Voter pour, voter contre

C’est une passion française : voter contre.
J’étais gamin encore, en 1965, et nombre de gens ont voté contre Mongénéral. Passons sur ceux qui ont voté pour Lecanuet (dents blanches, sourire américain et financement de même origine) ou pour Tixier-Vignancour (pas grand monde, et pourtant les anciens de l’OAS et les nostalgiques du pétainisme étaient nombreux en France à l’époque). Mais le débat s’était focalisé sur la politique de De Gaulle — pour ou contre. Premier coup d’éclat de Mitterrand, qui parvint à mettre le grand Charles en ballottage.
En 1981, contrairement à ce qu’a tenté par la suite de faire croire le PS, on a surtout voté contre Giscard — et Mitterrand n’a été élu que par l’appoint des chiraquiens, qui préparaient l’avenir. En 1995, il a bien fallu que la droite vote contre Balladur pour élire Chirac. Sans parler de 2002, où nous avons voté contre Le Pen.
Le problème, c’est que Chirac s’est aisément persuadé que 82% des Français approuvaient sa politique.

Engueulade sérieuse hier avec un représentant du SNES. Macron, que ces imbéciles appellent à élire sous prétexte de vote anti-Marine (comme l’UNSA et le SGEN, qui furent les syndicats-godillots de Najat, et seront les syndicats-poubelles de Macron), se croira légitimement élu, lui disais-je, et appliquera la politique libérale, européenne version Schaüble et mondialiste version Goldman Sachs, qui leur pend au nez : des profs recrutés par les chefs d’établissement sur des critères obscurs, et notés par une coalition d’administratifs, de parents et d’élèves. C’est pour le coup qu’ils seront obligés de mettre de bonnes notes !

Les dernières rumeurs en provenance des états-majors font état de la nomination de Philippe Meirieu à l’Education. C’est comme si on avait nommé Landru secrétaire d’Etat aux veuves de guerre…
Ou Benoist Apparu, qui a rédigé le livre de Juppé sur l’école. Nous voilà bien !
Oui, je vais céder à la vieille passion française, et voter contre.
Ou plutôt, voter pour : pour l’Etat et pour la nation. Pour l’universalité de la langue française.
Au moins, que je ne puisse pas me reprocher, pendant les cinq ans d’une présidence Macron qui mettra la France dans le même état que la Grèce, d’y être pour quelque chose.

Comment ? Vous voteriez pour une fasciste ?
Œdipe avait l’avantage de ne pas s’appeler Laïos — du coup, ça ne se voyait pas qu’il était un héritier. S’appeler Le Pen est un fardeau — pourtant, on n’a jamais reproché à Hollande d’être le fils d’un homme d’extrême-droite, soutien de Tixier, dont je parlais plus haut. Mais notre démocratie laïque est imbibée de christianité, et les fautes des pères retombent sur la tête des enfants pendant quelques générations, comme dans la Bible. Si le FN est un parti fasciste, pourquoi les belles âmes qui appellent aujourd’hui à voter à tout prix contre lui n’ont pas sommé le gouvernement Hollande de l’interdire ? C’est une abomination, un parti fasciste.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est que l’élection de Macron ouvrira la porte à un vrai parti d’extrême-droite. Voter Macron, c’est voter à terme pour Marion Maréchal — qui est aussi une Le Pen, et bien plus encore que sa tante. La France est coupée en deux — les prédictions de Christophe Guilluy se sont révélées justes. Continuons dans le libéralisme qui plaît tant aux bobos et aux dignitaires de gauche et de droite — tous ceux qui trouvent que la gamelle est bonne —, et avant cinq ans nous aurons l’émeute.
En vérité, amis de gauche qui vous apprêtez à voter Macron, vous finirez par regretter Marine, qui a peut-être gardé des amis d’avant, mais qui n’est pas mal conseillée…

Curieuse, l’attitude des grands leaders nationaux.
Il y a ceux qui ont sauté directement dans la gamelle — le PS en bloc, et les Républicains en ordre dispersé. Oh le joli gouvernement d’union à l’allemande qui se profile ! Hollande prenait ses ordres à Berlin, Macron y prend son modèle.
Je ne saurais trop saluer l’attitude de Mélenchon, qui ne se croit pas propriétaire des voix qui se sont portées sur lui — et qui prépare des Législatives où il n’apportera pas, au moins, l’image de la compromission. Avec un peu de chance, la candidate mélenchonienne battra Najat à Villeurbanne.
Que des candidats souverainistes — Nicolas Dupont-Aignan — se reconnaissent en une autre candidate souverainiste, ça n’étonnera personne. Mais que des candidats qui se voulaient hommes d’Etat appellent à voter pour un garçon qui sera le petit télégraphiste des banques (qui ont salué sa performance de premier tour d’une magnifique envolée boursière de 8 à 10%, selon les établissements) et de l’UOIF (c’est Valls le laïcard qui doit être content), et qui pense sincèrement que la « culture française » n’existe pas (il fait semblant de s’en dédouaner ce week-end dans une longue interview au Figaro, en affirmant que défendre la culture française, c’est remettre Baudelaire et Flaubert au pilon – il faut le lire pour le croire), là, ça me sidère un peu. Et les Républicains comptent rafler la mise en juin ? Dans quel monde vivent-ils ?
Sans compter que ce n’était pas la peine de supporter pendant cinq ans le président le plus impopulaire de la Vème République pour hériter de son clone. Hollande s’est révélé incapable des grandes choses — mais il excelle dans les petites : faire sortir Hamon du chapeau des primaires pour empêcher Mélenchon de représenter une Gauche réelle au second tour, et pousser Macron depuis le mois d’octobre, comme j’ai été ici l’un des premiers à le dire, pour en faire son Doppelgänger, ça, c’était finement joué.
Je ne crois pas que la belle unanimité des médias et des milieux d’affaires trompe encore une fois les Français. Je crois même qu’après la bulle du premier tour, qui commençait d’ailleurs à se dégonfler, le programme de Macron se révélera pour ce qu’il est : un lot de promesses vides et de belles paroles, et en sous-main le retour pour services rendus aux médias et aux financiers — et à quelques hommes politiques faisandés qui tentent de se refaire une haleine fraîche avec le petit dernier et son sourire kennedyen de télévangéliste.

