Tour de cochon

À Sargé-Lès-Le Mans, dans la Sarthe, il n’y aura donc plus de menu de substitution à partir du 1er janvier les jours où l’on servira du porc. Le maire, pas tout à fait franc du collier, joue un tour de cochon aux Musulmans de sa commune.
Les cons, ça ose tout, c’est même à ça… Avant de prendre des décisions qui font enfin parler de lui, cet édile aurait pu songer qu’il allait faire les beaux jours de l’Obs, et donner du grain à moudre aux abrutis de la FCPE, qui se sont empressés de confondre sauté de porc au miel (c’était le menu quand la télé y est allé faire son reportage) et accompagnatrices voilées lors des sorties scolaires. Ou que d’autres confondraient la laïcité à tout crin des pseudo-laïques qui interdisent les crèches (voir ce que j’en ai dit sur LePoint.fr) et celle des extrême-droitiers qui imposent le cochon. Marine Le Pen s’est un peu pris les pieds dans le plat de charcuterie fine.
Entendons-nous : j’adore le porc sous toutes ses formes, et je me damnerais pour un petit salé aux lentilles ou du travers au miel. Ou pour un filet mignon simplement rôti à cœur. Ou… Bref, dans le cochon, tout est bon : je ne vais tout de même pas renier le prizuttu et le figatelli.
80% des écoles proposant un service de cantine sont alimentées en repas collectifs par de grandes centrales qui leur fournissent indifféremment du cochon ou des menus de substitution, qui existent aussi les jours où l’on propose une autre viande que le cochon, ou du poisson, vu qu’il y a toujours eu des végétariens. Après tout, des goûts et des couleurs alimentaires… Même si je trouve que les végétariens ne savent pas ce qu’ils manquent, et que les végétaliens purs sont cinglés. En l’occurrence, dans la Sarthe, le cochon endosse malgré lui les choix idéologiques du maire — comme au temps des soupe au lard offertes par une certaine extrême-droite aux SDF non-Musulmans.
Ou non-Juifs (curieusement, ils ont disparu du radar médiatique). Quand j’étais gosse, à Marseille, la question des Musulmans ne se posait pas — des Musulmans, en classe, je n’ai pas souvenir d’en avoir croisé. Des Séfarades oui, qu’ils viennent de rentrer d’Algérie durant l’exode Pieds-Noirs ou non. Ils ne mangeaient pas de porc, soit : personne n’a jamais fait de réflexion, ça passait comme une lettre à la poste. Et ça passe toujours, pourvu que l’on s’en donne la peine.
D’aucuns invoquent le « vivre-ensemble » pour justifier leur choix du cochon. C’est que dans les cantines, apparemment, les Musulmans désormais se regroupent à des tables particulières : le communautarisme gagne de jour en jour, et on laisse faire. À la question du cochon se superpose désormais celle du hallal — et là, il y a une limite, parce que ce n’est plus affaire de goût (ou de pseudo-allergie, le prétexte communément invoqué par les familles musulmanes pour expliquer leur refus de telle ou telle viande), mais de superstition (même effet lorsque des gosses mettent à la poubelle des bonbons suspects de contenir de la gélatine de porc — tout comme les enveloppes de gélules médicales). Des élèves de prépas en voyage, l’année dernière, refusaient même de manger des légumes, parce qu’ils étaient susceptibles d’avoir touché une viande non hallal : là, on est dans le grand n’importe quoi. McDo a intelligemment laissé entendre que sa viande hachée était hallal, sans avoir jamais communiqué à ce sujet : très fort, d’un point de vue commercial ! Jusqu’à ce que des clients musulmans posent directement la question, qui a quelque peu embarrassé McDo Maroc. On ne gagne jamais à opter pour le silence.
Alors, essayons d’être clair. Un menu de substitution n’est pas une offense à la laïcité. C’est affaire de goût (par parenthèse, j’ai rencontré des instits qui m’ont raconté avoir fait manger du cochon à des petits Musulmans qui s’en régalaient dans le dos de leurs mères — ce sont toujours les mères qui imposent les interdits, tout comme en Afrique, et parfois ici, ce sont elles qui font exciser leurs filles : aliénation, quand tu nous tiens…). La viande hallal, c’est autre chose : c’est du communautarisme, et ça, ce n’est pas la République. Mais il est évident que les revendications des unes et des autres sont autant de pions avancés dans l’instauration d’une société française éclatée en sous-groupes, où ce n’est plus affaire de goûts mais d’intolérance. Je suis assez ouvert pour respecter les goûts de mes invités, quand je leur fais à manger : si j’étais maire, j’en ferais autant. D’aucuns n’aiment pas le porc, d’autres ne supportent pas l’agneau ou le mouton — ou le gluten, ce qui m’offenserait presque, dieu des pâtes que je suis. Soit.
J’ai évoqué plusieurs fois sur ce blog l’excellent ouvrage de Pierre Birnbaum, la République et le cochon, où l’auteur raconte le long apprentissage du porc républicain par des Juifs désireux de s’intégrer — et ils étaient fort désireux de le faire, jusqu’à ce qu’Hitler et Laval les reconstitue en communauté. La perspective s’est renversée aujourd’hui : les Musulmans — dans leur frange extrémiste au moins, et l’extrémisme commence aux interdits alimentaires — ont-ils envie de s’intégrer, ou d’exister parallèlement à la République, avant de la dominer ?

