Emmanuel Macron et la « décomposition française »

J’étais en train de lire Décomposition française, le beau livre de Malika Sorel paru le 12 novembre 2015 — la veille des attentats du Bataclan —, qui vient opportunément de paraître en Poche, quand Emmanuel Macron a fait en Algérie les déclarations que nous savons sur la colonisation (« crime contre l’humanité », etc.) et a, quelques jours plus tard, aggravé son cas en reprenant, en meeting à Toulon, la déclaration quelque peu ambiguë de De Gaulle aux Pieds-Noirs en 1958, le célèbre « Je vous ai compris ».
Je dis « ambiguë » parce que sur le coup, la foule massée à Alger n’a pas bien compris ce que MonGénéral (comme l’écrivait à l’époque le Canard enchaîné) était en train de lui faire — collectivement. Mais ils ont pigé assez vite. Lire la suite

L’islam est-il soluble dans le beaujolais nouveau ?

Un écrivain à la verve inépuisable, que j’aime beaucoup pour sa maîtrise de la langue — il la maîtrise à tel point qu’il l’invente — écrivait en 1992 :

« Qu’on les laisse venir et s’installer à leur guise, jamais la France ne deviendra maghrébine, parce que c’est la terre qui fait les hommes. En trois générations : gloup ! Absorbés, nos petits crouilles. Français, fils de Gaulois ! Ramadan mon cul ! Champagne pour tout le monde ! Coq au vin ! Le Chat noir aura remplacé le tchador !Ils seront bretons, comme le Jean-Marie. Ils fêteront l’arrivée du beaujolais nouveau. J’en connais des tombereaux : fils de et déjà plus français que toi. Assimilés à outrance. Diplômés techniques. Tamanrasset ? Tiens, fume ! Ils préfèreront Dunkerque. T’as oublié les bagnoles à kroum, les syndicats, le Club Med, la machine à laver, la bouffe congelée, l’école laïque, la Roue de la Fortune et toutes ces françaiseries amollissantes qui nous enveloppent de graisse et de cholestérol. Voilà le mot clef lâché, on les annexera par le cholestérol, mon vieux Cyclope. Ils seront francisés grâce au cochon qui leur faisait si peur. »(1)

C’est un texte fascinant à bien des égards. Outre la verve déployée, l’affirmation du Moi par le style et non par l’inflation de l’Ego, on est frappé de la concomitance de l’espoir de l’intégration, de l’assimilation, et de la mise en place d’un système duel opposant, pour mieux les unifier in fine, les éléments d’une culture maghrébine réduite à ses éléments religieux (le ramadan, les interdits alimentaires, le port du tchador — déjà en 1992) et une trame épaisse de culture française, le cabaret où se produisait Bruant, De Gaulle à travers une citation célèbre dissociée (« la France, de Dunkerque à Tamanrasset »), et les symboles de la francité, ceux de l’après-guerre (la génération de Frédéric Dard a été véritablement marquée par la mise en place de la Sécu et surtout des Allocs, dont Christiane Rochefort avait fait un symbole d’enrichissement — dans les Petits enfants du siècle, on se paie avec les enfants la « machine à laver » et « la voiture à kroum », c’est-à-dire à crédit) puis ceux de l’actualité, émissions de télé ou clubs de vacances.
Et puis la France éternelle, aussi bien les Gaulois que le cholestérol — voir sur ce sujet l’inénarrable Bouclier arverne, écrit par un auteur (Goscinny) de la même génération et de la même verve que Dard. Le vin et le cassoulet ou la choucroute — les cochonnailles, typiques de la France française du XIXème siècle — voir Pierre Birnbaum, la République et le cochon.
Il est remarquable que face à une société maghrébine réduite à des éléments religieux, Dard, qui n’était pas athée, que je sache, n’évoque aucun symbole religieux. Bien au contraire : le facteur d’assimilation — et comme il a raison ! — c’est « l’école laïque », et l’ascenseur social (« diplômés, techniqués »).
Le seul problème, que n’a pas connu Frédéric Dard, mort en 2000, c’est l’effondrement de cette France laïque. Et, mécanique des vases communicants, la montée parallèle du tchador.

C’est aussi l’effondrement de la francité devant l’offensive de la sous-culture mondialisée. Combien de cassoulets pour combien de McDo ? Et combien de Coca pour combien de champagne ? Nous avons vendu notre âme pour un hamburger, et les âmes en déshérence se sont tournées vers le premier prêt-à-croire disponible. Frédéric Dard, dont Wolinski a dessiné les couvertures pendant plusieurs années, aurait été horrifié d’apprendre que le gentil Georges avait été assassiné par ces enfants de maghrébins dont il préconisait l’assimilation, et qui ont préféré le djihad.
Que s’est-il passé en vingt-cinq ans ? Nous avons baissé la garde à tous niveaux. Aussi bien à l’école (Frédéric Dard a arrêté l’école à 17 ans, après une vague formation dans un lycée commercial, et sans jamais passer le Bac, mais j’avais fait un recensement des allusions littéraires des San-Antonio : c’est toute la culture du Primaire et du Primaire supérieur des années trente, à grand renfort de Victor Hugo) que dans la rue, où le tchador a avancé ses pions. À vrai dire, nous avons aussi, dans le grand lessivage de la mondialisation, détruit l’industrie française, et cassé la machine qui ne permettait certes pas à tout le monde d’avancer, mais en propulsant quelques enfants du peuple, elle donnait de l’espoir à tout le peuple.
Et c’est cela qu’il faut remettre prioritairement en marche. D’abord en restaurant la valeur Travail, en répudiant la « culture de l’excuse », qui justement n’a rien à voir avec la vraie culture, en renonçant à la reddition avant même de combattre. La culture est ordinairement la force tranquille sur laquelle s’appuie une civilisation. Mais attaquée, elle peut être un instrument de combat, à condition d’être, comme disait De Gaulle, dominatrice et sûre de soi.
Et donnons-nous cet objectif, dans dix ans : permettre aux apprentis djihadistes d’aujourd’hui de lire San-Antonio en goûtant non le beaujolais nouveau, qui a un arrière-goût de mondialisation et de saveurs ajoutées, mais un cru honnête, qui soit l’expression du travail vigneron. Le même San-Antonio ne disait-il pas que le groupe sanguin de l’ineffable Bérurier était « Juliénas sans O » ?

Jean-Paul Brighelli

(1) San-Antonio, Y en avait dans les pâtes, Fleuve noir, 1992.