Méritocratie, Oligarchie et Populisme

Il y a quelques jours, le New York Times a publié un intelligent article sur « The rise and fall of European meritocraty ». Ivan Krastev y dresse un parallèle entre l’effondrement (si seulement c’était vrai !) des pseudo-élites auto-proclamées mondialisées et la montée des populismes, notant que « l’élite méritocratique est une élite mercenaire, qui n’est pas sans rapport avec la façon dont les clubs de foot les plus compétitifs s’échangent les meilleurs joueurs ». Et de préciser que « les banquiers hollandais heureux vont à Londres, pendant que les bureaucrates allemands compétents occupent Bruxelles ». Ces gens-là n’ont pas de frontières, ils n’ont plus de nation.
D’où l’incompréhension desdits banquiers londoniens d’adoption lorsque le peuple anglais a voté le Brexit. Not in my name ! se sont-ils exclamés ! D’où l’ahurissement des bureaucrates bruxellois devant les votes eurosceptiques, qu’ils ont contournés grâce à la complicité active d’autres bureaucrates associés à quelques politiques intéressés. D’où la sidération des médias à l’élection de Trump ! Ce tout petit monde, comme dirait David Lodge, va de stupéfaction en stupéfaction. Vite, s’inventer un pare-feu !
Un parti populiste pourrait briller aux prochaines élections ? Vite, inventez-moi un petit Macron, puisque Hollande ne peut plus fournir.Les fonds ne manquent pas à Emmanuel Macron pour monter des meetings. On y vend aux foules un bonheur parfaitement imaginaire. Parce que l’Europe telle qu’elle s’est construite, l’Europe de la finance, de la City et de Goldmann Sachs — parlez-en aux Grecs, de Goldmann Sachs —, cette Europe qui choisit de parler anglais — non pas la langue de Shakespeare, mais celle des épiciers du Stock Exchange —, cette Europe-là n’a rien à voir avec le bonheur. Au moins, pour européen qu’il soit, François Fillon ne promet que du sang, de la sueur et des larmes.

Le bonheur, ce ne sont pas ces tomates standardisées, dépourvues de goût, mais conformes à un idéal européen décidé à Bruxelles, où d’ailleurs on n’en cultive pas. Ni ces normes alimentaires qui nous empêchent de manger des fromages non pasteurisés et du lait frais non UHT. Le bonheur, ce ne sont pas ces écoles où l’on enseigne le français tel qu’il se parle mal — baragouinez, mes enfants, Bruxelles s’occupe du reste. Un sabir dans lequel se dissolvent peu à peu les langues nationales, mais qui satisfait les « compétences » édictées par le Protocole de Lisbonne. La façon dont Emmanuel Macron a cru bon de parler anglais devant un parterre franco-allemand en dit long sur le globish commun à ces gens-là — et de Florian Philippot à Bruno Le Maire, je sais gré à quelques politiques d’avoir exprimé leur indignation devant la trahison linguistique de ce jeune homme pressé qui mérite amplement le grand prix de la Carpette anglaise.
Ces chroniques sont écrites en français — et celles et ceux qui les commentent veillent à s’exprimer aussi en (bon) français. C’est une politesse que nous nous devons les uns aux autres ; mais ce qui allait de soi il y a onze ans, quand j’ai commencé Bonnet d’âne, est devenu un acte de résistance. Parler français, c’est s’opposer à cette mondialisation qui après avoir détruit notre industrie et notre agriculture, prétend détruire les nations. Insensiblement, je suis passé d’analyses exclusivement consacrées à l’Ecole à des réflexions sur l’ensemble des faits culturels, parce que le combat, face à une menace tous azimuts, est désormais global.

