quelqu’un se souvient donc de Mégret ?

FPh. Certainement — à commencer par Philippe Olivier, le beau-frère de Marine, qui est revenu en force entre les deux tours, avec ses amis.
Mais je ne veux pas en faire une querelle de personnes.

JPB. Revenus — revenus quand ?

FPh. Ça a commencé pendant la campagne présidentielle, et ça s’est accéléré après le second tour.
Pendant le débat, j’étais resté dans les loges — il n’y avait que les deux candidats et les journalistes, sur le plateau. Et j’ai à peine croisé Marine quand elle est revenue. Je n’ai pas trouvé l’énergie pour aller jusqu’au siège du FN ensuite.
A posteriori, et je ne parle pas de Marine Le Pen quand je dis cela, je ne peux pas m’empêcher de penser que la défaite en arrangeait plus d’un — qui l’ont d’ailleurs sur-exagérée. Parce qu’enfin, 11 millions de voix malgré les déchaînements de médias tous acquis à Macron, c’était beau !
Il y a eu un moment d’attente — les flingues étaient sortis, essentiellement pointés vers moi…

JPB. Un « mexican stand-off »…1352240857771mexican-standoff-photo1

FPh. En quelque sorte. Puis ça a commencé à tirer — et ça n’a plus arrêté.

JPB. Revenons au présent. Votre club, les Patriotes, est à compter d’aujourd’hui un parti. Cette mutation ne légitime-t-elle pas, a posteriori, la mauvaise opinion des caciques du FN et l’accusation de faire bande à part avec vos « potes », comme dit Marine ?Capture d’écran 2017-09-30 à 10.04.18

FPh. C’est juridiquement un parti — mais c’est surtout un point de ralliement. Ralliement des Français qui ont la France à cœur. Un parti qui n’exclut pas que l’on soit aussi membre d’un autre parti, d’un syndicat, d’une association — de gauche ou de droite. Je n’ai depuis toujours — et comme Jean-Pierre Chevènement — qu’une seule ligne et une seule obsession : la France. Avez-vous écouté le discours de Macron à la Sorbonne l’autre jour ? Il a clairement dit qu’il pensait l’Europe contre le nationalisme, l’identitarisme, le protectionnisme, le « souverainisme de repli ». Les « passions tristes » de l’Europe !
Il y a quelque chose que je ne saurais enlever à l’actuel chef de l’Etat : l’intuition de ce qui lui est préjudiciable. L’intuition que c’est bien le patriotisme qui constitue pour lui la plus grande menace. Et que la solution est une Europe « refondée ». « L’Europe seule peut assurer une souveraineté réelle », a-t-il dit — ou quelque chose de ce genre. « Il y a une souveraineté européenne à construire, et il y a la nécessité de la construire », a-t-il ajouté. Et de proposer une force de défense européenne — ce qui est dangereux et désarmera logiquement l’armée française : mais nous le savions déjà, la polémique de cet été avec le général Pierre de Villiers était très parlante sur ce point.Capture d’écran 2017-09-30 à 10.04.39Intégration de la défense dans l’Europe. Intégration économique aussi — et la façon dont en trois jours la France a cédé Alstom aux Allemands de Siemens et STX aux Italiens de Ficantieri est une reddition en rase campagne. Qu’en pensent les ouvriers des chantiers de l’Atlantique ? Un grand bravo à Bruno Le Maire !
Dans l’Europe que l’on nous concocte, et que les Français ont systématiquement rejetée, de votes en référendum, la France jouera le rôle du petit actionnaire minoritaire qui de temps en temps élève la voix pour faire croire qu’il est toujours vivant. On pourrait pourtant faire autrement et tellement mieux !Capture d’écran 2017-09-30 à 10.05.08Je veux dire que Macron est absolument fidèle à ses promesses : voilà un politicien qui ne ment pas ! Il sert les intérêts supra-nationaux, allemands, européens et américains. Et rien d’autre. Il feint de contrarier les Polonais, mais ne demande pas d’amender la « directive détachement des travailleurs ».