Dans tous les cas, il faut voter. Si vous avez des réticences — que je peux comprendre — à voter pour MLP, votez blanc ou nul, mais que le pourcentage de voix qui se porteront réellement sur l’un ou l’autre représente quand même quelque chose, dans le paysage français. Dans tous les cas, ça se jouera surtout aux Législatives, dont va probablement ressortir une Quatrième république-bis — prétexte pour les dépeceurs de nation pour construire une majorité de bric et de broc qui leur permettra, pour quelque temps encore, de se servir la soupe.
Avant qu’on ne leur chante le « Ça ira », et qu’on ne les accroche à la lanterne.

Jean-Paul Brighelli

Colloque sentimental

C’était l’heure de l’appeler. Il négligea la batterie téléphonique juste derrière lui sur sa droite, renonça à l’i-phone 4 cher à son cœur dont il n’avait pas pu se séparer tout à fait, même après avoir appris qu’il était sur écoutes, et fouilla dans le désordre de papiers et de dossiers qui encombraient l’élégant bureau Louis XV. Il eut un bref moment de panique, et remit enfin la main sur le Hoox M2, le téléphone ultra-sécurisé de Bull qu’Emmanuel lui avait recommandé — plus élégant et bien plus pratique que le Teorem de Thalès. Il fit glisser son doigt sur la bande de reconnaissance biométrique, et tapa son code — MLP2017, un sigle que personne ne pouvait décemment le soupçonner d’avoir adopté.
Ils avaient convenu de ne pas se voir, du jour où Emmanuel s’était mis en marche. Mais ils se téléphonaient tous les jours, à heure fixe, pour faire le point. C’était pour lui un plaisir ineffable que d’entendre la voix de son poulain, son fils politique, son double non boudiné. Quelles crises de rire ils s’offraient tous les deux, tous les jours !
Le portable cryptait automatiquement les conversations. Les grandes oreilles indiscrètes qui cherchaient à capter, au scanner, ce qui sortait des murs épais du Palais en seraient pour leurs frais.

– Tu as lu le Point ? dit-il de but en blanc.
– Tu as un peu forcé, quand même ! FOG s’en va claironnant partout que tu voteras pour moi !
Il paraît soudain plus pâle sous la lumière des deux grands abat-jour à six fausses chandelles posés de part et d’autre du grand bureau.
– Tu… tu n’as pas aimé ? Cette manière délicate d’insérer le mot « marche » dans ma phrase… Comme lors de l’interview à Konbini… L’histoire, elle ne s’arrête pas, donc il faut aller vers la marche du progrès. »
Un temps.
– Tu es dur, Emmanuel…
Il a, dans la manière de dire ces quatre syllabes, en particulier la première, « aime », quelque chose de douloureux — comme un reproche rentré.
– Nous étions convenus de ne pas afficher notre… grande complicité ! Je suis obligé maintenant de démentir ! Tu sais quoi ? Tu es comme le sparadrap du capitaine Haddock !
– Mais Emmanuel ! Tu as vendu toi-même la mèche, dans le Wall Street Journal il y a déjà deux ans ! Quand tu as avoué que je t’avais chargé de rassurer la Finance au moment même où je faisais semblant de la vitupérer, en 2012 !
– Nous sommes dans le présent désormais ! Déjà, le soutien de Manu, je m’en serais passé — d’autant que tu l’as plombé avec cette histoire de sondage sur la longueur de sa mèche ! Joli coup !
– Ah, tu as aimé ? Sur France 2, ils sont bien, hein ? 50 000 euros pour savoir s’il dégage le front et si son défaut de parallélisme auriculaire se voit en couverture de Match ! Enfoncé, le costard de Fillon ! Et le SIG a fait semblant de refuser de donner les contenus d’autres sondages — les gens penseront que ce qui est caché est encore plus monstrueux ! Elle peut toujours essayer de revenir en 2002, la petite tique !
– Comprends-moi : plus j’ai l’air d’être un Hollande-bis — et la couverture de Causeur, le mois dernier, m’a fait beaucoup de tort —, et moins la droite béate votera pour moi ! Faire élire aux primaires puis canarder Hamon, OK, pour faire glisser vers moi tous les vrais hollandistes, ah ah ! Mais le problème, c’est que maintenant Mélenchon…
– Ce connard de Mélenchon ! Ce qu’il a pu me les briser, quand il était au PS !
– Mélenchon passe pour être un recours à gauche — et tout le PS un peu mou qui allait voter pour moi hésite, à présent… Leurs militants, qui sont moins cons ou moins crapuleux qu’eux, ne les suivront pas ! Je vais avoir bonne mine, moi, avec Bayrou à main droite et Le Foll à main gauche — et rien derrière !
– Bon, bon, j’en ai un peu trop fait — c’est mon défaut majeur. Avec Davet et Lhomme, déjà, j’en avais remis plusieurs couches… Promis, je ne dis plus rien jusqu’au second tour !
Silence — comme dans une pièce de Beckett.
– Dis-moi… C’est toujours MLP2017, le code de ton Bull ?
– Oui — c’est drôle, hein ?
– Oui, très drôle. Tu es sûr qu’au fond, ce n’est pas ça, ton souhait réel ? Voir élire la blondasse ?
– Ecoute… Imagine que ça ne marche pas — et quand je dis « marche », hé hé…
– Tu as des infos que je n’ai pas ?
– Quatre candidats dans un mouchoir ! C’est ce que disent les RG. Eux, ils ne travaillent pas pour la télé, ils n’oublient pas la fourchette d’incertitude ! 23% pour toi, 20 pour Fillon et pour Mélenchon, rajoute et ôte 2,8 de part et d’autre, te voilà à 21,2 et l’un ou l’autre des deux suivants est à 22,8… Et la Marine caracolera en tête !
– Je ne te savais pas si doué en maths ! Et alors ?
– Bref… Imagine que tu arrives troisième — derrière Mélenchon, ou même derrière Fillon… S’ils sont élus, l’un ou l’autre, nous sommes balayés pour cinq ans au moins. Mélenchon fera du Mélenchon, c’est-à-dire n’importe quoi, Fillon fera de la droite classique, ils ne nous laisseront pas même les miettes ! Mais si tu ne passes pas au premier tour…
– Eh bien ?
– On croisera les doigts en espérant que la Marine passera. En convainquant la droite classique de ne pas voter pour Mélenchon — et puis après on dénoncera la rupture du « pacte républicain » ! Ou en suggérant à la gauche de ne pas appuyer Fillon. Elle peut passer, si je m’en occupe ! Et dans la semaine, je t’organise quelques manifs spectaculaires dans le genre « refus du fascisme », dix millions de sans-dents dans la rue, on se débrouille pour que ça dérape sérieux, que les flics interviennent, de toute façon ils votent pour elle au moins à 50%, ils adoreront casser du gaucho — et dans la foulée on fait un raz-de-marée aux Législatives, et on reprend le pouvoir — et tu es Premier ministre ! Hein ! Qu’en penses-tu ?
– Gagnant-gagnant, quoi ! Moi ou elle, ça reste toi !
– Ah, c’est comme l’Institut Montaigne — deux fers au feu, toi et Fillon. Et ne me dis pas non, moi, j’ai mes sources ! Jean-Pierre me tient au courant ! Gagnant-gagnant, comme tu dis. Mais je préfèrerais que ce soit toi !
– Ah quand même !
Silence.
– Tu es trop fort, dit Emmanuel.
Ton mi-chèvre, mi-chou.
Silence.
– Tu me manques, dit l’autre.

