Petit exercice de détestation

Nous ne détestons pas détester, en France. Nous votons contre.
Exécrer est une chose. Mépriser en est une autre. On peut à la limite se passer d’être aimé — De Gaulle ne l’était guère, mais il fut longtemps plébiscité, avant que Giscard ne le flingue. Mais on ne se relève pas du mépris — Hollande vient d’en tirer la conclusion en se retirant de la compétition.
Le PS tout entier est méprisable. Quand j’entends des gens les appeler « la Gauche », je m’esclaffe. Quelle Gauche ? Ces gens dont l’adversaire n’est pas la finance. Qui se cachent derrière le petit doigt d’Angela Merkel. Qui augmentent le SMIC de 0,93% en 2017 — dis-moi, Hollande, tu as déjà essayé de vivre avec 1153 € par mois, logement compris ? Qui virent Filoche (il fallait entendre le grand numéro de Cambadélis priant l’ancien inspecteur du travail d’« arrêter son cirque ») parce qu’ils en ont une trouille bleue — dans un débat public, il aurait été le seul anti-libéral, et il avait assez de coffre pour rallier à lui pas mal de suffrages qui vont désormais se porter…
Se porter sur qui ? Sur Hamon, que n’inquiète guère le fait qu’en France, des cafés et des rues entières soient interdits aux femmes ? Le reportage de France 2 s’est circonscrit à la région parisienne et aux faubourgs de Lyon, ils auraient pu venir à Marseille ou à Lille, ils auraient constaté le même phénomène. Relativise, Benoît ! Seuls les masochistes voteront pour toi.
Certains voteront Mélenchon, le spécialiste du taboulé au quinoa — un végan qui tonitrue, c’est toujours drôle, ça doit faire mourir de rire toute une petite paysannerie française qui est en train de crever. Les plus résignés (mais comment peut-on se résigner ?) iront droit chez Macron, la bulle gonflée par les médias. Les autres…
Les autres sont nombreux, et imprévisibles. Les autres ont élu Trump — pas forcément une grande idée, mais élire Clinton n’en était pas une bonne : la démocratie montre ses limites, ces derniers temps. Les autres ont voté pour le Brexit, contre les diktats de la City, de Bruxelles et de Berlin. Les autres renverront le PS au cimetière des éléphants — et j’espère bien qu’ils n’atteindront pas les 100 députés aux législatives. Les autres affûtent leur bulletin de vote, tout en préparant le troisième tour, voire le quatrième — dans la rue.
On n’en a pas fini avec les surprises.

Je sais bien que je radote, mais je suis un peu sidéré que l’Ecole ne soit pas un thème majeur, pour le moment, des campagnes qui s’amorcent. Broder sur la réduction du nombre de fonctionnaires séduira ceux qui croient que l’entreprise privée fonctionne mieux que l’entreprise publique — une jolie fable. Proposer de modifier les remboursements de la Sécu séduira ceux qui n’ont ni problèmes de fins du mois, ni de problèmes de santé — pas grand monde, en ce moment. Parler de l’avenir de nos enfants me paraît autrement porteur — à condition d’identifier clairement les responsables. Fillon a parlé de cette « caste de pédagogues prétentieux » que Carole Barjon a identifiés par leur nom — assassins —, et que le candidat LR se propose d’éliminer dès son entrée en fonction (et que je sache, il est le seul, pour le moment, à l’avoir osé).
Je sais bien que l’Ecole n’est pas tout, qu’il faut voir le reste, que « it’s the economy, stupid », etc. Mais je me bats depuis si longtemps contre ces imbéciles que je finis par ne plus voir que l’ennemi d’hier et celui d’aujourd’hui, les mêmes, toujours les mêmes, les responsables du désastre scolaire, les « experts » auto-proclamés et auto-satisfaits, les pédagogues des IUFM et des ESPE, et tous les collègues qui croient que c’est avec de beaux discours sur « l’apprendre à apprendre » que l’on peut faire classe.
Oui, le petit bout de la lorgnette, si l’on veut.
Ou pas tant que ça. Ces salopards ont fabriqué l’Ecole que voulait le néo-libéralisme. Fin des connaissances et des savoirs savants. De vagues compétences, un vernis pré-craquelé, une infinie capacité à faire la queue à Pôle-Emploi et à dire « Merci, Patron » dans toutes les langues de la terre. Pire : les adeptes du néant ont créé un tel vide que les barbares en embuscade l’ont rempli avec les certitudes mortelles du Bataclan, de Nice ou de Berlin.
Reprendre les choses en main ne se fera pas en un jour, ni en trois mois. Il faut repenser la formation des maîtres, repenser les programmes, repenser les emplois du temps, repenser le système tout entier. Cesser de demander leur avis à des gens qui sont hors-sol, et s’appuyer sur les praticiens — les bons, tant qu’à faire.
Et le PS ? Ma foi, il continuera à croire que Terra Nova a des idées, et il croira que les imbéciles décérébrés qu’il a contribué à fabriquer voteront pour lui — à Villeurbanne, où se présente Vallaud-Belkacem, ou ailleurs. Mais même les crétins patentés ont compris que le PS ne s’intéressait qu’aux bobos de la capitale — la ville-monde qui ignore sa périphérie. Anne Hidalgo se voit un avenir national — ce parti est si pitoyable que tous ses minables s’imaginent avoir un destin d’exception, en 2017 ou en 2022.
S’il a un destin, c’est aux oubliettes. Si demain il ne reste rien de cette gauche-là, je ne pleurerai pas — ni personne. On en reviendra au mécanisme que cette gauche d’opérette a si bien masqué depuis 1983 — la lutte des classes. Le rapport de forces.
Et puis après, la victoire ou la mort. Au point où on en est…

