Marie Madeleine, la passion révélée — abbaye de Brou

« “Once a woman washed my feet with tears, and wiped them with her hair, and poured on precious ointment.” » (D.H. Lawrence, The escaped cock / The man who died, 1929).

Tout le monde connaît l’histoire de Marie Madeleine (sans tiret, parce que c’est la traduction de Marie la Magdaléenne, et non l’addition de deux prénoms comme en français aujourd’hui), courtisane qui tomba aux pieds du Christ, et les lui lava avec des parfums — d’où le flacon de myrrhe avec lequel on la représente souvent. Puis elle les essuya de ses cheveux, qu’elle avait abondants — et d’une couleur fauve, ce qui renvoie au caractère assez peu sacré de sa profession initiale. Les peintres ont donc choisi de nous la montrer rouquine et ambiguë, entre la mystique de la nouvelle convertie, associée le plus souvent à un Memento mori symbolisé par un crâne, comme dans les Vanités, et la permanence du péché de chair — bref, la volupté et la mort.

Tout cela pour vous dire que j’ai pris le train jusqu’à Bourg-en-Bresse où, dans le cadre exceptionnel de l’abbaye de Brou, se tint jusqu’à la mi-février une très belle exposition sur « Marie Madeleine, la passion révélée », où sont présentées quelques-unes des innombrables représentations de la sainte pécheresse — qui est à mes yeux un prototype de la dualité indissociable de l’ange et de la bête (version Pascal) ou de Jekyll et Hyde, version Stevenson.L’abbaye de Brou est un joyau gothique bâti au début du XVIème siècle par Marguerite d’Autriche, qui voulut en faire l’écrin du tombeau de son époux trop tôt décédé, Philibert le Beau. C’est son Taj Mahal à elle.Un peintre anonyme a d’ailleurs représenté Marguerite en Marie Madeleine — ce qui permet de diviniser le défunt. Le signe extérieur de péché et de sainteté, ce sont les cheveux, la « toison moutonnant jusque sur l’encolure » chère à Baudelaire, et sculptée dans le marbre du monument funéraire de l’épouse consacrée à Dieu-Philibert — et sur le monument de l’époux, c’est la Sibylle d’Agrippa qui reprend le même thème :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Souvenir d’une escapade à la Sainte-Baume, cette quasi montagne qui surplombe Marseille, où tout en haut se trouve la grotte où Marie Madeleine vint finir ses jours dans la macération et la prière. D’en haut, le point de vue sur la Provence est magnifique. C’était l’hiver, il n’y avait personne, et quelque diable me tentant…

Retour à Marie Madeleine. Elle est l’une des trois Marie qui dans une barque miraculeuse (que symbolisent désormais les navettes cuites au fameux four juste au-dessus de chez moi) voguèrent de Palestine jusqu’en Camargue — d’où les Saintes-Maries-de-la-mer. Mais elle a été souvent confondue avec Marie l’Egyptienne, née au Vème siècle, elle aussi prostituée (elle navigua d’Alexandrie à Jérusalem en payant son billet de ses charmes), elle aussi touchée par la grâce — et qui, de belle quelle était, devint bête, couverte de poils des pieds à la tête :
Et ainsi représente-t-on parfois Marie de Magdala :
L’abondante chevelure, selon les bons auteurs (voir Daniel Arasse, « la Toison de Madeline », in On n’y voit rien, Descriptions, Denoël, 2000) symbolise bien sûr la toison pubienne — après tout, c’est la raison farfelue pour laquelle les islamistes voilent leurs femmes, c’est une idée partagée par toutes les civilisations que leurs mœurs rigoristes condamnaient au fantasme.

« Un que je connais », comme dit Brantôme, rencontra un jour dans un train (sur la ligne Versailles-Chantiers / Montparnasse) une créature pourvue de la même chevelure blond cendré que ces Madeleines peintes, et qui, à l’usage, révéla des jambes parfaites mais velues comme celles d’une jument, une façon, expliqua-t-elle à mon ami, de tromper sa mère qui pensait que jamais sa fille, avec une telle toison sur les gambettes, n’oserait se vautrer dans le stupre et la fornication. Son copain de l’époque collectionnait les trains électriques, et avait percé les cloisons de leur trois-pièces de façon à ce que ses locomotives puissent circuler — « elle avait enclenché le système pour me montrer, me raconta ledit ami, et j’eus l’impression en l’étreignant de me retrouver dans la séquence finale de la Mort aux trousses, quand la caméra, pour symboliser l’union tant différée de Cary Grant et d’Eva Marie Saint, passe à l’extérieur du train où ils font connaissance, comme on dit dans la Bible, et filme le rapide s’engouffrant dans un tunnel — nous enfilâmes ainsi toutes les métaphores hitchcockiennes possibles… »

