Les grenouilles de Morteau

De Morteau, je ne connaissais que les fameuses saucisses fumées dont la senteur envahit mon wagon, peu avant l’arrivée, parce que la voie du chemin de fer longeait les bâtiments d’une entreprise de fumage : de longues volutes s’échappaient de grandes cheminées coniques et parfumaient le paysage extrêmement champêtre de cette vallée du Doubs où des cygnes affligés d’une mélancolie paresseuse sont le seul mouvement infligé à la rivière immobile — quand ils ne couvent pas leurs œufs de vilains petits canards…

(Insert 1 : j’aime bien de temps en temps faire des « rédacs » de CE2 — un CE2 d’avant le prédicat, d’avant Najat, d’avant Meirieu, mais le niveau monte sans cesse et désormais les élèves connaissent le prédicat, ils connaissent Najat et ils subissent les séides de Meirieu).

J’étais venu là pour visiter le lycée horloger, modèle de ce qu’un enseignement professionnel intelligent et connecté aux réalités et aux entreprises locales peut produire (et par local, j’entends aussi la Suisse, qui n’est qu’à quelques kilomètres et où travaillent, dans le seul secteur de l’horlogerie auquel est dédié le lycée Edgar-Faure, près de 10 000 personnes chaque jour).
Comment en définitive les services de Najat ont cru bon de l’interdire de mettre un pied dans ledit lycée est une autre histoire, qui a été racontée par ailleurs. Et encore ailleurs.

Faute de rencontre pédagogique de choix, j’ai visité la ville. Annie Genevard, qui l’administre, la gère si bien que l’on a l’impression, quand on vient de Marseille, d’entrer dans une autre France — une France où les poubelles sont ramassées, où il n’y a plus personne dans les rues à sept heures du soir, et où, même dans quelques Doner Kebab bien tenus, les immigrés turcs ne se distinguent en rien des Mortuaciens de souche.
Visiter, c’est errer — et c’est accepter de tomber sur des annonces énigmatiques. Par exemple : Mais très vite, dans une si petite ville, on prend des repères, et la cité pour moi s’est résumée à deux paradis bien distincts, la Fruitière de la Grande Rue, face à la mairie, et la boutique de la chocolaterie Klaus, beaucoup plus bas. Le paradis salé et le paradis sucré. De bons esprits supputèrent jadis que l’Eden était quelque part entre le Tigre et l’Euphrate. Que nenni : il est ici, et il est, comme Janus, à double face : d’un côté le visage d’un assemblage des saucisses odorantes et de fromages délicatement affinés, et de l’autre celui d’une damnation de chocolats au piment d’Espelette et de caramels fourrés myrtille.
Restait la question si lourde en France du lieu du déjeuner. Mon hôtesse m’embarqua à quelques kilomètres de la cité, jusqu’à l’endroit où la plaine conquise par le Doubs se resserre en un défilé rocheux. Il y a là une grotte forcément miraculeuse, dont l’eau qui dégouline de la montagne est censée soigner tous les maux oculaires (j’ai essayé, mais c’est toujours pareil, il faut être croyant pour que le miracle opère, à croire que c’est la foi et non H2O qui guérit la conjonctivite), et jouxtant le lieu saint, un autre oratoire plus conforme à l’idée que je me fais de la divinité : Là opère une petite dame qui ressemble assez aux lutins malicieux du Père Noël, et qui nous régala de quelques tranches de brési (du rond-de-gîte séché, type viande des Grisons, et j’ai pensé à rapprocher ce mot, brési, de l’italien bresaola, qui est aussi du bœuf et qui vient de Valteline, autre région frontalière de la Suisse), puis de cuisses de grenouilles pêchées du jour et revenues simplement dans un beurre éclairci — une merveille —, avant le jambon fumé de la région escorté de frites maison — avant surtout le gros saladier de fraises locales accompagnées d’une jatte de crème fraîche issue tout droit des pis des montbéliardes dont on tire le comté — celui que l’on nous amena sur la table avait manifestement été composé avec des laitages d’été, il sentait bon les fleurettes… Le tout arrosé d’un vin blanc du coin manifestement composé de savagnin pur — un pur délice.
Et tout cela pour une infime fraction de ce que vous débourseriez si vous vous risquiez au Cinq, le restaurant gastronomique (trois *** au Michelin, tous aux abris !) du George V que Jay Rayner assassine dans le Guardian avec la cruelle gourmandise du gastronome atterré.