Question rhétorique…

En attendant, le maire de Sargé-lès-Le Mans est un imbécile, qui est parvenu à faire parler de lui — tiens, j’ai même omis de citer son nom, je l’ai déjà oublié. La République se fiche pas mal de ce que vous mangez, et la laïcité résistera à la non-absorption d’un sauté de porc à l’ananas (frais, l’ananas pré-cuit le cochon et vous épargne 30% de temps de cuisson). En revanche, elle ne tiendra pas longtemps sous les assauts des imbéciles, et là, leur nom est légion.

Jean-Paul Brighelli

Paris est une fiction

Le Comité Laïcité République remettait l’autre jour ses prix à divers écrivains et militants de la laïcité. Dans le cadre de l’Hôtel de Ville de Paris, en présence d’Anne Hidalgo et de Pierre Bergé (et de Bruno Julliard, qui par chance s’est tu), Henri Pena-Ruiz et Catherine Kintzler, entre autres, ont chaleureusement remercié les uns et les autres — ça, c’est la partie obligée de l’exercice, mais j’y reviendrai — et rappelé les fondamentaux de la laïcité. Bien. Les frères et sœurs Trois points se congratulèrent, Patrick Kessel, ex-Grand Maître, salua ceux qui l’avaient remplacé, des élus PS amis de François Hollande et de Najat Vallaud-Belkacem firent semblant de ne rien entendre, comme d’habitude, bref, tout alla pour le mieux dans le meilleur des mondes laïques et des réceptions parisiennes. J’y étais invité, je n’ai pas pu y aller — en avais-je vraiment envie ? Je n’ai plus trop de goût pour les pince-fesses.
Pendant ce temps-là, dehors, dans le monde réel, ça ne s’arrangeait pas. Ni dans les facs, où les militants barbus et les militantes voilées font pression non seulement sur leurs camarades, pour les inciter à les rejoindre dans l’aliénation généralisée, mais aussi sur les enseignants, sommés de ne pas parler de ceci ou cela, qui n’est pas conforme à leurs superstitions — et rien n’est conforme à la parole de Dieu sinon la parole de Dieu, qu’on se le dise… Ni dans les rues de Saint-Denis ou de Villeurbanne. Ou dans la « jungle » de Calais. Ou d’ailleurs, tant la contagion s’étend. Tant la marée monte.
Est-ce parce que, sur les conseils éclairés d’un commentateur de ce blog, je suis (enfin ! diront les initiés) en train de lire le Camp des saints, le roman où Jean Raspail, en 1973, prédisait l’invasion de la France par une nuée de pauvres débarqués des pays du sud, en une vague inexorable à laquelle notre « vieux pays », comme dit l’autre, ne résistait pas — et où même les idiots utiles de l’altérité à tout prix et du métissage espéré applaudissent le flux qui va les noyer.
Le roman m’avait échappé, à l’époque. Ma foi, il n’y a pour ainsi dire rien à reprocher à l’anticipation de Raspail — sinon le fait de ne pas avoir clairement compris, à l’époque, que le « choc des civilisations » (Samuel Huntington parle avec enthousiasme de l’ouvrage de Jean Raspail dans son analyse des temps-à-venir-qui-sont-déjà-là) serait d’abord un choc culturel au sens large et cultuel au sens étroit. Parce que notre civilisation globalement gréco-latino-catholique a appris, avec le temps, à dissocier les deux, et qu’en face, c’est la même chose — et que confondre volontairement culte et culture, c’est renoncer, d’évidence, à la seconde au profit de la première. Notre liberté s’appuie sur la dissociation de la foi et du savoir. Notre esclavage à venir naîtra de l’absorption du culturel par le religieux.
C’est cela la réalité, telle qu’elle est vécue partout — sauf à Paris. J’aime beaucoup Catherine Kintzler, qui a écrit des choses très pertinentes sur la laïcité. Mais quand au début de son discours elle parodie Corneille et salue « Paris « qui m’a vu naître, et que mon cœur adore », « où personne », dit-elle, « ne demande compte à personne de ses « racines », où règne une urbanité emblématique » ; quand elle ajoute : « Le summum de l’urbanité – et cela vaut aussi et heureusement ailleurs qu’à Paris –, c’est qu’une femme peut se trouver dans la rue, y flâner sans attirer l’attention, sans avoir à affronter le harcèlement, sans qu’on la somme de s’affairer à quelque travail ou de rentrer dans l’espace intime », est-elle vraiment au fait de l’allahicité — le mot est du Canard enchaîné, je m’attribue rarement les belles trouvailles des autres ?