Jean-Paul Brighelli

Marine à voile(s)

Grand scandale, disent les officiels libanais. Opération de com’, fulminent les journaux bien-pensants français. Marine Le Pen a refusé de se voiler pour rencontrer le mufti — sur lui « sottise et bénédiction », comme dit Voltaire. Walid Joumblatt éructe : « Une insulte envers le peuple libanais et le peuple syrien » ! C’est peut-être là la clé, comme le remarque au passage l’Orient le Jour : la présidente du FN a soutenu Assad dans sa guerre contre les islamistes, sans doute un crime originel dans l’Orient compliqué.

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Le point sur les présidentielles

Benoît Hamon est donc l’heureux élu primaire, Emmanuel Macron va, court, vole et nous gonfle, Fillon est dans les enquiquinements — que le Canard ait été abreuvé par le Ministère des Finances (mais non, pas par Sapin ! Il y a de tout aux Finances, et surtout pas des gauchistes ! Il y a même des sarkozystes…) ou par une « officine » au service de — de qui ? De Rachida Dati ?
Hmm…

Il y a trois mois, alors que nous ne savions pas si le Président de la république en titre irait ou non à l’abattoir, je disais ma certitude que Macron était le plan B de Hollande, dont l’objectif final est de faire triompher le néo-libéralisme (qu’il soit de droite ou de gauche n’a aucun sens en pratique) et d’annihiler le PS, refuge des Cambadélis et autres Bartolone — tous des petites pointures, si on en croit ce que racontait complaisamment le même Hollande aux deux journalistes invités à ses levers et à ses couchers. J’ajoutais que Mélenchon était le caillou dans la chaussure de ce même Hollande — le miroir impitoyable dans lequel il se reconnaît en homme de droite.
Il fallait donc grignoter le Parti de gauche, qui est le remords personnifié, la preuve vivante que le PS est de droite. D’où l’Opération Hamon, bien parti pour devancer Mélenchon, en donnant à tous les déçus du PS un prétexte pour voter encore une fois pour ce parti de gougnafiers. Cocus de 2012, à vos bulletins ! Il y a du candaulisme chez certains électeurs de gauche… On prostitue la république à un Macron en faisant semblant de soutenir Hamon. Bien joué.

Sans compter que Hamon, l’homme qui justifie le fait qu’il n’y ait pas de femmes visibles dans certains quartiers, est islamo-compatible — ce que n’était pas Valls, dont on peut critiquer bien des points, mais pas son engagement laïc. Avec Hamon, on chasse sur les terres du NPA et du PIR. L’islamo-gauchisme n’est qu’un prétexte : l’essentiel, c’est que la France en tant que nation disparaisse, que les Français en tant que peuple disparaissent, remplacés par une mosaïque de communautés qui se regarderont peut-être en chiens de faïence, qui se tireront peut-être dans le dos, de temps en temps, mais qui consommeront. Et c’est bien l’essentiel.

