Paul Lombard

Paul Lombard, qui vient de mourir, était devenu un ami — ou pas loin. J’avais été chargé de l’aider à écrire ce qui devait être son testament — un livre qui a été écrit jusqu’au bout, et que de sérieux ennuis de santé, en 2011, l’empêchèrent d’amener au stade éditorial, puisqu’il ne pouvait plus le défendre.
Je tiens, en hommage à un « ténor du barreau », comme dit la Presse, et à un homme de cœur, comme je dirais moi-même, à vous en livrer une page.

Fifi n’était peut-être pas très maligne, mais c’était une créature voluptueuse, et elle aimait les hommes — elle les aimait beaucoup. Jusqu’au jour — en 1942-43 — où elle rencontra Otto (ou Fritz, ou Wolfgang, bref, un soldat allemand). Coup de foudre trans-national. Du jour au lendemain, Fifi fut fidèle. Elle accoucha même, neuf mois plus tard, d’un joli bébé blond comme son père — une rareté, à Marseille, à cette époque.
Puis vint la Libération. Tous les résistants de la onzième heure émergèrent pour libérer une ville qui l’était déjà. Et, pire encore, leurs vertueuses épouses se mirent de la partie.
On alla chercher Fifi chez elle (Otto avait été déplacé sur le front russe, elle était sans nouvelles, elle était dans les affres et ne pensait à rien d’autre), on la traîna dehors, et avec la délicatesse que l’on imagine, on la tondit.
Ce n’était pas encore assez. On l’amena à la Plaine (un quartier qui, comme son nom ne l’indique pas, domine la Canebière et le lycée Thiers où j’étais lycéen), et on se proposa de la faire baiser par l’âne qui baladait les enfants. « Puisqu’elle avait baisé avec un Allemand, elle pouvait bien baiser avec une bête… »

On avait déjà déshabillé Fifi, on l’installa sous l’animal, qui, terrorisé, menaçait de l’écraser, on commençait à exciter manuellement la bête, pour la mettre en état, quand Louis Rossi, un vrai résistant celui-là, porte-flingue de Defferre qui venait de prendre d’assaut le Petit Provençal, journal collaborationniste, fendit la foule, tua l’âne d’un coup de revolver, et pointant son arme sur la foule :
- Le premier qui bronche, dit-il, je l’abats.
Il releva Fifi, la couvrit de son blouson, la ramena chez elle.
Elle est restée prostrée un certain temps. Puis elle alla récupérer son môme, qu’elle avait confié à une voisine. Ensemble, ils se rendirent sur un pont qui, au bout de la rue de la Croix, permettait de gagner Saint-Victor, et, enjambant la rambarde, elle se précipita avec son enfant trente mètres plus bas, sur la voie ferrée qui, à l’époque, passait là. On eut du mal à séparer les deux cadavres.

Vingt-cinq ans plus tard, on n’avait rien appris. Gabrielle Russier aima l’un de ses élèves, fut condamnée en juillet 1969 à 12 mois de prison, une peine déjà lourde, surtout quand on pense que 1968 était passé par là, que Christian R*** avait presque 18 ans au moment des faits, et qu’il avait fallu une bonne année pour que ses parents, profs à la fac d’Aix l’un et l’autre, se décident à porter plainte.
La condamnation était amnistiée par la toute récente élection de Georges Pompidou. Le procureur fit appel a minima, et demanda 13 mois non amnistiables. Un mois plus tard, poussée à bout, Gabrielle se suicidait.
L’avocat de Gabrielle, Raymond Guy, était alors tout jeune, et ne géra pas l’affaire au mieux. Grisoli (chez qui il avait été stagiaire, au tout début de sa carrière), partie civile, protesta même contre l’appel, puisque le souhait des parents était de récupérer leur fils, ce qui était fait. Mais le chœur des pleureuses de l’Université et de la magistrature se déchaîna. « Un professeur n’a pas à supplanter l’autorité familiale », tonna le procureur général, Marcel Caleb. « Elle s’est suicidée pour ne pas se présenter en appel », se moqua le procureur Paul Tirel. « Une fleur maladive qui a pourri d’amour », renchérit le substitut Jean Testut.
Quant au juge d’instruction, Bernard Palanque, l’affaire ouvrit chez lui un abîme, et il finit par divorcer. Ainsi finissent les moralistes.
Trois semaines plus tard, Pompidou fut interrogé sur l’affaire, au cours d’une conférence de presse demeurée célèbre. Il jeta sur l’assistance un long regard empreint tout à la fois de dédain, de chagrin et de pitié, camouflé sous ses lourdes paupières, et récita, sans papier, le célèbre poème d’Eluard :
« Comprenne qui voudra
Moi mon remords ce fut la victime raisonnable
Au regard d’enfant perdue
Celle qui ressemble aux morts
Qui sont morts pour être aimés »