Comment ? Vous vous insurgez contre la méritocratie, vous qui ne cessez de prêcher l’élitisme bien compris ? Vous qui pestez contre l’égalitarisme instauré par un système pédagogique à la dérive ? Allons donc !
Il faut d’abord s’occuper de bien nommer les choses. Le mot méritocratie fut inventé en 1958 par le sociologue et homme politique anglais Michaël Young, dans une fiction dystopique intitulée The Rise of the meritocracy. L’auteur y stigmatisait un (futur) système où des élites auto-proclamées s’arrogeaient le droit de décréter qui était ou non méritant (en fait, elles-mêmes), et rejetaient dans l’ombre, la misère sociale et la culpabilité tous ceux qui n’avaient pu s’insérer dans leur corps, et qui le pouvaient d’autant moins que lesdites élites vivaient en système autarcique et en auto-reproduction. Et il prédisait une insurrection populaire contre la méritocratie en 2033 — alors que c’est en 2016-2017 que ça se passe.
Le fait d’avoir fabriqué le mot en combinant une racine grecque (kratos, le pouvoir) à une racine latine montrait assez, dans l’esprit de Young, à quel point le concept était monstrueux — en un mot, bureaucratique, un mot fabriqué selon la même linguistique frankensteinienne. Rien n’y a fait : la classe politique (à commencer par le parti travailliste, auquel Young avait appartenu) a revendiqué la méritocratie, et l’inventeur du terme a dû batailler ferme contre Tony Blair, objet de son exécration, qui s’auto-justifiait en se réclamant d’un système méritocratique qui pérennisait le pouvoir des mêmes. Lisez sa diatribe, elle est lumineuse.

Il y a une sacrée différence entre méritocratie et élitisme. La méritocratie est une oligarchie qui feint d’être là par pur mérite, alors qu’elle n’y est que par reproduction. L’élitisme consiste au contraire à pousser chacun au plus haut de ses capacités — particulièrement les plus jeunes. Quelles que soient leurs origines. J’ai voué ma vie à cette tâche.
Les sociologues de l’éducation ont constamment joué, dans leurs écrits, sur l’ambiguïté de la méritocratie, qui à l’origine est très près de ce que Bourdieu appelait « reproduction », et dont ils font quand ça les arrange un synonyme d’élitisme. D’où la tentation égalitariste imposée à l’école par des politiques qui eux-mêmes s’accommodent fort bien d’une société méritocratique dans la mesure où elle les conforte dans leurs fonctions. En fait, la méritocratie tue le mérite. Elle installe une noblesse d’Etat pérennisée. Elle est une oligarchie — pas même une aristocratie. Ce n’est ni le gouvernement des meilleurs, ni a fortiori celui des plus méritants, c’est la confiscation du pouvoir par quelques tyranneaux camouflés en grands argentiers (Wolgang Schaüble par exemple), en ex-gauchistes réinfiltrés par la CIA (Manuel Barroso) ou en jeunes loups « en marche ». C’est 1788 : on se crispe sur ses privilèges, on fonce dans le mur.
D’où la tentation populiste. Celle du coup de balai. Du « plus jamais ça, plus jamais ceux-là ». Du présent faisons table rase. Ce que les méritocrates appellent populisme dans les feuilles de choux qu’ils se sont achetées (le Monde par exemple) n’est jamais que l’exaspération du peuple.
Les partis qui prêchent la grande lessive n’ont pas forcément les cadres de substitution ? Sans doute. Mais il peut en être en 2017 comme en 1789 : en quelques semaines ont surgi les hommes qui firent la révolution. Qui avait entendu parler de Danton, de Saint-Just ou de Robespierre (ou de Bonaparte, ou de la plupart des généraux de la Révolution, tous issus du peuple), avant que le peuple n’envoie les aristos à la lanterne et le roi — nous arrivons tout doucement au 21 janvier — à l’échafaud ? En 1940, qui connaissait De Gaulle avant le 18 juin, en dehors de quelques cercles militaires restreints ? Il en est des grands esprits comme de la foudre — l’instant d’avant, ils n’étaient pas là. L’instant d’après…

Jean-Paul Brighelli

Bienvenue dans le pire des mondes

Le 23 ou 24 novembre dernier, j’ai acheté le Monde — je me souviens à peu près de la date, parce que l’événement est tellement rare qu’il fait tache : je n’ai pas trop à cœur de financer l’un des journaux officiels (avec Libé) de la mondialisation décomplexée.
Gaïdz Minassian y étalait sa bêtise et sa collaboration à la pensée unique dans une critique du livre tout frais sorti, signé du Comité Orwell, Bienvenue dans le pire des mondes (chez Plon, qui a cru vendeur de mettre Natacha Polony sur la couverture : du coup, elle est l’invité préférentielle, et même quand elle est à l’antenne avec Jean-Michel Quatrepoint, c’est elle que Ruquier fait parler, alors même qu’elle n’a pas, dit-elle, « écrit les meilleures parties du livre »).