Chère Catherine Kintzler, il faut que je vous le dise : vous vivez dans une ville fictive. Une ville de bobos — y compris de bobos laïques — qui n’ont aucune idée de ce qui se vit de l’autre côté du périph — pour ne pas parler de ces territoires perdus de la république que sont le sud marseillais ou le nord lillois. Et le reste, toute cette géographie française « périphérique », comme dit Christophe Guilluy, oubliée des décideurs et des théoriciens, et où une fille ne peut pas sortir dans la rue sans se faire interpeller par les sectateurs de Mahomet, comme on disait autrefois. Je hais la notion même de communautarisme — je suis Français, vous êtes Française, nous sommes tous Français, sauf quelques étrangers dont nous n’avons aucune leçon à recevoir — Français et rien d’autre. Nos « racines » sont d’aimables folklores — je ne suis corse qu’après dix heures du soir, après dégustation d’une dose adéquate de Comte Peraldi. Nos convictions religieuses, pour celles et ceux qui en ont encore, sont une affaire privée : jamais aucun Juif n’a agressé une fille parce qu’elle allait nue tête ou se baladait en short. Le prosélytisme, voilà l’ennemi.
Oui, Paris est une ville inventée. J’ai des élèves qui rêvent d’y aller pour finir leurs études, certain(e)s y sont déjà, persuadés, les uns et les autres, que c’est la ville de la culture, des opportunités, de l’esprit — la ville-lumière parce qu’elle a hébergé, il y a longtemps, les Lumières. Mais ce n’est pas parce que Procope existe encore qu’il y a encore à Paris des philosophes — des vrais, des hommes et des femmes de combat. Pas des sentimentaux — y compris des sentimentaux de la laïcité. Henri Pena-Ruiz, qui a fait un beau Dictionnaire amoureux de la laïcité dont j’ai dit tout le bien qu’il mérite, est un doux. Un tendre. Le combat n’est plus affaire de théorie, il est désormais affaire de muscles. Les islamistes et leurs amis qui me dénoncent sur leurs sites, en affichant ma photo pour qu’un cinglé quelconque me reconnaisse, ne sont pas seulement des pierres dans la chaussure de la laïcité : ce sont des sauvages. Des barbares, tout disposés à se conduire en barbares. Vous distribuez des prix, à Paris, pendant que l’on se bat au jour le jour, dans une ville où des conseillers municipaux élus sur une liste PS (celle de Samia Ghali) ridiculisent le mariage de deux lesbiennes au nom de leurs convictions musulmanes.
Samia Ghali a d’ailleurs parfaitement réagi en suspendant l’élue en question de tout mandat et de toute rétribution. Mais c’est bien insuffisant. Je croyais qu’on ne pouvait discriminer qui que ce soit, en franc, sur la base de ses options sexuelles. Je croyais même que c’était un délit…
Quelques amis que j’avais jadis à Riposte laïque ont pris un tournant que Catherine Kintzler réprouverait, et que j’ai moi-même trouvé excessif parfois. Mais il faut comprendre que face à la démission des politiques et de la quasi-totalité des intellectuels, les apéritifs pinard-saucisson ne sont jamais que d’aimables manifestations de colère. Un peu puériles.
Quand ce gouvernement de fantoches, qui fait suite à un autre gouvernement de fantoches, aura enfin, à force de « compréhension » et de laïcité « aménagée », amené le FN au pouvoir, nous aurons le choix entre l’exil — mais où ? — et la guerre civile. Et cette guerre, nous la devrons à tous ces imbéciles qui marchent dans un rêve, persuadés que nous finirons bien par nous aimer les uns les autres. Savent-ils au moins comment finissent les collabos ?

