Dira ? Dira pas ?

Ne me demandez pas pourquoi, je n’en sais rien : l’une des premières phrases complètes que j’ai prononcées dans ma vie, ce fut « Le veau d’or est toujours debout » — c’est dans le Faust de Gounod, allez savoir pour quelle raison et par quel canal ces mots m’avaient frappé l’entendement.
Sauf que je ne parvenais pas à dire « toujours », et que j’allais répétant « le veau d’or est tout debout » — malgré les efforts de mes parents pour me faire articuler distinctement les deux syllabes de « toujours »… Tous les géniteurs ont connu des cas similaires, un mot sur lequel l’enfant butte, qu’il ne parvient pas à articuler dans son entier.
François Hollande a longtemps eu un problème du même genre avec le mot « islamisme » — ou l’un quelconque de ses dérivés. Depuis deux ans, ou presque, que les guignols sanglants qui se réclament de l’Etat islamique mettent la France à feu et à sang, et massacrent ailleurs dans le monde par dizaines de milliers des gens qui ne leur ont rien fait, il butte sur cet « islamique », qui renvoie sans doute pour lui à « Islam », donc « Musulmans », donc « électorat sensible », selon le plan élaboré pour lui par Terra Nova, le cercle de réflexion de la Gauche de droite.
Ou plutôt le « think tank », parce que chez ces gens-là, Monsieur, on n’parle pas français, on cause globish. Lire la suite

La langue de bois a encore de beaux jours devant elle

Les seconds couteaux n’ayant plus rien à perdre, c’est de ministres obscurs que tombent en ce moment les évidences qui font barrir les éléphants et braire les bobos. Patrick Kanner a dégainé le premier le 27 mars en affirmant sur Europe 1 qu’il y avait en France « une centaine de quartiers qui présentent des similitudes avec Moleenbeck » — avant de préciser : « Molenbeek, c’est une concentration énorme de pauvreté et de chômage, un système ultra communautariste. C’est un système mafieux, avec une économie souterraine. C’est un système où les services publics ont quasiment disparu, c’est un système où les élus ont baissé les bras ». Sur les petits arrangements des élus de tous bords avec les communautaristes, presque tout a déjà été dit (entre autres par Malek Boutih), mais rien n’a vraiment été entendu. Il était temps qu’un responsable politique mette les pieds dans le plat à barbe.

Comme l’a opportunément rappelé deux jours plus tard Natacha Polony sur cette même radio, la presse bien-pensante a flagellé dru les épaules de Kanner : «  » Les Tartuffe de la politique « , s’indigne Nicolas Beytout dans l’Opinion, n’ont pas été longs à s’indigner des propos de Patrick Kanner, le ministre de la Ville. Les uns pour souligner qu’il ne fallait pas généraliser, les autres pour rappeler la main sur le cœur tous les talents qu’il y a, selon l’expression consacrée, dans les quartiers. Un propos s’écarte-t-il du politiquement correct et décrit-il crument une réalité, il est violemment dénoncé comme menaçant l’unité nationale. Quelle dissymétrie entre la pudibonderie des mots et le plébiscite pour l’État d’urgence, fût-ce au détriment de libertés publiques. » Comme le conclut Cécile Cornudet dans les Echos :  » La guerre, oui, mais celle des mots. Sans doute parce qu’elle nécessite moins de courage « . »

Puis vint Laurence Rossignol, qui tout innocemment s’alarma des collections de vêtements islamisto-compatibles proposés par de grands marques (Mark & Spencer), voire des couturiers réputés (Dolce & Gabbana). Les uns proposent (depuis deux ou trois ans déjà) le burkini, tenue de bain destinée à couvrir le corps des vraies croyantes, en les faisant ressembler assez à des femmes de l’Atlantide — une tenue moulante qui est assez loin des codes « pudiques » en usage dans l’Etat islamique ; les autres mettent du chatoyant dans leur réinterprétation du voile ou de l’abaya. Sans parler des hidjabs lancés par Uniqlo.
Le facteur économique étant déterminant en dernière instance, on apprend que le marché du prêt-à-croire est évalué à 500 milliards d’euros à l’horizon 2019. Que les femmes ne pensent pas, mais si possible, qu’elles dépensent. Voir ce qu’en dit dans le FigaroVox Isabelle Kersimon (auteur de Islamophobie: la contre-enquête, Plein Jour, 2014). Au journaliste qui lui rappelle que « certaines, comme la créatrice américaine Nzinga Knight, n’hésitent pas à affirmer que s’habiller ainsi est un signe de liberté, une liberté que les femmes dans les sociétés occidentales auraient perdu », elle répond :
« Cette jeune dame est une convertie dans une société peu touchée par les phénomènes que nous connaissons ici. Elle a le zèle des néophytes et se sent dans l’obligation de s’enfermer dans une assignation identitaire indépassable: se montrer, se prouver «musulmane». Le terme de «mode modeste», associé au voile, m’est proprement insupportable, tout comme celui de «pudeur» associé à cette pratique, qui impliquent aussi que les femmes se montrent «respectueuses», qu’elles baissent les yeux devant les hommes. Cela présuppose aussi que les femmes non voilées, «immodestes», sont prétentieuses. Rendez-vous compte, ne pas baisser les yeux devant un homme. Prétendre vivre sans couvrir son corps relève du délit dans les pays sous loi religieuse, ne parlons pas de la mort possiblement infligée aux «mal voilées» dans les territoires conquis par les groupes djihadistes où sévit aussi une police des mœurs qui contrôle la vêture. Regardez le documentaire admirable de François Margolin et Lemine Ould M. Salem, Salafistes. Kalachnikov à l’épaule, les tristes sires d’un pouvoir absolu se félicitent de terroriser les femmes. »
Ah la la, encore une qui confond islam et islamisme, et qui doit s’inquiéter du jour où Tariq Ramadan, qui demande opportunément ces jours-ci la nationalité française, se présentera à l’élection présidentielle pour concrétiser le cauchemar houellebecquien et imposer une charia douce, où on lapidera les imp(r)udentes avec de petits cailloux au nom d’un islam modéré.
Laurence Rossignol a fait bien davantage que dénoncer des vêtures moyenâgeuses adaptées aux fanatismes modernes et l’« esclavage » moderne que symbolisent ces défroques. Elle a posément établi un lien entre la superstition vestimentaire et le projet politique : « Je crois que ces femmes sont pour beaucoup d’entre elles des militantes de l’islam politique. Je les aborde comme des militantes, c’est-à-dire que je les affronte sur le plan des idées et je dénonce le projet de société qu’elles portent. Je crois qu’il peut y avoir des femmes qui portent un foulard par foi et qu’il y a des femmes qui veulent l’imposer à tout le monde parce qu’elles en font une règle publique. » Autrement dit, comme aurait dit Ponson du Terrail, le voile est un cheval de Troie et celles qui le portent sont les avant-coureurs des cavaliers de l’Apocalypse. La peste, la famine, la guerre, la mort — et l’Islam salafiste.
Et qu’on ne vienne pas tenter de me vendre la dernière imposture communautariste, celle du soufisme : je propose par ailleurs un programme de mise en conformité moderne de l’Islam, et je ne me fierai qu’aux musulmans qui le signeront.