Le Comité Orwell est composé de journalistes de tendance souverainiste — entendons qu’ils revendiquent la souveraineté de la pensée, au service de la souveraineté de la France.
(Et déjà, j’ai bien conscience de ce qu’a d’incongru une telle phrase, à une époque où parler de « la France » est une offense à la diversité, aux communautés, aux indigènes de la République et au libre droit des individus à cracher à la figure de Marianne — et à choisir la servitude volontaire).
Ils ont souvent côtoyé, justement, Marianne — le magazine, du temps où il n’était pas patronné par cette cornegidouille de Renaud Dély, qui y a ramené tout ce que l’Obs, où il sévissait auparavant, a de boboïsme vendu. Tant pis pour les amis que j’y ai encore, et qui font le gros dos en attendant que…
Le Comité Orwell, qui compte donc quelques belles intelligences, a rassemblé ses idées en un corps de doctrine, et balaye en 200 pages serrées les questions d’éducation (louanges à un livre qui explique benoîtement aux politiques aveugles que c’est la pierre fondamentale, et que Najat Vallaud-Belkacem est le bon petit soldat de l’apocalypse molle dans laquelle nous entraîne le « soft totalitarisme » — c’est le sous-titre de l’ouvrage — mis en place par la mondialisation, l’Europe bruxelloise, et l’empire américain), d’économie — analyse tout à fait lumineuse —, la démocratie, « nouvel habit de la tyrannie », et de « l’art de dissoudre les peuples » dès qu’ils ne votent pas comme vous voulez.

Revue de détail.

Orwell est convoqué — c’est bien la moindre des choses — dès les premières lignes : « Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre ». C’est que le radical de liberté a été pas mal galvaudé ces derniers temps, comme s’amuse à le faire (c’est un ouvrage très bien écrit, par des gens cultivés à l’ancienne, autant en profiter) la troisième phrase du livre : « Face à une idéologie dominante « libérale-libertaire », qui fait du libre-échange mondialisé un horizon indépassable et du primat de l’individu sur tout projet commun la condition de l’émancipation… »
Disons tout de suite que c’est là la ligne de force du livre : l’atomisation du bien commun en appétits individuels, l’exaltation de l’individu afin de mieux l’asservir à ces appétits qui ne sont plus même les siens, mais ceux des firmes qui les concoctent et les leur vendent, et la combinatoire létale du néo-libéralisme (rien à voir avec le libéralisme tel qu’on le trouve par exemple chez Stendhal, où c’est essentiellement un refus de la monarchie constipée de la restauration : le néolibéralisme est « un modèle de libre-échange total et global »), et de cette pensée libertaire, nourrie de déconstruction, de « relativisme culturel » et de pédagogisme, qui s’est infiltrée dans ce qui fut jadis la Gauche et qui est aujourd’hui l’idiot utile de la dissolution nationale et du communautarisme (un gouvernement sensé commencerait par dissoudre le Parti des Indigènes de la république, dont le livre souligne assez qu’il tient un discours raciste). De la vraie liberté, plus de nouvelles. D’où « le sentiment que, par bien des aspects, nous ne sommes plus tout à fait dans ce qu’on peut appeler un régime démocratique ». Bref, la liberté, c’est l’esclavage — mais qui a lu 1984 était au courant.
Comment ? Vous n’êtes pas pour l’ouverture ? Vous êtes donc pour la fermeture ? Le repli sur soi ? Le pouvoir a le pouvoir de manipuler les mots, il a tout ce qu’il faut de journalistes aux ordres et d’intellectuels auto-proclamés pour ça. Et ceux d’en face, ceux qui ne lèchent pas les cols de chemise de Bernard-Henry Levy, ne sauraient être que des « pseudo-z-intellectuels », comme dit l’autre.