Jean-Paul Brighelli

Dictionnaire amoureux de la Laïcité

L’éléphant a le coït furtif : c’est ce qu’affirme saint François de Sales, et que nous répète, non sans une certaine malice, Henri Pena-Ruiz, au détour de son tout récent et excellent Dictionnaire amoureux de la laïcité (Plon).
Baiser sobre, manger pour se nourrir. Tels sont les préceptes de la vie dévote, tout inspirés de Saint Paul (autre entrée, si je puis dire, du dit Dictionnaire) et de Saint Augustin (autre voie du même). L’auteur des Confessions pensait que l’Homme est une double postulation simultanée, vers la Grâce (sa verticalité) et vers Satan (qui nous courbe vers la terre). L’autre auteur des Confessions (Rousseau, sur lequel Pena-Ruiz écrit des pages pénétrantes…) devait penser de même, lui qui faisait peu de cas des courbes de Thérèse (qui les prodiguait par ailleurs, voir Boswell : « Yesterday morning had gone to bed very early, and had done it once: thirteen in all. Was really affectionate to her. », 12 février 1766). Mais l’auteur du Contrat social a commencé à penser la laïcité moderne, séparant enfin personne publique et personne privée, qui jusque là se confondaient toutes deux dans cet être soumis à Dieu et au Roi (confondus) que l’on appelait non sans ironie un sujet.
Lui d’abord, Condorcet ensuite : Pena-Ruiz consacre un long développement à l’auteur des trois mémoires sur l’éducation, dont mon excellente amie Catherine Kintzler a fourni (chez Garnier-Flammarion) une édition inestimable. Voir et entendre CK ici dans ses œuvres.

Que les courbes soient attirantes, et même alléchantes (j’adore cet adjectif, qui semble être un mot-valise composé de chatte et de lécher), nous n’en disconviendrons pas. Que la Laïcité nous fasse tenir droit (nous institue, diraient les Latins) tout en nous permettant d’aimer les courbes — les aimer à perdre la raison —, et même de prendre Cupidon à l’envers, voilà qui est plus original, et pour tout dire très tentant. SI vous n’êtes pas laïques par Raison, vous le serez par passion : c’est ce que j’ai retenu de la lecture de ces 900 pages, butinées dans l’esprit du papillon qui flirte avec les corolles où il plonge sa trompe. Cet aimable pétale superfétatoire, comme disait Ponge, est décidément beaucoup moins con que l’éléphant de saint François. Qu’importe le flacon, pourvu que j’aie l’ivresse. Boire jusqu’à la lie, jusqu’à l’hallali. Enivrez-vous, disent Rabelais, Baudelaire et Monsieur Nicolas.
Pena-Ruiz doit savoir lever le coude : il y a au chapitre Abstinence des protestations polies mais fermes devant les inconséquences anti-gastronomiques de toutes les religions qui nous interdisent le cochon (lire absolument la République et le cochon, de Pierre Birnbaum, paru l’année dernière au Seuil) ou prétendent nous faire jeûner — voire nous interdire de boire par temps chaud, et nous abstenir de lutiner les courbes sous prétexte qu’un cercle caressé est forcément vicieux. Notre philosophe doit aussi vénérer (le mot vient de Vénus, nous pouvons l’employer sans que l’on nous reproche nos génuflexions devant le temple…) les pleins et les déliés des créatures célestes d’ici-bas, me dit mon petit doigt. Ce qu’il écrit sur Excision témoigne de la pureté de ses mœurs républicaines : « En plaçant une loi commune fondée sur les droits humains au-dessus de tout particularisme religieux ou coutumier, la laïcité fournit un levier d’émancipation à toutes les personnes victimes de l’oppression religieuse ou coutumière. Hélas, ce levier peut parfois être brisé par la pression communautariste… » Je ne le lui fais pas dire — sans compter que de belles âmes de gauche sont prêtes à excuser au nom de la coutume ce qui n’est qu’une mutilation gravissime : 10 ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende.

Je ne voudrais pas faire trop long : ce Dictionnaire amoureux (qui décidément porte bien son titre, aimer la laïcité, c’est aussi aimer les laïques, et même celles et ceux qui ne le sont pas encore, et qu’il est bien doux de convertir — encore un mot aimable ! — en les mettant à genoux pour mieux les relever ensuite) est le complément indispensable de votre maillot de bain, le pavé qui vous attirera les grâces des agnostiques en vacances, les foudres des culs-bénits (mais en est-il tant qu’on n’y a pas plongé son goupilllon ?) et des intégristes qui se baignent en burka, et la considération des enseignants en vacances — pléonasme, bien sûr, dit l’imbécile du Café du Commerce et de la Plage réunis.