Pour reprendre une assez jolie formule d’Eric Zemmour sur RTL, « le réel est entré par effraction au gouvernement. »
Mais pas au PS ni dans les beaux quartiers où prospère la Gauche Libé / L’Obs / Le Monde. Le chœur des vierges effarouchées a donné de la voix — y compris, ce qui est un comble, dans certaines associations féministes, qui pensent qu’il vaut mieux mépriser les femmes en les confinant derrière des vêtures qui sont un rappel permanent des murs du harem que de les stigmatiser en leur reprochant de céder aux caprices des barbus.
Il n’y a guère que Michèle Vianès, présidente de Regards de femmes, qui a adressé à Laurence Rossignol une lettre de félicitations où elle salue les propos du ministre : « L’image qui vous est venue à l’esprit est celle de l’esclavage, car c’est bien ce que symbolise le voile, par l’invisibilité, paradoxalement voyante du corps des femmes dans l’espace public. Une sorte de rappel humiliant de la claustration des femmes, une façon d’afficher la ségrégation entre les sexes.
Ni l’élégance, ni la couleur, ni la taille, ni la richesse des tissus, ni leur texture, ne sauraient changer le sens de ce symbole. »
À noter que Regards de femmes s’est constamment battu pour une laïcité sans faille, que ce soit à l’université ou dans la rue, protestant lorsque l’université de Lyon II avait cru intelligent en 2008 de proposer un colloque sur « Les voiles dévoilés, pudeur, foi élégance » — trois mots que l’on associe difficilement avec l’obligation de se voiler, parce que dans le monde binaire de l’islamisme, il n’y a que des putes ou des soumises. Qu’en pense Fadela Amara (qui co-fonda le mouvement, puis fut secrétaire d’Etat chargée de la politique de la ville, comme Patrick Kanner aujourd’hui — et qui a voté Hollande en 2012 — ils sont nombreux au bal des cocus), que l’on n’entend plus guère, et avec qui j’ai partagé jadis un jambon sec digne d’un pata negra et quelques verres de vin dans un restaurant niçois ? À moins que son poste actuel — Inspectrice générale de affaires sociales — ne l’oblige à ce devoir de réserve dont le PS menace aujourd’hui tous les fonctionnaires ?

L’UFAL (Union des Familles laïques) a d’ailleurs fait chorus, parce que toute laïcité « ouverte » est une laïcité dévoyée. Et que les petits arrangements que passent aujourd’hui certains élus (y compris, avons-nous appris récemment, au Front de Gauche) avec les islamistes — pour quelques voix de plus — se paiera cash demain, à Moleenbeck ou chez nous.

Jean-Paul Brighelli

Les cendres de Talleyrand

Entre septembre 1814 et juin 1815 se tint à Vienne le Congrès où les grandes puissances se partagèrent les dépouilles de Napoléon, et reconformèrent l’Europe à leur guise.
Je dis « les grandes puissances » parce que certes tout le monde y était convoqué (216 chefs de missions diplomatiques ! Un barnum, comme on ne disait pas encore !), mais seuls comptaient les avis de l’Angleterre, de l’Autriche, de la Russie et de la Prusse. Et, en dérivé, celui de la France, le pays vaincu mais que l’on ne pouvait pas formellement écraser, puisqu’il retombait entre les pattes des Bourbons.
Au total, cinq délégations, et cinq plénipotentiaires, à la tête desquels Metternich pour l’Autriche et Talleyrand pour la France. Wellington, pour l’Angleterre, était un soldat plus qu’un diplomate, Wilhelm von Humboldt pour la Prusse était un philosophe plus qu’un ambassadeur. Quant à Charles-Robert de Nesselrode pour la Russie, l’Histoire a retenu qu’elle n’en a rien retenu.
Bref, au final, ce fut un duel Metternich-Talleyrand. Peu importe que Chateaubriand ait cru bon d’assassiner le Diable boiteux dans ses Mémoires d’outre-tombe. L’autre s’en fichait pas mal — il faisait ses affaires et celles de la France.
On aurait aimé être petite souris pour voir ferrailler en privé ces deux grandes intelligences, l’Autrichien froid, mais pragmatique, et le Français retors, mais accommodant.
Tout cela pour dire…

Hier vendredi 30 octobre, à Vienne justement, s’est tenue une réunion plénière sur la Syrie. Laurent Fabius a bien tenté de plastronner avant et après en insistant sur la nécessaire (selon lui) démission de Bachar, mais l’Histoire retiendra que ce qui a compté, ce fut la présence simultanée des USA, de la Russie et de l’Iran. Le reste a fait de la figuration — comme Antoine Marie Philippe Asinari de Saint-Marsan, représentant du royaume de Sardaigne, au congrès de 1815.
Le lendemain, Sarko, en quête de reconnaissance comme d’habitude, est allé voir Poutine et lui a lancé, avec ce ton bonne franquette qui lui est habituel : «Tu connais ma conviction: le monde a besoin de la Russie ».
Oui-da — si je puis dire en franco-russe…
Le fait est que la Russie est déjà au centre du jeu. Mieux encore que les Etats-Unis, qui balancent d’un pied sur l’autre depuis trois ans, et qui savent bien qu’ils portent presque à eux seuls l’immense responsabilité d’avoir ouvert en Irak les portes de l’enfer.
De la France, qui avait pourtant joué intelligemment, en refusant de s’engager contre Saddam Hussein, on ne retiendra rien : le capital accumulé par Chirac, dans la droite ligne de la politique gaullienne, a été dissipé en quinze jours en Libye par Sarkozy soi-même. Ce n’était pas bien malin de casser le verrou qui empêchait les fondamentalistes du Machrek de joindre leurs forces aux intégristes du Maghreb.
Jean-Michel Quatrepoint, qui s’y connaît en Empires (1), a esquissé le même parallèle historique, en parlant du « Waterloo de la diplomatie française » — et l’ensemble de son interview dans le Figaro est éclairante. De Talleyrand à Fabius (ou Juppé, qui sous Sarko avait déjà insisté pour que Bachar laisse la place — à qui ? À des égorgeurs d’Alaouites ?), le niveau n’a cessé de monter — c’est comme à l’école.

Oui, la France est hors jeu. La semaine dernière, l’ex-président Jimmy Carter, qui joue depuis presque deux décennies les Monsieur-bons-offices entre les USA et la Syrie, s’est fendu d’une belle tribune dans le New York Times. Sous le titre « A Five-Nations plan to End the Syrian Crisis », il appelait à une conférence à cinq — Russie, USA, Turquie, Iran et Arabie Saoudite.

