Marine à voile(s)

Grand scandale, disent les officiels libanais. Opération de com’, fulminent les journaux bien-pensants français. Marine Le Pen a refusé de se voiler pour rencontrer le mufti — sur lui « sottise et bénédiction », comme dit Voltaire. Walid Joumblatt éructe : « Une insulte envers le peuple libanais et le peuple syrien » ! C’est peut-être là la clé, comme le remarque au passage l’Orient le Jour : la présidente du FN a soutenu Assad dans sa guerre contre les islamistes, sans doute un crime originel dans l’Orient compliqué.

Il y a deux façons d’analyser le refus de MLP — l’une et l’autre au regard du proverbe fameux, « à Rome, fais comme les Romains ». Soit elle devait porter le voile pour se conformer aux coutumes locales — mais alors, elle est dans son droit lorsqu’elle condamne le port du voile en France, parce qu’il n’est pas dans les coutumes françaises d’arborer dans la rue des signes de superstition et de soumission. Soit elle a bien fait de ne pas le porter (et de Michelle Obama, en 2015, à Angela Merkel, en 2010, en passant par Madeleine Albright — en 1999 —, elle a un bon nombre d’illustres devancières qui, à chaque fois, ont été encensées par les mêmes bien-pensants français), parce qu’elle défend le droit pour les femmes de porter haut la tête, et alors il faut l’interdire en France, pays des Droits de l’homme et de l’égalité des sexes.
Dans tous les cas, il faut en finir avec ces femmes habillées de sacs, comme j’en croise tous les jours — ici, Porte d’Aix, à cinq heures du soir,Et là, rue d’Aubagne, à 11h du matin :Il y a deux jours, je sortais d’un brunch à l’Inter-Continental-Hôtel-Dieu de Marseille (Lionel Lévy, ex-chef d’Une table au Sud désormais aux fourneaux de l’Alcyone, s’y est montré un hôte prévenant), j’avais passé deux heures agréables avec des gens cultivés pourfendeurs d’islamisme et de political correctness, et en sortant, je suis tombé sur ça :J’en ai marre, du voile et des débats infinis sur la question. Marre d’en rencontrer à tous les coins de rues à Marseille, avec des petites filles voilées elles aussi de la tête aux pieds. Et pas qu’à Marseille : chaque fois que je croise une femme ainsi déguisée en sac, j’ai le cœur à l’envers. Marre que des députés de gauche, qui ont sucé le lait de Terra Nova, justifient cette mise à l’écart de la vie publique au nom de la liberté — et Benoît Hamon n’a pas été le dernier à se rallier à cette interprétation révoltante. Je n’ai pas participé à la primaire du PS (je n’ai pas qualité à défendre la social-démocratie molle qu’ils représentent tous si bien, après avoir éliminé Filoche), Manuel Valls portait sans doute l’héritage du hollandisme, mais il a au moins sur la laïcité une attitude constante et rigoureuse. Hamon, parce qu’il se veut de gauche (et cette prétention est l’un des aspects les plus répugnants de sa campagne), est prêt à dire n’importe quoi pour s’aligner sur les positions du NPA et du PIR (dont la LICRA demande enfin la dissolution, ce n’est pas trop tôt) et draguer quelques islamistes de plus ou de moins, qui, pense-t-il (et quelques autres avec lui) feront peut-être la différence dans les « quartiers » de Paris / Marseille / Lyon — ou Lille.
Je ne suis pas le seul à trouver que le voile islamique, ça suffit. Cet oripeau est d’ailleurs de plus en plus détourné, par exemple sous la forme chicOu sous la forme chocEt c’est tant mieux. Le seul voile tolérable, c’est justement celui qui joue sur la transparence et sur l’imminence de son envol. Le voile de Morgane, qui stupéfie le chef des voleurs dans l’histoire d’Ali-Baba Les sept voiles de Salomé, devant lesquels s’exorbita Hérode.Alors je n’ai pas d’intérêts particuliers dans la maison FN, je ne connais MLP que de façon superficielle, mais comment ne pas approuver, quelles que soient ses arrière-pensées politiques, son refus de se plier à la contrainte du fanatisme noir ?

Jean-Paul Brighelli

Les formations accélérées sont les meilleures

En attendant que les hordes de supporters débarquent, et que la « fan zone » (ça m’énerve, ces anglicismes inutiles) de la plage du Prado, qui rassemblera au premier match des milliers de supporters anglais ivres-morts, quelques poignées de Russes bourrés et des dizaines de milliers de Marseillais fanatisés, offre une cible de choix à n’importe quel ivrogne armé qui se prendra pour un djihadiste…
Oui, pendant ce temps-là, la police se prépare à un éventuel attentat modèle Bataclan. En l’occurrence, toute la police marseillaise — aussi bien la BAC que les flics de quartier chargés de la répression des disputes conjugales — est convoquée par groupes de quatre ou cinq volontaires désignés à des stages « tuerie de masse « (sic !).
C’est ce que j’ai appris en laissant traîner mes grandes oreilles jusqu’à la table voisine, où deux « en civil » se racontaient leurs exploits de la veille au soir. C’était à la terrasse de la Samaritaine, sur le port, le soleil se levait derrière la Bonne mère et le café fumait à la verticale dans l’air immobile du petit matin. Lire la suite

À propos de la Fabrique du monstre

J’ai interviewé Philippe Pujol, dont j’ai chroniqué par ailleurs sur LePoint.fr le dernier ouvrage, la Fabrique du monstre10 d’immersion dans les Quartiers Nord de Marseille, parmi les plus inégalitaires de France (Les Arènes, Février 2016). Un long sous-titre qui révèle à la fois l’implication lointaine de l’auteur dans un travail d’enquête commencé quand il était journaliste à la Marseillaise — ce qui lui a valu le Prix Albert-Londres en 2014 — et un engagement à gauche — étant bien entendu que la Gauche, ce n’est pas ce qui s’agite en ce moment au pouvoir.
C’est un homme passionné, d’où l’aspect quelque peu décousu de cet entretien, dont j’ai gardé autant que possible les coqs à l’âne — la vie, quoi…

Marseillais depuis toujours ?

Presque. Père marseillais, mère corse — tous deux douaniers — ce qui m’a fait naître à Paris. Mais je suis arrivé ici à 2 ans, et n’en suis pour ainsi dire plus parti depuis. Mon enfance, ce fut la Caserne des douanes (dans le IIIème — quartier de la Belle-de-Mai) — et j’ai eu le temps de constater la paupérisation progressive de mon environnement. Le collège Victor Gelù où j’ai fait mes premières armes, ou le collège Versailles, étaient à l’époque peuplés de la faune ordinaire du Marseille populaire, Italo-Corsico-Hispano-Arméniens, le peuple provençalo-phocéen type. Aujourd’hui, les collèges du secteur sont monocolor — noirs. Les Comores ont débarqué ! Entre-temps, il y a eu la phase rebeu.
Ceux qui en ont eu les moyens (comme mes parents) sont partis et ont été remplacé par les plus pauvres chassés par exemple du IIe arrondissement dont la rénovation a été commencée dans les années 90. Et les plus pauvres sont souvent les derniers immigrés arrivés. A la classe sociale, s’est substituée artificiellement l’origine ethnique.
La ville s’est ainsi segmentée en communautés antagonistes. Et une cité qui vivait des activités licites de ses habitants ne survit plus en grande partie que des trafics illicites, dans la mesure où, par la grâce de quelques grands truands que tout le monde connaît mais dont on évite de prononcer les noms — même moi ! —, l’économie souterraine s’est institutionnalisée.