Jean-Paul Brighelli

Gérard Filoche, seul candidat de gauche, à gauche : interview

Je connais Gérard Filoche depuis longtemps — en fait, depuis une certaine manif de juin 1973 devant et autour de la Mutualité à Paris, face aux militants d’Ordre Nouveau et surtout aux CRS de Raymond Marcellin. Lui à la Ligue, moi ailleurs — je n’ai jamais pu supporter le côté internationaliste de la IVème Internationale.
À noter que les médias n’ont eu de cesse d’affirmer qu’il n’y avait que des trotskystes dans cette manif… Pff !
Ce 21 juin 1973 fut la seule manif gagnée, si je puis dire, militairement parlant — mais à vrai dire, la hiérarchie avait abandonné la base policière à son sort, avec l’idée pseudo-machiavélique de se servir de l’événement pour sévir vis-à-vis de la Ligue Communiste et de ses leaders. L’affrontement fut organisé entre autres par Michel Recanati — voir Mourir à trente ans, où son ancien ami Romain Goupil évoque ces événements controversés, en particulier la façon dont Recanati a été mis en accusation par une Ligue Communiste qui aspirait déjà à participer à la société du spectacle électoral. Ce qui l’a acculé, cinq ans plus tard, au suicide.
Il l’avait tant aimée, la révolution…

Filoche, de huit ans plus âgé que moi, a été membre du PC, puis de la LC, devenue plus tard LCR — puis NPA, le R de « révolutionnaire » étant sans doute un peu pesant pour un groupuscule qui ambitionne désormais de participer à la grande farce démocratique. Il a rejoint le PS en 1994, où il représente la minorité de gauche. J’irais même jusqu’à dire — mais ce serait pure polémique — qu’il n’y a plus que Filoche qui soit à gauche rue de Solférino.
Inspecteur du Travail depuis les années 1980, il a mené une lutte inlassable contre les excès patronaux — et même, parfois, contre les excès des employés. But that’s another story, comme on dit à la fin de Conan le barbare — dont il partage la masse et l’humour décalé (« Conan, qu’il y a-t-il de mieux dans la vie ?
 — Écraser ses ennemis, les voir mourir devant soi et entendre les lamentations de leurs femmes »). Au demeurant, le meilleur fils du monde, comme dit Marot.
Bref, un guerrier — et certainement pas un ancien combattant. Vous imaginez Conan prendre sa retraite ?
Je l’ai retrouvé il y a quelques années chez mon éditeur et ami Jean-Claude Gawsewitch, qui a publié plusieurs de ses livres, dont une histoire de 1968 sans doute partiale, et c’est très bien ainsi. Les historiens scrupuleux m’emmerdent. Ils jugent, et ils n’y étaient pas.
Filoche me fait penser à ces vieux révolutionnaires de 1793 dont parle Barbey d’Aurevilly et qui, vingt ans plus tard, avaient encore les yeux perdus dans quelque rêve désespéré et dérisoire — mais moins dérisoire que la réalité de la Restauration ou du hollandisme.
Il est donc candidat à la candidature à gauche — précisons, pour que les choses soient claires, qu’il est le seul à gauche, face à une bande de pieds-nickelés-néo-libéraux qui se donnent des attitudes.
C’est à ce titre que je l’ai interviewé sur la situation présente, l’état du PS, sa candidature à la primaire, et les bâtons dans les roues que Cambadélis lui met afin qu’il n’y participe pas — « Mais c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ».
C’est bien le moins que je pouvais faire.