Soutenir Hamon, mais pas trop. Ce n’est pas lui, l’Elu. On le reçoit à l’Elysée, mais on s’abstient de le raccompagner sur le perron. C’est à ces petits détails que l’on mesure aujourd’hui les grands hommes. Lire la suite

Au Bar de la Marine

« Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid », c’est mon habitude d’aller sur les sept heures du matin au Bar de la Marine, quai de Rive-Neuve.
J’entends d’ici les ricanements des imbéciles. « Ah oui, il affiche ainsi ses sympathies pour la patronne du FN… » La Marine — oui-da !
Ne perdons pas patience trop vite, après tout, je suis un pédagogue et mon boulot c’est d’instruire les ignorants. Le Bar de la Marine est installé juste en face du « ferry-boate », à l’emplacement du « Bar de la marine » où Pagnol situe l’action de la trilogie Marius / Fanny / César. Et c’est le premier bar ouvert le matin sur le quai.
J’y bois un café et j’y discute avec les habitués du tout petit matin, marins momentanément à terre, videurs de la boîte (le Trolleybus) sise cinquante mètres plus loin, barman affable, tout un petit peuple de gens réels — ceux que les politiques ignorent, puisqu’on leur sert le café et les croissants à domicile.
Et Jean-Michel V***, avec qui je dépouille la Provence du jour, fournie gracieusement avec le petit noir.

La conversation roulait sur la polémique lancée par Marion Maréchal sur le déremboursement de l’IVG.– Celle-là, me dit-il, elle est blonde même à l’intérieur de sa tête !
– Allons, allons ! Vous avez voté pour elle aux dernières régionales !
– J’ai voté contre les autres ! Et il se trouve qu’elle était tête de liste du FN. J’aurais préféré Philippot…
– Bah, elle a le droit d’avoir des convictions religieuses…
– Tu parles ! Ça ne l’a pas empêchée de divorcer !
– J’ignorais, dis-je. Mais ce que les gens font de leur ventre…
– Justement ! Je me fiche pas mal de savoir ce qu’elle en fait — je ne suis pas du genre à me palucher en pensant à elle. Elle peut au moins admettre que les nanas sont les premières concernées par les processus de mitose interne.
(Ai-je dit qu’il travaille dans l’industrie pharmaceutique — tout en étant dans ses temps de loisir moniteur de plongée, ce qui lui permet d’avoir une connaissance extensive de toutes les épaves de la rade de Marseille et des poissons qui fréquentent les calanques et les îles ?)
– Ça ! Je suis un peu plus vieux que vous, j’ai un souvenir très net du procès de Bobigny, qui a marqué la fin, pratiquement, des poursuites engagées contre les avortées et les avorteuses… La loi Veil en découle.
– Tout à fait — sans compter le Manifeste des 343 salopes
– Vous savez pas ? Les féministes actuelles trouvent que ce mot « salope » est péjoratif…
– Putain ! Comprennent rien. Qu’est-ce que vous leur apprenez, en classe ?
– Ben rien, justement. En tout cas, pas le second degré.
– Tout à fait. Je vois ma fille… Ah, à propos : hier, scène du genre « je voudrais le super blouson canadien hyper chaud pour pouvoir sortir en tee-shirt — 700 euros, quand même ! Je lui ai dit qu’elle aurait le modèle en dessous, et qu’elle mettrait un sweat.
– Ils fonctionnent à la sape, dis-je. Société du spectacle.
– C’est pour ça que je suis favorable à l’uniforme, en classe. Un truc décent, joli, pratique. Après tout, dans les lycées hôteliers, ils sont en uniforme dès le matin, et ça n’enquiquine personne. Juste un entraînement à des situations professionnelles.
– Alors, Marion…
– Elle est jeune, me dit cet homme de bien avec indulgence. Elle n’a pas appris les nuances. L’IVG, ce n’est pas négociable — trop de gentilles filles y sont restées, dans le temps, trop de gentilles filles sont encore obligées d’aller se faire avorter en Catalogne…
– De mon temps, c’était en Angleterre…
– Quand on avait les moyens ! Sinon, c’était la table de la cuisine et les aiguilles à tricoter, septicémie et curetage. Mais on ne sait pas ça, quand on a usé ses jolies culottes sur les bancs des boîtes privées de Saint-Cloud.
– Bien critique ce matin ! Vous allez revoter pour eux, pourtant.