C’est ce que vous décrivez dans votre livre. Mais je reviens au titre : ville-monstre ou ville malade ?

Ville-monstre dans sa structure, malade dans son fonctionnement. Et les flics sont les infirmiers au chevet des secteurs les plus touchés. Infirmiers, pas docteurs : ils prennent en charge, ils ne peuvent pas guérir — ce n’est pas de leur ressort. Faire intervenir l’armée, comme l’ont suggéré Samia Ghali ou Ségolène Royal, ne ferait qu’empirer les choses — les soldats ignorent a priori tout du terrain —, à moins qu’on ne donne aux troupes une mission de longue durée, comme cela a pu se faire à l’étranger, une mission d’éducation, d’accompagnement — mais la répression pure ne sert à rien. C’est une hydre. On coupe des têtes, elles repoussent ailleurs.

Tout de même, vous pensez, comme moi, que le gangstérisme est pour l’instant un rempart contre le jihad…

Pour l’instant ! Mais ça menace de changer. Car les carrières dans la voyoucratie sont là aussi bouchées. La concurrence y est plus féroce que par le passé. Les petits truands que l’on envoie en prison sont de plus en plus facilement endoctrinés par des recruteurs fondamentalistes — à Tarascon bien plus encore qu’aux Baumettes. Ils peuvent d’ailleurs en sortant cumuler les deux pendant un certain temps — le shit et le tapis de prière. Mais à plus long terme…

Quelle solution alors à court terme ? Dépénaliser le shit ?

Il est certain que ça porterait un coup d’arrêt au trafic — à condition de coupler la dépénalisation avec l’envoi en désintox des gros consommateurs — et il n’est pas rare de voir des gamins de 15 ou 16 ans fumer toute la journée. Or, il faut savoir que le shit qui arrive à Marseille est très fort en THC — 30 à 35% contre 15 la plupart du temps. Les revendeurs le coupent donc comme je le raconte, ce qui obligent les derniers maillons de la chaîne du trafic à renforcer les effets par adjonction de produits pharmaceutiques divers. D’où une addiction très forte, et des effets psychogènes très puissants. Nombre de jeunes dealers / consommateurs (parce qu’ils en sont à consommer leur propre merde, et ce dès 12-13 ans) sont psychotiques, schizos, bi-polaires, incontrôlables. Légaliser sans traiter serait idiot. Mais seule la légalisation permettrait aux spécialistes de travailler sur les toxicomanies.

Mais toute la France fume… Qu’est-ce que la consommation marseillaise a de si spécial ?

Il y a en France une consommation endogène, souvent d’origine paysanne — la région de Mâcon, par exemple, produit une beuh de première bourre ! Ici, nous en sommes à un stade industriel — et comme tous les produits industriels, le « bio » et la qualité sont rarement au rendez-vous.
Mais il ne faut pas se tromper, les plus gros consommateurs à Marseille sont les gens des classes populaires qui noient leurs problèmes quotidiens dans une drogue low-cost. La fumette des bobos (qui sont plutôt des intellos précaires) ne fait pas le chiffre d’affaire des réseaux de stups.

Passons sur les constats — les gens n’ont qu’à lire votre livre, absolument passionnant. Mais il s’en dégage vite un sentiment du « tous pourris » — en particulier lorsqu’après avoir décrit les trafics et les règlements de comptes, vous analysez le monde politique qui couvre et couve le monstre.

Déjà il faudrait instaurer absolument le non-cumul des mandats, et en limiter aussi la répétition dans le temps, ce qui permettrait d’en finir assez rapidement avec les baronnies institutionnelles, les réseaux clientélistes, et le renouvellement sans sourciller d’incompétents à tous les postes-clés.
La bourgeoisie traditionnelle a fui Marseille, depuis plus de vingt ans. La petite bourgeoisie n’existe plus qu’à l’état de trace. C’est ce tissu social qu’il faut reconstituer — en créant d’abord de la formation. En créant — et je sais tout ce qu’il y a de paradoxal à le dire — du capitalisme. Mais un capitalisme encadré, intelligent, donc bordé par une société civile réellement représentative.
Le gangstérisme même aurait tout à y gagner. Pour le moment il n’a pas compris qu’il aurait tout intérêt à se structurer pour gagner encore plus d’argent — non plus en vendant des produits innommables dans des squats innommables, mais en permettant la réactivation, par exemple, du Hollywood marseillais créé jadis par Pagnol et remis timidement en état par les studios de la Belle-de-Mai où se tourne Plus belle la vie. Après tout, pourquoi ne pas utiliser notre mauvaise image en faisant du « bad boy » marseillais une nouvelle figure, un nouveau type — comme Simon Sabiani et ses complets blancs ont pu l’être pour Borsalino dans les années 1970 ?
C’est en voie, d’ailleurs. Les bars il y a encore quinze ans étaient essentiellement des PMU à bingos — profits rapides des petits racketteurs sur les machines à sous. Aujourd’hui, parce qu’il y a un nouveau public à Marseille, la qualité des restos s’est considérablement améliorée, les bars se sont diversifiés, « gentrifiés ».
Les bonnes volontés ne manquent pas — dans le monde associatif en particulier. Donnons enfin leur chance aux énergies locales. Voir l’activité d’un homme comme André Jollivet, inlassable architecte-militant, qui plaide pour un autre urbanisme à Marseille. Une urgence. Il faut arrêter la destruction de la ville bien engagée sous l’ère Gaudin.

Reste l’OM…

Pas même. L’unanimité autour de l’OM n’est qu’une façade. Dans le stade se retrouvent, de façon caricaturale, les oppositions entre quartiers. Chacun, si je puis dire, communie dans son coin avec le dieu football — mais pas avec ses voisins. La perte de ferveur autour de l’OM n’a pas de lien avec les piètre résultats de l’équipe de chèvres qui est présentée chaque week-end (il y en a eu d’autres par le passé). Elle est le symptôme d’une perte d’identité marseillaise qui ne doit surtout pas disparaître.

Votre livre s’achève sur le dernier parti à être entré ici dans le jeu politique — le FN. Comme Stéphane Ravier a-t-il été élu dans les Quartiers Nord ?