De la France, aucune nouvelle. De l’Europe entière, aucune nouvelle. Quand on a de stricts soucis budgétaires, quand on s’acharne à faire l’Europe des banquiers et des prêteurs sur gages, on ne prétend pas agiter ses petits bras sur la scène internationale.
Et c’est ce qui va se passer — étant entendu que l’Ukraine de l’Est sera la petite monnaie des futures tractations, parce que Poutine est capable d’avoir plusieurs fers au feu, lui. Une conférence à quatre ou cinq — étant entendu que l’Iran est incontournable, alors même que Fabius a tout fait pour faire capoter les accords sur le nucléaire iranien — ce qui l’a placé à jamais en porte-à-faux.
La troisième guerre mondiale est à nos portes — et ce ne sera pas un choc de civilisations, j’ai déjà eu l’occasion de le dire et de le redire, mais un choc des empires. La politique du Quai d’Orsay, depuis huit ans, sous prétexte de renverser quelque peu les alliances et de se rapprocher d’Israël, qui ne demandait rien, a consisté à mettre la France entre la Russie et les Etats-Unis comme on met son doigt entre l’écorce et l’arbre. Sans compter que cela a permis aux têtes creuses du salafisme d’importer chez nous le terrorisme qu’ils expérimentaient là-bas, et que les premiers à en faire les frais seront les Musulmans européens, auxquels on va finir par demander des comptes alors même qu’ils n’y sont pas pour grand-chose. Talleyrand, reviens, ils sont devenus cons.

Jean-Paul Brighelli

(1) Jean-Michel Quatrepoint, le Choc des empires, le Débat-Gallimard, 2014.

Saint-Denis frappé à la tête

Le 12 février dernier, Olivier Galzi invitait Jean-Pierre Ravier sur le plateau d’i-télé pour parler des graves dysfonctionnments de l’université de Paris-XIII, et particulièrement celui de son IUT, confisqué pendant des années par une « association » intégriste. Le journaliste en avait profité pour interviewer Samuel Mayol, directeur dudit IUT, agressé, insulté, menacé de mort pour avoir voulu faire respecter la loi dans cet IUT. J’ai évoqué cette histoire dans Liberté Egalité Laïcité — dans les bacs des libraires depuis un mois.
Plus loin dans le même livre, je racontais que fin mai, l’auditoire d’une conférence sur la laïcité, organisée à l’Assemblée Nationale par le Comité Laïcité République, avait fait une ovation debout à Samuel Mayol après son intervention — colloque dont les actes sont disponibles ici, et l’intervention de Samuel Mayol.
Or, Samuel Mayol vient à nouveau d’être agressé — 6 jours d’arrêt quand même — pendant qu’il promenait son chien — et à ce qu’en dit le Parisien, heureusement que le chien était là. Que n’a-t-il arraché les génitoires de l’agresseur !
Najat Vallaud-Belkacem et le Secrétaire d’Etat chargé des universités, Thierry Mandon (qui ça ?) se sont fendus d’un communiqué où ils « tiennent à apporter tout leur soutien au directeur ainsi qu’à ses proches dans cette nouvelle épreuve » et « souhaitent que le coupable de cette agression puisse être identifié dans les plus brefs délais afin que cessent ces agissements répétés. » On n’est pas plus chaleureux.

« Le » coupable ! L’individu — un loup solitaire, probablement — coupable de l’agression ! Et les autres ?
Je me contenterai de recopier la formule de Colomba, dans la nouvelle de Mérimée : « Il me faut la main qui a tiré, l’œil qui a visé, le cœur qui a pensé… »
Parce que « le » coupable, messieurs les Importants de la Rue de Grenelle et de la rue Descartes réunies, c’est l’islamisme, que vous laissez prospérer dans les facs en persistant à autoriser toutes les marques du fanatisme religieux ! C’est le fondamentalisme, que vous laissez se répandre, comme une tache d’encre ou une tache de sang, selon les jours, dans des banlieues (et, à Marseille, en plein centre ville) où quelques poignées de barbus et de militantes voilées terrorisent des milliers de Musulmans ! On protège Houellebecq — pourquoi pas ? Que en protège-t-on efficacement les universitaires qui se dressent contre l’hydre !
Et ce n’est pas en pondant des « communiqués » que ça changera. Il faut réécrire la loi de 1905, et compléter celle de 2004. Il faut traquer la bête immonde, comme disait Brecht. Traquer non seulement ceux qui attaquent, mais tous leurs complices, tout ce « camp du Bien » qui gémit sur l’innocence persécutée et accuse d’islamophobie tous ceux qui ont des yeux et des oreilles — Samuel Mayol était au téléphone quand il a été agressé, et l’ami à qui il téléphonait a entendu toute la scène. Au moins, on ne l’accusera pas de s’être volontairement cogné la tête contre les murs.

Jean-Paul Brighelli

Molière était-il Charlie ?

Rappelez-vous :

DOM JUAN.- Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins ; ah, ah, je m’en vais te donner un Louis d’or tout à l’heure[, pourvu que tu veuilles jurer.
LE PAUVRE.- Ah, Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?
DOM JUAN.- Tu n’as qu’à voir si tu veux gagner un Louis d’or ou non, en voici un que je te donne si tu jures, tiens il faut jurer.
LE PAUVRE.- Monsieur.
SGANARELLE.- Va, va, jure un peu, il n’y a pas de mal.
DOM JUAN.- Prends, le voilà, prends te dis-je, mais jure donc.
LE PAUVRE.- Non Monsieur, j’aime mieux mourir de faim.]
DOM JUAN.- Va, va, je te le donne pour l’amour de l’humanité…

(Dom Juan, Acte III, scène 2).

C’est une scène à la fois centrale et emblématique, et à ce titre, je crois que je l’ai évoquée chaque année depuis quarante ans que je fais ce métier. En expliquant à chaque fois ce que signifiait en 1665 ce mot de « jurer » — jurer le nom de Dieu, blasphémer.
Avec des succès divers, et que je ne peux imputer ni à mon incompétence (qui est globalement restée la même, en tout cas en ce qui concerne l’enseignement de la littérature) ni à une difficulté particulière du texte, qui n’a pas varié. Ni même à l’évolution du savoir des élèves, quoi que l’on ait fait pour le réduire à ce « socle commun » qui ressemble à de la culture comme mon dos ressemble à la lune.
En fait, tout a tenu à chaque fois à la culture acquise des élèves (celle qui ne s’enseigne pas, celle avec laquelle ils arrivent à l’école, par opposition à la culture apprise).

