Mea Culpa, Mea Magnissima Culpa

Je me suis procuré, par des voies presque délictueuses, le brouillon d’une lettre que Najat Vallaud-Belkacem projette d’adresser à tous les instituteurs de France, de Navarre et d’Outremer — et qu’elle leur adressera sûrement, dès qu’elle l’aura lue ici…

« Chers maîtres et maîtresses d’école,

« Vous l’avouerai-je ? Quand j’ai été nommée ministre de l’Education nationale, je ne connaissais rien de l’Ecole. Rien que ce que j’y avais appris. Je m’en suis donc remise à des conseillers qui pour les uns étaient des gestionnaires et n’en savaient pas davantage, et qui pour les autres étaient des idéologues bornés — mais comment aurais-je su que les gourous du SGEN qui m’étaient recommandés ne représentaient qu’eux-mêmes et leurs lubies ? Un ministre n’est en général choisi que pour son incompétence et son sourire — deux qualités qui ne me font pas défaut. Je suis fière d’appartenir à un gouvernement qui s’appuie sur des vrais principes — par exemple le principe de Peter.
« D’où des expérimentations qui en ont surpris plus d’un, comme cette réforme du collège qui apparemment n’était ni faite ni à faire. J’aurais dû restaurer l’Ecole des années 1980, celle qui a permis à la petite maghrébine déshéritée — au sens bourdieusien, bien sûr, après tout j’ai fait Sciences-Po — que j’étais de devenir… ce que je suis devenue : une surdouée de la langue de bois et des contre-vérités souriantes.
« Tout cela pour vous dire, chers professeurs des écoles…
« Un tout récent rapport écrit par deux femmes (j’en suis heureuse !), Sandrine Garcia et Anne-Claudine Oller, m’a ouvert les yeux sur les décisions que l’on me fait prendre depuis bientôt deux ans. J’étais chez le coiffeur quand je l’ai parcouru — sinon, on m’en aurait fait une note de synthèse édulcorante. J’en avais lu le compte-rendu dans le Monde des Livres fin août — et le lendemain, Natacha Polony, la journaliste que l’on aime haïr, en parlait avec cette ironie benoite qu’elle affectionne et qui nous exaspère tous. Un article de Libé, l’autre journal officiel de la démocratie PS, en résume ainsi les conclusions : »Des méthodes dites progressistes, censées lutter contre les inégalités sociales, les renforcent au contraire. » Et cette semaine, Eric Conan, le journaliste que l’on aime détester, en remet une couche dans Marianne.
« Ciel ! On m’aurait trompée à l’insu de mon plein gré ?

« Il s’agit bien sûr de méthodes de lecture.
« Que disent ces deux chercheuses qui ont appuyé leur étude sur une expérimentation sérieuse, trois ans durant ?
« Que les méthodes modernes, celles par lesquelles on a appris à lire à ces 17% d’illettrés de Sixième qui forment l’essentiel des 140 000 gosses balancés à la rue fin Troisième, sont « génératrices d’échecs massifs ». Et qu’elles désavantagent particulièrement les élèves qui comme moi ou Jean-Paul Brighelli, le chroniqueur que l’on aime abhorrer, sont d’origine populaire. Ces deux dames ont finalement recouru, avec succès, à des méthodes utilisées dans les années 1930, au déchiffrage patient, au b-a-ba, et au travail — répéter, apprendre, et répéter encore. Stupéfiant, non ?
« Cela, à vrai dire, je l’avais bien entendu dans la bouche des pseudo-zintellectuels qui tirent à boulets rouges sur mes réformes. Et je n’en croyais rien. Mais là, ces deux chercheuses (des femmes, c’est merveilleux !) enfoncent le clou là où ça fait mal (mais peut-être un clou fait-il toujours mal ?). « L’évitement du travail scolaire », écrivent-elles, « renforce les inégalités ». C’est à n’y pas croire : quand on ne fait pas travailler les élèves, ils n’apprennent rien ! Sidérant ! Et la « pédagogie de la réussite », si bien vendue par Meirieu, Dubet, Establet and co., en abaissant les attentes, produit des catastrophes. Si !
« On m’a vendu — comme à mes prédécesseurs — l’idée que « l’activité de déchiffrage des syllabes » avait sur les élèves le même effet que le travail à la chaîne sur les prolétaires. Et qu’il fallait s’obstiner et éventuellement livrer les innombrables victimes des méthodes « progressistes » aux « professionnels de la psychologie de l’échec scolaire ». C’est au moins ça d’acquis : nous avons fourni aux orthophonistes une clientèle captive inépuisable.
« Et elles en rajoutent, ces chipies : « Le progressisme, disent-elles, n’est pas toujours associé à ce qui fait progresser les élèves mais à ce qui a été construit et imposé comme « pédagogiquement de gauche » ».
« Ça me rappelle la critique de Philippe Tournier, qui dirige le SNPDEN, le principal syndicat des chefs d’établissements, à propos de ma réforme du collège : « On prend des décisions sur la base de croyances de manière purement idéologique ».
Mais si c’est vrai, c’est grave ! Que m’a-t-on fait signer ? Je n’ai pas envie qu’aux législatives de 2017, à Villeurbanne, je retrouve mes bulletins barrés d’un « Réforme du collège » rageur !