D’abord, il a profité des casseroles de Sylvie Andrieux et de l’appui en sous-main d’une élue UMP. Ensuite, dans un secteur qui est effectivement dans les Quartiers Nord, il a pu compter sur les votes hétéroclites des petits blancs, de la minorité arménienne, de nouveaux arrivants enfermés dans des résidences vidéo-surveillées, de vieux immigrés qui s’intègrent en quelque sorte par le racisme —, et de quelques Gitans sédentarisés qui ne veulent surtout pas qu’on les confondent avec des Roms. Mais c’est un groupe de pression comme un autre, dont j’explique les origines et les cohabitations lointaines et inavouables. Le FN est un rouage ancien et essentiel des systèmes clientélistes marseillais.
Ce qu’il faut, c’est balayer un système pourri qui sélectionne ceux qui perpétuent l’ordre des choses. Quitte peut-être à se raccrocher à une candidature parachutée. Gaudin pourrait arrêter à moyen terme, mais les couteaux de tous les minables en quête de pouvoir s’aiguisent déjà. On ne peut s’appuyer sur des élus qui ne font jamais que du clientélisme communautariste ! Peut-être — et je sens bien que cette fois, je frise le scandale — faudra-t-il s’appuyer sur ces populations nouvelles venues s’installer dans le Sud depuis que le TGV a mis la capitale à trois heures de Marseille. Les Marseillais qui bénéficient depuis longtemps des clientélismes perpétuent les systèmes en votant pour leurs gardiens, ceux qui n’en ont jamais bénéficié votent parfois FN et le plus souvent ne votent plus. Donc peut-être le sang neuf peut-il faire évoluer les choses? Marseille sauvée par les Parisiens ! Ma foi, si l’élimination du monstre est à ce prix…

Propos recueillis par Jean-Paul Brighelli

Sachez encore reconnaître le Juif…

Début novembre, une semaine avant que l’Etat islamique mitraille Paris, Elisabeth Lévy était à Marseille, venue voir par elle-même dans quel état était la ville.
Je l’ai réceptionnée à la Samaritaine, le grand bistro à l’angle de la rue de la République, et nous avons traversé pour aller sur le port même. Bien dans les clous.
Comme nous arrivions sur l’esplanade où les marchandes de poisson dressent leurs étals, une camionnette a pilé derrière nous, et une voix a crié : « Rentre à Paris, sale Juive, on n’a pas besoin de toi ici ! Casse-toi ! »
Le chauffeur qui tonitruait avait un bronzage au-delà de la couleur locale, et un sentiment d’impunité bien étalé sur le visage.
Je dois dire que la « patronne », comme on dit à Causeur, en buvait littéralement du petit lait. Comment ! Elle arrivait à peine, pour prendre le pouls de la wilaya de Marsilha, comme on dit désormais à Alger, et elle se faisait apostropher par un local qui ignorait, le malheureux, que juive certainement, séfarade si on y tient, mais plus marseillaise que lui, peut-être : après tout, elle est née dans la « cité phocéenne », comme disent tous ces imbéciles qui ignorent pour la plupart où est Phocée.
Quatre jours plus tard, ça tuait à Paris, et l’article d’Elisabeth n’a paru que dans le numéro de janvier de Causeur. Elle y évoque Richard Milili, Juif pied-noir qui a fini par s’exiler à Plan-de-Campagne, parce que son ancienne cité du XVème arrondissement, les Bourrely, est devenue une plaque tournante du trafic de drogue.
Aujourd’hui, nombre de Juifs marseillais font ou envisagent de faire leur Alyah — le départ vers une Terre promise, qui leur paraît, tant qu’à faire, plus sûre que Marseille.

J’ai déjà raconté ici comment un professeur d’Histoire à l’école juive Yavné, a été agressé dans le XIIIème arrondissement de Marseille — à Saint-Just, à la limite des Quartiers Nord.

Et Hollande d’appeler à une « réaction impitoyable »… Et Bernard Cazeneuve d’affirmer que « tout est mis en œuvre pour retrouver et interpeller les auteurs de ces actes inqualifiables… »

Beaux mouvements de menton. Efficacité redoutable : le 11 janvier, un autre enseignant juif — avec une kippa celui-là, ça facilite les choses — a été agressé à la machette par un adolescent qui s’est explicitement réclamé de l’Etat islamique (et a déclaré ultérieurement « avoir honte » de ne pas avoir tué sa cible) devant l’institut franco-hébraïque de la Source, dans le IXème.
Contrairement à ce que croient savoir les médias, ce ne sont pas seulement les quartiers Nord qui « craignent » terriblement : toute la ville est dangereuse, en dehors de quelques enclaves « chics », des réserves de bourgeois (ainsi le VIIème, où réside la sénatrice des quartiers Nord, Samia Ghali, ou le VIIIème — Corniche, Prado et Pointe Rouge). Marseille est ainsi la seule ville de France à laisser son hyper-centre en jachère, en proie à tous les trafics au vu et au su de tout le monde — et des policiers, débordés, du commissariat Noailles.
Le président du consistoire israélite de Marseille, Zvi Ammar, s’est inquiété : « On est dans un quartier très calme, très tranquille. Cela veut dire que tout peut arriver aujourd’hui. Deux mamans m’ont interpellé tout à l’heure pour me dire : « Jusqu’où ? » Aujourd’hui, on conduit nos enfants à l’école et on n’est pas sûr de les récupérer le soir. Que fait-on ? Malheureusement, je n’ai pas la réponse. »
Le lendemain, il conseillait aux Juifs marseillais (entre 60 000 et 70 000 personnes, la troisième communauté juive d’Europe après Londres et Paris) d’« enlever la kippa dans cette période trouble, jusqu’à des jours meilleurs ». Et de préciser : « Je lance cet appel avec peine et en ayant mal au ventre. J’en ai parlé longuement hier soir avec le grand rabbin Ohana. Je sais que des juifs vont me critiquer. Mais il en va de notre responsabilité collective. Moi-même le samedi, pour la première fois de ma vie, je ne porterai plus la kippa pour aller à la synagogue. »

Que n’avait-il pas dit là ! « Attitude défaitiste », a lancé le président du CRIF, Roger Cukierman. « Nous ne devons céder à rien, nous continuerons à porter la kippa », l’a rejoint le grand rabbin de France, Haïm Korsia. « Touche pas à ma kippa ! », a lancé de son côté Joël Mergui, président du Consistoire central israélite de France.
Interviewée sur France Inter mercredi matin, Najat Vallaud-Belkacem a cru bon de préciser : « J’ai été surprise, pour le moins, et ce n’est sûrement pas le conseil que j’aurais donné à titre personnel. Que le président du Consistoire de Marseille cherche à protéger les siens, ça part forcément d’une bonne intention. Mais ce n’est pas ce qu’il faut envoyer comme message évidemment, et sûrement pas en ce moment. La protection, elle doit venir de l’Etat, des pouvoirs publics, et c’est ce que nous assurons ».
J’adore les donneurs de leçons parisiens. Ils habitent une ville fictive, une ville où par dotation spéciale il y a un policier derrière chaque arbre. Une ville où, quand on se promène dans tous les arrondissements centraux, on ne voit ni burkas, ni hidjab, ni voile — ou alors ceux des riches Saoudiennes venus faire relâche dans la capitale. Marseille est sur le front de guerre.
Le laxisme qui depuis quinze ans (depuis qu’a paru ce petit livre annonciateur d’orages qu’était les Territoires perdus de la République) a servi de politique, la laïcité « aménagée », la loi de 2004 limitée aux établissements d’enseignement secondaire, les risettes aux « communautés » qui se regardent en chiens de faïence, nos partis-pris pendant la guerre des Balkans et la balkanisation de certaines villes — et Marseille en est un exemple-type —, tout concourt à décomplexer les islamistes et ceux qui les imitent — sans compter les imbéciles qui d’action en réaction vont finir par mettre la France à feu et à sang.
Entendons-nous : personne en France ne doit être inquiété pour ses opinions religieuses. Mais est-il nécessaire, dans un état laïque, d’arborer ses convictions en dehors de lieux consacrés aux cultes ? Qui ne voit que la diffraction de la France en communautés de plus en plus antagonistes déchire le tissu social ? On peut se battre pour que les Juifs aient le droit de porter la kippa — et en même temps souhaiter que plus personne, nulle part, ne s’identifie en France avec les signes extérieurs de sa « communauté ».
Jean-Paul Brighelli