En Normandie, à la fin des années 1970, personne ne comprenait vraiment cette obstination du pauvre à refuser un louis d’or (une somme invraisemblablement élevée, expliquais-je, et un objet — une pièce d’or — qu’un pauvre avait vraisemblablement aucune occasion de voir dans sa vie, sinon de loin). À Versailles, au début des années 1980, le blasphème était ressenti, mais d’assez loin : les cathos même intégristes ne s’offusquent guère d’un juron bien senti, et cela fait des lustres que « nom de Dieu ! » n’est plus un péché mortel. Lorsque je leur expliquais que passée la première représentation Molière (et surtout, abusivement, sa veuve) coupa quasiment toute cette scène, ils haussèrent les épaules : leur foi, lorsqu’elle subsistait autrement que comme grimace versaillaise, ne s’arrêtait pas à de semblables peccadilles. Qu’Armande ait fait réécrire toute la pièce en vers par Thomas Corneille ; que ce fût cette version sans intérêt que l’on ait jouée jusqu’au milieu du XIXème siècle ; que des coupes frileuses (voir par exemple ce que j’ai mis ci-dessus entre crochets, dont la suppression vide la scène de tout son sens) subsistassent dans toutes les éditions jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale — Saint Pétain, priez pour nous ! —, tout cela leur paraissait quelque peu caricatural : c’étaient des chrétiens modernes.
Puis j’enseignai douze ou treize ans dans les banlieues déshéritées de la couronne parisienne — aux Ulis, à Montgeron, à Corbeil. À des classes qui rassemblaient divers partisans déclarés du GIA et du FIS (c’étaient pendant les années de plomb de l’Algérie), en tout cas une majorité de Musulmans — que j’ai retrouvés ensuite à Montpellier (au lycée Mermoz plus qu’au lycée Joffre, selon une ségrégation habile) et bien sûr à Marseille.
Et là, je peux le dire, « jurer » au sens de « blasphémer » n’était pas pris à la légère. La scène condamnait Dom Juan — et Molière — aux yeux de ces jeunes imbéciles.

Quand des dessinateurs ou des intellectuels défendent le droit au blasphème, ils ne parlent pas de la même chose que les apprentis djihadistes qui les tuent parce qu’ils ont blasphémé. Je pourrais proférer — et cela m’est fréquemment arrivé en classe, pour tester les élèves — des imprécations monstrueuses qui ne me paraissent pas telles puisque pour moi, ce sont juste des suites de mots sans autre signification que celle du dictionnaire — « bordel à cul de vierge enceinte » ou « Mahomet poil au vier », comme on dit à Marseille. Regards outrés des unes et des autres — stupéfaction de ma part devant des réactions qui me paraissent hors de saison.
Je préfère ne pas imaginer la réaction des futurs petits Syriens balancés dans les classes françaises à qui on va expliquer Molière…
C’en est d’ailleurs touchant, de constater combien des populations encore enfouies dans le fanatisme comprennent les intentions de Molière mieux que nos modernes incroyants « de souche », pour parler comme les épigones du FN. Et leur réaction, en retour, me permet à moi de saisir à plein l’audace de Molière, balançant à des spectateurs effarés cette incongruité majeure — et risquant tout simplement sa peau : il y eut dès 1665 bien des bonnes âmes pour réclamer pour lui le bûcher — et ce n’était pas une métaphore, Louis XIV venait de faire brûler Claude Le Petit, un jeune poète (après étranglement, quand même) pour quelques vers licencieux.

Cette scène met en lumière, à mon sens, le problème majeur qui hante aujourd’hui l’actualité.
Par « respect » pour les superstitions de tel ou telle, dois-je cesser de parler de Molière, ¬ comme certains collègues ne parlent plus de Corneille sous prétexte que l’on tue des Maures dans le Cid, ce qui contriste certains de leurs élèves ? Mais alors, jusqu’où déplacer le curseur ? Ne plus faire lire Montesquieu ou Voltaire, parce qu’ils utilisent le mot « nègre » ? Ne plus parler de toute cette littérature où des messieurs très bien évoquent les « objets » de leurs amours ? Dès que l’on prend en compte les revendications du politiquement correct et les critères du Camp du Bien, on ne s’en sort pas. On s’assoit sur la culture. On la nie. On l’éradique.
Reste la seconde hypothèse. Je suis en France, je suis un prof français, je suis spécialiste de littérature française, et c’est aux élèves, tous les élèves, de venir dans mon champ culturel. Parce que je suis la culture dominante, et que mon boulot, c’est justement de leur apprendre — à tous — les règles d’une société gréco-latino-judéo-chrétienne et largement agnostique. Et que je n’ai pas à « respecter » les superstitions des uns et des autres dans le contexte étroit d’un enseignement laïque — ni, à vrai dire, si j’avais un quelconque pouvoir, dans le contexte plus large d’une rue elle aussi laïque. Oui, c’est aux élèves de laisser leurs croyances à la porte du lycée comme les filles y laissent leurs voiles, c’est à eux d’apprendre, comme le dit très bien Isabelle Adjani dans la Journée de la jupe, flingue au point, que Molière s’appelait Poquelin, et que ce n’est pas tout à fait un hasard si à la fin de la scène Dom Juan donne quand même son louis au Pauvre — « pour l’amour de l’humanité » et non pour l’amour de Dieu : dans quel monde vivons-nous pour qu’une transgression du XVIIème siècle qui se résolvait en acte d’humanité soit encore vécue, au XXIème, comme un blasphème susceptible d’excuser des actes de barbarie ?
Et si cela continue à choquer les élèves, ma foi, tant pis ou tant mieux. L’enseignement ne se nourrit pas d’eau tiède.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je travaille en ce moment sur le Voyage au bout de la nuit. Parce que Céline est un formidable écrivain, que Philippe Muray a écrit sur lui des pages saisissantes (par exemple ici), et que le ministre (Frédéric Mitterrand) qui crut bon de déprogrammer les manifestations qui devaient célébrer le cinquantenaire de la mort de Louis-Ferdinand Destouches est un bélître — comme aurait dit Molière. Et pour leur faire comprendre que malgré Bagatelles, Céline était peut-être moins antisémite que Zola.
À ce propos, très belle BD sur le Céline d’Un château l’autre — la fuite à Baden-Baden et Berlin dans les décombres de la Collaboration. Ça s’intitule la Cavale du docteur Destouches, c’est scénarisé par le comédien Christophe Malavoy, et dessiné par Paul et Gaétan Brizzi. Un très beau graphisme, et une utilisation intelligente des imprécations céliniennes. Chez Futuropolis.

Indigènes

Cela vient de débouler sur les réseaux sociaux :

Je ne sais pas si c’est ou non authentique — je m’attends à ce que rapidement paraisse un communiqué qui prétendra que c’est un fake, comme disent les gens qui parlent bien la France. Mais des amis informés des mœurs de Twitter m’affirment que le message est genuine — comme disent… etc. !
Et puis, c’est trop beau pour être vrai : pour la première fois on nous explique noir sur blanc le jusqu’auboutisme de l’entre-soi, de l’endogamie profonde (comme on parle d’écologie profonde, celle qui donne autant de valeur aux mouches à merde qu’aux êtres humains), de l’inceste pratiqué comme les Egyptiens anciens, pour sauvegarder la pureté du sang et garantir le défaut génétique — bref, du racisme ordinaire. La distinction entre « Nous » et « les Blancs » est étrange — bien digne du nazislamisme qui court en ce moment. Les Arabes sont blancs, sais-tu, ami indigène… Et il n’y a qu’une seule race — la race humaine. Que tu en sois un sous-produit est encore autre chose — c’est une considération culturelle, mais pas biologique.
Au passage, on peut lire aussi dans ce gazouillis une angoisse — celle d’être confronté aux comparaisons. Qui sait ce que ta sœur, cher indigène, celle qui vient régulièrement s’ébattre dans nos lits, pense de toi et de ta prétention à la satisfaire ?