Jean-Paul Brighelli

JPB. La primaire de la gauche est-elle de même nature que celle qui s’est déroulée à droite, et qui finalement n’opposait guère des politiques, mais surtout des ambitions personnelles ?

GF. Non, je ne crois pas, il s’agit d’un débat de fond entre l’aile gauche du Parti socialiste, qui incarne le Parti socialiste traditionnel, historique, et son aile « blairiste-schröderienne », l’ex « troisième voie » en fait. Ce débat traverse tous les partis socialistes en Europe, et par exemple, il a été tranché avantageusement en Grande Bretagne par la victoire par 2 fois dans 2 primaires, de Jérémy Corbyn, qui a ramené le Labour Party à gauche et, du coup, l’a fait passer de 100 000 membres à 650 000 membres. L’enjeu est à peu près le même ici.

JPB. Diverses rumeurs évoquent des pressions afin que tu n’obtiennes pas les parrainages nécessaires. Qu’en est-il ? Peut-on en conclure que le système n’a d’autre réponse à apporter aux questions politiques que tu poses ?

GF. Sans doute parce que mon discours rencontre un large soutien de toutes celles et ceux qui par millions se sont mobilisés tout au long de cette année 2016 contre la loi El Khomri, qui casse 100 ans de Code du travail. Valls a imposé cette loi scélérate par un violent coup de force avec l’article 49. 3 : en venant voter pour moi les 22 et 29 janvier, des millions d’électeurs de gauche auront la possibilité de battre cette loi en venant voter contre celui qui l’a portée ! Sans doute est-ce pour cela qu’ils essaient de m’empêcher d’être là en bloquant éventuellement ma candidature.

JPB. Comment un même parti peut-il à la fois cautionner, via une candidature Valls, la politique qui a été menée ces quatre dernières années et favoriser les ambitions d’ex-ministres qui ont participé à ce gouvernement et feignent désormais de ne plus en être solidaires ? En dehors du plan de carrière, quelles sont les réelles analyses politiques en œuvre parmi les candidats ?

GF. Le Parti socialiste a été dévitalisé depuis 5 ans : tout est venu d’en haut, c’est le principe insupportable du « pouvoir personnel » dans la Vème République. Le PS n’a jamais voté la loi El Khomri ni la déchéance de nationalité, ni le TSCG, ni le CICE… Il avait un « projet » adopté en 2011 : ce projet a été foulé aux pieds par François Hollande et Manuel Valls. Une partie du PS s’est peu à peu révoltée, l’aile gauche (Démocratie & socialisme, Maintenant la gauche, puis les « frondeurs ») mais ca n’a fait que 30 %. Le parti est passé de 120 000 membres à moins de 40 000. Une majorité de départs, 30 % d’opposants et c’est vrai, les 70 % restants c’est beaucoup de suivisme, de légitimisme, de (mauvais) plans de carrière, de confusion politique, ou d’abandon (temporaire ?) des grands principes généreux de la gauche.

JPB. Tu n’as cessé de t’opposer à la politique sociale de Hollande / Valls — en particulier lors des débats sur la loi Travail. Malgré les étiquettes que veut bien lui coller la Droite, ce gouvernement a-t-il mené une politique de gauche ?

GF. Non c’est un gouvernement de gauche, élu par la gauche, issu d’une belle victoire de la gauche en mai juin 2012 : on avait tout à gauche, le Sénat pour la première fois depuis 200 ans, l’Assemblée, la Présidence, 2 villes sur 3, 20 régions sur 22, 61 départements sur 100. Mais Hollande nous a trahis et il a choisi de céder aux sirènes de la finance qu’il prétendait initialement combattre. On a donc perdu 5 élections depuis. Car sur 80 ou 90 % des questions il a mené une politique droitière. Et quand la gauche va à droite, la droite va encore plus à droite : on le voit avec Fillon et Le Pen.