Kalachnikovs et cannabis

D’Habib Belkacem, je sais peu de choses : il avait vingt ans hier matin mais le temps s’est arrêté pour lui hier soir — à la sortie du Bar des Quatre avenues, à l’angle des boulevards Lesseps et Casanova — Marseille XIVème —, quand on a vidé sur sa voiture (une Audi A3 — pour une fois que ce n’est pas une BMW, mais ça reste « une allemande », comme dirait Claudia Schiffer) et sur lui un chargeur entier de kalach. Les flics ont retrouvé trente douilles au sol, mais en revanche ils n’ont pas récupéré toute sa jambe, qui avait été éparpillée façon puzzle dans la voiture resculptée façon César. Chair à pâté, dirait le chat du conte.
Je sais aussi qu’il habitait la riante cité Corot, dans le XIIIème — les Quartiers Nord encore. Il y a deux ans, deux hommes y avaient été révolvérisés, et le maire du secteur, Garo Hovsepian, notait à l’époque que Corot « est devenue l’une des cités les plus dégradées de la ville, avec de nombreux plans stups ».
Deux ans plus tard, rien n’a changé. Ah si, Garo Hovsepian (PS) a été battu par Stéphane Ravier (FN).
D’ailleurs, à part le nombre de votes FN, à Marseille, rien ne change. Le trafic de shit rapportait par an 130 millions d’euros rien qu’à Marseille en 2013 — pour 2 milliards d’euros globalement en France l’année précédente (tous les chiffres dans un rapport très précis établi en 2008 par Christian Ben Lakhdar pour le compte de l’Observatoire Français des drogues).
De quoi faire rêver un ministre des Finances. Mais qu’attendent-ils donc pour légaliser la vente de cannabis et empocher les sous ? Après tout, pour le tabac, ça ne les gêne guère…

Parenthèse. L’ex-directeur de l’ex-SEITA avait fait faire un rapport sur le coût et les bénéfices de la vente de tabac. Côté dépenses, la Santé — 50 ou 60 000 morts par an, ça coûte. Côté rentrées, les taxes — quelques millions de paquets vendus chaque jour, ça chiffre.
À l’orée des années 2000, ces deux comptes s’équilibraient : interdire le tabac (c’était l’objet de l’étude) n’aurait finalement eu qu’un impact vertueux — mais nul sur l’économie.
C’est alors qu’un petit malin a eu l’idée d’ajouter à la colonne Crédit le montant des retraites non payées pour cause de mortalité précoce — on meurt très bien du cancer à l’orée de la retraite. Et là, le bénéfice était colossal : c’est la raison pour laquelle on continue à feindre de vouloir restreindre la consommation, quand tout, économiquement parlant, nous pousse à l’augmenter. Fin parenthèse.

Mutatis mutandis, appliquons le raisonnement à la dépénalisation du cannabis. Dans son rapport, Christian Ben Lakhdar estimait le coût social du cannabis, autrement dit le coût que fait supporter le cannabis à la collectivité, à 919 millions d’euros (chiffre de 2003). Et le marché de détail du cannabis représentait en 2008 entre 746 et 832 millions d’euros annuel, pour 186 à 208 tonnes de cannabis vendues. Actualisons les chiffres : le shit, c’est 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2012. À Marseille, « une PME à 130 millions d’euros de chiffre d’affaires » (2013). Chiffre à majorer sans doute, quand on voit les tarifs pratiqués, tels qu’ils sont affichés en toute quiétude par les revendeurs…
Cher Emmanuel Macron, cela ferait rentrer dans les caisses des ressources bienvenues — et de surcroît, comme on mélange le shit et le tabac, cela augmenterait sans doute sensiblement la consommation de l’herbe à Nicot, donc la prévalence des cancers, comme s’en alarment déjà les spécialistes, même favorables à la vente libre de la marijuana — un mot vieillot. Mais qu’attendez-vous pour autoriser les débits de tabac à vendre de jolis paquets de cinq joints bien roulés ?

C’est une question naïve à laquelle Manuel Valls a donné une réponse définitive (« On peut débattre, mais le débat est clos ») alors même que ses amis sont plus nuancés, et que les écolos, eux, sont tout à fait favorables à la dépénalisation — au nom sans doute de l’augmentation prévisible des espaces verts. Une question que la situation marseillaise dénoue aisément.

L’article de la Provence daté de ce matin 15 janvier, sous la plume alerte de Romain Capdepon, évoque « le refrain des kalach’ qui stoppent net des vies, qui détruisent des familles, sur l’autel de l’argent facile et sale, et qui pourtant permet à nombre d’entre elles, sur le bord de la route, de remplir le frigo en fin de mois et de poser un plafond de verre sur la révolte sociale qui gronderait si cette jeunesse, pour une bonne moitié au chômage dans les quartiers Nord, n’amassait pas ces billets… »
Lors des émeutes de 2005, Marseille, qui ne manque pas de banlieues y compris en centre ville, n’a pas connu de violences. Pas une. Au sud, rien de nouveau. Tout va bien : tant que l’argent de la drogue alimente la misère locale, pas de raison notable de s’insurger. Comme le racontait Libé il y a peu, « des gamins en rupture de scolarité trouvent dans ces réseaux de vente une socialisation de substitution. Un modèle de réussite, aussi, dans des cités où l’emploi se fait rare. » Certes, le journal précise : « Mais ce modèle est trompeur. Ancrés dans le présent, incapables de se projeter, les plus jeunes pensent trouver de l’argent facile. Ils réalisent plus tard que très peu s’enrichissent dans le trafic. » De surcroît, ils meurent précocement.
Mais tout le monde y gagne. Prenez les « nourrices » : comme le raconte l’Opinion, « c’est ainsi que les policiers nomment une personne au casier judiciaire vierge qui stocke de la drogue ou de l’argent au bénéficie d’un réseau de trafiquants. Une tâche pour laquelle cette personne — souvent une personne âgée ou une mère célibataire — touche entre 500 et 3000 euros par mois en fonction de la quantité de drogue ou d’argent mis à l’abri des soupçons. Un job de nourrice bien plus rémunérateur que de garder les enfants de la voisine… »
Sans compter — et ce sera mon dernier point — que des gosses tentés par la drogue (en vérité je vous le dis, il semble bien que ce ne soit pas hallal, et même haram à fond — d’en consommer, pas d’en vendre) ne versent pas dans le djihad. Un Juif agressé çà et là, ça ne fait pas un complot terroriste. Marseille est certainement, grâce au trafic de drogue, et malgré la montée de l’antisémitisme (probablement due à l’insertion de théories du complot dans les crânes vides de nos ex-élèves), la ville de France la plus sûre en ce moment. Au pire, on attrapera une balle perdue — pas pour tout le monde.

C’est la raison pour laquelle on laisse les flics se dépatouiller comme ils peuvent de ce trafic monstrueux — on jugeait récemment un groupe de la riante cité de la Castellane, désormais connue au niveau national, qui touchait dans les 50 000 euros par jour. À ce tarif, qui ne serait pas tenté, parmi les petits jeunes qui traînent au bas des cages d’escalier ?