Pourquoi « soft totalitarisme » ? Par extension sémantique du « soft power » qui a pris le pouvoir dans notre monde sans guerre (sans guerre chez nous, quoique…) en diffusant un modèle culturel unique afin de mieux vendre un système économique unique. La grande réconciliation de Marx et de Gramsci. Le « It’s the economy, stupid » de Bill Clinton nappé d’une sauce TF1 / M6, afin que vous ne réalisiez pas que ce que vous mangez vous mange. Et de convoquer cette fois Huxley : « Un état totalitaire vraiment efficient serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et de leur armée de directeurs aurait la haute main sur une population d’esclaves qu’il serait inutile de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude. La leur faire aimer — telle est la tâche assignée dans les Etats totalitaires d’aujourd’hui aux ministères de la Propagande, aux rédacteurs en chefs des journaux et aux maîtres d’école. » C’est dans le Meilleur des mondes, et ça date de 1932. Avant même que le Propagandaministerium donne sa pleine puissance. Le soft totalitarisme est la revanche de Goebbels. La Boétie, je t’entends ricaner dans ta tombe !
Bien sûr, c’est l’imminence de l’élection présidentielle qui a rendu urgentes la rédaction et la parution de ce livre. « Parce que la France ne peut se permettre de jouer une élection pour rien. Parce qu’elle est au bord de l’implosion, prise en tenailles entre le totalitarisme islamique et le soft totalitarisme dont la première caractéristique est qu’il ne se soucie nullement de cette barbarie qui n’entrave en rien sa progression. » Citoyen, si en avril prochain tu ne fais pas de ton bulletin de vote un pavé à lancer au visage de l’oligarchie qui ronronne aux manettes, il ne te restera plus qu’à te noyer dans le sirop d’oubli que te déversent le GAFA — Google / Apple / Facebook / Amazon — et Microsoft, qui n’entre pas dans l’acronyme, mais qui a su s’offrir l’Education Nationale française pour une poignée de cacahouètes.

« L’Ecole fut le lieu de baptême de la démocratie ; elle en sonnera le glas ».
L’accent mis sur l’oral (qui remonte quand même aux années 1960, sous la férule, à la DGESCO, d’un certain René Haby), la répudiation de toute culture autre que le fast food pour neurones atrophiés, et jusqu’à la réforme du collège et son cortège d’EPI, tout concourt à « la destruction des barrières culturelles freinant le déploiement généralisé du néolibéralisme et de son corollaire, la globalisation », et au « formatage des individus pour qu’ils adhèrent avec ferveur au modèle qui leur est proposé dans une insistance toute bienveillante ». Voilà comment en trois décennies ont a transformé en cancre un système éducatif qui fut le meilleur du monde — mais l’élitisme, c’est mal. L’éducation, rappelle les auteurs, fut jadis libérale — rien à voir avec les abus ultérieurs du terme : « Cette expression désigne une conception humaniste de la transmission des savoirs à travers l’étude des grandes disciplines » — voir la lettre de Gargantua à Pantagruel : « Maintenant toutes les disciplines sont restituées, les langues instaurées, le grec sans lequel il est honteux qu’une personne se dise savante, l’hébreu, le chaldéen, le latin. Des impressions fort élégantes et correctes sont utilisées partout, qui ont été inventées à mon époque par inspiration divine, comme inversement l’artillerie l’a été par suggestion du diable. Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs très doctes, de librairies très amples, tant et si bien que je crois que ni à l’époque de Platon, de Cicéron ou de Papinien, il n’y avait de telle commodité d’étude qu’il s’en rencontre aujourd’hui. » Du XVIème au XIXème siècle, magnifique progression. Du XXème au XXIème siècle, remarquable régression. Voici que l’éducation, via les « compétences » imposées par la Stratégie de Lisbonne en 2000 (« les compétences sont la version moderne et technocratique des ces « savoir-faire » et « savoir-être » que des pédagogues bienveillants ont voulu substituer aux savoirs jugés élitistes et discriminants »), n’a plus pour but que de développer l’employabilité des futurs consommateurs — un mot qui commence mal. L’employabilité, mais pas l’emploi effectif. Dans le cauchemar climatisé des transhumanistes, l’espèce humaine se robotisera ou disparaîtra. Déjà Lactalis ne fabrique plus l’infâme truc plâtreux et pasteurisé appelé « camembert Président » qu’avec deux employés. Le reste, c’est le tour de main de la machine.
Et contrairement à ce que nous serinent la plupart des politiques, « la globalisation n’a pas oublié l’éducation, c’est même son terrain de jeux prioritaire ». Parce qu’il est de toute première urgence de fabriquer les citoyens modèles d’un monde où la volonté des multinationales s’est substituée déjà au pouvoir des Etats — et que c’est l’un des enjeux centraux des échéances à venir : soit vous votez pour des partis qui veulent restaurer l’Etat et la Nation, soit vous êtes morts en croyant être vivants.
La cible de choix de ses processus déstructurants, ce sont les classes moyennes, dont la lente émergence avait constitué l’histoire du XVIIIème au XXème siècle. Parce que c’est l’envie de culture, associée à l’envie de mieux-être de ces classes mouvantes qu’il faut éradiquer — et qui est le noyau dur de la résistance à la mondialisation. Se cultiver, c’est entrer dans le champ illimité du libre-arbitre. Déculturer le peuple, c’est ce à quoi se sont ingéniées toutes les politiques éducatives depuis trente ans ou quarante ans : le livre analyse en détail ces trois temps forts que furent la renonciation à la convertibilité du dollar en 1971, le tournant de la rigueur en 1983 et la célébration du bicentenaire en 1989, coïncidant avec les premières tergiversations sur le voile islamique et à trois mois près avec la chute de la maison Russie. La méritocratie permettait à quelques fractions du peuple d’accéder à l’élite — qui n’entend plus aujourd’hui laisser la moindre part de gâteau à des enfants exogènes à l’oligarchie dominante. Voter pour les mêmes, c’est se condamner, et condamner vos enfants, à stagner à tout jamais — en fait, à régresser sans cesse jusqu’à ce qu’un salaire universel minimum — les Romains faisaient déjà ça très bien dans les cirques où étaient célébrés les jeux du cirque et de TF1, avec distributions de blé afin de nourrir les (télé)spectateurs — leur permette de végéter sur les mages d’un système qui se goinfrera sur leur dos. On y est presque — la Finlande, ce modèle des anti-modèles qu’on nous sert depuis quinze ans que PISA décide de nos destinées, vient de s’y mettre.
J’avais pris une foule de notes supplémentaires — c’est un livre très dense, dont chaque phrase fait mouche et ouvre la pensée sur les abysses de la pensée dominante. Jamais Cassandre n’a parlé avec tant d’éloquence. Mais je vais en rester là — vous n’avez qu’à l’acheter, vous ne serez pas déçus.