Poème écrit justement par Eluard — à qui on ne pouvait rien reprocher, en fait de Résistance — en l’honneur de toutes ces femmes à qui des mégères firent sentir le poids de leur vertu.

À propos d’Eluard justement… Lombard avait chez lui, parmi une foule d’œuvres qui témoignaient d’un goût exquis et éclectique, une splendide édition manuscrite du « Liberté » d’Eluard, colorisée et illustrée par un ami du poète. Eh bien, Paul, sur cette page électronique qui durera moins qu’un dessin de Max Ernst, j’écris ton nom.

Jean-Paul Brighelli

Les eurobéats, première

Dans un mois donc, les européennes. Et soudain, soudainement conscients que l’euroscepticisme gagne du terrain, et que dans l’Europe entière les « nonistes », comme les appellent les béni-oui-oui de l’Europe, gagnent chaque jour du terrain, les européanistes convaincus (cet adjectif ne devrait-il pas s’écrire en deux mots ?) donnent de la voix.
Et comme leur vision de la démocratie s’arrête à leur nombril de libéraux fous, ils empêchent aussi les autres de parler.
Pierre Marcelle est l’un des journalistes « historiques » de Libé. Il vient du PCI — péché de jeunesse — qui enfanta une bonne partie de ce que l’on appelle aujourd’hui la gauche du PS (qui est tellement à droite qu’il laisse pas mal de place, effectivement, à sa gauche — il en laisse même au FN, qui est partout chez lui depuis qu’il a compris que le credo anti-libéral était bien reçu chez les oubliés de la croissance, les chômeurs de Sarkozy et de Hollande, les petites gens et les cadres moyens en déshérence). Il est à Libé depuis que Libé existe, ou à peu près. Il y a tenu d’abord une chronique journalière — puis hebdomadaire. Je sens qu’elle va devenir mensuelle — voire annuelle.
Marcelle a donc rédigé une chronique « ordinaire », en réaction aux beuglements offensés des européanistes béats — y compris ceux de son propre journal, auxquels il a dit leurs quatre vérités.
Prétexte commode, que j’ai déjà dénoncé dans Bonnet d’Âne : on s’attache à la forme (l’injure, ou l’apostrophe supposée telle) pour mieux répudier le fond. On censure un journaliste pour mieux réorienter un journal (ici, Libé, seconde Pravda du régime après le Monde) dans le sens des intérêts de ses maîtres.
Bakchich, qui est un site souvent bien informé et intelligent, a analysé ce renvoi aux oubliettes de Pierre Marcelle — et publié in extenso l’article en cause du journaliste. Je ne vois pas nécessaire de commenter plus avant, pour le moment : à eux la parole.

Jean-Paul Brighelli

Pour info :

http://www.bakchich.info/medias/2014/04/25/chez-liberation-la-censure-de-marcelle-continue-63287

et

http://www.bakchich.info/medias/2014/04/11/chez-libe-la-censure-de-marcelle-fait-un-tabac-63256

La direction de Libération en crise a interdit hier la publication de la chronique hebdomadaire de Pierre Marcelle, «No Smoking».