D’un autre côté, c’est tellement bête que ça ne peut pas ne pas être vrai — quand on sait jusqu’où descendent, intellectuellement parlant, les Indigènes de la République. Fréquenter leur site est la garantie d’une franche partie de rigolade.
Quoique…
Quand on sait que ces jean-foutre ont l’oreille des autorités et des islamo-gauchistes, on rit moins : après tout certains des amis de ces gens coupent des têtes de l’autre côté de la Méditerranée, ou violent des adolescentes au Nigéria. Et incitent leurs sœurs à pratiquer le jihad sexuel, afin d’assurer le repos des guerriers de l’Etat islamique.
Je passe sur le fait que cette « consommation masculine blanche » est également homophobe — mais bon, onze pays appliquent la peine de mort pour les homosexuels — tous musulmans. Cherchez l’erreur — il n’y en a pas.
Allez, je vais faire bref : les Musulmanes sont des femmes comme les autres, elles ont le droit de te cocufier comme les autres. Les habitués de ce blog vont s’y employer.
Ça pourrait te porter chance…

Jean-Paul Brighelli

PS. Faut-il rappeler que c’étaient les mêmes imbéciles qui se sont insurgés contre une exposition intitulée Exhibit B — dont j’ai parlé en décembre sur Bonnetdane ? Les mêmes imbéciles aussi qui s’insurgent quand un chercheur blanc, Olivier Pétré-Grenouilleau, explique, recherches à l’appui, que l’esclavage a été un peu plus complexe que ce que croient les organisations antillaises ? Et tout ce qu’ils ont trouvé pour attaquer un chercheur inattaquable, c’est Gilbert Collard…

Le terrorisme a tout son temps

Notre correspondant à Tunis — un ancien de Bonnetdane — écrit : « Voici une quinzaine de jours, entre 50 et 100 camions ont forcé la douane tunisienne à la frontière libyenne. Poursuite molle, pas retrouvés.
« À bord, vraisemblablement armes et djihadistes. Qui en a entendu parler ? Les gardes nationaux, les soldats, les policiers se font dégommer régulièrement.
« Ce n’est sans doute que le début. »

Que venaient faire là les deux tueurs du Bardo ? Leur priorité était peut-être le Parlement, où l’on débattait à la même heure d’un projet de loi anti-terroriste (et les démocrates tunisiens doivent savoir qu’ils ont enfin l’opportunité de faire passer une loi forte, quelles que soient les criailleries des barbus — à eux d’en profiter), mais le fait est qu’ils se sont finalement dirigés vers le musée, que j’ai visité il y a… quelques années. À mon âge, on ne compte plus.
Le salafisme non plus ne compte pas. Cette manie de s’en prendre aux musées ou aux bibliothèques, de Mossoul à Tunis, quitte à y laisser sa peau, a forcément un sens. La « destruction des idoles » (les images qui agrémentent cet article témoignent de l’exceptionnelle richesse du Bardo, et de l’antiquité de la civilisation tunisienne) ne suffit pas à expliquer cet acharnement, au marteau-piqueur ou à la kalachnikov, à bousiller des œuvres d’art : il s’agit d’éradiquer le Temps. Les témoignages du Temps. D’en finir avec l’Histoire par d’autres voies que celles qu’avait imaginées Francis Fukuyama.

Nous sommes en 2015, mais nous savons aussi compter avant Jésus-Christ. Les Juifs sont en 5775 (ils ont commencé en – 3761 du calendrier grégorien), mais je ne crois pas qu’il y en ait un seul qui nie qu’il s’est passé, avant cette date, deux ou trois petites choses dans l’histoire de l’humanité. Chez les Musulmans, nous sommes en l’année 1436 de l’Hégire.
L’Hégire, étymologiquement, c’est l’exil ou la rupture, souvenir du départ de la Mecque de Mahomet et de ses troupes qui se repliaient sur Yathrib-Médine. Mais symboliquement, c’est la rupture avec la société arabe classique, clanique, et l’instauration de l’Oumma, la communauté des croyants. Et c’est non le départ de l’Histoire, mais son abolition : Dieu a le temps, et ses sectateurs l’ont aussi. Ils ont l’éternité devant eux. Ils sont à la fois vivants et déjà morts — ce qui explique, au moins en partie, leur aptitude au sacrifice : peu importe, le Paradis et ses grains de raisin blanc (on sait que c’est la vraie traduction, fournie par le philologue libano-allemand qui se fait prudemment appeler Christoph Luxenberg, des houris promises aux martyrs qui ont courageusement attaqué des touristes désarmés), l’Islam nie le temps : alors, les vestiges des temps anciens sont à éliminer, car ils témoignent d’accrocs possibles (et même certains) au modèle théorique : ces idoles antérieures au Prophète sont bien venues de quelque part — un quelque part où Allah n’existait pas encore, et s’appelait Jupiter, ou Jéhovah, ou ce que vous voulez, la liste est longue des dieux qui ont agrémenté l’Histoire de l’humanité, et dont celui auquel croient les islamistes n’est que le dernier avatar. Comme disait déjà Saint Augustin : « Le Temps n’existe que parce qu’il tend à n’être plus.» D’où son haussement d’épaules, dans le Sermon sur la chute de Rome : l’écroulement des empires n’est qu’un épiphénomène quand on considère l’Histoire ad majorem dei gloriam. Le messianisme commence toujours par la chute des idoles. L’Islam ne diffère en rien des religions de dieu unique qui l’ont précédé. Mais il est plus systématique. Il a brûlé la bibliothèque d’Alexandrie (70 millions de volumes, quand même) parce qu’il ne saurait y avoir qu’un seul Livre. Une seule voix. Un seul nom. Les nazis avaient décidé de construire à Linz le musée du Reich en y accumulant tout ce qu’ils pillaient ailleurs. Mais nos gens sont plus forts : du passé faisons table rase…

Nous sommes, nous, des civilisations du Temps. Rappelez-vous la phrase si souvent citée de Valéry, résumant la Première Guerre mondiale : « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Qu’aurait pensé l’auteur du Cimetière marin des destructions en cours de la mémoire humaine ? Que notre civilisation des Lumières, si elle n’éradique pas, et vite, les fanatique de la Nuit, sombrera elle-même face à des gens qui œuvrent dans l’éternité.

Je dis éradiquer, et je pèse mes mots. Faire un musée virtuel pour remplacer ceux que détruit l’Etat islamique, c’est sympathique, mais peu opérant. On ne répond au fer que par le fer.

Je serais ministre de l’Intérieur,  je renforcerais sérieusement la sécurité des musées. La dernière fois que j’ai fait la queue à Orsay, je me suis dit que cette foule offrait une splendide cible à un quelconque illuminé (étant entendu qu’il s’agit d’une lumière noire). Mais c’est moins à l’extérieur qu’à l’intérieur qu’il faut craindre : tirer dans un musée, c’est à coup sûr non seulement dégommer les gens qui y admirent le Temps mis en œuvres, mais aussi abîmer les témoignages de ce qui fut avant — parce qu’il ne saurait y avoir un « avant ». Ni un « après ». Time is on my side.