Jean-Paul Brighelli

Article 10

Or donc, en ce début juillet 1989, nous allions fêter le bicentenaire de la Révolution et les 49 ans de Jean-Paul Goude, dont on attendait avec intérêt — amusement — suspicion (rayer les mentions inutiles) le grand événement chorégraphique qu’il devait mettre en scène sur les Champs-Elysées le 13 juillet au soir.
Pendant ce temps, au ministère de l’Education rue de Grenelle, Lionel Jospin, Claude Allègre et une poignée de conspirateurs mettaient la dernière main à la loi 89-486, promulguée le 10 juillet 1989 — la fameuse loi qui met l’élève au centre d’un système dont la circonférence n’est plus nulle part (1).
Je n’ai pas besoin de beaucoup solliciter mon imagination pour entrevoir ces individus — masqués, peut-être — articuler à voix haute, tout en se mettant de grandes claques dans le dos, le fameux article 10 de cette loi qui fit définitivement glisser l’Ecole dans l’apocalypse molle où elle s’enlise désormais.
Cela pourrait donner quelque chose comme ça :

Lionel Jospin, lisant.
Dans les collèges et les lycées…

Une voix s’élève — peut-être celle d’Olivier Schrameck.
On ne dit rien sur les universités ?

Allègre, allègrement :
À quoi bon ? Dans les facs, ils font déjà ce qu’ils veulent, non ?

Jospin
Claude, je reprends… « Dans les collèges et les lycées, les élèves disposent, dans le respect du pluralisme et du principe de neutralité…

Allègre, toujours hilare.
Très bon, ça, le respect du principe de neutralité !
Rires obséquieux.

Jospin.
… disposent de la liberté d’information et de la liberté d’expression.
Il lève la tête, et consulte son cabinet.

Olivier Schrameck
Lionel… Peut-être faudrait-il glisser une clausule, à destination des laïques qui pourraient riposter… Et des tous ces « républicains » qui nous…

Jospin
Oh oui, ça pour nous les… Tu as raison. Que proposes-tu ?

Olivier Schrameck
Eh bien, quelque chose du genre : « L’exercice de ces libertés ne peut porter atteinte aux activités d’enseignement. »

Jospin
Très bon, ça ! Mes élèves peuvent tout dire, de toutes les façons, mais ils n’interdiront pas aux profs de pérorer dans leur coin. Très bien ! Adopté à l’unanimité, comme nous disions à l’OCI quand nous ne demandions l’avis de personne !
Hilarité générale…

On sait comment, dès le mois de septembre suivant, avec la première affaire de voiles, certains élèves comprirent ce droit à la « liberté d’expression » : si l’Islam avait décidé de bâillonner les femmes au lieu de les murer derrière un voile, sans doute la poire d’angoisse insérée dans la bouche des jeunes filles aurait-il été le symbole de leur liberté d’expression.
Il fallut convoquer le Conseil d’Etat, dès novembre 1989, qui limita la liberté d’expression prônée par l’article 10 de la « loi Jospin » de juillet 1989 « lorsqu’elle contrevient aux exigences du service public, et ce, quel que soit le niveau d’enseignement ». Puis reformer une commission pour accoucher dans la douleur de la loi de 2004, qui interdit les signes religieux ostensibles dans les écoles, les collèges et les lycées. Rien sur l’université, rien sur les hôpitaux, où l’on savait déjà que les convictions (jamais mot n’a si bien commencé pour dire ce qu’il veut dire — au fond) de certains entravaient le libre exercice de la médecine.

Rien d’étonnant : on cherche en vain, dans cette loi de 1989, le mot « laïque » ou « laïcité » : jamais cité — passé sous silence. La laïcité bâillonnée par le ministre de l’Education — joli sujet de tableau pour un peintre porté sur les allégories. Ce qui n’est pas explicite, dans une loi, n’est jamais implicite : s’il n’est pas, il n’est plus.
Jean Zay avait cru bon de préciser, après avoir signé une circulaire mémorable sur l’école (2), que la laïcité était au cœur du système : « Ma circulaire du 31 décembre 1936 a attiré l’attention de l’administration et des chefs d’établissements sur la nécessité de maintenir l’enseignement public de tous les degrés à l’abri des propagandes politiques. Il va de soi que les mêmes prescriptions s’appliquent aux propagandes confessionnelles. L’enseignement public est laïque. Aucune forme de prosélytisme ne saurait être admise dans les établissements. Je vous demande d’y veiller avec une fermeté sans défaillance.»