Jean-Paul Brighelli

Spam

Je reçois chaque jour environ 300 Spams sur Bonnetdane, ce qui explique qu’il puisse m’arriver d’éliminer un message de bon aloi au milieu de ces décombres. Surtout que certains de ces messages sont des listes de sites et de liens dépassant aisément une page écran entière.
Contrairement à ce qui déboule via Orange, qui gère mon abonnement général, ce sont des propositions génériques — non pas ciblées sur ce que je suis (Orange m’envoie par exemple toutes sortes de messages Prévention obsèques dont je les remercie) mais sur notre civilisation en son entier.
Et qu’y trouve-t-on ?

Avant tout, l’essentiel de ce qui m’arrive est en anglais, avec, juste derrière, le chinois, le japonais et le russe. La mondialisation parle toutes ces langues dans cet ordre — l’anglais représentant 70% du Spam. Un mauvais anglais, d’ailleurs, plus globish que shakespearien.
Ensuite, ce sont pour 40% des incitations à plonger dans le consumérisme des contrefaçons. Dans l’ordre, Louboutin, Ralph Laureen, Michael Kors, Gucci, Vuitton, Longchamp, Oakley et Ray-Ban (et je jure bien n’être jamais allé sur un site vendant ces marques — c’est juste un bombardement par probabilités). Pompes, lunettes et sacs à main. Les signes extérieurs de la réussite, paraît-il. Une civilisation de la frime se dessine ici.
Nike aussi — les Air Jordan. Il y a donc tant de basketteurs que ça sur la Toile ?
Ajoutez à cela 10% de propositions de placements financiers — offres typiques d’une société où l’argent est un bien de consommation en soi, et tend à remplacer les produits de l’industrie.
Un peu de pornographie aussi. Et les marques associées au genre — Rolex, par exemple. Enfin, de la Rolex chinoise. Et des sites de jeu en ligne. Ce sont les mêmes firmes qui gèrent tout cela.
Et à 40% — autant que pour les biens de consommation —, j’ai droit à un déferlement de produits pharmaceutiques. Génériques de Viagra d’abord. Et déjà j’entends les mauvaises langues insinuer que ça au moins c’est ciblé, connecté à l’offre pornographique et probablement proportionné à ma consommation supposée — mais pas même. Le Viagra est de plus en plus utilisé dans la tranche 18-30 ans : dans certaines banlieues ici on vous propose les petites pilules bleues en même temps que le shit, et quel que soit votre âge. Pour frimer auprès des copines avec des érections intarissables.
Et, surtout, anti-dépresseurs (déferlante quotidienne de Xanax, Valium, etc.), somnifères (Ambien) et antalgiques plus ou moins opiacés, dérivés morphiniques, Tramadol et compagnie, bref, toute la panoplie d’une société malade. Et shootée aux feuilletons télé : j’ai droit à des propositions massives d’Hydrocodone, un opioïde interdit en France mais popularisé, semble-t-il, par la série Dr House, où le personnage principal s’est tricoté une dépendance à ce sédatif.

