Silence

Sans vouloir remonter à Mathusalem, c’est-à-dire à mon adolescence, je dois au Masque et la Plume tant de joutes fécondes, de conseils avisés et de crises de rire que la quasi-unanimité pour assommer Silence, le dernier film de Martin Scorsese, m’a paru de mauvais aloi ou de mauvaise foi — si je puis dire… Alors même que je partageais, dans la même émission, nombre de réserves émises sur La La Land. Hé, les mecs, Scorsese ! Pas n’importe quel réalisateur à la gomme ! Pas Abdellatif Kechiche ! Pas James Foley ! Scorsese !
J’y suis donc allé — sans préjugés, comme vous voyez…Alors, c’est vrai : on commence par se dire que l’on est tombé dans un film sulpicien. Un addendum au martyrologe jésuite. Un commentaire à la béatification par Pie IX, en 1867, des 52 chrétiens massacrés à Nagasaki en 1622 — eux et leurs ouailles, y compris nombre d’enfants brûlés vif. Ou des « Seize martyrs », des dominicains massacrés dans la même ville entre 1633 et 1637 (l’époque à laquelle se situe le film) et canonisés, eux, par Jean-Paul II en 1997.
Dans le genre martyre, rien ne manque, et on se croirait dans quelque codicille à la Légende dorée. Ebouillantements, décapitations, bûchers, noyades, crucifixions… De quoi alimenter la délectation sanglante des bouffeurs de curés.

Mais que d’éminents critiques, dans l’émission susdite, reprochent à Scorsese de ne pas avoir signalé qu’à la même époque, en Occident et ailleurs, l’église catholique maniait l’Inquisition avec la même dextérité, quel intérêt ? Quel rapport avec le film ?« Le dernier film de Kurosawa », dit l’un des invités de l’émission, dans ce qui était apparemment un lapsus. C’est vrai : non seulement certaines images sortent de Ran ou de Dreams, mais une séquence entière (lorsque les villageois christianisés hésitent à résister, et préféreraient sans doute se soumettre aux diktats du shogun) rappelle invinciblement les Sept samouraïs, quand d’autres pleutres préféraient composer avec les bandits plutôt que de résister.
Mais plus qu’un rappel cinématographique, le film de Scorsese s’inspire de l’ukiyo-e, le « monde flottant », ce mouvement artistique de l’époque d’Edo (1603-1868) dont Hokusai ou Utamaro sont les représentants le plus connus en Occident. À la fois scènes de la vie ordinaires, paysans, courtisanes, moines ou soldats, et images de la nature japonaise, plages, bateaux, vagues, et Mont Fuji compris. Le film de Scorsese est esthétiquement un bonheur permanent. La présence de la nature, à travers les pluies innombrables, les pleines lunes, les huttes délabrées et les capelines de joncs tressés donne une indication précieuse sur le thème central du film — qui est certainement la foi, mais pas celle de la Manif pour tous : le catholicisme de Scorsese est celui de Pascal (« Le silence de ces espaces infinis m’effraie ») combiné au dépassement de Spinoza, le Deus sive natura, le moment où l’Etre suprême se dissout dans le Grand Tout.Et il s’y dissout parce que, conformément à ce qui se passe dans le catholicisme au XVIIème siècle, Dieu se tait et se terre. Le « silence » du titre, c’est cette absence au monde. Absconditus tacitusque. Caché et muet. Lucien Goldman en avait tiré une passionnante étude sur le Dieu racinien.