JPB. Il ne réussit pas mal, pour l’instant, au niveau Education…

FPh. Mon père était directeur d’école, ma mère était institutrice. J’ai baigné là-dedans, j’y suis peut-être plus sensible qu’un autre. Et je reste méfiant à l’égard de Blanquer — après tout, il était déjà là, sous Chatel, et je ne crois pas que les enseignants aient gardé un souvenir enthousiaste de la politique de Chatel, de la RGPP en particulier, qui a abouti à la suppression de tant de postes… On souhaite ardemment l’inverse, mais les mesures annoncées aujourd’hui par Blanquer ne sont-elles pas surtout de l’agitation de surface ? De l’enfumage, au fond ? à terme, ce qui se profile derrière la politique d’autonomie déclarée des établissements, n’est-ce pas une privatisation concertée ? Bien sûr, Blanquer a un discours très supérieur à celui de Najat Vallaud Belkacem — et il a bénéficié de la moue de l’ex-ministre lors de la passation des pouvoirs : il est apparu d’un coup comme l’anti-Belkacem ! Mais au fond, il y a continuité et cohérence entre les politiques éducatives des dix dernières années.Capture d’écran 2017-09-30 à 10.05.21Pour que Blanquer se démarque vraiment et fasse repartir l’Ecole de la République, il faudrait clairement condamner le pédagogisme, remettre le français et l’Histoire de France au centre et qu’il se désolidarise du processus de Lisbonne, qui a asservi l’école aux intérêts économiques, et instauré cette idéologie des « compétences » au détriment de la transmission des savoirs ; Mais cela, il ne le fera pas — parce qu’il est cohérent avec la politique globale du gouvernement.

JPB. Alors, pour en revenir aux Patriotes…

FPh. Les Patriotes sont déjà plus de 3000 — à jour de cotisations j’entends, je ne parle pas juste de « clics » comme d’autres. Je vais entamer très prochainement un tour de France des initiatives locales, pour aller à la rencontre de celles et ceux qui espèrent un sursaut de la France — ceux qui travaillent, qui ne désespèrent pas encore, qui ne sont ni « fainéants » ni attentistes. La France, quoi !Capture d’écran 2017-09-30 à 10.05.39

À ce moment deux jeunes gens, qui se présentèrent comme Guillaume et Paul — étudiants de la fac de Droit toute proche — sont venus s’immiscer dans notre conversation. Pour féliciter Philippot pour ses Patriotes ; le féliciter « bien qu’il ne soit plus au FN, et peut-être même parce qu’il n’était plus au FN ; parce qu’il répondait à leurs aspirations profondes — lutter contre l’oligarchie au pouvoir, que ce soit dans la finance ou dans les médias. Pace qu’il était du peuple et pour le peuple — et pas pour une nomenklatura repliée sur elle-même et auto-satisfaite. Philippot les a invités à le contacter via son compte Facebook — lui aussi utilise les nouvelles technologies de la communication.Capture d’écran 2017-09-30 à 10.05.51

JPB. Que restera-t-il du FN dans un an ? Un nom ?

FPh. Je ne sais pas. Marine va consulter le parti sur la question, toujours pendante, du changement de nom…

JPB. Vous ne pouviez pas y penser avant ?

FPh. Oui certainement ! Dès 2012 — et même avant. Ce nom au fond c’est comme le sparadrap du capitaine Haddock : l’étiquette vous colle aux doigts, au détriment des idées. Et ces derniers mois devant des évolutions inquiétantes, je me suis mis à penser que la « refondation » annoncée par Marine Le Pen pourrait en fait cacher un retour aux sources — le FN refondant sa fondation, en 1972. Ce n’est pour moi pas un hasard si Jean-Marie Le Pen demande sa réintégration dans le parti qu’il a fondé à cette époque. Une façon d’effacer les dernières années — et de repartir de l’arrière.Capture d’écran 2017-09-30 à 10.06.02

JPB. Vous disiez plus haut que Macron respecte en tous point ses promesses…

FPh. Oui — mais je voudrais revenir sur une question importante, qui est la tonalité de son discours — parce qu’il y a beaucoup à apprendre sur la société française de 2017. Macron pendant la campagne a joué franc jeu, mais dans un discours sans cesse positif. Il a compris que les Français en avaient assez des professeurs de désespoir. Il vend du rêve — et bien sûr les médias l’aident puissamment dans son entreprise.
C’est amusant, quand on écoute soigneusement : Macron et Mélenchon ont quasiment la même rhétorique enthousiasmante. Certes, Mélenchon est plus âgé, plus cultivé, plus rodé. Mais l’un et l’autre adorent les fresques historiques, et les grands développements manichéens. L’un et l’autre, ils sont le Bien !
Mais les Français sont en train de gratter derrière la com’ et ils voient un projet qui ne leur convient pas du tout. C’est significatif, d’ailleurs : avec des sondages d’opinion pourtant à peu près équivalents dans leurs pays respectifs, on arrive à nous présenter Macron comme adoré et Trump comme détesté…
Bien sûr, pas question de vendre du rêve. Mais je crois que le patriotisme doit parler positivement. Il doit parler du désir réel des Français.