JPB. Tu te bats sur deux fronts, face aux caciques de la rue de Solferino, et face aux promesses de la droite. As-tu le sentiment d’exprimer le sentiment d’une part sensible du PS? Ou ce parti est-il indécrottablement social-démocrate, européaniste et atlantiste — comme l’essentiel de la Droite ?

GF. « Social démocrate » n’est pas une insulte, ce sont deux beaux mots. Je me sens bien au cœur de la gauche, pas isolé du tout, je suis pour redistribuer les richesses d’abord. La France n’a jamais été aussi riche de son histoire et les richesses n’ont jamais été aussi mal partagées. Je suis pour une Europe sociale, contre l’OTAN, pour la paix et le désarmement général. Je veux pousser la démocratie jusqu’au bout, réduire la durée du travail à 32h puis 30h, hausser les salaires, baisser les dividendes, limiter la précarité à pas plus de 5% par entreprise, une transition énergétique et une orientation écologique, une VIème République.

JPB. Une VIème République… Quelle différence alors entre tes propositions et celles de Mélenchon ? Et pourquoi ne pas faire un front uni de la gauche de la gauche ?

GF. Nous divergeons sur la stratégie : il veut en priorité casser le PS pour prendre l’ascendant sur la gauche quitte à perdre le 23 avril 2017 à 20 h. Moi je pense qu’on peut encore gagner contre Fillon et le Pen, et je veux l’unité de toute la gauche rose rouge vert, une candidature commune sur une plateforme commune comme moyen dynamique, de mobiliser victorieusement les 23 avril et 7 mai, et tous ensemble en juin 2017.

JPB. On a beaucoup entendu, contre la loi El Khomri, l’ancien inspecteur du Travail que tu es. Que penses-tu des réformes lancées par Najat Vallaud-Belkacem, qui est arrivée à rassembler contre elle près de 80% des enseignants — et qui a toujours refusé de recevoir les syndicats qui exprimaient leur désaccord ? Les réformes en cours te semblent-elles de nature à réduire la fracture sociale, de plus en plus nette dans le système éducatif, enquêtes après enquêtes ?

GF. Non, car c’est d’abord une question de moyens, il n’y a eu que 54 000 postes rétablis alors que nous sommes en plein boom démographique avec 850 000 naissances par an depuis l’an 2000. Pas de classe de plus de 20 élèves ! Des groupes de « décrocheurs » par cinq ! Des moyens, du temps, des enseignants mieux formés et mieux payés !

JPB. De même, que penser de la façon dont ce gouvernement a entériné les diktats de Merkel / Schaüble qui semaine après semaine ont mis la Grèce à genoux ? Faut-il repenser l’Europe ? En sortir ? Que faire, comme disait le camarade Oulianov ?

GF. Si on gagne cette fois, lors du quinquennat de retour à gauche, de 2017 à 2002, on secouera l’Union Européenne. Fin de l’austérité dite « règle d’or » et relance par la demande. Dénonciation immédiate de la directive « travailleurs détachés.

JPB. Peut-on refonder le PS de l’intérieur, ou l’échec éventuel des positions que tu défends implique-t-il que ce parti peut désormais mourir de sa vilaine mort ?

GF. Oui, c’est encore possible, comme Jeremy Corbyn l’a fait avec le Labour Party. D’ailleurs, c’est la seule bonne voie, sinon, c’est vrai, ce parti, actuellement dévasté, mourra.

JPB. Comment te situes-tu face à la montée du sentiment souverainiste, qui de Mélenchon à Marine Le Pen en passant par Dupont-Aignan, semble aujourd’hui séduire une bonne part des Français ? Le qualifier de « populiste » est-il une analyse politique suffisante ?

GF. Populiste, ce n’est pas un si méchant mot. Mais je ne suis ni nationaliste, ni souverainiste, je suis un démocrate républicain social, internationaliste. Car, dans « le peuple » selon moi, il y a d’abord des classes sociales. Et je défends les 99 % qui produisent contre les 1 % de l’oligarchie qui accaparent. C’est le salariat, 93 % des actifs qui produit les richesses et n’en reçoit pas la part qu’il mérite.