« Que faire ? Imposer aux ESPE l’apprentissage systématique des méthodes explicites, c’est-à-dire alpha-syllabiques ? Acheter en masse les livres écrits par le GRIP — et qui font merveille, paraît-il ? Pendre par les pieds tous les pédagogues de malheur qui m’ont donné leurs vessies comme lanternes ?
« Ah, c’est compliqué, la vie d’un ministre !
« Tiens, je retourne chez le coiffeur — c’est encore là que je pense le mieux. »

PS. Heu… On me dit que « magnissima » culpa, cela ne se dit pas. « Maxima », me dit l’une de mes conseillères, qui a fait une khâgne et Normale Sup par dessus le marché. Mais que voulez-vous, je ne connais pas grand-chose au latin — c’est d’ailleurs pour ça que je l’interdis pratiquement aux autres. »

Pcc : Jean-Paul Brighelli

Sandrine Garcia et Anne-Claudine Oller, Réapprendre à lire, Seuil, 2015.

Le chenapan au centre

Cette semaine, Marianne se fend d’un long article sur « ces enfants qui nous pourrissent la vie ». Et d’évoquer les inévitables anecdotes sur les petits malappris qui renversent les verres de l’apéro entre copains, escagassent les hôtesses de l’air (ou les paisibles voyageurs de TGV), et le « marché » des sales gosses, marché plein de « supernannies » et autres redresseuses de monstres.

Au même moment nous arrivent de Suède des nouvelles revigorantes à l’aube des élections européennes : les Scandinaves ont leur propre épidémie d’enfants-rois, et n’osent plus rien dire à cette marmaille déchaînée :

http://www.slate.fr/monde/83599/suede-generation-education-enfant-roi

Le mal vient de plus loin — de chez Philippe Meirieu.
Dès 2008, le grand pontife de l’IUFM de Lyon dépeignait, dans une conférence à Neuchâtel, la montée des insolences des moins de seize ans :

http://www.hep-bejune.ch/recherche/conferences/lenfant-roi-lenfant-sujet

(2008)
Et le candidat à la députation / au ministère de l’Education / aux Régionales / au Sénat (rayez les mentions désormais obsolètes) est revenu lui aussi sur le concept :

http://www.meirieu.com/ARTICLES/esprit-attention.pdf

Encore et encore :

Que dit l’illustrissimo fachino, comme on disait de Mazarin ?
« Nous vivons, pour la première fois, dans une société où l’immense majorité des enfants qui viennent au monde sont des enfants désirés. Cela entraîne un renversement radical : jadis, la famille « faisait des enfants », aujourd’hui, c’est l’enfant qui fait la famille. En venant combler notre désir, l’enfant a changé de statut et est devenu notre maître : nous ne pouvons rien lui refuser, au risque de devenir de « mauvais parents »…
Ce phénomène a été enrôlé par le libéralisme marchand : la société de consommation met, en effet, à notre disposition une infinité de gadgets que nous n’avons qu’à acheter pour satisfaire les caprices de notre progéniture.
Cette conjonction entre un phénomène démographique et l’émergence du caprice mondialisé, dans une économie qui fait de la pulsion d’achat la matrice du comportement humain, ébranle les configurations traditionnelles du système scolaire.
Pour avoir enseigné récemment en CM2 après une interruption de plusieurs années, je n’ai pas tant été frappé par la baisse du niveau que par l’extraordinaire difficulté à contenir une classe qui s’apparente à une cocotte-minute. »