« Pauvre pays », continue l’honorable correspondant à Tunis, « livré à ces barbares par trois années d’infamies qui ont ouvert toutes les frontières, tous les trafics, laissé s’exprimer des prédicateurs fous, envoyé en Syrie des femmes et des jeunes déboussolés, favorisé leur retour sans suivi, implanté jardins d’enfants et écoles « coraniques », et j’en passe. Alors forcément, un jour ou l’autre, tout cela revient en sinistre écho. Et encore merci à BHL et Sarkozy pour le maelström qu’ils ont si bien su engendrer en Libye. »

Ben oui : la Libye était un glacis, comme l’avait été l’Egypte. Les dominos s’effondrent, les djihadistes traversent les frontières avec la facilité des ombres, et si la Tunisie cède, il n’y aura plus que la Méditerranée à traverser avant de se retrouver face aux gros morceaux — à pied d’œuvre et de chefs d’œuvre.

Jean-Paul Brighelli

PS. Les chefs d’œuvre qui illustrent cet article sont tous exposés au musée du Bardo. J’espère très fort qu’ils sont passés à travers les balles. Courons-y vite avant que des fondamentalistes prétextent des questions de sécurité pour fermer définitivement le Bardo.

Timbuktu

Trois minutes après le début de Timbuktu, l’ami avec le quel j’étais venu voir le film d’Abderrahmane Sissako avait quasiment les larmes aux yeux. Grand amateur (éclairé) de masques et de fétiches africains, voir des chefs d’œuvre de la sculpture noire criblés de balles par des djihadistes l’avait bouleversé. Qu’aurait-il dit si le film, au lieu d’être fait par un Mauritano-malien, avait été dirigé par un Irakien et avait montré la conception toute personnelle de la Culture dont les hommes de Daesh ont fait preuve à Mossoul et à Nimroud ?
Timbuktu a eu, c’est le moins que l’on puisse dire, un destin contrasté. Célébré à Cannes, il a été « incompréhensiblement ignoré », dit Télérama ; « un mystère autant qu’un scandale », surenchérit Libé. Puis il s’est retrouvé multi-césarisé à Paris, avant d’être délibérément ignoré du jury du 24e Festival panafricain de Ouagadougou (Fespaco), qui s’est achevé ce samedi 7 mars : comme dit un blogueur du Monde, ce « pourrait n’être qu’une anecdote à classer au rayon « goûts et couleurs », si ce n’était aussi un geste de défiance à l’égard d’un cinéma dont l’exigence n’est pas seulement esthétique mais aussi morale et politique. »

À noter qu’ici aussi il a bien failli être censuré : un élu UMP de région parisienne l’avait déprogrammé pour ne pas heurter la sensibilité de ses concitoyens… Crapule !

Allons à l’essentiel : c’est un film splendide, esthétiquement irréprochable, drôle par moments, dramatique toujours, insoutenable parfois — sans complaisance de la part du réalisateur, dont le plan le plus dur est consacré à la mort d’une vache (bon, allez, il y a aussi une lapidation et des exécutions diverses, mais la trame est ainsi bâtie que l’on se rappelle principalement les animaux — la vache susdite, et une gazelle, traquée en 4×4 (« Toyota, la voiture du jihadiste ! »), sur laquelle les islamistes qui ont envahi Tombouctou tirent pour s’amuser.
Enfin, pour s’amuser… Ces gens ne plaisantent pas : qu’ils ordonnent à une marchande de poisson de mettre des gants, ou à un vieillard de faire un ourlet à son pantalon (Mahomet avait donc des braies qui remontaient à mi-mollet, qu’on se le dise), qu’ils appliquent la loi du talion pour un meurtre accidentel, condamnent une femme au fouet pour avoir chanté, confisquent un ballon (Mahomet ne jouait pas au foot, sachez-le) — ce qui laissent les jeunes Maliens libres de faire semblant de jouer (écho de la partie de tennis sans balle ni raquettes à la fin de Blow up) ou traquent un joueur de guitare, ils ne rient guère.
Ils ne sont pourtant ni caricaturés, ni même caricaturaux : ils sont les fonctionnaires froids d’un Islam de cauchemar. Sissako — on le lui a assez reproché — n’a même pas montré la façon élégante dont les fanatiques, en arrivant à Tombouctou, ont détruit 14 mausolées sur 16, et ont cherché à anéantir les centaines de milliers de parchemins précieux — ils sont arrivés tout de même à en brûler quelques milliers, c’est toujours ça de pris sur Satan, de toute façon, Mahomet ne savait pas lire, et l’Islam wahhabite n’a pas besoin de savants. Le réalisateur a pris soin, dans ses interviews, de se démarquer de cet extrémisme religieux : « C’était une urgence pour moi de raconter le drame de notre pays, le drame surtout de la ville de Tombouctou, qui a été prise en otage par des jeunes avec des valeurs qui ne sont partagées ni dans le pays, ni dans la sous-région, ni dans l’Islam tout simplement… »
Je veux bien que l’Islam soit, comme il dit, « pris en otage ». Mais sans Islam, il n’y aurait pas « ces gens ». Et sans l’armée française, ils y seraient encore — et ils y reviendront à la première occasion : Boko Aram vient de faire allégeance à l’Etat islamique, l’AQMI est l’armée de jonction entre les divers terrorismes. La nuit gagne, braves gens.
Les critiques pleuvent donc — ne pouvant attaquer ni sur la forme, ni sur le fond, les imbéciles invoquent le contexte : les personnages les plus sympathiques du film sont censés être Touaregs (pour faire plaisir aux Occidentaux, disent les esprits chagrins et africains), alors que le MLNA, qui lutte pour les revendications territoriales des nomades du désert, a opéré sa jonction avec l’AQMI. Et le narco-trafic, et la contrebande d’armes, et…
Et Sissako n’a pas fait un documentaire ! Il a fait un film de fiction (avec peu d’argent, 2 millions d’euros, c’est peanuts au regard des budgets du cinéma français, mais c’était suffisant : la — relative — pauvreté rend ingénieux, voir le cinéma militant anglais de l’après- Thatcher), extrêmement bien interprété, aussi bien par les professionnels qui y jouent que par les villageois d’Oualata (Tombouctou n’a fourni que quelques plans). Avec un sens du cadrage et de la couleur très abouti. On sent qu’il a fait des études dans de bons instituts cinématographiques — à Moscou au début des années 1980, en fait.

On sort de ce film ébranlé, c’est le moins que l’on puisse dire.
Dans la cohue, un couple devant nous papotait. L’homme était enthousiaste, sans réserves ; La femme en émit une qui n’était pas superfétatoire : « Ces salopards, disait-elle, sont tout de même presque sympathiques. Abdelkrim, par exemple [joué avec talent par Abel Jafri, un acteur français entr’aperçu dans la Passion du Christ] se lance dans une improvisation dansée style Béjart qui doit être assez loin des personnages réels qui l’ont inspiré. Inutile de présenter des assassins comme des colombes : convaincus un jour, cons vainqueurs toujours… »
Puis la conversation se poursuivit dans les méandres de l’islamo-fascisme…
Au total, un film qu’il faudrait montrer dans les écoles, si Najat Vallaud-Belkacem voulait vraiment défendre la culture et les valeurs laïques : on sort de là en se demandant comment on peut rester musulman, quand on sait que l’Islam, c’est ça — là-bas, et partout ailleurs, un de ces quatre.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le film passe, à Marseille, dans une seule (petite) salle d’un beau quartier (Rond-Point du Prado, pour ceux qui connaissent). Ailleurs, Bob l’éponge. La salle était comble — mais ce n’est pas là que les Quartiers Nord viendront voir ce petit bijou.