– Bien obligé ! La Gauche me révulse. Menucci ! Comment voter Menucci ! Et il soutient Peillon ! Tous des rats !
– Il y a Mélenchon…
– Paraît qu’il est « végan », comme ils disent, ces cons. Je ne voterai jamais pour un type qui récuse la côte de bœuf et le figatelli. C’est un truc de bourgeois gavé, ça, le végétarisme. Comme l’autre con — comment s’appelait-il déjà, chez Ruquier…
– Ah, Aymeric Caron !
– Tête à claques ! Bobo parisien ! Nourri au tofu ! Rien à voir avec la France réelle.
– La France réelle, dis-je, elle gagne en moyenne 1500 euros par mois et elle a un régime super varié, spaghetti, riz, patates ! Ça se voit : la France réelle, elle est obèse — et en plus elle en crève.
– Tout à fait — 1500 euros ! Et comme les joueurs de foot en gagnent en moyenne 50 000 (c’était la nouvelle du jour dans le journal), ça veut dire qu’il y a un paquet de pauvres mecs qui ont le pain quotidien vachement hebdomadaire ! C’est à eux que devrait s’adresser Marine !
– Les petits…
– Les obscurs, les sans grade ! Les petits paysans qui se suicident parce que l’Europe de la FNSEA et des centrales d’achat ne leur permet plus de joindre les deux bouts. Les petits retraités qui bientôt se pendront comme les retraités grecs ! D’ailleurs, à propos des retraites…
– Oui ?
– Je travaille depuis que j’ai 16 ans. Quand j’ai commencé, c’était la retraite à 60 ans — et même avant, pour certains. Et voilà qu’ils reculent la date — et que leurs décisions sont rétroactives ! À ce rythme, quand je pourrai la prendre, la retraite, cela fera plus de cinquante ans que je bosserai — et pour trois clopinettes qui bientôt seront deux. Ceux-là aussi, ils ont le droit de se faire entendre. La Droite traditionnelle parle déjà de baisser les retraites… Mais ils n’auront aucun souci, tous, avec leurs retraites pleines de ministres / députés / maires et j’en passe. Cumulards !
– Faut faire des économies, qu’ils disent…
– Qu’ils disent !
– Marine a bien proposé de sucrer la gratuité de l’école pour les migrants…
– C’est une grosse connerie ! On s’en fiche qu’ils soient migrants — la ville en est pleine, mon grand-père l’était aussi, le vôtre également. Ce qui compte, c’est qu’ils s’intègrent — et ils ne s’intègreront que par l’école. Alors, si on les en prive, si on les rejette, ils s’adresseront au premier imam à la con qui leur vendra l’alphabétisation et le jihad en même temps. Ce n’est pas la couleur de la peau, ni même la religion qui me gêne : c’est le communautarisme.
– Les voiles et les burkas, et tous ces barbus à la con…
– Tout à fait ! Ce qui compte, c’est la république. Et aujourd’hui, il n’y a plus que le peuple qui soit le dernier rempart. Ce n’est pas du populisme de dire ça, non ? Oui, le dernier rempart avant l’émeute.
– On se reprend un café ? suggérai-je. Ça m’a assoiffé de vous écouter, alors, vous !
– Je voudrais bien, mais il faut que j’y aille — je bosse, je ne suis pas un enseignant pour glander dans les troquets.
Il a eu un sourire pour bien marquer qu’il plaisantait — mais j’avais compris, je ne suis pas une féministe moderne, moi. Au revoir jusqu’à demain.

Jean-Paul Brighelli

Primaire(s)

Cette histoire de primaires, à droite et à gauche, a quelque chose de bizarre (vous avez dit bizarre ?…)
Vous imaginez De Gaulle (ou Mitterrand) passer par des « primaires » qui les auraient mis au niveau de Jean Lecanuet pour l’un, de Gaston Defferre pour l’autre ? Pff…
D’autant que l’identité des votants pose également problème.
À droite, il vous suffira de jurer, croix de bois, croix de fer, croix de Lorraine, que vous partagez les valeurs des « Républicains ». Au PS, on ne sait pas, mais quel moyen de départager les libéraux de droite et les libéraux de gauche ?
Alors, les uns et les autres battent le rappel des adversaires. Ainsi, le PS va, paraît-il, voter à droite pour — pour qui, d’ailleurs ? S’ils veulent que leur candidat, quel qu’il soit, ait une quelconque chance, ils ne peuvent pas aller voter pour Juppé, qui les laminera au nom de la social-démocratie. Lire la suite

La face crashée de Marine Le Pen

Le 8 octobre dernier, Riss et Richard Malka, respectivement dessinateur et co-scénariste (avec Saïd Mahrane) de la Face crashée de Marine Le Pen (Grasset), étaient invités sur le plateau d’On n’est pas couché.

Je n’ai pas la télévision, je n’ai donc pas suivi le débat dans son jus — mais il y a le replay pour les mauvais téléspectateurs. C’est une amie — grâces lui soient rendues — qui m’a signalé le fait : Vanessa Burgraff, nouvelle présentatrice dont j’ignorais tout et qui, lorsqu’on la mettra sur orbite, n’a pas fini d’tourner, a lancé à deux reprises à Riss et à Malka qui n’en pouvaient mais : « Ce qui m’a gênée, moi, c’est que vous la rendez très très sympathique… » — ajoutant, pour faire bonne mesure : « Ce n’est pas une facho dans le livre, c’est une républicaine ». Ben oui.

Le mot intelligentsia, pour désigner le bassin de grenouilles parisien et ses relais médiatiques, est certainement exagéré, puisqu’il prend racine dans « intelligence ». Que disait donc cette accorte jeune femme qui est blonde aussi à l’intérieur de sa tête ? « Vous l’avez rendue humaine » — « mais elle appartient à l’humanité, que je sache », a répondu Riss, passablement éberlué.

