Petit exercice de détestation

Nous ne détestons pas détester, en France. Nous votons contre.
Exécrer est une chose. Mépriser en est une autre. On peut à la limite se passer d’être aimé — De Gaulle ne l’était guère, mais il fut longtemps plébiscité, avant que Giscard ne le flingue. Mais on ne se relève pas du mépris — Hollande vient d’en tirer la conclusion en se retirant de la compétition.
Le PS tout entier est méprisable. Quand j’entends des gens les appeler « la Gauche », je m’esclaffe. Quelle Gauche ? Ces gens dont l’adversaire n’est pas la finance. Qui se cachent derrière le petit doigt d’Angela Merkel. Qui augmentent le SMIC de 0,93% en 2017 — dis-moi, Hollande, tu as déjà essayé de vivre avec 1153 € par mois, logement compris ? Qui virent Filoche (il fallait entendre le grand numéro de Cambadélis priant l’ancien inspecteur du travail d’« arrêter son cirque ») parce qu’ils en ont une trouille bleue — dans un débat public, il aurait été le seul anti-libéral, et il avait assez de coffre pour rallier à lui pas mal de suffrages qui vont désormais se porter…
Se porter sur qui ? Sur Hamon, que n’inquiète guère le fait qu’en France, des cafés et des rues entières soient interdits aux femmes ? Le reportage de France 2 s’est circonscrit à la région parisienne et aux faubourgs de Lyon, ils auraient pu venir à Marseille ou à Lille, ils auraient constaté le même phénomène. Relativise, Benoît ! Seuls les masochistes voteront pour toi.
Certains voteront Mélenchon, le spécialiste du taboulé au quinoa — un végan qui tonitrue, c’est toujours drôle, ça doit faire mourir de rire toute une petite paysannerie française qui est en train de crever. Les plus résignés (mais comment peut-on se résigner ?) iront droit chez Macron, la bulle gonflée par les médias. Les autres…
Les autres sont nombreux, et imprévisibles. Les autres ont élu Trump — pas forcément une grande idée, mais élire Clinton n’en était pas une bonne : la démocratie montre ses limites, ces derniers temps. Les autres ont voté pour le Brexit, contre les diktats de la City, de Bruxelles et de Berlin. Les autres renverront le PS au cimetière des éléphants — et j’espère bien qu’ils n’atteindront pas les 100 députés aux législatives. Les autres affûtent leur bulletin de vote, tout en préparant le troisième tour, voire le quatrième — dans la rue.
On n’en a pas fini avec les surprises.

Je sais bien que je radote, mais je suis un peu sidéré que l’Ecole ne soit pas un thème majeur, pour le moment, des campagnes qui s’amorcent. Broder sur la réduction du nombre de fonctionnaires séduira ceux qui croient que l’entreprise privée fonctionne mieux que l’entreprise publique — une jolie fable. Proposer de modifier les remboursements de la Sécu séduira ceux qui n’ont ni problèmes de fins du mois, ni de problèmes de santé — pas grand monde, en ce moment. Parler de l’avenir de nos enfants me paraît autrement porteur — à condition d’identifier clairement les responsables. Fillon a parlé de cette « caste de pédagogues prétentieux » que Carole Barjon a identifiés par leur nom — assassins —, et que le candidat LR se propose d’éliminer dès son entrée en fonction (et que je sache, il est le seul, pour le moment, à l’avoir osé).
Je sais bien que l’Ecole n’est pas tout, qu’il faut voir le reste, que « it’s the economy, stupid », etc. Mais je me bats depuis si longtemps contre ces imbéciles que je finis par ne plus voir que l’ennemi d’hier et celui d’aujourd’hui, les mêmes, toujours les mêmes, les responsables du désastre scolaire, les « experts » auto-proclamés et auto-satisfaits, les pédagogues des IUFM et des ESPE, et tous les collègues qui croient que c’est avec de beaux discours sur « l’apprendre à apprendre » que l’on peut faire classe.
Oui, le petit bout de la lorgnette, si l’on veut.
Ou pas tant que ça. Ces salopards ont fabriqué l’Ecole que voulait le néo-libéralisme. Fin des connaissances et des savoirs savants. De vagues compétences, un vernis pré-craquelé, une infinie capacité à faire la queue à Pôle-Emploi et à dire « Merci, Patron » dans toutes les langues de la terre. Pire : les adeptes du néant ont créé un tel vide que les barbares en embuscade l’ont rempli avec les certitudes mortelles du Bataclan, de Nice ou de Berlin.
Reprendre les choses en main ne se fera pas en un jour, ni en trois mois. Il faut repenser la formation des maîtres, repenser les programmes, repenser les emplois du temps, repenser le système tout entier. Cesser de demander leur avis à des gens qui sont hors-sol, et s’appuyer sur les praticiens — les bons, tant qu’à faire.
Et le PS ? Ma foi, il continuera à croire que Terra Nova a des idées, et il croira que les imbéciles décérébrés qu’il a contribué à fabriquer voteront pour lui — à Villeurbanne, où se présente Vallaud-Belkacem, ou ailleurs. Mais même les crétins patentés ont compris que le PS ne s’intéressait qu’aux bobos de la capitale — la ville-monde qui ignore sa périphérie. Anne Hidalgo se voit un avenir national — ce parti est si pitoyable que tous ses minables s’imaginent avoir un destin d’exception, en 2017 ou en 2022.
S’il a un destin, c’est aux oubliettes. Si demain il ne reste rien de cette gauche-là, je ne pleurerai pas — ni personne. On en reviendra au mécanisme que cette gauche d’opérette a si bien masqué depuis 1983 — la lutte des classes. Le rapport de forces.
Et puis après, la victoire ou la mort. Au point où on en est…