JPB. La décision de Macron d’exister indépendamment de la primaire de la Gauche, et l’appui qu’il reçoit déjà de certains barons socialistes (Collomb par exemple) ne signifient-ils pas que les dés sont pipés, et que François Hollande s’est choisi son dauphin à l’extérieur du parti dont il fut jadis le Premier Secrétaire ?

GF. Macron est du centre, comme Tapie ou Bayrou, il n’est pas de gauche, il le dit lui même. C’est un hologramme, plus il prendra la lumière moins il se verra. Il n’y a que deux camps, droite contre gauche, actionnariat contre salariat.

Tout complément d’information sur le blog de Gérard Filoche.

Le bal des faux-culs

« J’appelle un chat un chat, et Rollet un fripon », dit très bien Boileau dans les Satires (Rollet était un procureur véreux — pléonasme, à l’époque). Mon ami Gérard Filoche (relativisons : il est mon ami parce que nous avons participé à la même manif le 21 juin 1973, et que nous avons partagé le même éditeur) suscite depuis hier un émoi général dans la classe politique (petite classe…), parce qu’il a salué d’un tweet ravageur et bien senti la mort de Christophe de Margerie la veille à Moscou, où il était allé faire des affaires avec Medvedev au nez et à la barbe des pseudo-sanctions prises contre le gouvernement russe — tout comme il avait apparemment contourné allègrement le processus pétrole contre nourriture en Irak dans les années 1990-2000. Valls — ami personnel de Margerie : dis-moi qui tu fréquentes… — s’indigne, une foultitude de députés lécheurs de Premier ministre demandent son exclusion des instances du PS, un Guerini (qui s’est exclu tout seul, mais qui n’avait pas été viré) ça va, mais un Filoche, c’est trop.
Et puis, dans les Gérard, au PS, ils ont déjà Collomb, qui comble leurs attentes de sociaux-libéraux. Ils n’ont pas besoin de Filoche.

Filoche est à peu près tout ce qui reste à gauche au PS. Sa carrière d’inspecteur du travail l’a conduit à fréquenter tout ce que le patronat comporte de cannibales : non que tous les patrons soient des vampires, mais certains ne se gênent pas pour manger la chair des fils après avoir sucé le sang des pères, comme dit Swift dans un pamphlet célèbre. Filoche, c’est l’énergumène éloquent ; il s’est rodé, depuis près de soixante ans qu’il milite, à tout ce que le PC, la LCR, et le PS pouvaient fournir d’occasions de s’emporter — et il a l’emportement facile, en bon descendant des Vikings qu’il est (il en a le physique de géant faussement débonnaire). Il a la colère a fleur de peau — il a fait chez Ruquier en mai dernier un grand numéro qui a laissé Natacha Polony, qui n’en pensait pas moins, visiblement enthousiaste — elle est gauchiste tout au fond d’elle, c’est bien connu. Même si elle lui a demandé, avec un certain bon sens, ce qu’un homme comme lui faisait encore dans ce parti de nouilles recuites.

« Les morts sont tous des braves types », chantait Brassens. Margerie décédé est donc un chic type, et Total, qui a fait des affaires avec les militaires birmans, et qui s’est délocalisé de façon à ne payer en France qu’une obole symbolique en guise d’impôts (en fait, c’est le fisc qui le paie) sur des bénéfices off-shore, est une grande compagnie à peine impitoyable. Et Margerie, qui a fait toute sa carrière chez ce philanthrope, est un chic type. Du coup, Filoche, après avoir été un détrousseur de CRS en d’autres temps, est un assommeur de braves gens, aux yeux des députés PS.
Quand je pense que dans un article récent, probablement écrit sous l’empire d’un scotch hors d’âge, Franz-Olivier Giesbert prétendait que le gouvernement actuel était du communisme mou ! Allons ! Valls aimerait bien être Tony Blair, et Hollande est un Sarkozy vaguement compassionnel. Quant aux députés qui font bloc derrière eux, ils votent un budget de crise dont le petit peuple (et dans le petit peuple il faut désormais inclure les classes moyennes paupérisées par une politique de restrictions systématiques — mais pas pour tout le monde) fera les frais. Filoche s’est tout récemment insurgé, dans Marianne, contre la politique familiale du gouvernement, qui a décidé que les allocs seraient dorénavant versées avec un élastique. Il a raison — nous avons comme seul avantage, face à une Allemagne vieillissante qui se prépare à payer les retraites de ses vieux en obligeant l’Europe à une politique monétaire qui favorise ses intérêts, d’avoir une natalité encore positive, mais avec le PS, nous serons bientôt plus âgés qu’au Japon.