Bref, au lieu de foncer immédiatement vers Morteau ou de monter vers les Combes, faites une halte chez Annie — vous ne le regretterez pas. Cela dit, la saison des grenouilles tire à sa fin. Ça vous apprendra à ne pas oser le printemps en Franche-Comté.

(Insert 2 : c’est drôle, d’écrire « à la manière de » Perico Legasse…).

Annie Remonnay, qui préside donc aux destinées culinaires du lieu (on entre par la cuisine, c’est dire si cette honnête cuisinière n’a rien à cacher), est une inconditionnelle de notre Johnny national — et je ne sus la remercier qu’en lui fredonnant dans le creux de l’oreille « Quand tes cheveux s’étalent / Comme un soleil d’été / Et que ton oreiller / ressemble aux champs de blé… », ce qui la disposa favorablement à mon égard. Vous voilà prévenus.

Mais quand même… J’étais venu pour chanter la formation du lycée horloger, et Najat me condamnait aux grenouilles. On peut être plus mal loti. Ce que cette haine du ministère à mon égard révèle, c’est la crispation de cette équipe gouvernementale aux abois (Hamon, combien de régiments ? Ils fondent aux soleils de Mélenchon et de Macron). L’incapacité aussi à accepter que l’on glorifie une formation d’excellence (le mot les révulse sans doute, comme l’a montré la réforme du collège, faite pour anéantir les espoirs des plus mal lotis tout en prétendant les chouchouter), et le « deux poids deux mesures » d’une administration centrale qui argue de la « période de réserve » pour interdire aux élus d’entrer en contact avec des fonctionnaires pendant que sa patronne plastronne au lycée de Grasse ou au collège Argote pour y jouer au quidditch. Ou de l’état d’urgence pour m’empêcher de faire mon boulot — pour une fois que j’avais l’intention de dire du bien de l’Ecole de la République.
Allez, dans trois semaines, tous ces gens-là seront des notes de bas de page dans la grande histoire des cataclysmes mous.

Jean-Paul Brighelli

Enseignements Pratiques Interdisciplinaires au Caire autrefois

Je préfère prévenir : je vais parler de l’heureux temps des colonies — ou tout comme.
Et je préviens deux fois : je vais aussi parler des EPI, les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires issus de la cervelle fertile de Najat Vallaud-Belkacem, lumières des lumières, élue entre les élus, comme disait Voltaire. Le point fort de cette réforme du collège dont je ne parviens pas à ne pas m’extasier.

Que sont les EPI ? Il s’agit, en cycle 4 (5e, 4e, 3e), à raison de 2 à 3 heures par semaine prélevées sur les enseignements communs (non, non, ce n’est pas du temps perdu, cela a été pensé par Najat Vallaud-Belkacem, que toutes les prospérités du Prophète se répandent sur sa tête), « d’une manière différente d’enseigner les disciplines traditionnelles ». À savoir le français, les Langues vivantes, l’EPS, les Arts plastiques, les Maths, l’Histoire-Géographie, les Sciences de la vie et de la terre, la Physique-Chimie et la technologie. Bref, à peu près tout — sauf le latin et le grec, qui ont disparu dans la Réforme initiée par Najat Vallaud-Belkacem, sottise et bénédiction — disait encore Voltaire..
Oui — mais encore ?
J’ai entendu, çà et là, des propositions ingénieuses. Un formateur estampillé Education Nationale a ainsi suggéré ce joli thème transversal Lettres / SVT : « Madame Bovary mangeait-elle équilibré ? Vous analyserez le menu proposé à son mariage, en expliquant en quoi ce sommet de la gastronomie normande ne satisfait pas les exigences d’une alimentation respectueuse de l’environnement. » J’ai moi-même fait quelques suggestions naïves qui, curieusement, n’ont pas renforcé ma cote d’amour rue de Grenelle. Qu’importe, ma passion pour Najat Vallaud-Belkacem, qui sait si bien remettre à leur place les salafistes de service, n’en sort pas amoindrie.