Jean-Paul Brighelli

Franck Spengler : la Révolution (sexuelle) est bien finie

Né en 1957, Franck Spengler est tombé dans l’édition (érotique) au sortir de la Communale : sa mère, Régine Deforges, fonde sa maison d’édition l’Or du temps en 1968. Elle y publiera maints ouvrages érotiques (à commencer par le Con d’Irène d’Aragon) sur lesquels se jettera la censure gaullienne — car ces temps aujourd’hui magnifiés, vu la taille des homoncules hommes qui nous gouvernent, étaient aussi ceux du triomphe d’Anastasie, qui utilisait les chausse-trapes juridiques et financières pour asphyxier ce qui la défrisait moralement.
Lui-même, qui a aussi travaillé avec Jean-Jacques Pauvert, autre grand bénéficiaire des attentions réitérées de la censure, a publié aux Editions Blanche, aujourd’hui intégré au groupe Hugo doc, de très nombreux textes érotiques qui ont fait date, souvent à tonalité sado-masochiste, dans les années 1990 (par exemple le Lien, signé Vanessa Duriès, en 1993 — mais je pourrais en citer bien d’autres).
Il est aux premières loges pour constater à la fois l’affadissement de la littérature libertine, l’auto-censure que s’infligent des auteurs et des éditeurs de plus en plus dépourvus d’audace, et l’hypocrisie générale d’une époque qui feint de s’autoriser de petits débordements pour mieux se vautrer dans le moralisme le plus étroit.
J’ai donc eu l’idée de lui poser quelques questions sur son métier, ce qui s’édite aujourd’hui et ce qui se lit, le climat de pseudo-perversion et de vrai conformisme que révèlent les succès de librairie ou certaines affaires montées en épingle par une presse qui s’offusque si volontiers de ce que certains appellent encore un chat un chat — ou une chatte.

 

JPB. Partons de l’actualité. Les juges qui ont absolument voulu traîner DSK en justice pour quelques parties fines, l’ont fait sur la conviction — longuement étalée dans les médias — que la sodomie n’était par définition acceptable que par des prostituées — ce qui impliquait sa responsabilité dans un réseau, etc. On a vu ce que le jugement final a fait de ces certitudes bizarres. Mais que vous inspire au final cette affaire, qui a si opportunément permis l’élection de François Hollande, un homme « normal » à ses dires ?

FS. L’affaire DSK est intéressante à plus d’un titre. D’abord d’un point de vue politique puisqu’elle a vu l’élimination d’un favori à l’investiture suprême, mais également d’un point de vue moral puisqu’elle a sous-tendu l’équation libertin = proxénète. En ce sens, l’affaire DSK marque un tournant dans l’approche française de la sexualité de nos gouvernants. Nous sommes passés ainsi en quarante ans d’une tolérance amusée et complice des frasques d’un Pompidou, d’un Giscard, Mitterrand ou Chirac à la vindicte et la condamnation de l’hyper-sexualité (vraiment ?) d’un DSK. En fait la complète inversion des positions morales — si je puis dire. Soit l’adage suivant : « Avant : on n’en parlait pas mais on le faisait ; maintenant : on en parle beaucoup mais interdiction de le faire. »

JPB. Vous avez publié dans les années 1990 nombre d’ouvrages audacieux. J’ai cité le Lien, je pourrais ajouter à la liste Dolorosa soror de Florence Dugas ou l’Amie de Gilles de Saint-Avit — parmi une foule d’autres textes plus provocants les uns que les autres. Pourriez-vous les éditer aujourd’hui ?