Et plus pauvres…

Je ne partage pas forcément toutes les convictions de Filoche. Il s’en tape, d’ailleurs : il est une force qui va. À bientôt 70 ans, il est plus fougueux qu’à 20 ou 30 : les convictions conservent, les reniements abîment. L’espoir aussi — et Filoche, contre vents, marées et PS, espère toujours. Ma foi, sur ce point au moins, nous sommes deux.

Jean-Paul Brighelli

Debout, les damnés de la terre !

En janvier ou février 2002, Pierre Mauroy, qui n’avait plus guère qu’une position de grand sage au sein du PS, suggéra à Lionel Jospin de s’adresser au peuple en général et à la classe ouvrière en particulier. Refus hautain de l’intéressé, qui avait choisi, comme l’ensemble des socio-démocrates qui constituent ce que l’on appelle aujourd’hui improprement la Gauche, d’ignorer qu’il restait encore une classe ouvrière (et même une classe moyenne paupérisée qui y ressemblait fort). « La bataille du second tour se joue au centre… » On sait ce qu’il advint de cet homme qui avait choisi de gagner le second tour — et qui s’avéra incapable de se qualifier pour le premier, par la grâce de Christiane Taubira qui lui souffla les 2,32% qui lui firent défaut pour se qualifier face à Chirac. François Hollande, en la choisissant deux fois pour participer au gouvernement, lui a accordé le prix de sa trahison de l’époque — c’est leur problème, pas le mien. Les démêlés des mencheviks ne m’intéressent pas.

Spinoza dit quelque part que le concept de chien ne mord pas. Je me souviens d’une intervention à ce sujet du regretté Althusser, en réponse à un pseudo-socialiste qui expliquait que le concept de prolétariat n’était plus fonctionnel — déjà dans les années 1970. Le pire, c’est que ces imbéciles y croient : à les entendre, il n’y aurait plus que des classes moyennes.
Primo, ils auraient dû lire Camille Peugny, qui s’époumone depuis le Déclassement (2009) à expliquer (après d’autres, convenons-en) que les classes en question sont plutôt « moyen moins », comme on dit dans les conseils de classe où le mot « cancre » est interdit.

Je ne sais pas si elle est encore « ouvrière », mais il y a une classe, une classe nombreuse, que le PS ignore parce qu’il ne connaît que les bobos de Paris, de l’île de Ré et du Luberon, une classe qui vit avec trop peu d’argent pour en connaître même la couleur, une classe qui a le pain quotidien relativement hebdomadaire, comme disait Prévert, qui souffre tous les jours et qui va voter FN faute d’avoir été entendue à gauche.

À vrai dire, cela fait les affaires du PS, qui ne tiendrait pas une seconde face à un candidat de droite doté d’un peu de charisme (disons Juppé, ou un ticket Juppé / Bayrou, qui serait la solution intelligente si la Droite n’était pas restée, comme disait De Gaulle, la plus bête du monde), mais qui espère se concocter savamment un 2002 à l’envers — sauf que Marine Le Pen gagnera face au tombeur de ces dames, le capitaine de pédalo, le grand méchant mou — on a les sobriquets que l’on mérite. On désigne donc le FN comme l’adversaire essentiel, on prend — exprès — des décisions qui le radicaliseront et attireront vers lui encore plus de désespérés (sciemment désespérés, à grands coups de restrictions budgétaires, de politiques laxistes, de lois « sociétales » qui ne mettent pas de beurre dans l’assiette, et de « rythmes scolaires destinés à remplacer un enseignement cohérent). On monte en épingle les faits divers les plus susceptibles d’attiser les haines raciales. On ouvre un boulevard à l’extrême-droite, sachant bien que la droite est bien trop occupée à s’étriper pour l’emprunter.