« Fermeté sans défaillance » : mais c’était avant-guerre, sous la plume d’un bon élève (Zay fut deux fois lauréat du concours général, en Composition française puis en Philosophie) — cette abomination de la pédagogie moderne, auquel les collabos allaient montrer ce qu’il en coûtait d’être juif, franc-maçon, radical-socialiste, pacifiste mais anti-hitlérien et laïcard convaincu. Bravo au tribunal de Clermont-Ferrand, qui l’a condamné, et bravo aux gardiens de la prison de Riom, qui l’ont gardé au chaud en attendant que les miliciens l’exécutent. Ce n’est pas exactement l’Auvergne que j’aime.
Et bravo aux collabos modernes qui pactisent avec les communautarismes de tout poil, et pensent que la « liberté d’expression » vaut bien le renoncement, à terme, à toutes les autres libertés. Geneviève Fioraso ne voit pas pourquoi il faudrait légiférer sur le voile à l’université, qui ne pose selon elle aucun problème. L’Observatoire de la laïcité ne voit pas pourquoi il faudrait légiférer pour que des crèches comme Baby-Loup puissent s’occuper d’enfants sans que Belphégor interpose ses voiles noirs entre eux et la lumière. Ce gouvernement réalise, ces derniers temps, l’idéal bouddhiste des trois singes. Il ne voit rien, n’entend rien, et ne dit rien qui vaille : que la dernière intervention de François Hollande vise à proposer à une mauvaise élève arrogante de revenir en France sans ses parents est significatif du manque d’imagination, d’audace et finalement de bon sens de l’exécutif.
Audace, oui — « de l’audace et la patrie est sauvée » : Danton, réveille-toi, ils sont devenus fous !

Jean-Paul Brighelli

(1) Voir le texte complet de la loi sur http://dcalin.fr/textoff/loi_1989_mod.html#I
(2) On lira avec intérêt cette circulaire sur http://www.premiumwanadoo.com/jeunes-laiques/modules.php?name=News&file=article&sid=6

Mettre les voiles

Dans le Monde du 4 octobre dernier, pp. 20-21, la rubrique Débats publiait divers avis sur l’une des polémiques du moment, le voile à l’université. Et comme il est d’usage dans ce journal de faux-culs, sous prétexte de diversité d’opinions (et soyons tout de suite clair : face à la vérité, plaider pour la diversité d’opinions n’est jamais que donner la parole au mensonge…), le Monde noyait un article de bon aloi signé du « collectif » des membres de la commission Laïcité du Haut Conseil à l’Intégration (HCI), qui s’est auto-dissous récemment, après avoir remis au Premier Ministre un rapport circonstancié proposant douze recommandations sur les conditions d’exercice de la laïcité — c’est-à-dire de la vraie liberté de penser — dans l’Enseignement Supérieur —, dan un fatras d’avis et d’opinions contradictoires, comme si exposer la vérité aux mensonges faisait avancer la cause de la liberté.
La mission laïcité a aussi bien dénoncé les courants chrétiens évangéliques ou néobaptistes qui critiquent les théories darwiniennes de l’évolution au profit des thèses créationnistes que des courants musulmans qui font dans le prosélytisme et récusent la mixité tant au niveau des étudiants que des enseignants. Aucun ostracisme anti-musulman là-dedans.
Que disait spécifiquement la Commission (1) de la question du port du voile à l’université ? Sous le titre « Garantissons la neutralité religieuse dans les salles de cours du supérieur », il se défendait d’avoir mérité « le terme discutable si impudemment brandi aujourd’hui dès qu’on évoque la laïcité d’« islamophobie » — mais l’intolérance (la vraie, l’intolérance religieuse) crie au loup dès qu’on l’empêche d’excommunier, ou qu’on lève le sourcil devant une brochette d’étudiantes voilées assises en groupe au premier rang de l’amphi.
Islamophobe ? La recommandation du HCI est pourtant fort mesurée. Il s’agit d’« interdire dans les salles de cours, lieux et situations d’enseignement et de recherche des établissements d’enseignement supérieur les signes et tenues manifestant ostensiblement une appartenance religieuse. » Une proposition déjà révélée par le Monde du 6 août — une indiscrétion qui était moins une vraie information qu’un moyen de pression sur le gouvernement, sommé de ne pas écouter des laïcards qui attentent visiblement à la liberté d’attenter aux libertés des autres. « En quoi l’exigence de neutralité religieuse dans les salles de cours, gage de la sérénité de l’enseignement, serait-elle discriminante ? Comment peut-on estimer que l’affichage « ostensible » d’une conviction religieuse dans un lieu de transmission et de discussion du savoir ne pose aucun problème ? »
Dès 2004 la Conférence des Présidents d’Université avait émis un document, « Laïcité et enseignement supérieur », qui faisait déjà largement le tour de la question — et des problèmes. Pour n’en citer que deux, la réquisition de locaux d’universités à des fins cultuelles, ou la récusation de la mixité.
Le seul à avoir manifesté son intérêt pour les propositions du HCI est Manuel Valls. « Le manque de clarté, de lucidité et de courage, loin de favoriser le vivre-ensemble, attise les tensions et fait le lit des extrêmes », poursuit l’article du Collectif. Qui ne sait, parmi les enseignants et sans doute ailleurs, que se plier, en classe, aux injonctions du caïd de service ne permettra pas de rétablir l’ordre — bien au contraire ? Donnez le doigt, on vous mangera le bras. Céder devant les manifestations ostensibles de la superstition, c’est ouvrir la porte au fanatisme, qui est à la religion, comme le rappelle Voltaire, « ce que le transport est à la fièvre ». Partout, toujours, il nous faut, inlassablement, « écraser l’infâme », comme disait ce même Voltaire à la fin de ses lettres.
Dans le même journal, le même jour, Dounia Bouzar (2) signait un article intitulé « Gare au piège de l’exclusion / Ne pas faire le jeu des radicaux » dans lequel elle soulignait que nous assistions aujourd’hui, n’en déplaise à Malraux, à une« mutation du religieux plutôt qu’à un retour du religieux ». Quelle mutation ? Celle qui va vers la nuit : « Le religieux se transmet sans aucun savoir, déconnecté de l’expérience humaine, de manière virtuelle. On assiste non pas au choc des civilisations, mais au choc des ignorances. » L’ignorance du « vrai croyant » (faut-il rappeler que « taliban » signifie « étudiant en religion », et qu’il s’agit manifestement là d’un oxymore — au vu de ce que les Afghans fanatisés ont fait aux Bouddhas de Bâmiyân) l’engage à « rester pur, à ne pas se mélanger aux autres » — de peur sans doute que des autres ne surgisse une étincelle de vrai savoir. « La mise en veilleuse des facultés intellectuelles facilite la fusion », précise Mme Bouzar.
Elle ne répugne pas pourtant à la contradiction interne. « Une loi d’interdiction des signes religieux, précise-t-elle, exigerait l’invisibilité des croyants ou plutôt des croyantes, car quid des immenses barbes et des chaussettes remontées sur le jogging de ceux-là mêmes qui refusent de regarder une femme ? » Ma foi, si l’Islam est si ostensiblement manque de goût, nous n’y sommes pour rien. Quant aux barbes… Faut-il rappeler que ces mêmes talibans tuaient volontiers les Afghans d’origine asiatique qui auraient été bien en peine de se laisser pousser un quelconque poil au menton ? La bêtise, partout, toujours, génère la violence, et une interdiction mesurée (dans les salles de cours…) n’est pas une violence mais un effort pour l’empêcher.
Alors certes, il est temps de « sortir de ce débat bipolaire « pour ou contre le voile » que l’on traîne depuis dix ans et qui nous empêche de poser les bonnes questions. Mettons-nous autour d’une table pour trouver une stratégie qui empêche les jeunes radicalisés d’imposer leurs normes dans les espaces publics sans pour autant les abandonner aux mains de ceux qui veulent les couper définitivement de tout lien avec la société et sans pour autant sanctionner tous les étudiants pratiquants. » La stigmatisation, comme tous les interdits, peut sans doute transformer en pseudo-martyres des filles frustrées qui se réfugient derrière leur bout de tissu dans une société qu’elles imaginent hostile. Mais la vraie stigmatisation, la stigmatisation première, n’est-elle pas dans l’ordre, exprimé ou non exprimé, de se retrancher de la communauté française ? Elles sont les pions le plus souvent inconscients que l’islamisme avance, peu à peu, jusqu’à ce qu’un voile noir obscurcisse définitivement la Raison et les Lumières (3).