PPS. Bonnetdane étant le lieu de tous les sacrifices, j’ai également vu Fifty Shades of Grey — en streaming et en accéléré. En dehors du fait que cela n’a rien à voir avec le vrai SM (mais alors, rien — c’est un film à) vous faire prendre Nymphomaniac 2 pour un chef d’œuvre), je ne saurais trop conseiller le lecteur avide (d’informations) de se reporter à l’excellent résumé que voici.

La Soumission selon Houellebecq

« Trouvez-moi un agrégé qui sache écrire français », aurait un jour demandé De Gaulle — et on lui apporta Pompidou sur un plateau.
Il y a quelques années, mon excellent ami Christian Biet cherchait à constituer une équipe pour rédiger des biographies d’auteurs et de grands hommes un tant soit peu allègres. Un spécialiste de je ne sais quelle grande intelligence, contacté, fournit dix pages illisibles — et comme nous nous étonnions de son incapacité à sortir du jargon universitaire qui est au style ce qu’un camembert industriel est à la lune, répliqua : « J’ai mis dix ans, pendant que je rédigeais ma Thèse, à gommer tout ce qui pouvait être style. Je suis bien incapable de le retrouver désormais. »

Pourquoi pensais-je à cela, en lisant Soumission, le roman de Houellebecq dont tout le monde cause, souvent sans l’avoir même parcouru ? Le héros (Français de souche, il s’appelle donc François) est un « brillant » universitaire (oxymore !) spécialiste de Huysmans — dont une longue citation ouvre le roman, qui commence d’ailleurs par une dissertation qui se voudrait intelligente et distanciée sur l’auteur d’À rebours et de Là-bas. Hmm… Peut-être ce contraste entre le dernier dandy du catholicisme et le dernier clone de Françoise Sagan (je parle bien sûr de ses performances médiatiques, pas de son style) a-t-il à tort alimenté ma lecture, mais je me suis ennuyé ferme durant ces 300 pages qui en paraissent 500.
On a compris : le monde est laid, le tout petit monde universitaire l’est encore davantage, la sexualité du héros est nulle, comme d’habitude, la Droite et la Gauche sont uniformément peuplées de minables (François Bayrou étant la cerise sur le gâteau), Marine Le Pen est Marine Le Pen, et c’est tout dire. Heureusement que les Musulmans modérés (oxymore aussi !) sont là pour remonter le niveau. On élira leur chef charismatique, qui ressemble vraiment à un François Hollande islamisé, l’intellect en plus, la France se convertira massivement, en tout cas le héros : que le dernier chapitre soit au conditionnel ne laisse aucune illusion sur la volonté de cet ectoplasme antipathique de se convertir afin d’avoir un plus gros traitement, une situation inespérée (toutes les profs femmes ont été renvoyées à la maison) et accessoirement une ou plusieurs concubines à peine nubiles, maintenant que sa maîtresse favorite est partie en Israël. On a les fantasmes que l’on peut, surtout quand on peut peu.
Le problème, c’est que ce qui aurait pu être une sotie de cent pages est un roman interminable — alors même qu’il est court à l’aune du standard houellebecquien. L’auteur est de ces cuisiniers qui pensent qu’une louche de maïzena améliorera la sauce. Alors il nous inflige quelques scènes de cul (érotique il ne sait pas, pornographique, il ne peut pas), quelques considérations sur les mœurs universitaires qui seraient presque drôles si on ne les avait lues mille fois, et il joue à mélanger ectoplasmes fictifs (le mot « héros », en ce qui concerne Houellebecq, est impossible) et personnalités bien réelles — mais achète-t-on un roman contemporain pour y lire l’apologie de Pujadas ? On n’améliore pas l’indigeste en épaississant le brouet.

Reste le fond.
(Oui, je sais, la distinction forme / fond, c’est nul — mais que voulez-vous, quand la forme est creuse, il faut bien essayer de parler de quelque chose)…
Tout le monde a remarqué la coïncidence de la sortie du roman et du massacre chez Charlie — et autres. Un attaché de presse en rêvait, Kouachi Coulibaly l’a fait. Mais comme personne, à l’époque, n’avait vraiment lu le roman de Houellebecq, personne n’a souligné le décalage monstrueux entre l’Islam franchouillard ici décrit, la charia bonne franquette, baguette et saucisson halal, et l’islamo-fascisme (j’aime décidément beaucoup ce terme) de la réalité. Après la victoire des musulmans bien d’ chez nous du roman, la réalité est venue rappeler qu’elle opère plus volontiers dans le drame que dans l’opérette. Soumission est aux tueries islamistes que j’évoquais dans mon dernier billet ce que Napoléon III, d’après Marx, était à son oncle : la farce après la tragédie. Houellebecq aurait pu se rappeler que les révolutions évacuent à coup sûr les doux — que restait-il des Feuillants et des Girondins en 1795 ? Et des mencheviks en Octobre 1918 ? Elle élimine aussi impitoyablement ceux qui se sont compromis avec des idées farfelues — exeunt les islamo-gauchistes du Camp du Bien : une fois qu’Edwy Plenel aura fait le sale boulot, on le remerciera d’une balle dans la tête. Un régime coranique basé sur la charia sera celui de Daesh ou de Boko Haram. Ami Houellebecq, pauvre idiot utile de l’égalisation des idées et du « tout se vaut », on vous fera connaître, à vous, que le pal est une fantaisie qui commence bien et qui finit mal. Quant à moi…

La seule idée que je conserverai est la mainmise des nouveaux maîtres musulmans sur l’Ecole — parce que tout commence et tout finit là. Les pédagogues qui ont engendré la loi Jospin, qui marque pour moi le début de l’apocalypse molle, et qui postulent ces temps-ci qu’il faut redonner la parole aux élèves et en finir avec la transmission des Lumières ont préparé le terrain. À force de vider les cervelles, on y glisse, à son gré, Coca-Cola, comme le voulait Patrick Le Lay, ou le salafisme. J’ai tenté il y a peu de le dire — merci à Houellebecq de le rappeler. Mais c’est vraiment tout ce qu’il y a à tirer de Soumission. Relisez les Liaisons ou Madame Bovary, ou Echenoz, si vous voulez un contemporain brillant, ça vous fera plus de profit.

Jean-Paul Brighelli

PS. Mon avis n’engage que moi. Pour un son de cloche bien plus enthousiaste, lire le Blog de la Présidente.

Viva la muerte !