JPB. Et avoir une tête d’affiche, non ?

FPh.. Les Français sortent d’une pleine année électorale. Ils en ont jusque là, des perspectives électorales et électoralistes ! Les européennes, les municipales, les présidentielles de 2022, tout ça, c’est loin. C’est abstrait. Ce n’est pas le désir présent.
Le désir présent, c’est de créer un souffle d’espoir, avec une plate-forme susceptible d’accueillir tous ceux qui ne reconnaissent pas la France dans le macronisme. De droite et de gauche — si tant est que cela signifie encore quelque chose. Oui, je crois qu’il y a dans ce « vieux pays », comme disait De Gaulle, un désir de France encore intact. Et c’est à ce désir que nous allons parler.

Jean-Paul Brighelli

Photos © JPB

 

Le FN, un grand cadavre à la renverse

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« J’embrasse mon rival, mais c’est pour l’étouffer ». (Racine, Britannicus, IV, 3)

 

Rappelez-vous le Kairos — l’Occasion que vous présentent parfois les Dieux, et qu’il faut saisir par le bout des cheveux, sous peine de la voir s’envoler… « A la ocasion la pintan calva », disent les Espagnols.
Le Kairos, Marine Le Pen l’a eu trois fois à portée de main, et trois fois elle l’a laissé passer.
Il n’y en aura pas de quatrième.

Trois fois. Elle aurait pu pousser papa dans les escaliers de Montretout — après tout l’Histoire romaine et les drames shakespeariens sont pleins de ces initiatives de bon sens dynastique qui poussent les héritiers à sacrifier leurs pères sur l’autel d’une plus haute ambition. Elle aurait pu changer — à temps, en 2012 sans doute — le nom de son parti, qui reste un épouvantail bien commode, surtout dans un pays de médias paresseux. Elle aurait dû gagner son débat imperdable contre Emmanuel Macron — mais là, les Dieux lui ont donné l’Hubris, ce sens de la démesure et de la suffisance qui vous pousse à croire que « ça ira », au moment même où rien ne va plus.
Quant au prétexte d’une migraine ophtalmique — un symptôme psychosomatique s’il en fut jamais —, quand on est la fille d’un chef borgne, il signifie seulement le désir profond, chez la rejetonne comme chez le patriarche, de ne pas gagner. Tant pis pour le dernier carré de fidèles qui croient décrocher quelque chose le jour où le FN parviendra au pouvoir : il n’en a jamais eu et n’en aura jamais l’intention.

Pour clore une si belle série, elle vient de virer Philippot pour se recentrer sur ses fondamentaux — en clair, sa nièce et le clan de lapins crétins qui s’agitent autour d’elle. Maître Collard vient d’adhérer : ils sont sauvés !

Le FN a donc fait un grand trou dans ses poches et dans ses prétentions, un trou par lequel s’écouleront, dans les mois à venir, un bon nombre des 11 millions de voix qui s’étaient portées au second tour sur Marine Le Pen. Je parierais presque que dans un an, il ne restera dans ce parti « recentré sur ses fondamentaux », c’est-à-dire sur l’ultra-libéralisme, la francité blonde et l’obsession xénophobe, que la poignée de militants fidèles à Jean-Marie et à Marion. Entre les 4 millions de voix qui s’étaient portées sur le FN en 1988 et les 1,5 millions qui constituent son socle historique. Pas plus. Jamais plus.
Je n’ai pas d’intérêts particuliers dans la maison Philippot qui vient de s’effondrer sous la poussée de ce que le FN a de plus bête — le dégagisme façon coup de pied des ânes, dit en substance Polony. Voilà un garçon dont la stratégie souverainiste de méfiance européenne a attiré un électorat qui n’avait jamais voté et qui ne votera plus Le Pen.