FS. Très franchement, non ! Il ne s’agirait pas d’une censure étatique comme celle qui frappait ma mère, Pauvert, Losfeld, Martineau ou Tchou dans les années 70, mais d’une censure plus subtile, plus pernicieuse et plus vulgaire aussi : celle de la bien-pensance et de la morale. Pas la morale chrétienne qui a prévalu durant des siècles, mais la morale du regard de l’autre. Cette morale qui, à l’instar de DSK, vous place dans le camp des « détraqués », des malades ». Car, comme me le disait ironiquement mon ami Jacques Serguine : « Comment pouvez-vous penser des choses pareilles ! Et pire, les écrire ! Et encore pire, les publier ! »

JPB. L’un des débouchés qui permet la rentabilisation des romans est l’édition (en fait, la pré-vente) en poche, ou en club. Quels infléchissements de leur politique d’édition avez-vous constatés dans la dernière décennie ? Dans quelle mesure ces infléchissements ont-ils menacé la santé économique de petites maisons comme la vôtre — ou celle de Claude Bard, la Musardine ?

FS. Lorsque vous cherchez des partenaires éditeurs pour des versions poche ou club de vos textes, vous devez proposer des textes sexuellement acceptables, c’est-à-dire aux sexualités normatives et acceptées. Donc vous excluez du champ érotique toutes les formes fantasmatiques chères à des Bataille, Apollinaire, Louÿs, Serguine et bien d’autres. En quelque sorte, vous proposez une sexualité formatée où n’apparaît plus la transgression, transgression qui est le moteur de la littérature érotique. Et cet infléchissement n’est que le reflet d’une société qui marginalise toutes les représentations exacerbées d’une sexualité non normative. Et il nous a fallu passer sous ces fourches caudines pour que nos maisons résistent.

JPB. Hier des ouvrages extrêmes, comme Soumise (de Salomé, 2002) ou Frappe-moi (Mélanie Muller, 2005 — l’un des derniers dans cette veine). Aujourd’hui Fifty shades of Gray et son sado-masochisme à l’eau de rose. Que vous inspire cette évolution ?

FS. Elle m’emmerde et marque pour moi la victoire totale de la normalisation américaine, mouvement qui a commencé à la fin des années 70 avec la mise aux normes de standards mondiaux de consommation dont les meilleurs exemples s’appellent Mac Do, Coca Cola, Levi’s, Hilton, Apple, etc. Et juste derrière cette normalisation marchande est venue la normalisation des mœurs – notamment par le biais du fameux « politiquement correct » –, en ne permettant juste que ce qui est acceptable (attention, ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera peut-être plus demain ! Je me rappelle les années 70 où, étudiant, aucun de mes potes musulmans ne faisait le ramadan, et où tous buvaient de la bière et fumaient des pétards !)

JPB. Il vous est arrivé d’aller chercher à l’étranger des ouvrages intenses (je pense par exemple à la Laisse de Jane Delynn). Ce qui nous vient des Etats-Unis, aujourd’hui, c’est la série des Beautiful Bastard / Beautiful Stranger / Beautiful Player / Beautiful Beginning / Beautiful Fucker (non, ce dernier, je viens de l’inventer, justement, il n’existe pas), de Christina Lauren (chez Hugo doc). Cette évolution correspond-elle à une évolution des goûts du public vers les fausses audaces ou à une épidémie de moraline, comme aurait dit Nietzsche ?

FS. Ces succès reflètent exactement ce que j’ai dit précédemment. On formate d’abord une société puis on l’alimente (pardon, on la gave) de ce qu’elle attend. Finies, la curiosité, la rébellion, la remise en cause du système capitaliste, bourgeois et marchand. Les seuls qui conchient ce système sont soit les fous de Dieu de l’Islam qui veulent détruire un monde honni à leurs yeux pour le remplacer par un système épouvantable et abject ; soit les écolos fous qui rêvent d’un monde qui n’existera plus jamais. Choisis ton camp, camarade !