Ah, le retour du pédagogue devant une classe qui l’envoie paître par pure insouciance… Grand moment de délectation pour celles et ceux qui pensent qu’il en va quand même un tout petit peu de sa faute, au petit père de « l’enfant au centre du système » — il paraît qu’il regrette la formule aujourd’hui : oui, comme l’Ours de la fable regrette d’avoir écrasé la tronche de l’Amateur de jardins. Oups, j’ai merdu ! dit l’Ours. Mince alors ! Une nouvelle génération perdue !

Qu’on me comprenne bien : je ne reproche pas à Meirieu d’avoir initié une pédagogie qui aurait enfanté le désordre. Non : il a promulgué la pédagogie libertaire dont le néo-libéralisme, qui est bien, comme il a fini par le comprendre, l’initiateur et le profiteur de ce désordre, avait besoin pour enfanter les jeunes-tout-pour-ma-gueule qui sont aujourd’hui les premiers consommateurs de tous les gadgets générateurs de fausse sociabilité. Des autistes à qui Facebook fait croire qu’ils communiquent. Des demeurés qui se croient sujets sous prétexte qu’ils crient plus fort que leurs bobos de parents (qui votent pour Meirieu et ses amis socialisto-libéraux, tout se recoupe), alors qu’ils sont de purs objets manipulés par les marchands du temple et les amuseurs de la société du spectacle.
Il y a enfant-roi et enfant-roi. Le petit Maghrébin auquel des mères béates refusent de donner un ordre, c’est un enfant-roi classique, connu et convenu — et tant pis pour lui s’il laisse ses petites et grandes sœurs briller en classe, afin de lui dire Merde le moment venu. Mais le petit enfant gâté, déjà pourri et fier de l’être, ça, c’est une création de notre époque formidable, comme disait Reiser. Et tous deux réunis, le caïd qui se veut cancre et le crétin qui se croit malin font l’élève incontrôlable, celui qui refuse obstinément de s’asseoir en classe et en avion, l’élève dont on ne teste plus que les compétences depuis que le Ministère a renoncé à lui faire ingurgiter (quelle violence !) le moindre savoir.
À noter que cet enfant-roi, ce petit sauvage (n’en déplaise à Rousseau, l’enfant n’est pas bon — il est violence pure tant qu’on ne lui a pas appris à parler clairement et à substituer les mots aux injures) n’est que la caricature, comme tous les enfants, de cet adulte qui se croit roi parce qu’on l’a fait client. Le petit sauvage est l’enfant des invasions barbares dont nous parlait jadis Denys Arcand dans un film exemplaire sur la fin du monde occidental.
Parce que c’est la fin d’un monde qui s’esquisse à chaque grossièreté proférée, chaque affirmation de l’individualisme dont les marchands sont parvenus à nous faire croire qu’il était une bonne chose — puisqu’il faisait disparaître ces deux notions centrales, si ancrées pourtant durant des siècles dans la culture française, que furent la Patrie et l’Etat. Pauvres gens qui n’avez pas compris qu’à l’Etat républicain, qui vous a si longtemps permis de devenir ce que vous n’étiez pas encore, s’est substitué l’Etat anonyme des multinationales. Goldman Sachs forever ! Be yourself ! Ce monde-là parle globbish.
Et pendant ce temps-là, Hollande amène Gattaz aux Amériques, et cajole les patrons français exilés en Californie — on les aurait voués aux gémonies, ou pire, en d’autres temps plus héroïques. Mais dorénavant, le héros est un trader — un loup pour le loup de Wall Street. Fric, où est ta victoire ?
Quant à l’amour, il s’est quantifié en pornographie. Les mêmes jeunes violent les bienséances et leurs copines. Carton plein.
C’est qu’ils ont été élevés dans un monde en loques et fier de l’être, et ils en traduisent, dans leurs comportements les plus extrêmes, cette barbarie de chaque instant que nous croyons être la civilisation avancée — si avancée qu’elle pue déjà un peu.
Pas tous, bien sûr — mais le modèle s’impose peu à peu, et l’Ecole joue son rôle dans cette capitulation globale. Complot, pensais-je jadis : même pas. Nous avons l’Ecole que nous méritons, et nous méritons même pire : patience, le gouvernement socialo-libéral (qui s’étonnera que ça plaise aux bobos, puisqu’il n’y a désormais plus de classe ouvrière, à en croire François Hollande ?) s’en occupe.