Evidemment, les EPI sont la dernière trouvaille du ministère pour empêcher les élèves d’apprendre quoi que ce soit de sérieux. Un projet monté par deux ou trois profs (par les temps qui courent, il faut se gratter pour trouver trois profs favorables à la réforme dans le même établissement) visant à faire perdre leur temps aux élèves, dans la pure traditions des délires pédagogiques des enfants de Meirieu — que le Prophète le protège.
À noter que des vrais pédagogues, il y a déjà plus d’un demi-siècle, s’amusaient à faire tout seuls des Enseignements Pratiques Interdisciplinaires. Un heureux lecteur de Bonnet d’âne, que je salue au passage, a attiré mon attention sur le Collège de la Sainte Famille, installé au Caire depuis les années 1870 — et qui y est encore.
(Ainsi nommé parce que dans ses murs se trouve un arbre qui a abrité de son ombre Joseph, Marie and Little Jesus lors de la fuite en Egypte — ben oui, il n’y a pas que l’Islam dans le Machrek).
Dans les années d’avant et d’après-guerre donc, le professeur de latin, Antonio Pekmez, dit Picfesse (sic !), avait monté un EPI — l’heureux Jésuite ignorait que cela s’appelât ainsi, mais il n’avait pas rencontré Najat Vallaud-Belkacem — sur la Guerre des Gaules pour apprendre le latin à ses élèves : et non, ils n’étaient pas tous blancs, ni chrétiens, et ils ne le sont toujours pas, parce qu’islamistes ou non, les Jésuites restent en place, d’autant que maintenant ils ont l’un des leurs installé à Rome. Bref…
En classe de Sixième, nous apprend l’un des anciens élèves dudit Collège (aujourd’hui éminent oncologiste à la retraite — le Collège a nourri les études de quelques gloires), les bambins avaient déjà été partagés en Patriciens et Plébéiens — afin de reconstituer sans doute les affrontements qui ont vu mourir les Gracques. Et en Quatrième donc, ils furent redistribués en Romains et Carthaginois — afin de maîtriser les guerres puniques. Lequel d’entre eux joua « le chef borgne monté sur l’éléphant Gétule », comme disait Heredia ?
Et comble de l’EPI, ils recréèrent sous la férule amicale du maître les fortifications d’Alésia — « pour mieux étudier le De bello gallico ».
Résultat ? « C’est en grande partie grâce à lui que, bien longtemps après, nous avons passé les épreuves de latin du Bac les doigts dans le nez », ajoute Robert Moens, que j’en profite pour saluer à son tour.
Voilà : on n’a pas besoin de solliciter deux ou trois enseignants pour intéresser les élèves. Et on peut s’amuser en latin, en parlant latin, en apprenant le latin. Comme Mr Chips apprenait en souriant à ses élèves la loi Canuleia, qui autorisait Mr Patrician à épouser Miss Plebs. « Mais je ne peux pas rayer les EPI de ma réforme ! » dit Mme Vallaud-Belkacem. « Oh yes you can, you liar… »

Tout est question de pédagogie — la vraie, celle qui prend l’élève là où il est et qui l’élève au plus haut de ses capacités. Et qui permet à de petits Cairotes de devenir médecins, architectes, écrivains, militants tiers-mondistes, journalistes au Monde du temps où c’était le journal de référence, diplomates de haut vol, secrétaire général de l’ONU, et j’en passe.
Mais les collégiens gérés par Najat Vallaud-Belkacem, sur elle la bénédiction d’Allah le Miséricordieux, grâce à la réforme qu’elle met en place, seront sans doute bien mieux que tout cela. Ministres de l’Education en France, par exemple — un métier pour lequel on n’exige ni latin, ni grec, ni compétences.