Pourtant, la population française est majoritairement favorable à l’intervention des forces armées dans les cités — demandée jadis par Ségolène Royal, et réclamée encore par Samia Ghali, sénatrice des Quartiers Nord qui, très prudemment, évite d’y habiter. Comme le raconte le Huffington Post, « la proposition-choc de la sénatrice socialiste Samia Ghali de faire intervenir l’armée pour mettre un terme aux violences trouve un large écho dans l’opinion. 57% des personnes interrogées par YouGov y sont favorables contre seulement 25% contre. Ce sentiment est majoritaire quelles que soient les préférences partisanes des sondés: 61% des sympathisants PS/EELV sont pour, 71% à l’UMP, 79% chez les partisans de Marine Le Pen. » Valls s’y est refusé énergiquement. Reste à comprendre pourquoi.

Z’ont rien compris : il n’est pas question de faire intervenir l’armée, et la police ne s’y rendra que de façon cosmétique, pour montrer que l’on fait quelque chose. On achète la paix civile et la sécurité à Marseille en tolérant le trafic de drogue (ciel ! Serais-je moi-même victime de la théorie du complot ? Cette ville rend fou). Si les militaires investissaient les cités et réglaient le compte des trafiquants, il faudrait les y renvoyer deux mois plus tard pour s’occuper des terroristes — parce que les kalachs auraient changé de cible.

Jean-Paul Brighelli

Sachez reconnaître le Juif…

Mercredi 18 novembre, vers 20h, Tsion Saadoun, professeur d’Histoire à l’école juive Yavne, a été agressé dans le XIIIème arrondissement de Marseille — à Saint-Just, à la limite des Quartiers Nord, pour ceux qui ignorent tout de la « cité phocéenne » (je mets des guillemets parce qu’elle n’a plus grand-chose à voir avec une cité de Grande Grèce). « Deux hommes d’une vingtaine d’années en scooter se sont approchés de moi et m’ont demandé si je connaissais la rue Raphaël. Ils m’ont ensuite demandé si j’étais juif ou musulman » : pour la petite histoire, il portait une casquette (et non une kippa, comme a cru le savoir TF1), et il est de type méditerranéen, comme quelques centaines de milliers de personnes ici, avec une barbichette qui peut évoquer tout culte, y compris le culte du poil. Il devrait y avoir un signe distinctif pour reconnaître les Juifs sans avoir à demander. Une étoile jaune, par exemple…
« Et quand j’ai dit que j’étais juif, ils se sont rués sur moi et m’ont jeté à terre, en me disant qu’ils allaient me faire souffrir et me tuer. » Puis ils l’ont tailladé avec deux couteaux — il a huit jours de RTT — en lui montrant une photo de Mohamed Merah et un tee-shirt de Daech (je peux témoigner que ça se trouve, ici, j’en ai croisé dans la rue).
Tsion Saadoun doit son salut, dit-il, à une voiture qui a tourné dans cette rue mal éclairée, et a provoqué la fuite des agresseurs. « Je l’ai échappé belle. Je me garde de faire un amalgame entre communauté musulmane et terrorisme. Il y a des abrutis partout, il faut faire la part des choses. La grande majorité des musulmans a une attitude tout à fait normale, modérée, qui s’inscrit dans l’esprit de la République. » Comme dit la Provence d’aujourd’hui vendredi, Tsion Saadoun « se rendra ce soir dans sa synagogue, avec sa kippa sur la tête. Sans peur, mais en restant sur ses gardes. » Et d’ajouter que Tsion Saadoun « n’envisage pas pour autant de faire son alya » — un choix de plus en plus fréquent chez les Juifs français en général et marseillais en particulier.
La présidente du CRIF-Marseille, Michèle Teboul, considère de son côté « que cette agression relève plus d’un acte terroriste que d’une violence ordinaire aggravée d’insultes antisémites ».
Soyons complet : la veille, une musulmane — repérable à son voile, elle — a été agressée près du métro Castellane en plein centre ville, par un jeune cagoulé « qui lui aurait donné un coup de poing et l’aurait blessée avec un cutter » en lui lançant : « C’est à cause de vous ce qui est arrivé ».
Et Hollande d’appeler à une « réaction impitoyable »… Et Bernard Cazeneuve d’affirmer que « tout est mis en œuvre pour retrouver et interpeler les auteurs de ces actes inqualifiables… »

Il y aurait un petit millier de djihadistes français dans la nature, dont quelques centaines sont rentrés au pays sans être inquiétés, grâces soient rendues à Allah et à l’espace Schengen. On finira bien par les localiser. Il y a près de 11 000 « fiches S » — des gens suspectés de menacer la sécurité du territoire. Là, c’est plus sérieux, parce qu’on ne s’est pas donné les moyens de les neutraliser.
Et puis il y a la masse énorme des crétins de toutes obédiences. De toutes origines. Aussi bien les adolescents en quête d’individuation, comme disent les psychologues prêts à tout excuser, de débiles mentaux, de fondamentalistes mous de la coiffe et désireux de se mettre en conformité avec un Coran qui appelle à l’extermination des infidèles, et de petits cons plus ou moins bourrés qui trouvent drôle d’agresser un monsieur âgé ou une jeune fille — une parmi les dizaines de milliers de filles voilées de Marseille, qui feraient mieux d’y renoncer, en attendant que ça se tasse —et puis franchement, quelle idée de se mettre un chiffon sur la tête… Certes, le pouvoir ne s’en est pas soucié pendant une décennie — et Mme Belkacem « bottait en touche » quand un sénateur PS posait la question du port des burkas sur le marché de Mantes-la-Jolie / Conflans Sainte-Honorine / ou ailleurs — ici, par exemple. C’est qu’elle défendait les droits des femmes…
Je dis un chiffon, mais rue du Petit Saint-Jean, à deux pas de la gare Saint-Charles et de la Porte d’Aix, on trouve ce genre d’article seyant à la porte des magasins — à l’usage des jeunes filles pas encore en fleur.
Le laxisme qui depuis quinze ans (depuis qu’a paru ce petit livre annonciateur d’orages qu’était les Territoires perdus de la République) a servi de politique, la laïcité « aménagée », la loi de 2004 limitée aux établissements d’enseignement secondaire, les risettes aux « communautés » qui se regardent en chiens de faïence, nos partis-pris pendant la guerre des Balkans et la balkanisation de certaines villes — et Marseille en est un exemple-type —, tout concourt à décomplexer les islamistes — sans compter les imbéciles qui d’action en réaction vont finir par mettre la France à feu et à sang. Après tout, le seul conseiller municipal FN a été élu dans les quartiers Nord — avec des voix musulmanes.
En attendant, pendant que leurs aînés se documentent sur FesseBouc, les gosses des quartiers Nord peuvent apprendre dans la Voie du petit musulman quel comportement l’Islam attend de ses fidèles :
Nous ne sommes qu’au début de la guerre. Et nous ne la gagnerons pas avec des mouvements de menton.

Jean-Paul Brighelli

PQ

Codicille à la Note sur « Faut-il quitter Marseille » ?