Jean-Paul Brighelli

Le bonheur tout de suite

Causeur, en la personne d’Elisabeth Lévy, a reçu ce courrier qui m’était visiblement adressé. Je le publie sans commentaires, il se suffit à lui-même. Le signataire m’est inconnu : tout ce qu’il dit de lui, c’est qu’il est parent d’élève, convaincu des bienfaits du pédagogisme, la doctrine qui régit l’Ecole depuis plus de trois décennies et dont il résume en quelques paragraphes les objectifs et les méthodes, et qu’il n’apprécie ni le destinataire de sa missive, ni ce qu’il appelle « l’école de papa » : quiconque voudrait voir dans cette appellation méprisante un symptôme freudien n’aurait peut-être pas tort.

De Pierre Abraxas, parent d’élève, à Jean-Paul Brighelli, aux bons soins d’Elisabeth Lévy.

Monsieur,
J’ai hésité avant de prendre la plume, sachant parfaitement que mon courrier finira dans votre poubelle, tant l’esprit partisan qui vous anime dès que vous parlez d’Ecole vous interdit de laisser une place à une pensée moins réactionnaire que la vôtre — une pensée réellement progressiste, qui tienne compte du vécu des enfants (ou plutôt des apprenants), de leur légitime droit à s’exprimer et à être heureux tout de suite, dans une école enfin réconciliée avec les vraies valeurs du vivre-ensemble, loin de l’élitisme stérilisant que vous revendiquez — loin de cette école à papa que la nostalgie d’hier vous fait croire bonne pour aujourd’hui ou demain.
Vous n’avez raison que sur un point : l’école actuelle n’est pas à la hauteur des ambitions que nous devons légitimement avoir pour nos enfants, ni des défis que pose une société si diversement colorée — contre le manichéisme noir et blanc que vous défendez. Par trop d’aspects elle est encore exagérément sélective, autoritaire, et socialement discriminante. Le collège unique, — la seule création durable de l’ère Giscard d’Estaing — n’est pas encore assez unique, et son principe devrait inspirer les lycées de demain. La mesure des savoirs académiques n’a pas encore laissé toute sa place à l’évaluation des savoir-être et des compétences transversales. Et les enseignants renâclent encore trop souvent à laisser la parole aux enfants, de quelque manière qu’elle s’exprime, alors que leur ambition devrait être d’encourager la perturbation, expression libre de la créativité enfantine.
Mais le gouvernement, habilement guidé par les vraies organisations d’avant-garde, la FCPE, le SE-UNSA et le SGEN (1), et la Ligue de l’Enseignement, qui tiennent la main de Vincent Peillon et ont pré-orienté sa « grande consultation » sur l’avenir de l’Ecole, commence à remettre l’Ecole sur la voie du progrès — l’inverse de la réaction dont vous vous faites, monsieur, vous et ces « républicains » qui oublient si facilement d’être démocrates, l’infatigable propagandiste.