Jean-Paul Brighelli, pur élève de l’enseignement public français, laïque et républicain.

T’es méraire, mais pas trop !

Najat Vallaud-Belkacem sur FR3, Najat Vallaud-Belkacem sur BFM, Najat Vallaud-Belkacem sur i-télé, Najat Vallaud-Belkacem dans les colonnes du JDD (et dans Gala, jamais ?), Najat Vallaud-Belkacem sur LCP, Najat Vallaud-Belkacem partout — et toujours seule. Enfin, face à des journalistes absolument complaisants (Ruth Elkrief a battu tous les records dans le genre) ou pétrifiés à l’idée qu’une question un peu incisive passerait pour de l’acharnement ethnique. Curieuse idée quand on y pense : que Najat Vallaud-Belkacem soit marocaine m’importe assez peu, j’applaudirais volontiers un ministre zoulou s’il était compétent. Quant au fait qu’elle soit une femme, même remarque : la parité est un dommage collatéral du politiquement correct, je me ficherais pas mal d’avoir un gouvernement exclusivement féminin s’il était plus efficace qu’un gouvernement masculin.
Sur i-télé, elle a enfin eu un opposant — mais Bruno Le Maire, infiniment poli, bien élevé, et pas assez imprégné, malgré ses conseillers, que l’on dit bons, du détail de l’Education nationale pour être un peu plus difficile à manier, n’était pas bien dangereux. De surcroît, un individu qui a tiré de son chapeau et des obsessions de certains syndicats (le SE-UNSA ou le SNUIpp, qui rêve de ressusciter les défunts PEGC) l’idée d’un corps unique de la maternelle à la Troisième n’a aucune crédibilité a priori — ni a posteriori. Peut mieux faire. Faudra revoir sa copie.

Nous avons assisté en un mois de polémiques à un véritable blitz médiatique, dont il n’est rigoureusement rien sorti : Najat Vallaud-Belkacem a asséné le même discours en boucle, avec les mêmes arguments faux et creux, affichant elle aussi une méconnaissance abyssale de son sujet. « Amateurisme souriant et buté », a dit Philippe Bilger. Mais Najat Vallaud-Belkacem n’en a cure : elle affiche le mépris abyssal de ceux qui ne se soucient pas d’avoir des arguments, persuadés qu’ils sont d’avoir raison. Contre vents et marées, contre tout le monde et contre les faits. Taubira est venue à son secours sur le même ton, au gré d’un tweet — les opposants aux réformes ne méritent pas mieux, et pas davantage : « Avec la même superbe nous les regardons de haut. » La parution du décret portant réforme du collège, au soir d’une journée de grève assez suivie, quand on pense que par les temps qui courent et avec les salaires de misère qui sont ceux de toute la fonction publique, une ponction de 60 à 110 euros dans le salaire mensuel n’est pas anodine.
À l’Assemblée même, où Najat Vallaud-Belkacem est bien obligée de répondre aux députés qui l’interpellent, elle a été puissamment secourue par Manuel Valls, qui ne perd pas une occasion de l’épauler. Quand je pense que c’était Chirac que l’on appelait « super-menteur »… Ces deux-là font la paire.
Et les défenseurs des programmes, laurence de cock en tête (il est sidérant qu’Aggiornamento, qui ne représente rien dans le monde des profs d’Histoire-Géographie, ait obtenu du Conseil Supérieur des Programmes et des médias un adoubement aussi rapide), se sont alignés sur Najat Vallaud-Belkacem : arguments d’autorité, sourire méprisant, sentiment transparent d’un triomphe momentané, en attendant qu’on les pende. Quand je les vois, Michel Lussault en tête (l’homme pour qui « nation » ou « patrie » sont des concepts creux), plastronner dans les étranges lucarnes, je me rappelle à chaque fois, je ne sais pourquoi, le sourire méprisant de Pierre Blaise jouant le milicien de choc en juin 44 dans Lacombe Lucien. Le sourire de ceux qui ont embrassé une cause véreuse, et qui vont jusqu’au bout parce qu’ils ont vendu leur âme au diable.