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Du souverainisme comme souveraineté

« La souveraineté nationale appartient au peuple », dit la Constitution. Et le principe de la République est « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».
Nous avons oublié combien, à l’origine, « peuple souverain » était, plus qu’un oxymore, une provocation.
Une provocation contre tous les monarques qui avaient confisqué le pouvoir, depuis des siècles. Toutes les hiérarchies, civiles ou religieuses, qui prétendaient exercer seules le pouvoir — et dominer le peuple.
Le peuple « français », précisait la Constitution de 1946. Il a fallu l’insistance de Guy Mollet et de Jacques Soustelle — jolie association — pour que De Gaulle accepte de supprimer ce « français » qui n’est jamais que sous-entendu — et quel autre peuple pourrait prétendre à diriger la France ?
Le peuple allemand, via une chancelière qui dicte désormais sa marche à l’Europe entière ? Le petit peuple des administratifs bruxellois ? Ou le « vice-chancelier administrateur de la province France », selon le mot de Marine Le Pen à l’Assemblée européenne à Strasbourg ? Un discours particulièrement bien écrit, d’ailleurs — sans doute la raison pour laquelle Florian Philippot se frottait les mains derrière elle…

Dans les années 2000, lorsque Bush est parvenu à entraîner l’Angleterre dans le bourbier irakien, les journaux satiriques anglais puis internationaux ont ironisé sur Tony Blair, « caniche » du président américain.
Et encore, « caniche » rend très imparfaitement compte du mépris absolu du mot anglais, « french poodle » — la connotation « française », au pays du Sun et des News of the world, étant toujours une circonstance aggravante.
Le président de la République « française » vaut-il beaucoup mieux aujourd’hui ? Il pratique l’austérité souhaitée par l’Allemagne, il laisse la Grèce sombrer dans l’ornière creusée par l’Allemagne, il se coule dans les discours contradictoires de « la chancelière » (Hollande ne rajoute jamais « allemande », comme si cela allait de soi) sur les migrations. Merkel qui un jour prétend accueillir tout le monde pour mieux fermer sa frontière le lendemain. Merkel qui gère les futures retraites des Allemands, désormais incapables de se régénérer. Merkel qui dirige un pays dont la première entreprise se croit assez puissante pour trafiquer les moteurs de ses voitures — a-t-on bien mesuré ce que cela révélait de présomption et de certitude d’impunité ? Et le reste de l’Europe persiste à acheter des voitures allemandes, persuadé que les véhicules fourgués par Volkswagen ou Opel sont bâtis comme des chars Tigre…

Alors oui, et dix fois plutôt qu’une : il faut très urgemment revendiquer et rétablir la souveraineté française — et cela s’appelle le souverainisme. C’est le mot autour duquel tournent aujourd’hui les commentateurs, qui croient, ou s’efforcent de croire, comme Hollande, que se dissimulent forcément derrière ce mot des intentions obscures ou nauséabondes.
Un mot que les plus courtisans, à l’exemple de François Hollande lui-même dans sa réponse à l’Assemblée, assimilent au « populisme ». Sans se rendre compte que dans « populisme », il y a justement « peuple », et que tous ces petits marquis européens qui tentent de confisquer la souveraineté du peuple, parce qu’ils se croient seuls légitimes, pourraient bien finir un jour, eux aussi, à la lanterne.

Je soulignais ici-même la semaine dernière que ce sont là des mots qui fâchent. Le peuple, ce sont tous les obscurs pour lesquels Vallaud-Belkacem fabrique en ce moment le collège de niveau zéro. Tous les sans-grade pour lesquels Emmanuel Macron ré-invente un libéralisme débridé. Le peuple est capable d’arracher la chemise d’énarques insouciants et grassement payés pour lesquels quelques milliers d’emplois sont une ligne à rayer sur un livre de comptabilité. Le peuple est capable de renvoyer tous ces grands nuisibles à leurs chères études — samedi prochain en défilant à Paris contre la réforme du collège, en décembre en exerçant sa souveraineté et en votant pour des souverainistes, et en 2017 en éradiquant la caste qui lui a confisqué le pouvoir. Le peuple est capable de récupérer le pouvoir que de grands inutiles exercent en son nom et dans leur intérêt.
Sinon, ça se passera dans la rue — et on va en arracher, des chemises !

Jean-Paul Brighelli

Pays de merde ?

« Pays de merde », a dit Zlatan — l’homme qui s’est fait un prénom qui genuit nomen (« zlataneries ») qui genuit un bon paquet de khonneries magistrales. Autrefois on citait Hugo, désormais on s’esbaudit de Zlatan. Sic transit.
(Je ne sais pas ce que j’ai à parler latin ce soir. Par réaction sans doute : depuis que Najat Vallaud-Belkacem a décidé de faire de la culture classique une note de bas de page dans des programmes scolaires repensés selon la loi de Sainte Interdisciplinarité et du Bienheureux Foutage de gueule, je suis porté à caresser derechef ce chef d’œuvre en péril — les humanités classiques…).
La Marine en a profité pour ressortir le vieux slogan sarkozyste — avec une variante : « Ceux qui considèrent que la France est un pays de merde peuvent la quitter », a-t-elle dit. Comme si Zlatan allait quitter un pays qui lui assure un revenu (hors publicité) de 18 millions d’euros par an — en 2014.
« Pays de merde » : et aussitôt les médias (qui n’ont décidément rien de mieux à faire, au moment où l’Etat islamique faisait plus de 140 morts au Yemen dans des attentats–suicides au cœur des mosquées chiites) de s’emballer, la France qui tweete de gazouiller ses protestations, et les politiques de se répandre, y compris le Premier Ministre invité à ce sommet de la pensée qu’est le Grand Journal : « Un grand footballeur doit être un exemple », bla-bla-bla, a-t-il répondu à une question intelligente d’Antoine de Caunes (mimique absolument désolée de Polony, durant ces déclarations bien senties — elle a compris, bien sûr, ce que Communication veut dire, dans le langage de ces têtes creuses, mais visiblement elle ne s’en remet pas).
Le magazine suédois Fokus (apparemment un excellent magazine, qui tire aussi bien à droite qu’à gauche — le modèle de ce que pourrait être Marianne avec un peu plus de pugnacité) a bondi sur l’occasion :
Je parle le suédois comme De Gaulle parlait les langues étrangères, et je traduis : « Croissance zéro, 10% de chômeurs, le Front National en route vers une victoire électorale. Pas un pays de merde ? »
Ils sont sympas, ils ont mis un point d’interrogation que l’on sent toutefois quelque peu rhétorique.