L’horreur pédagogique commence parfois dès la Maternelle et le CP — mon fils a subi dans ces classes une professeure des écoles selon votre cœur (mais pas selon le mien !) qui s’était permis de remplacer le manuel utilisé par son prédécesseur, Ribambelle, par un opuscule signé GRIP Editions — le b-a-ba dans toute son horreur (2). Pierre Frackowiak, qui fut si longtemps inspecteur du Primaire dans le Nord, et a observé ces dernières années les progrès de la réaction, a bien raison de stigmatiser les méthodes syllabiques et d’y voir la source du désarroi présent des enseignants (3), face à des élèves dressés comme des petits chiens, auxquels toute expression autonome est refusée — le tout au nom des principes réactionnaires qui régissent l’apprentissage de l’orthographe, ce concept bourgeois, et de la grammaire, ce carcan fasciste imposé à la langue. Il évoque avec raison la « souffrance » de ces enseignants, et celle des élèves, surtout les plus démunis (le fait que j’habite le Marais, et non les Quartiers Nord de Marseille, ne m’empêche pas d’avoir une vraie conscience sociale…), appartenant souvent à des communautés étrangères, et sommés par des « instituteurs » réactionnaires d’apprendre la langue et la culture bourgeoises, alors qu’il y a bien plus de créativité (une créativité de gauche, si vous le permettez) dans la désarticulation du langage opérée par les rappeurs des cités, comme le soulignait jadis Jack Lang (qui aurait dû être nommé ministre à vie de l’Education) que dans toute l’œuvre de Racine. Plutôt que d’enseigner de façon frontale et verticale des règles artificielles et surannées (n’était-ce pas Saussure qui parlait de l’arbitraire de la langue ?), il convient, comme le font en vérité les professeurs des écoles formés dans les IUFM, ces temples de la vraie pédagogie inventés jadis par l’admirable Philippe Meirieu, aujourd’hui phare de la pensée écologique lyonnaise, il convient, disais-je, que l’enseignant consente à être enseigné par ses élèves, qu’il se mette à l’écoute de leurs désirs, de leur poésie innée. De leur violence aussi : être frappé sur la joue droite doit inciter à tendre l’oreille gauche.

Au lieu de rentrer à la maison pour se plonger dans des devoirs (interdits par la loi depuis 1956 !) et des leçons ineptes (comme le remarquait Rousseau, quel besoin ont-ils d’apprendre l’hypocrisie dans « le Corbeau et le Renard », ou l’injustice dans « le Loup et l’Agneau » ?), ils devraient être libres de leurs désirs : à leur âge, passer des heures entières assis à écouter le ronronnement d’un enseignant autoritaire ne peut être une finalité. Après tout, il y a des correcteurs orthographiques pour régler le problème de l’orthographe, et des calculettes — dans n’importe quel portable, les enfants devraient tout jeunes être autorisés à en garder un sur eux en permanence, ne serait-ce que pour garder le lien avec leur famille — pour faire les multiplications à leur place. Il y a un autoritarisme invraisemblable à leur infliger des souffrances quotidiennes pour leur faire avaler que 8×7=57. Jean-Claude Hazan, qui dirige la FCPE, la seule fédération de parents réellement progressiste — et je m’honore d’en faire partie — demande d’ailleurs la suppression des devoirs, des notes et des redoublements (4) — ces trois piliers du fascisme enseignant. Les enfants doivent être libres d’apprendre à leur gré et à leur rythme, ou de ne pas apprendre si tel est leur bon plaisir, nous devons cesser de les stigmatiser par de mauvaises notes (à la rigueur, conservons les bonnes) et de faire peser sur leur tête la lame de la guillotine du « passage » en classe supérieure (vous sentez bien, n’est-ce pas, ce qu’il y a d’affreusement réactionnaire dans ce mot de « classe » et cette ambition imposée d’en changer). Nous avons aboli la peine de mort en 1981. Nous devons abolir les redoublements, et toutes les formes de stress à l’école, en 2012. Le bonheur, c’est tout de suite.