SI le HCI défend l’université et le droit d’enseigner en toute quiétude, il faut qu’il sache qu’il le fait contre certains enseignants qui, angélisme ou collaboration, ne voient pas où est le problème. Pascal Binczak président de l’université Paris-Lumières (Paris VIII-Vincennes-Saint-Denis) signe un article (« Nos campus sont rarement perturbés ») qui est mi-chair mi-poisson et qui, au concert des faux-culs, pourrait servir de carnet de bal.
Après avoir rappelé que la première affaire de voile remonte à septembre 1989 (dans la foulée de la loi Jospin qui simultanément mettait, comme on se rappelle, l’élève au centre du système et lui donnait le droit de dire autant de bêtises qu’il le souhaitait (allez, redisons-le : l’enfant est étymologiquement celui qui n’a rien à dire, et l’élève est celui qui apprend à dire, et à qui on peut donner la parole à condition qu’il n’en abuse pas pour redevenir… un enfant), affaire tranchée par le Conseil d’Etat en novembre 1992 — ce qui a prouvé la nécessité d’une loi, promulguée en 2004), il plaide pour une philosophie du Ni-Ni : pas de « tolérance inconditionnelle », « ni prosélytisme ni entrave au bon fonctionnement du service public. » Ah oui ? Et on fait comment ? Mais notre président d’université, benoîtement, « adhére à la position défendue par la ministre » — l’ineffable Geneviève Fioraso, qui s’est insurgée imméiatement devant l’intérêt que Manuel Valls avait manifesté dès le mois d’août pour les propositions de la Commission Laïcité. Duel au sommet ! « Tolérance et vigilance doivent seulement continuer à aller de pair », conclut notre universitaire — ce qui en l’espèce ne signifie absolument rien. Tolérance et vigilance sont en bateau, mais vigilance est tombée à l’eau. Quand on n’a plus que la tolérance, on ouvre la porte à l’intolérance de l’Autre.