Marie Madeleine est donc une sainte provençale — sur l’une des œuvres présentées à Brou, où la sainte harangue les kakous et les cagoles de l’époque, on reconnaît précisément Marseille, avec, au milieu de la rade, le château d’If :

Evidemment, les peintres n’allaient pas rater l’occasion : ils avaient un merveilleux prétexte religieux pour représenter l’une de ces « académies » féminines dont la Bible, des filles de Loth à Salomé en passant par Bethsabée, Judith et quelques autres, leur ont fourni d’innombrables motifs. Marie Madeleine en cela a connu à peu près le même sort que Sébastien, saint anti-pesteux devenu peu à peu un modèle de beauté masculine — voir celui peint par… Sodoma, qui est rien moins qu’évangélique…
Côté mystique, il y a bien entendu La Tour
Ou, à la rigueur, Jean-Baptiste Santerre — mais l’échancrure de la chemise raconte déjà une autre histoire) :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais question nudité évocatrice, là, croyez-moi, les peintres s’en sont donné à cœur joie. Par exemple le Titien
Ou Gerrit van Honthorst
Ou Guido Cagnacci

 

 

 

 

 

 

 

 

Ou Pompeo Batoni

Ou Laurent Pêcheux :Ou, plus près de nous (vous connaissez à présent mon goût pervers pour les peintres pompiers des années 1880-1900) Jules-Joseph Lefebvre
Jean-Jacques Henner

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et surtout Adolphe Lalyre (le voir « en vrai », moi qui l’ai raté à Blois où il est exposé d’habitude, m’a littéralement mis hors de moi).Rodin même s’y est mis — l’une de ses très rares scènes « religieuses » — tu parles !
Et le photographe contemporain Thomas Dodd…L’exposition est splendide (courez-y !), mais comme rien n’est parfait en ce monde, les organisateurs n’ont pas fait venir de Besançon, où elle est accrochée, la Marie-Madeleine d’Elisabetta Sirani, qui dans une orbe rose hystérique englobe une femme qui vient certes de se flageller,mais qui a sur le visage une expression de bonheur qui rappelle étrangement l’extase de la Sainte Thérèse du Bernin — rappelez-vous :Et si on a accroché le frontispice que Félicien Rops a dessiné pour l’Amante du Christ de Rodolphe Darzens,je n’ai pas trouvé le Calvaire très explicite du même génie belgeRops ira jusqu’à inverser la Crucifixion (comme quoi le Je vous salue Marie de Godard avait un précédent) en clouant au pilori une Madeline rieuse et flamboyante, devant un saint Antoine dévasté de tentation :S’il faut tout avouer, cela fait longtemps que je fréquente Madeleine : j’avais eu dans le temps l’ambition de composer ainsi de petits fascicules édifiants sur la vie des saints, où Madeleine et Sébastien eussent été les premiers invités. Un projet qui se fera peut-être un jour — mais qui mériterait d’exister.

Les premières lignes de cette chronique, tout là haut, étaient empruntées à The escaped cock, titre originel de cette novella (le mot anglais sans traduction française spécifique qui désigne un récit moins long qu’un roman, mais davantage qu’une nouvelle) de D.H. Lawrence republiée après sa mort sous le titre The man who died, et qui raconte ce que fit le Christ après sa résurrection — en fait, il baisa sauvagement avec une prêtresse d’Isis, et choisit de rester sur cette terre au lieu de monter au ciel :

« He crouched to her, and he felt the blaze of his manhood and his power rise up in his loins, magnificent.
“I am risen!”
Magnificent, blazing indomitable in the depths of his loins, his own sun dawned, and sent its fire running along his limbs, so that his face shone unconsciously.
He untied the string on the linen tunic and slipped the garment down, till he saw the white glow of her white-gold breasts. And he touched them, and he felt his life go molten. “Father!” he said, “why did you hide this from me?” And he touched her with the poignancy of wonder, and the marvellous piercing transcendence of desire. “Lo!” he said, “this is beyond prayer.” It was the deep, interfolded warmth, warmth living and penetrable, the woman, the heart of the rose ! » (D.H. Lawrence, The escaped cock / The man who died, 1929).

Bien sûr, je n’ai pas besoin de traduire…
Bonne fin d’année à toutes et tous, et que ces dernières lignes vous dessinent un programme de Saint-Sylvestre !

Jean-Paul Brighelli

PS. Le catalogue de l’exposition, aux Editions du Patrimoine, est merveilleusement fait — et soigneusement érudit. Si donc vous n’y montez pas… Last but not least : l’abbaye de Brou a une collection permanente de très bonne tenue, où vous trouverez entre autres l’une des versions — très grand format — du Dante et Virgile aux enfers de Gustave Doré :