À la demande de la direction de la rédaction, Marcelle avait d’abord renoncé à évoquer, dans sa chronique du 4 avril dernier, les problèmes où Libération se débat depuis des mois. Puis, une semaine plus tard, sa chronique du 11 avril a été purement et simplement supprimée – après qu’il avait refusé de l’amputer d’un post-scriptum où il répondait à un mail envoyé à l’ensemble des salariés du quotidien par leur nouveau PDG. Et ce 25 avril, de nouveau : le journal paraît sans « No Smoking ».
Marcelle réagissait là aux textes de deux collaborateurs de Libération : Bernard Guetta et Alain Duhamel, dont les chroniques sont respectivement publiées le mercredi et le jeudi. Au second, il reprochait notamment d’avoir, dans sa chronique du 17 avril – consacrée aux prochaines élections européennes -, amalgamé dans un même opprobre, et selon un procédé devenu tristement banal, la cheffe du Front national et le coprésident du Parti de gauche, en pronostiquant : «Le Pen aboiera, Mélenchon éructera».
Plus généralement, Marcelle déplorait que, neuf ans après l’ahurissant battage médiatique qui avait précédé le référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen, les propagandistes du «oui» n’aient rien perdu de leur «morgue» de l’époque.
Ce que découvrant, Fabrice Rousselot, directeur (démissionnaire) de la rédaction de Libération, a jugé que certains des termes de cette chronique étaient «insultants» pour les intéressés : «Je ne peux pas les laisser passer», a-t-il signifié à Marcelle.
Les archives de Libération témoignent cependant de ce que des échanges assez vifs ont déjà opposé, dans les pages du journal, certains de ses chroniqueurs. Dans une tribune datée du 20 mars 2012, un certain… Alain Duhamel traitait ainsi Daniel Schneidermann – qui avait osé l’égratigner dans une chronique parue la veille – de «Tartuffe» : il lui reprochait, entre autres amabilités, d’user d’ «insinuations» et d’ «amalgames», et de préférer «l’aversion à la réflexion». D’évidence : la direction de Libération, qui s’était donc empressée de publier cette «réponse» d’Alain Duhamel, n’avait pas considéré que les mots qu’il employait étaient «insultants » pour Schneidermann.
Mais force est de constater qu’aujourd’hui, Marcelle, curieusement, ne bénéficie pas des mêmes égards – puisqu’après qu’il a refusé hier d’«amender» son propos, sa chronique – que nous publions ci-dessous – a été censurée.
Pour la deuxième fois, en trois semaines : cela commence à faire beaucoup – et tant, même, que l’on comprendrait mal que la rédaction de Libération reste encore sans réagir…