Collabos toujours. Valérie Aminaux (« professeure » de sociologie à Montréal, acuellement détachée au CNRS), sous le titre « Des opinions paniquées », croit utile de se moquer de l’« obsession visuelle » que constitue d’après elle notre rejet du voile en France (ah, les cousins qui dans les dîners de famille viennent nous donner des leçons…). « La silhouette sombre de la femme voilée est associée à tout ce qui menace, de l’intégrité territoriale à la cohésion sociale, opérant comme un memento mori globalisé. » Eh bien oui : l’islam des voiles porte en lui la mort — on le voit chaque jour, en Afghanistan, au Kenya, en Irak, — ou à Toulouse. C’est effectivement une religion qui, dans ses formes « pures », aime la mort. Du 11 septembre (à grande échelle) à Mohammed Merah (à toute petite échelle), les preuves ne manquent pas, et concordent toutes.

Tareq Oubrou enfin, recteur de la mosquée de Bordeaux (« Pour une visibilité musulmane discrète / Evitons les interdictions supplémentaires »). Comment dit-on « jésuite » en arabe ? Notre recteur a toujours « prôné, dit-il, une visibilité religieuse modérée ». Je ne lui reprocherai pas, en tout cas, de rappeler encore une fois que se couvrir les cheveux relève d’une « prescription équivoque et mineure » qui « repose sur un ou deux passages coraniques amphibologiques et sur des hadiths du Prophète dont l’authenticité n’est pas certaine » — faute de matériel d’enregistrement au VIIème siècle sans doute… « Nous avons plus de textes qui demandent aux hommes de garder leur barbe que de textes qui demandent aux musulmanes de couvrir leurs cheveux, abstraction faite de leur authenticité ou de leur sens discutable ». Pourquoi dès lors cette « focalisation » sur le foulard des femmes plutôt que sur les barbes des hommes ? Parce que justement le foulard est un signe bien plus ostensible, dans une stratégie d’occupation, qu’une barbe (4).
Le recteur de Bordeaux souligne (il est plus au courant que nous) que ces pseudo-musulmanes se dispensent pour la plupart des cinq prières journalières (l’un des piliers de l’Islam, pourtant) et combinent volontiers le voile avec des tenues d’une coquetterie toute laïque. Et il argumente non sans finesse sur la « double culpabilisation » frappant les musulmanes, coupables si elles découvrent leurs cheveux (« ce qui est théologiquement grave », ajoute notre recteur), et coupables aux yeux du législateur laïque d’intimidation systématique.
Soyons clair : quand nous parlons d’interdire le voile à l’université, il s’agit de protéger les femmes contre les diktats du fascisme islamiste, et contre elles mêmes, aliénées par l’opium du peuple. Je ne suis pas de ceux qui s’indignent de ce que Saint-Just ou Robespierre aient eu une volonté pédagogique. Mais je ne veux pas la mort du pécheur — juste sa rédemption laïque. Une loi sur le voile à l’université complèterait utilement celle de 2004 sur le voile dans les lycées et collèges (y compris dans les sorties scolaires, qui ne sont jamais que l’exportation du lycée ou du collège hors les murs).
Le port du voile n’est pas, et ne sera jamais, l’expression du libre-arbitre. Cela n’a rien à voir, je suis désolé de le redire à certaines amies, avec la décision de porter une mini-jupe ou un pull échancré — ou n’importe quelle pièce d’habillement profane. On ne s’habille pas impunément en bonne sœur — je ne le tolère que des religieuses et des créatures de Clovis Trouille, qui relèvent la rigueur religieuse d’un porte-jarretelles adéquat, comme on relève un plat d’une pincée de piment d’Espelette.

Jean-Paul Brighelli

(1) La liste de ses membres est consultable sur le site du Comité Laïcité République : www.laicite-republique.org.
(2) la République ou la burqa, Albin Michel 2010, avec Lylia Bouzar)

(3) Voir sur le sujet la très belle tribune d’Elisabeth Badinter dans Médiapart, http://blogs.mediapart.fr/blog/alban-ketelbuters/300913/la-soumission-au-religieux-est-un-desastre
(4) Une barbe pourrait à la rigueur n’être que le signe ostensible, surtout en collier, d’une appartenance au SGEN ou au SNUIPP. Et quoi que je puisse en penser, je supporte l’existence du SGEN et du SNUIPP. Et on osera dire après ça que je ne suis pas tolérant !