Mais les ESPE — Ecoles Supérieurs du Professorat et de l’Education — que met aujourd’hui en place Vincent Peillon remédieront, je l’espère tout comme Patrick Demougin (5), aux débauches de cette pensée réactionnaire dont vous vous faites, monsieur, l’écho complaisant. Les petits écoliers français sont parmi les plus stressés d’Europe, comme le soulignait jadis Peter Gumbel (6), l’homme qui a su flairer en vous le sergent Hartmann — l’adjudant-formateur de Full Metal Jacket — qui sommeillait sous les oripeaux du prof, et comme le rappelle encore aujourd’hui une pédagogue italienne, Antonella Verdiani, qui prône (7) les « pédagogies du bonheur », si constructives, contre la violence de l’accord nom-adjectif et du carré de l’hypoténuse — qu’avons-nous à en faire, je vous le demande, du carré de cette hypoténuse — que nous devrions écrire ipoténuse, pour simplifier des règles qui n’ont été instituées, comme le rappelait jadis André Chervel (8), que pour asseoir la puissance d’une classe sociale — la bourgeoisie — dont nous savons combien elle brime cette imagination dont nous espérions jadis qu’elle serait au pouvoir. Il est temps que Mai 68, 45 ans plus tard, s’impose.
Qui sont au fond ces enseignants réactionnaires qui persistent à ignorer les progrès de la didactique ? Souvent formés dans les classes préparatoires, temples de l’élitisme, du conservatisme et de la culture unique, alors qu’il est tant de cultures plurielles, dans le respect des communautés qui font de la France d’aujourd’hui une mosaïque d’opinions contrastées — et je milite pour la reconnaissance de la pensée hirsute, seule douée de créativité, contre la monotonie de la pensée unique de l’institution scolaire —, ces classes prépas qu’il faudra bien se résoudre à dissoudre dans la diversité si réjouissante des universités vraiment libres (celles qui ne sont pas aux mains des sorbonnards et autres piliers d’un establishment culturel que je méprise), ces enseignants, dis-je, perpétuent le système qui les a formés, au lieu de se mettre à l’écoute des jeunes, qui ont bien le droit de s’exprimer, conformément à la loi Jospin de 1989 (ma phrase est un peu longue, mais je suis journaliste au Nouvel Observateur, je ne suis pas tenu au « beau » style !). Il y a plus d’idées en puissance dans le joyeux bordel d’une classe animée que dans le ronron stérilisant que vous appelez de vos vœux. Ce que vous appelez « violence » n’est, le plus souvent, que réaction à une violence antérieure, celle exercée par des enseignants rigoristes qui s’obstinent à imposer un silence stérilisant à des jeunes à la gestuelle exubérante et créatrice, qui ont compris — et c’est des classes les plus populaires que vient souvent cette initiative, tant les « héritiers », comme disait Bourdieu, sont constipés dans leurs comportements stéréotypés d’enfants sages — que du chaos naît la pensée nouvelle, et que tout ordre n’est jamais que préface à l’Ordre nouveau.
Résumons-nous : que cent fleurs s’épanouissent, que les devoirs, les notes, les redoublements, l’orientation précoce — que stigmatise aujourd’hui Bernard Desclaux (9)l’un de ces COPSY, Conseillers d’Orientation Psychologues, qui font tant pour le bonheur des élèves en refusant de les orienter vers des voies élitistes et stressantes —, les contraintes en un mot, cessent enfin. Que les programmes soient réécrits dans le sens de la créativité — 1+1= 69, comme aurait dit Serge Gainsbourg — et non dans le sens de la reproduction. Vous sentez bien, n’est-ce pas, ce qu’a d’épouvantablement conventionnel ce mot de reproduction ? Un lycéen qui apostrophe sa prof en lui lançant : « Je t’enc*** » met à bas le système tout entier — qui se venge en lui infligeant des sanctions aussi vaines qu’imméritées. Ah, l’autoritarisme a encore de beaux jours !
Je ne vous salue pas.

Pierre Abraxas

 

PS. Cette missive vient de paraître, sous une forme à peine abrégée, dans la revue Causeur de ce mois.

(1) Ces deux syndicats viennent de publier un communiqué commun appelant de leurs vœux une « école de demain » moins réactionnaire que la vôtre — saluons cette initiative : http://www.cfdt.fr/rewrite/article/42525/actualites/cinq-propositions-pour-une-ecole-plus-juste-et-plus-efficace.htm?idRubrique=7105

(2)http://www.instruire.fr/Grip_1/PAGE_DebatEcritureLecture/YiQAAFA01hpxZVNqamRVc2dGAgA

(3) http://www.educavox.fr/actualite/debats/article/la-refondation-et-la-souffrance#.UGVz3wIqrmo.twitter

(4) FCPE / Hazan : suppression des notes, des devoirs et des redoublements :

http://tempsreel.nouvelobs.com/education/20120927.AFP0276/la-fcpe-veut-arreter-les-notes-avant-le-lycee-les-devoirs-et-le-redoublement.html

(5)http://www.vousnousils.fr/2012/09/25/ecoles-superieurs-professorat-nouveau-depart-formation-enseignants-patrick-demougin-cdiufm-534220

(6) Peter Gumbel, On achève bien les écoliers, Grasset, 2010.

(7)http://www.terrafemina.com/vie-privee/famille/articles/17472-lecole-autrement–les-pedagogies-du-bonheur-expliquees-par-antonella-verdiani.html

(8) André Chervel, l’Orthographe, Maspéro, 1969.