J’entends des voix s’élever çà et là pour réclamer un véritable débat avec quelqu’un qui s’y connaîtrait et aurait un peu de mordant — nous en connaissons tous. Mais ce débat n’aura pas lieu, parce que même si une chaîne se laissait tenter par le caractère médiatique de l’événement, ou la capacité de show de l’opposant, Najat Vallaud-Belkacem s’y refuserait. Elle n’a ni la compétence, ni le talent. Lorsqu’elle est coincée, le sourire se fige vite, et elle devient volontiers agressive, une contre-vérité assénée avec aplomb valant pour elle aussi bien, sinon mieux, qu’une vérité plus confuse — et la vérité est souvent confuse, ou complexe, en matière d’éducation.
Je n’ai jamais entendu dans la bouche d’un ministre autant de mensonges en aussi peu de temps — et depuis quarante ans que je fais ce métier, au collège, au lycée, en fac, en prépas, j’ai vu pas mal de politiciens inconsistants et de demi-pointures installés rue de Grenelle. Je n’ai jamais vu non plus de ministre aussi unanimement détesté par ses propres fonctionnaires. Sa performance devant Ruquier il y a deux mois, son éclat de rire en soulignant qu’on ne se fait pas prof pour l’amour de l’argent, ont fait comprendre à tous les enseignants qui se dissimulait derrière cette coiffure soigneusement entretenue — la fable du ministère est qu’elle passe plus de temps chez le coiffeur que dans son bureau.
En attendant la prochaine occasion d’en découdre, j’implore une chaîne quelconque d’imposer enfin à Najat Vallaud-Belkacem un adversaire à la hauteur, capable de la déchirer à belles dents, et qui n’ait pas l’étiquette UMP accrochée à ses basques. Un prof par exemple — un prof qui n’ait pas peur, et qui sache, parfois, ne pas être poli — au sens littéral de ce qui est encore rugueux. Il y en a marre de voir des demi-portions, des syndicalistes animés d’arrière-pensées, débattre face à ce monument de mauvaise foi qu’est Madame Najat Vallaud-Belkacem.

Jean-Paul Brighelli

Merci à 2014 !