Europe : on n’est pas là pour se faire engueuler

Dans un mois, jour pour jour, donc, les élections européennes, et, faute de mieux en matière d’argumentaire, chez les maîtres-penseurs, c’est reparti comme en 2005 : à boulets roses et au canon de marine, le retour des «ouiistes» d’alors, les mêmes exactement, sans vergogne et assez impavides pour n’avoir jamais seulement envisagé de changer un tout petit peu d’avis, ne serait-ce que dans l’expression de leurs certitudes…
Entendons-nous  : que mes voisins de chronique, respectivement en charge de Diplomatiques et de Politiques, réactualisent leur morgue avec leurs convictions, rien à dire. Nul ne répugne, dans ces pages, à s’afficher péremptoire. Parlant ici d’un point de vue européiste, j’ai, moi aussi, eu désir d’une Constitution qui n’aurait pas abdiqué tous pouvoirs aux marchés, se serait préoccupée de social et de fédéralisme, aurait construit les moyens de son émancipation et porté haut les principes démocratiques dont mensongèrement elle se réclamait. Pourtant, neuf ans après certaine campagne pour le oui à ce «traité établissant une Constitution pour l’Europe» mais qu’un référendum sanctionna en 2005 d’un non sans appel, six ans après ses cyniques réécriture et ratification constitutionnelle en «traité de Lisbonne», et deux années après que la promesse de campagne présidentielle hollandaise de le renégocier eut été ­jetée aux orties, on aurait apprécié qu’un bilan en fût tiré, et sa propagande à tout le moins reconsidérée. Au lieu de quoi, rien que l’arrogante et lancinante répétition, dans le même dogme, des mêmes injures et des mêmes oukases.
Bernard Guetta, avec sa chronique du 16 avril titrée «Coupable Occident, forcément coupable», ouvrait le bal à propos d’Ukraine et de Rwanda en enfermant ses adversaires mal identifiés dans une double caricature. Selon lui, faire doucement remarquer que la politique postcoloniale de la France, en Afrique et dans le mitan des années 90, n’avait pas l’innocence immaculée de l’agneau pascal, c’était prétendre que «la gauche et la droite françaises […] auraient, autrement dit, (sic – c’est nous qui soulignons, ndlr), voulu l’assassinat à la machette de 800 000 personnes». En vertu d’un raisonnement semblablement binaire, constater que l’illisible diplomatie de l’UE encouragea un partenariat économique avec Kiev, fournissant ainsi à l’expansionnisme poutinien un prétexte à réagir, c’était, selon Guetta, prêter à ladite UE le désir réfléchi, voire prémédité, de «s’en prendre aux Russes». Ainsi, Mélenchon serait-il identifié comme pro-russe, donc «poutinien», aussi sûrement que Le Pen en Syrie pro-el-Assad. Contre celui-ci et celle-là, il ne s’agit que de marteler encore et toujours, envers et contre tout, que l’UE est par essence libre-échangiste vertueuse autant que les Etats-Unis, et son bilan admirable. Mais, à la question posée en préalable par le chroniqueur : «Pourquoi tant de gens qui ne sont pas analphabètes, tant de Français qui ne sont, a priori, pas ­demeurés, ont-ils pu dire ou penser tant d’inepties ?» il ne serait pas répondu
Dès le lendemain, Alain Duhamel ferait à son compère écho dans sa chronique intitulée ce jeudi 17 avril «Qui va ­défendre l’Europe ?». Préjugeant les comportements de chaque parti face à une institution qui, si elle a, certes, du mal à exister, le doit d’abord et surtout à elle-même, l’auteur lui prédit d’abord «le supplice du pilori», de quoi évidemment «Marine Le Pen pavoisera, Jean-Luc Mélenchon s’enfiévrera». Toujours, dans la balance rhétorique de Duhamel, l’obsession de ces deux-là unis, au mépris de toute réalité programmatique, comme un couple (tel celui, symétrique, qu’il forme en l’occurrence avec Guetta)…
Et pour qu’il soit bien entendu que cette union de «populistes» et «démagogues» est de nature diabolique, le lexique autant que la syntaxe sera plus bas appelé à la rescousse : où «le message de l’UMP sera totalement cacophonique», où «les cris des souverainistes écraseront les propos trop sages et trop lisses des pro-européens», où «le PS sera muet», «les écologistes défendront l’Europe comme des adolescents brouillons» et «les centristes […] prêcheront stoïquement dans le vide», quid des deux Fronts, national et de gauche, également innommés parce qu’également innommables, et, partant, personnalisés à l’extrême (si j’ose dire) via leurs deux leaders ? La sentence est assénée comme un trait de hache : «Marine Le Pen aboiera, Jean-Luc Mélenchon éructera.» Vous ne vous attendiez pas à ce que ceux-là s’expriment autrement que comme des animaux, non ?
A la chute de Guetta, «l’Occident est impuissant», et à celle de Duhamel, «l’Europe a disparu de notre paysage». L’un ni l’autre n’a rien appris, mais il faut d’ores et déjà supposer que, de cela aussi, les «nonistes» avec les abstentionnistes du 25 mai devront faire repentance.
Pierre MARCELLE