(9) http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2012/08/24/pourquoi-faut-il-supprimer-les-procedures-dorientation/

La Montagne et la Souris

Je ne dirai pas que la Grrrrande Concerrrrrtation sur l’Ecole, ce fut « beaucoup de bruit pour rien », mais je le pense très fort.

Le discours de François Hollande (bon sang, qui les lui écrit ? Et qui les lui fait répéter ?) en portait témoignage. On y entendait beaucoup de banalités (le serpent de mer des devoirs à la maison — depuis la fin des années 1950, on le ressort régulièrement, on s’agite un peu, puis les enseignants n’en font à nouveau qu’à leur tête, c’est-à-dire qu’ils suivent intelligemment la demande des parents, qui en réclament), et quelques silences assourdissants (quid du Bac, par exemple ? Et de l’enseignement supérieur ? Et…).

Vincent Peillon navigue à vue entre ses convictions et ses ambitions (lequel de la « bande des quatre » remplacera prochainement Ayrault ?) et n’a guère élucidé les ambiguïtés d’une politique éducative dont on attend toujours qu’elle prenne la mesure du désastre. D’un côté, il ne faut pas mécontenter les trois imbéciles heureux qui se croient maîtres de la rue de Grenelle — le SGEN, le SE-UNSA et la FCPE, trois grandes incompétences dont la qualité première est d’indiquer toujours le sud. De l’autre, il ne faudrait pas trop se fâcher avec la FSU (elle-même partagée entre le SNUIPP, qui se pense dominant parce que Bernadette Groison, qui n’arrive pas à la cheville de Gérard Aschieri, est issue de ses rangs, et le SNES, très revendicatif ces derniers temps), ni avec le SNALC, qui entretient avec le ministre des rapports presque cordiaux — pourvu qu’il n’applique pas son programme. Philippe Meirieu est très mécontent de ce qui est sorti de la concertation, et je ne peux pas lui donner tort, même si je suspecte sous ses prises de conscience actuelles, si loin de ses convictions passées, la rancœur d’un homme battu quand il croyait toucher au but (il fallait rentrer au Grand Orient, Philippe, vous vous seriez mieux entendu avec le maire de Lyon — entre autres, dans un gouvernement qui est plein de « frères », ou de frères de « frères »…).

Je crois donc très fort que l’on va enterrer dans les deux ou trois mois à venir l’essentiel de ce qui a été proposé. Il y aura toujours des notes, parce qu’il n’y a pas de meilleur système d’évaluation — et que par ailleurs les enseignants sont déjà priés de ne pas descendre trop bas pour ne pas heurter la sensibilité de Monchéri-Moncœur, et obtempèrent, au moins dans les examens. Il y aura de moins en moins de redoublements, parce que cela coûte cher, et que le facteur économique est déterminant en dernière instance, comme disent Karl Marx et Paul Krugman. On toilettera les programmes à la marge (dans le Primaire, l’argument des « désobéisseurs », selon lequel les programmes Darcos étaient infaisables en quatre jours, tombe de lui-même dès lors que l’on revient à une semaine de neuf demi-journées), on conviendra d’un socle minimaliste en encourageant les profs à en faire tout de même un peu plus, on abolira tranquillement les livrets d’évaluation qui servent essentiellement à vérifier la compétence des enseignants à faire de petites croix dans de petites cases, on modifiera doucement la carte scolaire selon le principe du quartier d’orange — de la périphérie vers le centre — au lieu de confiner le ghetto dans le ghetto. Parce que sinon, on offrirait sur un plateau le système éducatif tout entier aux ambitions des « créateurs d’écoles » qui offrent dans un privé très privé tout ce que demandent les parents.