À quelques heures de la nouvelle année, je voudrais remercier toutes celles et tous ceux qui ont embelli 2014, et qui ont fait des douze derniers mois la grande réussite qu’ils furent.
Avant tout, merci à Najat Vallaud-Belkacem, qui entre la suppression des notes et des redoublements, la réfection des programmes vers un minimum minimaliste, le soutien à l’indispensable réforme des rythmes scolaires, ses éclats de rire à l’idée que l’on pourrait faire prof pour l’argent, l’augmentation, nonobstant, de 45% qu’elle a offerte à la prime annuelle des recteurs, la confirmation d’un socle commun aux exigences étiques, et l’éthique à géométrie variable pleine de mères voilées à l’intérieur des écoles, m’a fourni, ici et sur mon second blog du Point, une suite infinie de raisons de rire — tout comme Benoît Hamon avant elle. Sans oublier Vincent Peillon, dont le brillant score aux Européennes dans le Sud-Est a embelli l’année des derniers socialistes, lessivés par les électeurs — Jean-Noël Guérini excepté, qui s’est fait brillamment réélire, mais sur son nom seul.
Merci, du coup, à Patrick Menucci, qui a reculé les bornes de la nullité électorale — on croit savoir ce qu’est le degré zéro, mais un vrai athlète de l’intellect arrive et vous démontre que l’on peut creuser davantage.
Merci encore à Fleur Pellerin, qui a décomplexé quelques millions d’élèves dont la seule phrase articulée, quand on leur donne un livre à lire, est : « Est-ce qu’il est gros ? »
Merci surtout à François Hollande, dont, comme l’a souligné admirablement Jacques Julliard dans un édito de Marianne, la politique éducative sera l’échec majeur.
Merci encore à Emmanuel Macron, qui nous rappelle chaque jour que — tant pis pour De Gaulle qui pensait le contraire — la politique de la France se fait à la corbeille. Et qu’il est normal que les journaux télévisés se terminent invariablement sur les cours de la Bourse, dont 99% de la population se fichent profondément.
Pendant que j’en suis à l’économie, merci aux bureaucrates qui ont décidé au mois d’octobre que l’on n’ouvrirait les centres d’hébergement pour les sans-abris qu’à partir de -5°. Je suis sûr qu’ils ont expérimenté dans leur chair ce que c’est que de passer une nuit entière à -5 en étant sous-nourri. Et que ça leur a semblé un seuil raisonnable — surtout pour diminuer le nombre de sans-abris.
Merci aussi à Nicolas Sarkozy, qui pour se faire élire à la tête de l’Union des Minus Patentés, est allé jusqu’à affirmer qu’un enseignant ne travaille que deux jours par semaine — et qu’il suffit, pour redresser la barre, de supprimer un tiers des profs, en offrant à ceux qui resteraient un tiers de salaire de plus en échange d’un tiers d’emploi du temps supplémentaire.
Merci surtout à Philippe Meirieu, qui fête en ce mois de janvier 2015 son départ à la retraite, pour avoir inventé les IUFM, qui ont généré les ESPE, qui envoient dans le mur une foule d’étudiants titulaires désormais d’un Master d’Enseignement, mais pas du concours nécessaire, et qui iront grossir les rangs de tous ces personnels payés au SMIC et recrutés comme intérimaires placés sur sièges éjectables.
Merci toujours au même, qui après avoir sévi dans l’enseignement, oriente désormais la politique des Verts, et leur a suggéré de supprimer les prépas et les grandes écoles, derniers bastions de l’élitisme républicain. C’est si dur que ça de digérer son échec à l’ENS, Philippe ? Même quarante-cinq ans plus tard ?
Merci encore à ces milliers de professeurs des écoles, comme ils aiment se faire appeler, qui contre toute évidence et malgré les études les plus sérieuses, perpétuent des méthodes d’apprentissage de la lecture absolument létales. Au nom de tous les gosses bousillés depuis trois générations, merci !
Mais merci aussi à Angela Merkel, qui agit désormais en vraie présidente de l’Europe, et montre chaque jour aux Grecs et à tous les autres ce que c’est qu’une économie de crise — pour le plus grand bien des banques allemandes.
Merci à ce propos à tous les journalistes — Christophe Barbier par exemple — qui, il y a quelques jours, ont présenté le renvoi volontaire des députés grecs devant leurs électeurs comme une catastrophe en devenir, étant entendu que jamais un parti de Gauche ne saurait gérer une situation créée de toutes pièces par Goldmann & Sachs. Qui frémissent à l’idée qu’un Etat souverain pourrait cesser de payer aux banques des intérêts de dette colossaux. Et qui prétendent que la politique de relance qui a si brillamment réussi aux Etats-Unis est inapplicable en Europe.
Merci aussi à tous les islamistes, dans le monde, qu’ils enlèvent et violent des lycéennes ici ou décapitent à la scie des travailleurs humanitaires là, en ce qu’ils nous montrent l’aménité du Prophète et la voie du salut. Gratias ! Deo gratias ! Qu’ils continuent à débarrasser la Terre de tous ces coquins qui en infestent la surface, comme disait Voltaire qu’ils n’ont heureusement pas lu — le mécréant !
Enfin, et personnellement, je voudrais remercier tous ceux qui affirment sur divers forums, en général sous le couvert de l’anonymat, que je suis un rejeton du Duce et du Führer réunis. Merci, merci, merci ! Bonne année à eux tous !