S’il fallait prouver que l’ultra-libéralisme mondialisé (le côté chinois, l’omniprésence de l’anglais) est une grave déviation, dont les libéraux même devraient s’inquiéter, je n’en demanderais pas plus. Qu’Orange vende à divers secteurs mon identité et mes caractéristiques, passe encore, c’est de la pub ciblée, même si c’est en soi une intrusion intolérable. Mais là, c’est le monde contemporain et uniformisé dans toute son horreur. L’individu mondialisé (c’est l’un des thèmes du concours d’entrée à Sciences-Po cette année) consomme des signes extérieurs de richesse et de standing (ou plutôt de l’idée que ces imbéciles se font du standing), se masturbe avec sa souris, et soigne sur Internet son incapacité à trouver le sommeil, ses névroses obsessionnelles et ses dépressions chroniques, et son désir de toute-puissance (70% des consommateurs de Viagra et autres molécules de même farine n’en prennent pas par nécessité, mais par frime, pour s’identifier aux hardeurs inlassables, ou prétendus tels, qu’offre la Toile pornographique).
D’un côté, un ciblage plus ou moins adéquat, qui toutefois fait fi de l’anonymat auquel on croyait avoir droit. De l’autre, une déferlante — 300 fois par jour. Du phishing, comme on dit, qui distribue tous azimuts la came, comme ces pêcheurs qui avant de tremper leur ligne commencent par jeter des appâts à pleines poignées pour faire venir le poisson.
Raisonnement simple : si on le fait, c’est que ça marche. Pas à tous les coups, et rarement sans doute, mais sur la masse, cela représente sans doute chaque jour des centaines de milliers de gogos harponnés par l’industrie du faux. Et des millliards de dollars — le Spam se négocie en dollars, ça va de soi.
Et il ne s’agit même pas de produits authentiques. Tout ce qui s’offre ici est copie, et copie de copies. Molécules imaginaires, chaussures de hardeuses faméliques à semelles surcompensées, sacs de cuir en plastique véritable, cousus dans un Pakistan profond ou un Bengladesh douteux. Derrière chacun des produits offerts à ma supposée concupiscence, on devine aisément les petites mains qui les fabriquent dans des sweat shops improbables.
J’élimine de façon mécanique ces diverses propositions qui encombrent le site. Non sans un certain énervement : qu’est-ce que c’est que cette société du manque comblé par le faux ? Du désespoir pallié par des médicaments imaginaires et sans doute dangereux ? Dans quel monde exactement vivons-nous ?
Parce qu’en même temps, j’imagine parfois ce que seraient des pubs réellement ciblées, vantant des viandes de haut goût, des légumes à l’ancienne, des vins de qualité, des foies gras d’exception, et un peu de poutargue pour l’apéro. Mais à cela, je n’ai pas droit — juste le tsunami du mauvais goût et des palliatifs analgésiques.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le temps d’écrire cette chronique, et en pleine nuit (la pub mondialisée se moque des créneaux horaires), j’ai reçu sept Spams de plus sur le site : dans l’ordre, des pubs pour des escarpins (5 sur 7), des bottes Ugg, et du Viagra online. Je n’existe pas, en tant qu’individu, pour ces marchands d’illusion. Je ne suis qu’un numéro parmi six milliards de clients potentiels. Et cette perte d’identité elle aussi en dit long sur notre époque. Au passage, nous entrons du coup dans un Nouvel Ordre Publicitaire. La « réclame », comme on disait autrefois, avait à cœur de nous laisser croire qu’elle s’adressait à nous, personnellement — ou tout au moins à un segment dont nous étions un membre éminent (par exemple celui des sexagénaires soucieux de s’offrir une Convention Obsèques…). Mais dans le Spam, plus rien de tel : nous sommes un parmi 6,5 milliards de consommateurs potentiels — pas même un être, juste un portefeuille.