L’essentiel n’est pas là. Le combat est toujours le même, entre ceux qui sans cesse veulent abaisser la barre, pour que tous les enfants réussissent à sauter 50cm, et ceux qui sans cesse l’élèvent au plus haut des compétences de chacun. C’est tout de même sidérant, quand on y pense : les « républicains » rêvent au fond d’un grand service unifié dont les ambitions pratiques seraient adaptées à chaque élève (c’est cela, la fin du collège unique, et pas autre chose), et les pédagos d’une Education nationale éclatée, de pouvoirs donnés aux caciques locaux, qui leur permettraient de se faire entendre au niveau le plus communal. Dans le grand mouvement girondin qui saisit la France depuis quelques années, c’est dans les établissements désormais qu’il faut se faire entendre, qu’il faut imposer des ambitions : suggérez des filières dès la Sixième, comme cela se fait en douce çà et là, afin de constituer des classes homogènes, utilisez le volant d’heures sup et de fonds spéciaux pour renforcer les apprentissages ou pallier les insuffisances, servez-vous des exorbitants pouvoirs des chefs d’établissements pour faire voter des règlements intérieurs qui n’autoriseront aucun comportement déviant — à commencer par l’interdiction des téléphones portables. Bref, l’élitisme n’étant plus à la mode au sommet, faites-en un principe à la base — j’entends bien sûr l’élitisme pour tous, qui permet à chacun de donner le meilleur de lui-même. Utilisez de bonnes méthodes d’écriture-lecture, combinez des progressions rigoureuses, puisque l’Etat renonce à les imposer de lui-même, soyez polis avec les parents d’élèves en les laissant à la porte mais en leur expliquant que les devoirs à la maison leur permettront de jouer au prof tant qu’ils le veulent, en sus de ce qui sera fait à l’école (Peillon vient de réinventer « l’étude », où nous faisions effectivement nos devoirs — et ce ne sera appliqué, au passage, que là où le ramassage scolaire consentira à laisser les élèves prendre leur temps : on dirait que tous les enfants vivent dans des grandes villes…).

Mais voilà : le conformisme des enseignants, leur indifférence aussi après tant de défaites et de renoncements, permet-il une révolution de velours à la base ?

 

Inquiétudes aussi en ce qui concerne le recrutement prochain de dizaines de milliers de personnels enseignants — d’abord, parce qu’il n’y a pas, en France, même en ces temps de chômage accéléré, des dizaines de milliers de personnes prêtes à se lancer dans un sacerdoce si mal payé, et certainement pas des dizaines de milliers d’étudiants compétents : on peine à en trouver huit ou dix mille chaque année pour remplir les postes attribués, j’ai dans l’idée que ceux que l’on recrutera en juin par concours spécial ne remonteront pas le niveau. L’absence de tout discours sur l’enseignement supérieur (Hé, Fioraso, où êtes-vous, madame la ministre ? Occupée à dissuader les universités parisiennes de recruter des élèves de prépas provinciaux, pour remonter le niveau des facs locales ?) n’est pas un bon signe. Et ce n’est pas le flou persistant sur les Ecoles supérieurs de l’Enseignement souhaitées par le ministre, qui risquent fort de faire à nouveau la part belle aux pseudo-sciences de l’Education, qui me feront changer d’avis.

Bref, là comme ailleurs, le gouvernement tangue doucement, entre la valse et le tango, le Valls et l’Ayrault (il y a vraiment beaucoup de trop de chefs à ce gouvernement). La Gauche hésite fort entre être de droite et être de droite. Elle devrait se méfier, elle va finir par faire une politique de droite, mais sans le dire franchement, ce qui ouvrira un boulevard à la droite.

Dans les années 1990, Toyota avait finalement choisi la France (plutôt que l’Allemagne ou l’Ecosse) pour installer, à Valenciennes, l’unité de fabrication des Yaris. Parce que, nonobstant la tendance des Français à se mettre en grève, des salaires et des charges sociales qui leur paraissaient très hauts, les Japonais ont préféré la compétence des ouvriers français (formés dans les années 1960-1970 — tout comme le tout récent prix Nobel de physique a été formé dans les années 1950-1960) dont la productivité et la compétence dépassaient très largement celle des voisins : en serait-il de même aujourd’hui, avec des gens formés à l’école de la loi Jospin et des IUFM ?

La « morale laïque » que promeut le ministre ne passe pas par des enseignements spécifiques, mais par l’enseignement tout court. On apprend la morale en faisant des mathématiques exigeantes, on apprend la morale en apprenant l’orthographe et la grammaire, on apprend la morale en sachant l’Histoire et le Géographie — et le reste. C’est par l’acquisition des savoirs que l’on finit par respecter la vertu, comme on disait en 1793. Ce n’est pas tout à fait un hasard si « discipline » qui vient du mot qui en latin signifie « élève ») désigne à la fois la matière enseignée et l’ordre qui doit régner dans la classe.