Jean-Paul Brighelli

PS. Pace e salute aux amies et aux amis, qui se reconnaîtront, puisqu’ils passent par ici. Bonne santé à nous autres, le vin est frais, les filles rieuses, et mon soufflé d’hier soir aux langoustines parfaitement réussi. Et morokhons.

Etymologies

Il y a le Magister — du latin magis, « plus ». D’abord, Magistrat. Puis le G inter-vocalique tombe, du S ne reste qu’une trace, un accent circonflexe, à l’arrivée, voici le Maître. Aussi bien le maître d’école que le maître de l’art du thé. Voir la nouvelle de Yasushi Inoue.
L’existence d’un mot souvent entraîne l’apparition de son contraire. Il y avait par exemple « heur » (du latin augurium, à distinguer de « heure » qui vient de hora — de sorte que « heur » signifiait à l’origine « de bon augure »), sur lequel on a fabriqué « malheur » — et quand on a oublié le sens originel du radical (« Rodrigue, qui l’eût cru ? Chimène, qui l’eût dit ? Que notre heur fût si proche et si tôt se perdît »), on a recomposé l’antonyme « bonheur », qui n’était au fond qu’un pléonasme, tout comme « aujourd’hui » est le pléonasme d’« hui », qui veut dire « aujourd’hui » (et je ne vous dis pas ce que je pense des imbéciles qui disent « au jour d’aujourd’hui »).
« Magister » a donc généré son contraire. À magis, plus, correspond donc minus, moins. Que l’on a substantivé en « ministre ». Comme dans « ministre des menus plaisirs »… « Je suis ministre, donc, je ne sais rien faire », dit excellemment De Funès dans la Folie des grandeurs. Minus !

Ah, précisons tout de suite : le mot est masculin. Tous ceux qui disent « la » ministre en croyant faire plaisir aux théoriciens du Genre font une faute contre la langue. Ce n’est pas du français, c’est de l’idéologie. Et ce que l’on devrait enseigner aux enfants, c’est le français — parce que la langue donne accès à une culture, alors que les idéologies, souvent, ferment la porte sur la culture.

Eh oui : le ministre, étymologiquement, c’est un moindre. Quelqu’un qui n’a pas la maîtrise.

Regardez à l’Education Nationale. On peut se passer d’un ministre à cinq jours de la rentrée, non parce qu’il aurait bouclé la rentrée (qui sera chaotique, rythmes scolaires et difficultés de recrutement obligent), mais parce que ce sont les bureaux (la DGESCO, par exemple) qui s’occupent de la mise en place au jour le jour, semaine après semaine — et à l’autre bout de la chaîne, les maîtres d’œuvre de la rentrée, ce sont les chefs d’établissement. Du ministre, aucune nouvelle. Il n’est même pas là pour donner l’orientation : tout le monde sait, depuis des années, que la rue de Grenelle commence et finit à Bercy.
À noter que tout le monde sait aussi que Bercy commence et finit à Berlin, depuis quelques années.
Le « ministre », donc, n’en déplaise à tous ceux qui quémandent un poste à chaque remaniement (ah bougre, Jean-Luc Benhamias !), est un pion de moindre importance — ni le roi, ni la reine — juste un pion, que l’on sacrifie pour trouver l’ouverture. Exit Montebourg, qui s’imagine lui aussi avoir un avenir en 2022. Prévoir, c’est gouverner…
Un moindre. Un minus. Un individu d’une importance dérisoire. Un zéro qui ne multiplie qu’en passant dans les médias.
Tout cela pour dire quoi, au fait ? Ah oui : Najat Vallaud-Belkacem est désormais ministre de l’Education nationale et des Universités.

Jean-Paul Brighelli