En dehors des hispanisants, qui se soucie encore de José Millán-Astray ? Cet aimable garçon a inventé le cri de ralliement franquiste, « Viva la Muerte », et a lancé en outre à Unamuno un « Mort à l’intelligence » mémorable (en fait, « Muera la intelectualidad traidora », « Mort à l’intellectualité traîtresse » — mais c’est du pareil au même).

Tous les totalitarismes procèdent à de telles inversions. « L’ignorance, c’est la force », « la liberté, c’est l’esclavage », disent conjointement Big Brother et la superstition.
Oui, je crois que l’Islam se nourrit aujourd’hui, globalement, de ces inversions mortifères. Globalement, et pas « l’Islam intégriste », ni « le wahhabisme », ni « l’Islam fondamentaliste ». Comme l’explique Wafa Sultan avec la véhémence de ceux qui ont vu la mort de près, ces distinctions byzantines n’existent pas en pays musulmans. L’Islam est un.
Dans un remarquable article paru dans le New York Times, Tahar Ben Jelloun, qui lui aussi en connaît un bout sur la question, écrit : « Islam has become more than a religion: To many French youths of immigrant origin, it now provides a culture that France itself has not managed to instill. For some, a desire for life has been replaced by a desire for death: the death of others, of infidels, and one’s own death as a martyr bound for paradise.(…) The French government has not paid serious and sustained attention to the situation in its often dreary suburbs, a neglected zone where unsocialized youths live — or merely survive. Islamist recruiters target this empty space, abandoned by the state. »
Par égard pour une que je connais et qui après dix ans d’anglais le parle moins bien qu’une vache auvergnate, traduisons : « L’Islam est bien plus qu’une religion : pour nombre de jeunes Français d’origine immigrée, il est désormais une culture qui se glisse à la place de celle que la France a négligé d’instaurer en eux. Pour certains, le désir de mourir s’est substitué au désir de vivre : la mort des « infidèles », ou sa propre mort en martyr accédant au Paradis (…) Le gouvernement français n’a accordé aucune attention sérieuse ni durable à la situation qui s’est instaurée dans les banlieues abandonnées, ces zones grises où vit — ou survit — une jeunesse déshéritée. Les recruteurs islamistes ciblent ces territoires vides, abandonnés par l’Etat. »

Je ne suis pas un grand lecteur du Monde, depuis qu’il a quitté la rue des Italiens. Il a un côté « journal officiel du libéralisme de gauche » qui me défrise. Mais bon, parfois, je vérifie mes préjugés, en espérant qu’ils ne se vérifieront pas. Mais le Monde en général ne donne aucun démenti à mon sentiment.
Sauf vendredi dernier. Dans le Monde des livres conjoint ce jour-là au quotidien, plusieurs écrivains d’importances variables donnaient leur avis sur les événements en cours. Passons sur la lettre filandreuse écrite par Le Clézio, décidément embaumé de son vivant depuis son prix Nobel. Kamel Daoud, Lydie Salvayre ou Amélie Nothomb disent des choses intelligentes. Mais Olivier Rolin, qui a lui aussi fait un crochet par l’ENS et le maoïsme, comme un que je connais, et dont je ne saurais trop recommander Tigre en papier, le seul roman vrai des années 68 et suivantes, m’a agréablement surpris.
Au fait, pourquoi suis-je surpris ? Les maoïstes ont toujours eu un côté intelligemment nationaliste — c’est ce qui les distingue des trotskystes béats.
Qu’écrit cet aimable garçon ? En homme de culture, il fait l’étymologie de la « phobie » que l’on accole ces temps-ci à l’Islam : non pas haine, explique-t-il, mais crainte. Et il poursuit : « Si ce mot a un sens, ce n’est donc pas celui de « haine des Musulmans », qui serait déplorable en effet, mais celui de « crainte de l’Islam ». Alors, ce serait une grande faute d’avoir peur de l’Islam ? J’aimerais qu’on m’explique pourquoi. Au nom de « nos valeurs », justement. J’entends, je lis partout que les Kouachi, les Coulibaly, « n’ont rien à voir avec l’Islam ». Et Boko Haram, qui répand une ignoble terreur dans le nord du Nigéria, non plus ? Ni les égorgeurs du « califat » de Mossoul, ni leurs sinistres rivaux d’Al-Qaida, ni les talibans, qui tirent sur les petites filles pour leur interdire l’école ? Ni les juges mauritaniens qui viennent de condamner à mort pour blasphème et apostasie un homme coupable d’avoir critiqué une décision de Mahomet ? Ni les assassins par lapidation d’un couple d’amoureux, crime qui a décidé Abderrahmane Sissako à faire son beau film, Timbuktu ? J’aimerais qu’on me dise où, dans quel pays, l’Islam établi respecte les libertés d’opinion, d’expression, de croyance, où il admet qu’une femme est l’égale d’un homme. La charia n’a rien à voir avec l’Islam ? »
Il faudra que je pense à citer ce passage le jour où j’expliquerai en cours ce que sont des interrogations rhétoriques…

L’Inspection générale a mis les Perses d’Eschyle au programme des prépas scientifiques. J’expliquais l’autre jour les sous-entendus de l’une des premières phrases du Messager, 17mn54 après le début : « L’armée barbare tout entière a péri. »
Barbare, pour les Grecs, est celui qui ne parle pas grec. Ni Eschyle, ni Hérodote ou Thucydide, ne supposent un instant que les Perses, tout barbares qu’ils soient, n’ont pas de civilisation. Ils n’écrivent d’ailleurs que pour rendre compte de cette différence — même s’ils supposent in petto que le monde grec a quelques longueurs d’avance, ne serait-ce que dans l’absence d’hubris.
Le sens du mot a dérivé ensuite. Pour les Romains, le barbarus, outre le fait qu’il accumule les barbarismes linguistiques, habite de l’autre côté du limen, hors des frontières de l’Empire. De linguistique qu’elle était, la notion est devenue géographique. Et comme les Vandales méritaient bien leur nom, elle s’est généralisée : le barbare, c’est celui qui prend Rome et qui la pille. Le destructeur de civilisations. L’homme des ruines.
Bien sûr, la réalité fut moins simpliste. Quand les grandes invasions ont commencé, les barbares étaient déjà là, par millions, dans l’armée ou dans les services. Travailleurs immigrés de Romains enfainéantisés. Toute coïncidence… etc.
L’un des rares films qui continue, à la dixième projection, de me détruire sur place s’intitule les Invasions barbares. Un vieux prof d’Histoire y meurt d’un cancer, au milieu de ses amis, certes, mais conscient que le monde qu’il laisse derrière lui n’est plus que l’ombre des mondes qu’il a aimés — la Grèce de Périclès, la Florence de Machiavel, le Paris de Diderot. Ou la Cordoue d’Averroès. Il y a dans les civilisations des moments de lumière, et des zones d’ombre. Ma foi, j’ai parfois l’impression qu’une burka immense est en train de s’abattre sur l’Europe, et que le gang des barbares ne se contente plus du malheureux Ilan Halimi : il est là, parmi nous, derrière chaque voile, et dans chaque déni. « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.»

Jean-Paul Brighelli