Il y a bien des manières de répondre aux Suédois.
D’abord, que tous les pays, à un moment ou un autre, ont expérimenté une croissance zéro — et parfois négative. Que la Grèce peut être dans les ennuis, mais qu’elle reste la Grèce. Qu’aux vertus luthériennes nous opposons la finesse méditerranéenne. Que l’Académie suédoise, comme on dit, a couronné bien plus de Français que de Suédois, et dans tous les domaines. Que leurs voyous, ma foi, n’ont rien à envier aux nôtres. Qu’il est des néo-nazis scandinaves bien plus radicaux que nos nostalgiques de l’OAS, comme dirait Anders Behring Breivik… Et que quand on est venu chercher un général républicain en France pour en faire la souche d’une lignée de rois suédois…
Et que… et que…
Certes, certes…

Mais les Français ont eux-mêmes oublié, ces derniers temps, combien ils furent grands. Au moment où le chômage se porte si bien, on devrait rallumer le flambeau des vieilles gloires françaises. Au lieu de ça, on passe son temps à battre sa coulpe, à s’accuser de tous les crimes du colonialisme, à laisser grignoter sa culture par un conglomérat de rappeurs. Et on se console en regardant TF1, en s’abonnant au djihad ou en gazouillant à vide sur la dernière zlatanerie. Du coup, on va porter la Marine au pouvoir, sans illusion — et un pays qui perd ses illusions est tout près de sombrer.
Bref, décadence.
Mais rien n’a été fatal. Nous ne sommes pas les objets d’une vengeance divine — étant entendu que dieu, hein… Nous nous sommes tricoté notre petite décadence dans notre coin à main d’homme. Les Français n’ont rien oublié : on leur a effacé la mémoire.

On nous a démantibulé une école qui fut la première au monde, en qualité et en ombre portée. Nous en sommes arrivés à croire que BHL est philosophe et conseiller militaire, que les énarques sont forcément compétents, que Sarkozy pourrait revenir, faute de concurrence, ou faute d’excès de concurrence, que Hollande est de gauche et Macron aussi. On veut nous faire croire, d’ailleurs, qu’il y a encore une droite et une gauche, alors que tout le monde voit que c’est blanc bonnet, bonnet blanc, comme disait le PC à l’époque où il y avait encore un PC. Notre décadence est une décadence imposée — tout comme on nous a imposé un FN à 30 ou 40%, rien que pour sauver un PS en débandade, ou que l’on tente de nous convertir au communautarisme, juste pour ramasser une partie du vote musulman, conformément aux directives de Terra Nova, le think tank du PS (ces gens-là sont incapables de dire « Cercle de réflexion » : english is better), qui pense que les enfants d’immigrés peuvent utilement remplacer, dans les urnes, le vote des ouvriers et des employés, que ces bobos Rive Gauche-Droite pensent désormais défunts.
Le poisson pourrit par la tête — à l’Elysée et à Matignon, et dans une foule d’instances européennes pour lesquelles nous n’existons pas. La décadence est au sommet de l’Etat — pas forcément dans les couches populaires, parce qu’il existe encore un peuple de France qui un de ces jours décapitera à nouveau ses rois.
Un jour.
Dans dix mille ans, disait Léo Ferré. Ou demain.

Jean-Paul Brighelli

Pour faire le portrait du FN

Que trouve-t-on dans le chaudron de la Sorcière ?
(Oubliez la bave de crapaud et les testicules de chauve-souris — nous sommes au XXIème siècle, queue diable, pas au début de Macbeth !)