Je viens de recevoir d’une amie, institutrice remplaçante à Marseille, le message suivant :

« Dis, je reviens sur la question que tu posais il y a quelques temps… Sans aller jusqu’à quitter Marseille, je crois que les Marseillais pourraient se révolter une fois de temps en temps. Vendredi, je suis allée travailler dans une école à côté du métro Bougainville. Je réceptionne le matériel apporté par les parents et, parmi le lot de fournitures habituelles, je vois des rouleaux de papier toilette… Du coup, je demande à l’ATSEM pourquoi c’est sur la liste des fournitures. En maternelle, il y a toujours des instits qui arrivent à faire des projets en arts visuels avec du PQ ou des clous rouillés. Je croyais naïvement que c’était ce genre de truc. Eh bien non, c’était bel et bien pour que les gamins puissent se torcher. La Mairie de Marseille fournit le papier toilette en quantité insuffisante. Si on me demandait, à moi, d’amener ça à l’école de mes gamines, je pense que je râlerais un peu. Faut pas déconner quand même. Je veux bien entendre que Marseille n’est pas une ville aussi riche que Bordeaux mais y a quand même bien quelques impôts locaux qui rentrent, non ? Y a pas que des fraudeurs dans cette ville, quand même. Je m’étonne une fois de plus, comme avec le bordel de l’organisation du périscolaire l’année dernière, que les gens ne bronchent pas. Ca me dépasse. »

Bougainville, c’est au bout de la ligne de métro — vers le début de la rue Saint-Antoine, à l’orée des Quartiers Nord. Allez, parions que les écoles du VIIIème arrondissement, entre Paradis, Prado et Pointe-Rouge, sont mieux achalandés en objets de première nécessité.
Rogner sur le PQ, voilà une économie louable. Je voulais saluer ici l’édile qui en a eu l’idée. Et le recommander à Emmanuel Macron. Au prix du double épaisseur (et je gagerais que le papier fourni est de qualité primitive, en papier pelure, le genre qui vous colle aux ongles, si je puis dire), demander aux parents des presque 7 millions d’élèves français de fournir le papier toilette ferait gagner à l’Etat des millions d’euros qui partent chaque année dans les égouts.
Déjà qu’on leur fait acheter d’impressionnantes quantités de matériels divers — six tubes de colle par exemple dès la rentrée ! Je ne sais pas ce qu’ils vont coller, en CP ? mais ça va coller. Des crayons, des feutres, des gommes — comme s’il en pleuvait. Les supermarchés ont des centaines de mètres linéaires de fournitures — rayons dévastés dès le 5 septembre.
Vous allez me dire, mais il y a la prime de rentrée… Oui : autant savoir qu’elle sert à acheter du PQ. Quand vous avez deux ou trois enfants scolarisés — là où les mères tentent de conquérir Marseille avec leurs ventres —, la quantité de papier à fournir est impressionnante.
Pendant ce temps, je parierais presque que les toilettes de Jean-Claude Gaudin sont largement équipées en papier de triple épaisseur, doux à l’anus délicat du maire. Allez, un bon geste, Jean-Claude : divertis un pourcentage de ton PQ personnel vers les écoles de la ville — sinon, bien que les Marseillais soient effectivement très patients, comme tous les Français d’ailleurs, ils risquent de t’emmerder.
Et de t’envoyer chier.

Jean-Paul Brighelli

PS. ET des écoles, on a a bien besoin. Parce que l’illettrisme gagne :

Faut-il quitter Marseille ?

Poncif : les Marseillais ont avec leur ville une relation passionnelle. Amour et haine. Ils se savent différents. Issus — et ce n’est pas une formule — de la « diversité » : Provençaux, Catalans (un quartier porte leur nom), Corses (près de 130 000), Italiens divers et d’été, Arméniens réfugiés ici dans les années 1920, Pieds-Noirs de toutes origines, en particulier des Juifs Séfarades, Arabes de tout le Maghreb, et depuis quelques années Comoriens (plus de 100 000) et Asiatiques — les Chinois occupent lentement le quartier de Belsunce comme ils ont, à Paris, occupé Belleville, au détriment des Maghrébins qui y prospéraient.
Bien. Vision idyllique d’une ville-mosaïque, où tous communient — si je puis dire — dans l’amour du foot et du soleil…
Mais ça, dit José d’Arrigo dans son dernier livre, ça, c’était avant.
Dans Faut-il quitter Marseille ? (L’Artilleur, 2015), l’ex-journaliste de l’ex-Méridional, où il s’occupait des faits divers en général et du banditisme en particulier, est volontiers alarmiste. Marseille n’est plus ce qu’elle fut : les quartiers nord (qui ont débordé depuis lulure sur le centre — « en ville », comme on dit ici) regardent les quartiers sud en chiens de faïence. Et les quartiers sud (où se sont installés les Maghrébins qui ont réussi, comme la sénatrice Samia Ghali) se débarrasseraient volontiers des quartiers nord, et du centre, et de la porte d’Aix, et des 300 000 clandestins qui s’ajoutent aux 350 000 musulmans officiels de la ville. Comme dit D’Arrigo, le grand remplacement, ici, c’est de l’histoire ancienne. Marseille est devenu le laboratoire de ce qui risque de se passer dans bon nombre de villes. Rappelez-vous Boumédiène, suggère D’Arrigo : « Un jour, des millions d’hommes quitteront l’hémisphère Sud pour aller dans l’hémisphère Nord. Et ils n’iront pas là-bas en tant qu’amis. Parce qu’ils iront là-bas pour le conquérir. Et ils le conquerront avec leurs fils. Le ventre de nos femmes nous donnera la victoire. » « Les fanatiques, dit D’Arrigo, ont gagné la guerre des landaus ». Le fait est que partout, on rencontre des femmes voilées propulsant fièrement leurs poussettes avec leurs ventres à nouveau ronds. Si ce n’est pas uns stratégie, ça y ressemble diablement. D’autant que c’est surtout l’Islam salafiste qui sévit ici. Et à l’expansion du fondamentalisme, observable à vue d’œil dans les gandouras, les barbes, les boucheries hallal, le « sabir arabo-français aux intonations éruptives issues du rap », les voiles, les burqas qui quadrillent la ville, répond un raidissement de la population autochtone — y compris des autochtones musulmans, ces Maghrébins de première ou seconde génération, qui, voyant la dérive des jeunes qui les rackettent et les menacent, en arrivent très consciemment à inscrire leurs enfants dans les écoles catholiques et à voter FN : « Ce sont les Arabes qui ont porté le FN au pouvoir dans les quartiers nord, pas les Européens ».
Marseille est effectivement devenue terre d’Islam, Alger évoque sans rire la « wilaya de Marsylia », et, dit l’auteur en plaisantant (mais le rire est quelque peu crispé), ce sera bientôt « Notre-Dame-d’Allah-Garde » qui dominera la ville. Je l’ai raconté moi-même ici-même à maintes reprises. La burqa, ici, c’est tous les jours, partout. Au nez et à la barbe de policiers impuissants : il y a si peu d’agents de la force publique que c’en devient une plaisanterie.
Et l’image que j’évoquais plus haut d’une ville cosmopolite est désormais clairement un mythe : Marseille est une ville où les diverses « communautés » s’ignorent (version rose) ou se haïssent — version réaliste. Marseille, ville pauvre où 50% des habitants sont en dessous du seuil d’imposition (contre 13% à Lyon, si l’on veut comparer), « n’en peut plus de ces arrivées incessantes de gens venus d’ailleurs, et venant ici rajouter de la misère à la misère ». Ici on ne se mélange plus. On s’observe, et parfois on tire. « Marseille est devenue une redoutable machine à désintégrer après avoir été durant un siècle une ville d’immigration et d’assimilation à nulle autre pareille. »
Qu’il n’y ait pas de malentendu sur le propos de l’auteur. Il n’est pas dans la nostalgie d’une Canebière provençale et d’un Quai de Rive-Neuve où César et Escartefigue jouaient à la pétanque (un mythe, ça aussi). Il regrette la ville de son enfance (et de la mienne), où tous les gosses allaient en classe et à la cantine sans se soucier du hallal ou du casher, et draguaient les cagoles de toutes origines sans penser qu’elles étaient « impures ».
Responsabilité écrasante des politiques, qui durant trois décennies ont systématiquement favorisé ceux qu’ils considéraient comme les plus faibles. Marseille a été le laboratoire de la discrimination positive, et aujourd’hui encore, les réflexes des politiciens qui financent des associations siphonneuses de subventions sont les mêmes. « On a substitué à la laïcité et à l’assimilation volontaire, qui naguère faisait autorité, le communautarisme et le droit à la différence ». « Cacophonie identitaire » et « défrancisation », « désassimilation ».
Comment en est-on arrivé là ? L’auteur dénonce avec force la substitution, à des savoirs patiemment instillés, du « péril de cette époque insignifiante gavée de distractions massives : le vide, le vertige du vide ». Je faisais il y a peu la même analyse, à partir du livre de Lipovetsky.
D’où la fuite de tous ceux qui, « dès qu’ils ont quatre sous, désertent la ville et s’installent à la campagne ». Vers Saint-Maximin, Cassis, ou autour d’Aix — ou plus loin : des milliers de Juifs par exemple ont fait leur Alya et sont partis en Israël, et les Corses se réinstallent dans les villages de leurs parents. Mais « dans ces conditions, des quartiers entiers de Marseille risquent de se ghettoïser. » Ma foi, c’est déjà fait.
Et si la ville n’a pas explosé, c’est qu’il y règne un « ordre narcotique » auquel veillent les trafiquants, peu soucieux de voir s’instaurer un désordre peu propice au petit commerce du shit — une activité parallèle qui génère chaque année des dizaines de millions d’euros. L’Etat en tout cas n’existe plus déjà dans 7 arrondissements sur 16, où les gangs, narco-trafiquants infiltrés de djihadistes potentiels, font régner l’ordre — c’est-à-dire le désordre des institutions. Quant à l’école, « elle a sombré ». Effectivement, les truands ne voient pas d’un bon œil que certains leur échappent en tentant de s’instruire. D’ailleurs, ceux qui y parviennent sont les premiers à « quitter Marseille ».
Les solutions existent — à commencer par un coup de balai sur cette classe politique phocéenne corrompue jusqu’aux os, qui entretient un système mafieux en attendant qu’il explose. La candidature d’Arnaud Montebourg en Mr Propre, évoquée par D’Arrigo, me paraît improbable : il n’y a ici que des coups à prendre. L’arrivée aux commandes de Musulmans modérés est plus probable : le Soumission de Houellebecq commencera ici.
Et pour que les bonnes âmes qui croient que ce blog est islamophobe cessent de douter, je recopie, pour finir, une anecdote significative — mais le livre en est bourré, et Marseille en fournit tous les jours.
« À la Castellane, la cité de Zinedine Zidane, les policiers sont appelés de nuit par une mère affolée. Sa fillette de 10 ans est tombée par mégarde du deuxième étage et elle a les deux jambes brisées. Il faut la soigner de toute urgence et la conduire à l’hôpital. L’ambulance des marins-pompiers et la voiture de police qui l’escorte sont arrêtées par le chouf [le guetteur, pour les caves qui ne connaissent pas l’argot des cités] douanier à l’entrée de la cité. Lui, il s’en moque que la gamine meure ou pas. Il va parlementer une demi-heure avec les policiers et les pompiers et les obliger à abandonner leurs véhicules pour se rendre à pied au chevet de la blessée. « Je rongeais mon frein, raconte un jeune flic qui participait au sauvetage, je me disais dans mon for intérieur, ce n’est pas possible, ces salauds, il faut les mater une fois pour toutes, j’enrageais de voir un petit caïd de banlieue jouir avec arrogance de son pouvoir en nous maintenant à la porte. Ce qu’il voulait signifier, ce petit con, c’était très clair : les patrons, ici, c’est nous. Et vous, les keufs, vous n’avez rien à faire ici… » »
À bon entendeur…