Reste à savoir où vont s’égayer ces partisans d’une France souveraine.
Laurent Wauquiez, qui n’est pas aussi bête que ce que Valérie Pécresse le pense, en glanera quelques-uns : autant veauter pour un parti qui vise de revenir aux affaires que pour un groupuscule aux ambitions ludiques. Jusqu’à ce qu’ils comprennent que le libéralisme à la Wauquiez est le même que le libéralisme sauce hollandaise, qui est le même que… Ces citoyens-là n’ont rien a priori contre une Europe sociale — on en est loin, en ces temps où les plombiers ou les chauffeurs polonais — ces Sri-Lankais de l’Europe — opérant en France sont payés en droits sociaux polonais. Peut-être même, hors nostalgie du franc Poincaré, n’ont-ils rien contre l’euro, même si la monnaie unique est le lubrifiant d’intérêts supra-nationaux qui empapaoutent les citoyens européens. Ils se rappellent le gaullisme social de Seguin, le souverainisme de Chevénement, ils ont parfois crié « Debout la France » comme Dupont-Aignan. En bout de compte, ils ont voté Marine, parce que Philippot était à ses côtés et incarnait une ligne sociale patriote (sans être forcément xénophobe) et mettait un peu de finesse dans le marigot clodoaldien.
Game over. Marine revient à Le Pen. Elle peut compter sur sa nièce et ses amis pour lui savonner la planche. Rien de mieux qu’un revers pour que les ambitions des seconds couteaux reluisent au soleil de la défaite.

Reste à construire un vrai pôle souverain, face aux tentations mondialisées des uns et des autres. Aucun des battus d’hier ou d’avant-hier n’est plus crédible. Il faut trouver une personnalité nouvelle — et nombre de clubs se créent, çà et là, pour y penser. Aux Patriotes de Philippot s’additionneront les anciens amis de Dupont-Aignan, rassemblés pour le moment sous l’étiquette Unité nationale citoyenne (trois des vice-présidents de Debout la France et son secrétaire général — entre autres), les amis d’Henri Guaino qui vient de fonder Notre France, les mélenchonistes revenus du lyrisme creux du petit Castro de la Canebière, chevénementistes de République moderne, républicains des deux rives, solitaires plus ou moins résignés mais toujours prêts à seller leurs chevaux pour une dernière cavalcade. Et tous les déçus périphériques, tous les cocus de la mondialisation — hors Paris, cela fait du monde —,
artisans étranglés par les stratèges de la malbouffe et de la malfaçon,
paysans hésitant entre la corde et le fusil,
chômeurs ubérisés jusqu’au troufignon,
étudiants oubliés par le tirage au sort,
« fainéants » des Comores et d’ailleurs,
militaires qui se remettraient d’une balle mais jamais d’une insulte,
laïques sommés d’ouvrir leurs portes à tous les communautarismes,
féministes harcelées de voiles,
mal-pensants de toutes obédiences courbés sous le politiquement correct,
Français qui préfèrent parler français que globish,
journalistes virés au moindre battement de cils,
fonctionnaires oubliés,
ouvriers désindustrialisés,
ceux qui croyaient à l’ascenseur social et n’ont même pas trouvé l’escalier,
cadres prolétarisés,
prolétaires sous-prolétarisés,
et miséreux de toutes origines…

Cela fait du monde. Le souverainisme a vocation à rassembler non seulement les mécontents de cette France en miettes, mais tous les croyants en une France forte. Oui, cela fait du monde, et il est nécessaire dès aujourd’hui de penser à un leader pour mener la bataille — ni un septuagénaire éructant, ni un battu des dernières guerres, mais une personnalité nouvelle, assez fringante pour concurrencer Macron aux yeux des plus jeunes, assez intelligente pour écraser la concurrence, et assez déterminée pour emporter dans une seule vague tous ces Français en déshérence qui errent dans ce pays moribond dont le cœur bat encore.