Dans le chaudron de la Sorcière, il y a une bonne pincée de Front de Gauche — tout le discours anti-capitaliste et anti-européen. Une poignée de Mouvement Républicain et Citoyen, les héritiers de Chevènement, qui d’ailleurs touillent parfois eux-mêmes la tambouille, assaisonnée de républicanisme exaspéré et de souverainisme jacobin. Quelques miettes encore de l’ancienne xénophobie, l’ombre de Léon Daudet pour l’anti-judaïsme, et le Café du Commerce pour les couplets sur l’immigration. Presque rien de la Droite traditionnelle, qui sert davantage de repoussoir que de modèle (alors que l’UMP, elle, voulait s’inspirer du FN — encore des gens qui n’ont rien compris, et qui se sont laissé manipuler par un Buisson dont l’objectif évident était de couler la Droite pour renflouer le Front, ses anciennes amours de toujours). À la Gogoche traditionnelle (mais tout le monde sait bien que cette opposition Droite/Gauche est un pur fantasme, un souvenir de grand-papa, rien qui corresponde encore à un état de fait), la Sorcière a pris… la lutte des classes, négligée par ces bobos de centre-ville qui ignorent qu’il se passe quelque chose en dehors du Faubourg Saint-Germain et du Marais : je racontais cela dans un billet précédent. Elle s’est dit que le libéralisme n’était pas la solution, mais le problème : pile le contraire de ce que racontait le Menhir — mais bon, les filles parfois gagnent à tuer papa.
Pour ce qui est de l’Ecole, on trouve dans le chaudron l’état des lieux dressé par tant de polémistes de génie et d’idéologues de premier plan, de Polony à Michéa en passant par Milner. Je ne me compte pas dans le lot, parce que je n’ai pas le talent de tant d’illustres devanciers, même si la Sorcière et ses affidés m’ont emprunté pas mal de formulations ; mais après tout, Rama Yade, il y a trois ou quatre ans, avait sorti un livre émaillé de citations non signalées d’une certaine Autopsie du Mammouth chroniquée ici-même, et si on s’en était moqué,  personne ne lui en avait fait le reproche, sinon celui de plagiat : quand Marine Le Pen en use de même, les faits cesseraient d’être vrais ? Allons donc ! Voici donc la Sorcière se réclamant de l’antipédagogisme, parce qu’elle a remarqué (elle, elle sort dans l’infra-monde où se débattent les électeurs et les mort-de-faim) que les papys, mamies et autres géniteurs au premier et au second degré se désolaient de voir leur progéniture rentrer de l’école plus ignorante qu’elle n’y était entrée, et que les fadaises et turpitudes des Cahiers pédagogiques étaient un admirable terreau pour son mouvement bleu-Marine. Si Meirieu n’avait pas existé, le FN aurait plusieurs millions d’électeurs de moins : les vrais « malgré-nous » de l’extrême-droite, ils sont là, et pas ailleurs. Et c’est moi qu’ils accusent, les gueux !
J’exagère : ils sont aussi dans les médias, qui alimentent merveilleusement le fantasme. À la façade d’un kiosque à journaux de la Canebière, il y a dix minutes, grand panneau célébrant le Nouveau Détective : « T’es blanche, tu manges du porc, on va te violer ». Cent électeurs de plus pour le Front à chaque minute — surtout dans un centre-ville sérieusement basané. À chaque règlement de compte dans les Quartiers Nord marseillais, 100 000 électeurs de plus. Ah oui, mais Marseille, c’est spécial : tu me fais frissonner la peau des roubignolles, pauvre cloche, Marseille est le laboratoire, l’avant-garde, la ville sacrifiée — Marseille, c’est demain. 40% pour la Sorcière dans certains quartiers, 60% demain. Grande bascule. On va se marrer.

Vous en voulez encore ? À chaque connivence médiatico-politique, cent mille électeurs de plus. À chaque discours de Hollande (avez-vous entendu sa performance pour le 6 juin ? Ils n’ont pas un historien capable de singer Malraux, au PS ? Et tous les connards d’Aggiornamento, qui me vomissent sur les pompes — crac ! 100 000 électeurs de plus, à chaque dégueulis de la Pensée Unique ! —, pourquoi ne volent-ils pas au secours du grand homme, eux qui se prétendent historiens ?), un million de voix de plus. Pris dans le métro du FN. Un métro de sensations, pas un raisonnement construit, juste du passionnel. C’est ça qui marche, surtout en temps de crise. Et la Crise, ça fait bientôt quarante ans.
Et ça ne s’arrêtera pas là. Ce qui est beau dans les mouvements populaires, c’est qu’ils vont de l’avant — ils ne se retournent jamais, ou alors après coup. Soit Marine est élue en 2017, et ça va faire mal, soit elle ne l’est pas, et ça va faire mal — parce que la Gauche méprise le peuple, et que le peuple a commencé à se venger. Ça sent mauvais, le peuple. Ça pue des pieds, à force de faire la queue à Pôle Emploi. Ça vocifère sur les bougnouls, tout en n’étant pas vraiment raciste, parce qu’ils l’ont sous les yeux, eux, l’Arabe du quartier. Ce n’est certainement pas à lui qu’ils feront mal, quand ça tournera au vinaigre : c’est aux intellos qui les ont trahis, aux profs qui ne les éduquent plus, aux flics qui ne les protègent plus — z’ont trop à faire à se protéger eux-mêmes. Ségolène Royal, qui a tous les défauts du monde mais qui ne manque pas d’intuition, proposait jadis d’envoyer l’armée dans les quartiers : trop tard, il fallait le faire il y a dix ans. À vous tous qui regardez vos petites menottes bien blanches, vos mains qui jamais ne se saliraient à aller voir de quoi la boue est faite, ils arracheront les yeux. Et ce sera justice.
Pour rire, pour voir les réactions des sycophantes, je me fends donc d’un article sur les propositions (pleines de bon sens, nous disons tous cela dans les salles de profs — tous, y compris ceux qui me cherchent des poux dans le slip) du FN en matière d’éducation. Et j’entends aussitôt le chœur des indignés, des profs à colliers de barbe, inscrits au SGEN, conscience pure, intellect en jachère — mais l’envie de me pendre par les pieds, pour voir ce que j’ai sous mes jupes. Le Point Godwin à portée de menotte, et le trouillomètre à zéro. Eux aussi, ils la voient arriver au pouvoir gros comme une maison, la Sorcière. Un délicieux soupçon leur hante le scrotum.
Et alors on établira les responsabilités, les complicités actives et passives — et la première chose à faire, ce sera de se débarrasser de ces foies jaunes, les petites mains de la protestation molle, les agités de la pensarde. Vous vous croyez intelligents ? Mais les sorcières ont oublié d’être stupides ! À part des anathèmes (crac ! 100 000 voix de plus chaque fois qu’un média la taquine !), que savez-vous faire ? Est-ce que vous irez vous battre dans la rue, quand on en sera là — dans trois ans, peut-être avant ? Combien d’entre vous se sont déjà affrontés à des nervis bien entraînés ? Combien le feraient ?
Crapules, va ! Petites crapules ! Pédagos !
Vous voulez changer l’Ecole ? Eh bien, demandez-vous sérieusement quel est le chat capable d’attraper des souris, comme disait le vieux Deng !

Jean-Paul Brighelli