Jean-Paul Brighelli

J’habite une ville formidable

Peut-être le fait d’habiter Marseille fausse-t-il ma vision de l’islam… Ou peut-être le fait de vivre dans une ville musulmane permet-il au contraire d’en voir de près le fonctionnement.

Peu importe. Pour une fois que l’on a aussi la fin de l’histoire…

Les faits remontent au 9 juillet dernier.
On est en plein ramadan, ce qui devrait apaiser les esprits. Mais la canicule aidant, ils s’échauffent.
La brigade VTT (bravo à eux, Marseille est une ville qui n’est pas toujours facile en vélo, faut dire qu’ils ne s’aventurent jamais loin du centre) opère un banal contrôle rue des Récollettes, au cœur de ce quartier presque exclusivement maghrébin (je dis presque parce que les Chinois s’y glissent peu à peu, comme ils ont fait il y a deux décennies à Belleville). Pour ceux qui connaissent un peu, c’est presque à l’angle de Belsunce et de la Canebière, tout près de la rue Thubaneau où fut chantée pour la première fois la Marseillaise et que fréquentèrent jadis tant de dames de petite vertu. Pour les autres, c’est là que se dresse la mosquée Al Qods et ça donne ça.
Contrôler, mais vous n’y pensez pas : un presque adolescent (il s’appelle Djamel Gherici, et il est élève de Terminale, sans doute fête-t-il le Bac à grandes rasades de limonade) harangue la foule et l’invite à « niquer les condés ». « « C’est ramadan, on est chez nous ici ! » croit-il bon d’ajouter, avant de faire un signe d’égorgement à l’aide du couteau qu’il porte », écrit le journaliste de la Provence, Denis Trossero. Bref, il en fait tellement que les pandores, pourtant portés par nature à l’apaisement, finissent par l’interpeller.
L’affaire était jugée hier. Je reprends l’article qui n’est pas encore en ligne.

« Quand le policier raconte la scène, c’est avec précision et sobriété à la fois. On y lit la désespérance ordinaire du fonctionnaire républicain qui tente de faire au jour le jour son travail, mais qui sait qu’il marche sur des œufs. L’explosion est au coin de la rue s’il n’y prend garde. « Je voudrais que vous ayez conscience de cette violence. C’était une poudrière, raconte le gardien de la paix. On a régulièrement des gens qui viennent nous titiller, nous mettre en porte à faux. Monsieur était comme un chauffeur de salle dans les émissions TV. Ce sont des éléments qui me font perdre la foi en mon métier républicain. On est obligé de baisser le froc. C’est hard ! Quand on rentre le soir à la maison, je me demande pourquoi je fais ce métier. » »
Le procureur, Agnès Rostoker, note que « l’on sent poindre chez ces policiers un légitime découragement sur notre territoire républicain. » Le prévenu soutient qu’il s’est contenté de pousser « des petits cris » (?) puis affirme « qu’il a été frappé par la police. Rien de tel dans le dossier. Le parquet a requis six mois de prison avec sursis assortis de l’obligation d’effectuer un travail d’intérêt général ». L’avocat de la défense a cru pouvoir plaider « un très grand affolement des policiers », qui voudraient faire porter par son client « tout le poids du djihad islamique ». Ben voyons.
Le tribunal a suivi peu ou prou les recommandations du proc, et Gherici a écopé finalement de cinq mois avec sursis assortis de 180 heures de TIG — et d’une amende de 500 euros à chacun des deux policiers. Ce n’est pas cher payé pour une menace de mort à un agent de la force publique, mais j’imagine que le code ne permet pas d’aller beaucoup plus loin.