Deux moments dans ce film. Une première partie où les deux prêtres (Andrew Garfield, déjà en vedette dans Tu ne tueras point, et Adam Driver, tout droit sorti d’un tableau du Greco) envoyés à la recherche de leur ancien maître (Liam Neeson, toujours aussi imposant) tentent de fuir leur destin tout en s’occupant de leurs ouailles — les derniers chrétiens japonais survivants. L’un de ces Japonais est un traître systématique, presque drôle, hanté de culpabilité, qui réclame une confession fréquente et une fréquente communion — un thème typiquement jésuite. Scorsese s’appuie sur le roman le plus connu de Shusaku Endo (1923-1996), racontant la recherche par deux missionnaires d’un prêtre apostat bien réel, Cristóvão Ferreira, qui abjura le christianisme et s’installa confortablement dans le Japon des Tokugawa, entre 1630 et 1650. Le héros survivant du film en fera autant : il enfile un kimono, prend un nom japonais et même une femme, et s’intègre parfaitement. Qu’il garde au fond de lui sa foi originelle, dit le film, est son problème. Mais il renonce à tout prosélytisme.
Et c’est là le sous-entendu assez clair de Scorsese. La foi est un ressort intime, qui n’a pas à s’exhiber — ni à s’exporter là où on ne la veut pas. Le Japon a échappé au christianisme, il a échappé à l’islam — sans pour autant se refermer sur lui-même : que je sache, c’est l’une des premières puissances mondiales, et ses entreprises se sont fort bien adaptées à la globalisation tout en restant éminemment japonaises. Le taux actuel d’immigrés au Japon est de 1,5% de la population. Ce n’est pas là-bas qu’on verrait des voiles islamiques à chaque coin de rue — et symboliquement, le héros survivant rase sa barbe. C’est tout ce qu’on lui demande.

Le Japon a gardé sa culture — malgré l’ère Meiji. Il joue peut-être au base-ball, mais il est resté samouraï dans l’âme.
Je pensais à cela en sortant de la salle : Shinzo Abe, le très populaire premier ministre japonais, n’a jamais renié la culture de son pays — et ce faisant, comme le signalait le New York Times il y a deux jours, il a évité la vague « populiste » qui déferle un peu partout, et qui est une réaction à la trahison des élites auto-proclamées. Ce n’est pas lui qui lancerait, comme Emmanuel Macron à Lyon dimanche dernier : « Il n’y a pas de culture française. Il y a une culture en France. Elle est diverse. »
Il n’y a eu que la droite pour s’en offusquer, tant sommes lobotomisés par les mondialistes qui nous gouvernent. Pétain prétendait que l’anti-France était un Juif bolchevique — c’était d’époque, et c’était grotesque. L’anti-France d’aujourd’hui a le sourire Gibbs.
Silence est un très beau film sur la façon intelligente et vigoureuse dont le Japon a refusé la greffe chrétienne, en produisant les anticorps (à prendre ici au sens littéral) adéquats. Et sur la manière dont il peut tolérer les croyances intimes — tant qu’elles ne s’affichent pas. C’est la tolérance à travers les supplices. Le pays du Soleil levant a rejeté à la mer (qui se charge de noyer les crucifiés, c’est très beau à voir, et d’un symbolisme significatif) tous ceux qui prétendaient lui enseigner une autre voie que la sienne propre. C’est bien pratique, parfois, d’être une île.Et ce disant, le film glisse avec sérénité dans une esthétique japonaise. Rien d’américain dans ces 161 mn de plans très étudiés qui m’ont évoqué Bashô et quelques autres :

« De temps en temps les nuages
Nous reposent
De tant regarder la lune. »

Jean-Paul Brighelli

Mademoiselle, de Park Chan-wook

Dans un article célèbre, Pierre Boileau (non, pas le frangin de Nicolas : le complice de Thomas Narcejac, avec lequel il a écrit, entre autres, D’entre les morts, dont Hitchcock tira Sueurs froides) affirme : « Le suspense est le roman de la victime ». Et d’expliquer : « Ainsi, le lecteur, au lieu de penser le mystère, le vit en même temps que la victime. Il subit, comme elle, cette « mise en question » qui le torture dans sa chair et dans son esprit ; et il l’accompagne jusqu’au bout, dans ce voyage au bout de la nuit que le mène aux confins de la raison et du réel. » Lire la suite