Jean-Paul Brighelli

Au Bar de la Marine

« Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid », c’est mon habitude d’aller sur les sept heures du matin au Bar de la Marine, quai de Rive-Neuve.
J’entends d’ici les ricanements des imbéciles. « Ah oui, il affiche ainsi ses sympathies pour la patronne du FN… » La Marine — oui-da !
Ne perdons pas patience trop vite, après tout, je suis un pédagogue et mon boulot c’est d’instruire les ignorants. Le Bar de la Marine est installé juste en face du « ferry-boate », à l’emplacement du « Bar de la marine » où Pagnol situe l’action de la trilogie Marius / Fanny / César. Et c’est le premier bar ouvert le matin sur le quai.
J’y bois un café et j’y discute avec les habitués du tout petit matin, marins momentanément à terre, videurs de la boîte (le Trolleybus) sise cinquante mètres plus loin, barman affable, tout un petit peuple de gens réels — ceux que les politiques ignorent, puisqu’on leur sert le café et les croissants à domicile.
Et Jean-Michel V***, avec qui je dépouille la Provence du jour, fournie gracieusement avec le petit noir.

La conversation roulait sur la polémique lancée par Marion Maréchal sur le déremboursement de l’IVG.– Celle-là, me dit-il, elle est blonde même à l’intérieur de sa tête !
– Allons, allons ! Vous avez voté pour elle aux dernières régionales !
– J’ai voté contre les autres ! Et il se trouve qu’elle était tête de liste du FN. J’aurais préféré Philippot…
– Bah, elle a le droit d’avoir des convictions religieuses…
– Tu parles ! Ça ne l’a pas empêchée de divorcer !
– J’ignorais, dis-je. Mais ce que les gens font de leur ventre…
– Justement ! Je me fiche pas mal de savoir ce qu’elle en fait — je ne suis pas du genre à me palucher en pensant à elle. Elle peut au moins admettre que les nanas sont les premières concernées par les processus de mitose interne.
(Ai-je dit qu’il travaille dans l’industrie pharmaceutique — tout en étant dans ses temps de loisir moniteur de plongée, ce qui lui permet d’avoir une connaissance extensive de toutes les épaves de la rade de Marseille et des poissons qui fréquentent les calanques et les îles ?)
– Ça ! Je suis un peu plus vieux que vous, j’ai un souvenir très net du procès de Bobigny, qui a marqué la fin, pratiquement, des poursuites engagées contre les avortées et les avorteuses… La loi Veil en découle.
– Tout à fait — sans compter le Manifeste des 343 salopes
– Vous savez pas ? Les féministes actuelles trouvent que ce mot « salope » est péjoratif…
– Putain ! Comprennent rien. Qu’est-ce que vous leur apprenez, en classe ?
– Ben rien, justement. En tout cas, pas le second degré.
– Tout à fait. Je vois ma fille… Ah, à propos : hier, scène du genre « je voudrais le super blouson canadien hyper chaud pour pouvoir sortir en tee-shirt — 700 euros, quand même ! Je lui ai dit qu’elle aurait le modèle en dessous, et qu’elle mettrait un sweat.
– Ils fonctionnent à la sape, dis-je. Société du spectacle.
– C’est pour ça que je suis favorable à l’uniforme, en classe. Un truc décent, joli, pratique. Après tout, dans les lycées hôteliers, ils sont en uniforme dès le matin, et ça n’enquiquine personne. Juste un entraînement à des situations professionnelles.
– Alors, Marion…
– Elle est jeune, me dit cet homme de bien avec indulgence. Elle n’a pas appris les nuances. L’IVG, ce n’est pas négociable — trop de gentilles filles y sont restées, dans le temps, trop de gentilles filles sont encore obligées d’aller se faire avorter en Catalogne…
– De mon temps, c’était en Angleterre…
– Quand on avait les moyens ! Sinon, c’était la table de la cuisine et les aiguilles à tricoter, septicémie et curetage. Mais on ne sait pas ça, quand on a usé ses jolies culottes sur les bancs des boîtes privées de Saint-Cloud.
– Bien critique ce matin ! Vous allez revoter pour eux, pourtant.