Je pensais à cela l’autre jour en entendant mon ami Gérard Filoche (1) appeler la Gauche à être de gauche — espérance vaine, quand on entend Benoît Hamon (dont il a été proche autrefois) accepter que des femmes voilées encadrent  désormais les sorties scolaires ; quand on entend Valls expliquer pourquoi il est urgent d’offrir 35 milliards d’euros à un patronat qui n’en revient pas et qui du coup en demande davantage — « des esclaves, des esclaves, vite ! » ; quand on nous explique que seule la rigueur est possible pour remettre à flot une France que la rigueur fait couler ; quand on nous serine que le libéralisme est la seule solution au libéralisme — comme le pédagogisme qui coule l’Ecole est la seule solution au pédagogisme.

Alors oui, sans doute, dès les Européennes, ceux qui souffrent, tous ceux qui souffrent, voteront pour les extrêmes. Mais ils ne reviendront jamais à la Gauche — pas plus qu’à la Droite, qui de Fillon en Copé, fait de son mieux pour s’auto-détruire. Ça va se passer aux Européennes, puis ça se passera dans la rue. Hollande, en tentant de créer les conditions de sa réélection, crée les circonstances favorables à l’émeute, à l’auto-défense, aux comités de citoyens et à l’écrasement de la République. Et il en aura tellement fait que même Filoche ne le plaindra pas — il risque même d’y voir, comme d’autres, la condition nécessaire pour que soufflent à nouveau des vents favorables.

Le péché mortel que commet le PS depuis deux ans (en fait, depuis 1983, quand on songe que Hollande aujourd’hui s’inspire du Mitterrand qui poussa la télévision à réinventer Jean-Marie Le Pen), c’est justement de relégitimer le FN, en s’installant dans la pensée de la « fin de l’histoire » — comme si l’histoire s’arrêtait. On connaît la formule de Marx — le grotesque après le tragique —, mais le PS ajoute chaque jour du grotesque au grotesque.

C’est sur l’économie que ça se jouera, parce qu’il n’y a pas d’autre principe déterminant en dernière instance. Et l’économie, pour le moment, c’est juste la souffrance des humbles — parmi eux, bien des gens qui ont voté Hollande parce que Sarkozy, c’était le libéralisme financier (ce capitalisme modern style que Piketty dénonce dans son livre qui marche si bien… aux Etats-Unis), et qui s’aperçoivent chaque jour que Hollande, c’est le capitalisme financier, et que ça va finir dans un bain de sang — ou une « aube dorée », comme ils disent en Grèce, ce laboratoire de toutes les erreurs européennes.

Alors oui, le FN à 26% à l’arrivée (on parie ?), parce que bien des gens ne voudront pas d’une alternative entre ceux qui voteront  Jean-Claude Junker (en gros, l’UMP et ses alliés) et ceux qui voteront Martin Schultz (en gros, le PS et quelques autres). Ni l’un ni l’autre ne sont acceptables. Parce que l’un et l’autre, blanc bonnet bonnet blanc, sont les deux faces de la finance triomphante. Et je n’en voudrai pas à ceux qui ne voteront ni Peillon, ni Muselier (dans le Sud-est) — ni aucun de tous ceux qui lèchent les semelles des banquiers et des actionnaires. L’Europe que l’on nous avait promise n’était pas celle des ploutocrates — des ploutocrates fort peu européens, de surcroît : les gesticulations à propos de l’Ukraine montrent à quel point tous ces gens s’alignent sur les intérêts de l’OTAN, c’est-à-dire ceux des Etats-Unis. Rien d’étonnant d’ailleurs : en s’arcboutant sur un euro fort (qui fait les affaires des banques allemandes, ces grippe-sou du vieux continent, qui ont mis successivement à genoux la Grèce, l’Espagne, le Portugal et l’Italie — et la France, mais il ne faut pas le dire), ils permettent à la livre et au dollar de flotter doucement vers le bas, au gré de la planche à billets activée conjointement à Londres et à Washington, et laissent Anglais et Américains redresser leur économie — à nos frais. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les derniers prix Nobel d’économie américains — Stiglitz et Krugman.

Et vous voudriez réélire des gens qui envisagent sereinement de baisser le SMIC afin que les porcs s’engraissent davantage ?

Jean-Paul Brighelli

(1) Nous avons partagé un même éditeur, Jean-Claude Gawsewitch, et nous étions (mais il n’en sait rien) dans la même manif le 21 juin 1973 — celle qui amena la dissolution de la Ligue Communiste et, à terme, le suicide de Michel Recanati cinq ans plus tard (voir ou revoir Mourir à trente ans, le très beau film de Romain Goupil).