Je voudrais revenir brièvement sur un passage du témoignage du policier. « Monsieur était comme un chauffeur de salle dans les émissions TV », a-t-il dit. J’ai eu l’occasion ici-même d’analyser une vidéo de Daech, pour bien cerner l’aspect hyper-réaliste et en même temps fantasmagorique des mises en scène de l’Etat islamique. Dans les têtes creuses de nos élèves — et s’agissant d’un crétin de Terminale, c’est bien ça —, dans les crânes de ces gamins auxquels l’Ecole n’a décidément rien appris, c’est comme un jeu vidéo, une télé-réalité à laquelle ils ambitionnent de participer — sauf que la réalité saigne davantage que l’hyper-réalité de la société du spectacle.
En légende de la photo accompagnant l’article dans la Provence aujourd’hui, on peut lire : « La présence policière agace, mais force doit rester à la République. » Oui-da ! Mais l’idée même que la police »agace » est en soi un scandale — sauf à supposer, et ici nous sommes au-delà de la supposition, que la ville est désormais, dans certains de ses quartiers au moins et dans le centre en particulier, régie par la charia.

Jean-Paul Brighelli

PS. Pendant ce temps un plaisantin appose un bandeau rouge sur les yeux des statues marseillaises. Bonne idée — autant que David (il ne serait pas juif, celui-là ?) ne voie pas ce que devient cette ville.

Casanova Variations

Quand j’étais gosse, il y avait à Marseille-Centre une bonne vingtaine de cinémas, qui vers la fin des années 60 se sont, pour la plupart d’entre eux, réaménagés en multiplexes. Bref, à l’orée des années 70, on avait le choix, entre la Canebière et les rues adjacentes, sans compter quelques salles un peu plus lointaines, sur le port (le Festival) ou au pied de Notre-Dame-de-la-Garde (le Breteuil), à une bonne cinquantaine de films chaque semaine. Etonnez-vous qu’après ça j’aie été moyennement présent aux cours de géographie, en hypokhâgne et en khâgne, inopportunément placés le mercredi de 14 à 16, à l’heure où une grande rumeur de nouveaux films à voir de toute urgence arrivait jusqu’à moi — jusqu’à nous : parce que nous étions nombreux à préférer les salles obscures, propices aussi aux ébats maladroits et fougueux, à l’administration de pédagogies sages. Je ne veux pas refaire les 400 coups, Truffaut se suffisant à soi-même, mais qu’est-ce que j’ai pu rêver devant les photos agrafées à l’extérieur des salles, autour desquelles nous bâtissions tout un scénario qu’immanquablement le film détruisait, pour notre plus grand plaisir.
De toutes ces salles, de tous ces pièges, sur la Canebière, il n’en reste qu’une, les Variétés — rue Vincent Scotto, juste à côté de la caserne de pompiers, pour ceux qui connaissent. Il m’est arrivé d’entendre au milieu d’un film le hurlement des sirènes des camions partant à l’assaut d’un sinistre lointain.
Une seule. Pour le reste, les salles ont été reconverties en fast-foods, en fac de Droit, en supermarchés du dispensable et de l’indispensable, où viennent se fournir en biens de première nécessité les Algériens qui débarquent des navettes. Que cette ville soit parvenue à être, un an durant, capitale européenne de la culture fut sans doute le résultat d’un bluff monumental.

Aux Variétés donc j’ai vu hier après-midi les Casanova Variations (variations au sens des Variations Goldberg de Bach, thème repris en ruban ou en vis sans fin, voir la bande-annonce), un excellent film, quoi qu’en disent les cagots des Inrocks qui parlent de « mondopudding » indigeste — parce que le héros est italien, l’acteur américain, le réalisateur autrichien, et que c’est tourné à l’opéra de Lisbonne : ils ont oublié que l’actrice principale, la très belle Veronica Ferres, est allemande. Et alors ? Télérama et le Monde, au moins, ont essayé de voir plus loin que le générique (faut-il que j’aie aimé le film pour que j’en arrive à dire du bien de Télérama et du Monde !).
Comme le film passe en tout et pour tout dans une cinquantaine de salles en France, pendant que des merdes innommables occupent les complexes, courez-y avant qu’il ne disparaisse sous les coups de boutoir de Hunger Games et autres blockbusters pré-formatés.
Malkovich face à Malkovich à la recherche de Malkovich… Ou nous-mêmes face à nous-mêmes. Fascinant jeu de miroirs menteurs, d’interrogations en abyme, de carambolages temporels — suis-je ou ne suis-je pas celui qui a fait un enfant à ma propre fille, couché avec le chevalier d’Eon, et séduit mille e tre ragazze rien qu’en Espagne, et seulement 640 en Italie — mais où avais-je la tête : c’est de Don Giovanni qu’il s’agit, pur Castillan, et non de Casanova, Vénitien et cosmopolite — voir le très beau texte écrit par Sollers sur ces deux personnages que Michaël Sturminger, le metteur en scène des Variations au cinéma après les avoir mises en scène au théâtre, mélange au gré d’un opéra inséré dans le film, prétexte à des effets de distance réjouissants. D’ailleurs, c’est peut-être Malkovich lui-même qui a séduit plus de mille femmes, dit la rumeur.
Voici donc le héros vieillissant, bibliothécaire du château de Dux, en Bohème — dans ses derniers moments. Il avait 73 ans, Malkovich a mon âge (mon enthousiasme pour le film ne tient cependant pas à ce détail) et un tout petit peu plus de sex appeal. Le voici confronté à lui-même, baryton quadragénaire autrichien (Florian Boesch), crâne rasé comme lui, le voici surtout confronté aux femmes, à ce(tte) jeune androgyne qui sera peut-être le chevalier / ière d’Eon, puis surtout à cette Elisa mystérieuse qui fut sans doute sa maîtresse (comment se les rappeler toutes ?) et qui veut emporter avec elle le manuscrit des mémoires — publiés, comme on l’apprend au détour d’une image rapide, en 1826. Justement : j’ai la mémoire qui flanche, dit Malkovich — ou est-ce par pure politesse qu’il n’avoue pas qu’il a couché avec… Ici, la liste : c’est ainsi que l’opéra de Mozart se coule dans l’histoire, et que Malkovich (l’acteur) fait un malaise sur scène, au grand émoi des spectateurs, avant que Casanova ne meure tout à fait — peu nous importe, le film est fini, tous les miroirs sont épuisés, le public sort du théâtre São Carlos dans la nuit lisboète, et s’en va dîner, ou flirter, ou rêver, emportant avec lui ses doubles.
Oui, deux heures de pures délices. Un spectacle total, comme l’étaient les grandes comédies-ballets avant qu’on ne les découpe en théâtre / danse / opéra. Casanova Variations, c’est cela tout ensemble — un univers baroque, ou plutôt rococo.

Le film est sorti en France avant de sortir aux Etats-Unis. Il mérite tous les Oscars qu’ils ne lui décerneront probablement pas.

Jean-Paul Brighelli