– Bien obligé ! La Gauche me révulse. Menucci ! Comment voter Menucci ! Et il soutient Peillon ! Tous des rats !
– Il y a Mélenchon…
– Paraît qu’il est « végan », comme ils disent, ces cons. Je ne voterai jamais pour un type qui récuse la côte de bœuf et le figatelli. C’est un truc de bourgeois gavé, ça, le végétarisme. Comme l’autre con — comment s’appelait-il déjà, chez Ruquier…
– Ah, Aymeric Caron !
– Tête à claques ! Bobo parisien ! Nourri au tofu ! Rien à voir avec la France réelle.
– La France réelle, dis-je, elle gagne en moyenne 1500 euros par mois et elle a un régime super varié, spaghetti, riz, patates ! Ça se voit : la France réelle, elle est obèse — et en plus elle en crève.
– Tout à fait — 1500 euros ! Et comme les joueurs de foot en gagnent en moyenne 50 000 (c’était la nouvelle du jour dans le journal), ça veut dire qu’il y a un paquet de pauvres mecs qui ont le pain quotidien vachement hebdomadaire ! C’est à eux que devrait s’adresser Marine !
– Les petits…
– Les obscurs, les sans grade ! Les petits paysans qui se suicident parce que l’Europe de la FNSEA et des centrales d’achat ne leur permet plus de joindre les deux bouts. Les petits retraités qui bientôt se pendront comme les retraités grecs ! D’ailleurs, à propos des retraites…
– Oui ?
– Je travaille depuis que j’ai 16 ans. Quand j’ai commencé, c’était la retraite à 60 ans — et même avant, pour certains. Et voilà qu’ils reculent la date — et que leurs décisions sont rétroactives ! À ce rythme, quand je pourrai la prendre, la retraite, cela fera plus de cinquante ans que je bosserai — et pour trois clopinettes qui bientôt seront deux. Ceux-là aussi, ils ont le droit de se faire entendre. La Droite traditionnelle parle déjà de baisser les retraites… Mais ils n’auront aucun souci, tous, avec leurs retraites pleines de ministres / députés / maires et j’en passe. Cumulards !
– Faut faire des économies, qu’ils disent…
– Qu’ils disent !
– Marine a bien proposé de sucrer la gratuité de l’école pour les migrants…
– C’est une grosse connerie ! On s’en fiche qu’ils soient migrants — la ville en est pleine, mon grand-père l’était aussi, le vôtre également. Ce qui compte, c’est qu’ils s’intègrent — et ils ne s’intègreront que par l’école. Alors, si on les en prive, si on les rejette, ils s’adresseront au premier imam à la con qui leur vendra l’alphabétisation et le jihad en même temps. Ce n’est pas la couleur de la peau, ni même la religion qui me gêne : c’est le communautarisme.
– Les voiles et les burkas, et tous ces barbus à la con…
– Tout à fait ! Ce qui compte, c’est la république. Et aujourd’hui, il n’y a plus que le peuple qui soit le dernier rempart. Ce n’est pas du populisme de dire ça, non ? Oui, le dernier rempart avant l’émeute.
– On se reprend un café ? suggérai-je. Ça m’a assoiffé de vous écouter, alors, vous !
– Je voudrais bien, mais il faut que j’y aille — je bosse, je ne suis pas un enseignant pour glander dans les troquets.
Il a eu un sourire pour bien marquer qu’il plaisantait — mais j’avais compris, je ne suis pas une féministe moderne, moi. Au revoir jusqu’à demain.

Jean-Paul Brighelli

La face crashée de Marine Le Pen

Le 8 octobre dernier, Riss et Richard Malka, respectivement dessinateur et co-scénariste (avec Saïd Mahrane) de la Face crashée de Marine Le Pen (Grasset), étaient invités sur le plateau d’On n’est pas couché.

Je n’ai pas la télévision, je n’ai donc pas suivi le débat dans son jus — mais il y a le replay pour les mauvais téléspectateurs. C’est une amie — grâces lui soient rendues — qui m’a signalé le fait : Vanessa Burgraff, nouvelle présentatrice dont j’ignorais tout et qui, lorsqu’on la mettra sur orbite, n’a pas fini d’tourner, a lancé à deux reprises à Riss et à Malka qui n’en pouvaient mais : « Ce qui m’a gênée, moi, c’est que vous la rendez très très sympathique… » — ajoutant, pour faire bonne mesure : « Ce n’est pas une facho dans le livre, c’est une républicaine ». Ben oui.

Le mot intelligentsia, pour désigner le bassin de grenouilles parisien et ses relais médiatiques, est certainement exagéré, puisqu’il prend racine dans « intelligence ». Que disait donc cette accorte jeune femme qui est blonde aussi à l’intérieur de sa tête ? « Vous l’avez rendue humaine » — « mais elle appartient à l’humanité, que je sache », a répondu Riss, passablement éberlué.

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