JPB. Plus profondément, ce qui est aujourd’hui publié est-il de la littérature ? Au-delà d’un affadissement notable des récits, la qualité d’écriture est-elle toujours au rendez-vous ?

FS. Maintenant, il me semble que l’on demande davantage à une écriture d’être efficace plutôt que belle. Le style ne semble plus être une valeur d’avenir.

JPB. Outre la littérature érotique, vous avez aussi publié des auteurs sulfureux comme Alain Soral ou Érik Rémès. Dans votre esprit, était-ce défendre une même cause ?

FS. Très sincèrement, oui ! J’ai toujours pensé, et l’Histoire l’a prouvé, que la littérature était une littérature de la transgression, de la contestation, de la critique et de la remise en cause de notre société. C’est ce que fait un Soral qui est un empêcheur de penser en rond et provoque des réactions violentes car il met en lumière des réalités que l’on refuse de voir et qui nous deviennent inacceptables lorsqu’on les touche du doigt.
Enfin, j’ai toujours dit que le sexuel était notre dernier espace de liberté. C’est pourquoi, en plus d’être un bizness, il faut formater le cul comme Coca Cola a formaté les sodas pour en vendre beaucoup.

JPB. Demain l’islamisme, dit Houellebecq. Imaginons qu’il ait raison. Les minuscules audaces d’aujourd’hui ne sont-elles pas dès lors la meilleure façon de nous préparer au wahhabisme de demain ?

FS. Tout à fait, et c’est ce qui me fait dire que l’acceptable d’aujourd’hui peut devenir, aux yeux de certains, l’intolérable de demain.

American Sniper

Vu, en streaming et en accéléré — ça ne mérite pas davantage — le dernier film de Clint Eatswood, American Sniper : une œuvrette tâcheronne à usage interne américain. D’ailleurs, les USA ne s’y sont pas trompés, et lui ont fait un triomphe. Avec plus de 320 millions de dollars pour le seul territoire américain (pour un budget de 60 millions) c’est à ce jour le plus grand succès d’Eatswood, et, à partir de savants calculs tenant compte de l’inflation, le film de guerre US qui a le plus rapporté à ce jour.

Qu’en dire ? Rien — sauf que le titre et le sujet (et le traitement, qui réserve un plan sur deux pour le mâle visage de Bradley Cooper) méritent deux secondes de réflexion.
Le sniper a débarqué linguistiquement en France dans les remous de la guerre de Yougoslavie. Jusque-là, il s’appelait franc-tireur ou tireur embusqué. Mais dans une guerre où nous nous sommes laissé mener par le bout du nez par l’OTAN — dans les faits, les Anglo-américains —, qui a pris fait et cause pour les Bosniaques, décrétés « bons » (et on en est revenu depuis que l’on s’est aperçu que le trafic d’organes et d’êtres humains passait par les mafias bosniaques) contre les vilains Serbes — alliés traditionnels de la France, mais Mitterrand a mangé son chapeau —, il fallait un nouveau type de héros. Oui, on a alors adopté (voir Jean Peeters, La Médiation de l’étranger : une sociolinguistique de la traduction, Artois Presses Université,‎ 1999) le mot anglais. Une façon comme une autre de faire allégeance, pendant que les cousins québécois, assez fiers de parler français, retitraient le film Tireur d’élite américain — ah, ça fait moins cinglant tout de suite : avez-vous remarqué combien des chansons américaines qui nous paraissent écoutables ont des lyrics, comme ils disent, parfaitement idiots, et que retraduits en français, nous éclaterions de rire à la seconde ligne ?
Donc, sniper, ça vous a tellement de gueule qu’un groupe de rap français (oxymore !) a choisi ce nom — sûr qu’ils tirent des balles de fort calibre en direction de l’establishment dont ils encaissent néanmoins les chèques.

Le sniper est le héros que l’individualisme libéral se cherchait. Plus de masses, plus de société même, plus de foules. Un héros solitaire, embusqué, prenant d’immenses risques en dégommant un ennemi positionné à 2 kilomètres : c’est le climax du film de Eatswood, quand Chris Kyle (le vrai nom du « héros », dont les mémoires, parues en 2012, ont cartonné — avant qu’il se fasse descendre par un autre tireur fou qui vient d’écoper de perpète) abat « Mustafa », son homologue irakien, à une distance de 2100 yards — ça fait plus viril que 1920 mètres. Ledit Mustafa n’est jamais qu’un numéro sur la longue liste de 255 cibles — d’après lui, un peu moins officiellement — descendues au cours de la guerre. Le tout filmé en Californie, c’est moins cher et moins dangereux que de déplacer une équipe sur un territoire que les Etats-Unis ont si bien pacifié qu’il est aujourd’hui à moitié tombé entre les mains de l’Etat islamique qui en tire un million de dollars par jour de revenus pétroliers. Saddam, reviens, ils sont devenus fous.