Allons, pour ne pas finir sur une touche trop noire, essayez ça.

Ecosse, Catalogne, Corse, Pays basque : même combat !

Les Ecossais ont donc majoritairement voté No au référendum sur l’indépendance : le contraire aurait été surprenant, vu le matraquage opéré non seulement par les Anglais, soudain inquiets de perdre le contrôle de la poule aux œufs d’or, mais globalement par le monde entier, soucieux de ne pas encourager un si vilain exemple. Pour l’Europe, particulièrement, malgré le pseudo-exemple allemand, qui serait à la source des recompositions de régions voulues par François Hollande, le type qui n’a jamais fait de géographie, et qui semble croire que le Bordelais lorgne sur le Limousin, l’Auvergne sur Rhône-Alpes et la Corse — ben la Corse, on n’y touche pas, on sait trop bien ce qui arrive aux bâtiments publics quand on les contrarie. Et puis pour l’économie mondialisée, ces histoires de région, cela sonne un peu archaïque. Dans l’optique des Nouveaux Maîtres — Alibaba et Goldmann-Sachs réunis —, la planisphère s’article autour de la Chine industrielle (production) en une très vaste périphérie regroupant le reste du monde (consommateurs). Bref, l’Empire du Milieu mérite à nouveau son nom.
« À titre personnel, oui, je suis heureuse, parce qu’on n’aime jamais voir les nations qui constituent l’Europe se déliter… », a dit Najat Vallaud-Belkacem sur les ondes de France-Info, en ouverture de son interview du 19 septembre. Ma foi, elle a presque touché du doigt l’essentiel de cette élection ratée — mais une occasion manquée ne peut manquer d’amener une nouvelle occasion plus réussie — en Catalogne par exemple. L’essentiel, c’est que les Etats sont morts, dans le Grand Projet Mondialisé. Le pur jacobin que je suis s’en émeut, mais il constate : « l’Etat, c’est moi », disait Louis XIV — et l’Etat, désormais, c’est Hollande. On mesure la déperdition de sens. Le soleil s’est couché.

Dans un livre qui vient de paraître (la France périphérique — Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion), le géographe Christophe Guilluy montre fort bien que la France est désormais une galaxie de malaises additionnés tournant autour des « villes mondialisées » que sont Paris et deux ou trois autres centres urbains. Ce qui, explique-t-il, entraîne des réactions, frictions, émeutes et vote FN dans des endroits fort éloignés des bastions historiques du lepénisme. Les cartes de la désindustrialisation et de la montée des extrêmes se superposent exactement. Et après les Bonnets rouges, précise-t-il, on peut s’attendre à d’autres jacqueries — au moment même où je lisais son analyse, les Bretons incendiaient le Centre des impôts de Morlaix. Et la Bretagne, pour tant, est fort éloignée de Hénin-Beaumont ou de Vitrolles. Mais voilà : ce sont désormais les périphéries qui flambent.
Eh bien, je vois la tentation indépendantiste de l’Ecosse, de la Catalogne ou du Pays basque comme des réactions périphériques au viol permanent opéré par la mondialisation. Ce ne sont pas des réactions contre les Etats — il n’y a plus d’Etat —, mais contre les abolisseurs de frontières, les importateurs de saloperies à deux balles, les financiers transnationaux, contre ceux qui trouvent que le McDo est meilleur que le haggis ou le figatelli, contre les appétits qui pompent du pétrole pour assouvir la City, ou qui exploitent Barcelone pour faire vivre Madrid.
En fait, soutenir les régions, aujourd’hui, a un sens exactement à l’opposé de ce qu’il a pu avoir en 1940-1944 — il faut être bête comme Askolovitch pour croire qu’exalter le vrai camembert normand est une manœuvre pétainiste. Soutenir les régions, c’est combattre l’uniformisation voulue par les oligarques du gouvernement mondial, et, plus près de nous, les valets de l’ultra-libéralisme qui ont fait de l’Europe le champ de manœuvres de leurs intérêts — les leurs, pas les nôtres.

Jean-Paul Brighelli