Des snipers, il y en a depuis longtemps. Audie Murphy, « le soldat le plus décoré de la Seconde guerre mondiale », et accessoirement acteur vedette de westerns médiocres, a été célébré pour son aptitude à flinguer : un petit bonhomme d’1,66m et de 51 kilos. Le sniper est l’idéal du gnome.
N’empêche : longtemps le film de guerre américain (Le jour le plus long, le très beau et moins connu The Big Red One, de Samuel Fuller, ou même Il faut sauver le soldat Ryan), tout en distinguant des héros, aimait filmer les mouvements d’ensemble. Platoon, comme son nom l’indique, c’est un peloton ou une section — un groupe. Même les films de gangsters (voir les Incorruptibles version De Palma) insistent sur « the team ». Et pas mal de westerns (le genre individualiste par excellence pourtant, censé illustrer le capitalisme sauvage de l’Ouest) montre que le héros solitaire (et loin de son foyer) n’est rien face à la masse : voir et revoir Vera Cruz, où les peones l’emportent et laissent Lancaster mort et Cooper dégoûté ; voir l’Homme aux colts d’or, où la ville de Warlock (c’est emblématiquement le titre originel) chasse Henry Fonda ; voir Alamo, où 300 Spartiates américains résistent aux 12 000 hommes de Darius / Santa Anna.
D’ailleurs, dans les westerns, il faut être un traître sans foi ni loi (Anthony Quinn dans L’Homme aux colts d’or) ou une femme (Michele Carey qui s’embusquent dans El Dorado pour dézinguer John Wayne) pour tirer de loin et dégommer sans risque : en général, on affronte l’ennemi face à face, et il y a toute une typologie du duel final qui mériterait une étude spécifique. Le tireur embusqué est un lâche. Quant au tireur d’élite, rappelez-vous « Grosse Baleine » dans Full Metal Jacket : c’est un semi-débile impuissant qui finira mal — dans les chiottes, en s’exclamant : « J’y suis déjà, dans un monde merdique ». Humour kubrickien.

Oui, la Bosnie (quand sommes-nous passés à l’hyper-individualisme, correspondant au néo-libéralisme décomplexé ? Au cours des années 1980, et la guerre de Bosnie commence en 1992) a sonné le glas du héros courageux : on nous donne en modèle des types qui flinguent à des kilomètres avec un PGM Hécate II — en France tout au moins. Calibre 12,7mm à grande vélocité — ça fait des trous à y passer le bras.
En 2001, Jean-Jacques Annaud a raconté la Bosnie sous couvert de parler de Stalingrad : deux snipers, l’un russe (Jude Law) et l’autre allemand (Ed Harris) résument à eux seuls une bataille où sont morts près d’un million d’hommes. Mais de ces masses, peu de nouvelles, nous sommes sommés de nous identifier à deux tireurs embusqués. Et tout récemment Jean Hatzfeld (Robert Mitchum ne revient pas, Gallimard, 2013) est revenu sur cette période où le tireur d’élite est un héros présentable.

Eh bien moi, je ne veux pas. J’ai la nostalgie d’une époque où l’on s’affrontait en duel, où l’on risquait sa peau pour en trouer une autre, et où l’on avait du respect pour l’adversaire. La mentalité moderne — libérale — du « tout est permis » et « seule la victoire est belle » est répugnante.
Et factice. Parce que rien n’a changé, et que l’accent mis aujourd’hui sur l’individualisme (et dont on voit les jolies conséquences à l’école — « tout pour ma gueule et va mourir ! ») est un vœu pieux, une parole magique, une tentative dérisoire pour essayer d’orienter notre regard sur l’Histoire : ce sont les masses qui font toujours les révolutions, et 300 Spartiates sont encore capables de résister à Angela Merkel pour lui apprendre que le Quatrième Reich n’est pas une solution pour l’Europe.

Jean-Paul Brighelli