Ré-éducation nationale

Mardi 30 mai, à 9 heures du matin, Pascal Praud monte sur C News l’un de ces débats animés dont il a le secret, sur le thème des réformes à venir dans l’Education Nationale. Le dernier, au mois de mars, avait fait du bruit, grâce à la crétinerie sanguine d’un député PS, Patrick Bloche, partagé entre mensonges et coups de sang.
Je devrais y être — mais Praud propose, et la SNCF dispose : encore faut-il que mon train ultra-matinal arrive dans les temps à Paris. Et à l’heure où j’écris, je ne sais exactement quel sera le casting — à part Thomas Guénolé que je salue au passage. Cette chronique sera donc corrigée demain soir en fonction des participants effectifs, et de ce qui y aura été dit.
Sinon, quelles convictions y défendrai-je ?

Jean-Michel Blanquer, que j’ai eu l’occasion d’interviewer lorsqu’il a sorti son livre programmatique il y a quelques mois, est dans de bonnes dispositions. Il se nous promet d’éradiquer le pédagogisme, qui « doit désormais relever du monde d’hier » — au grand dam desdits pédagos, qui le vomissent d’emblée, puisque leur candidat était l’ineffable Benoît Apparu. L’ineffable Claude Lelièvre, « historien de l’Education », l’a encore confirmé récemment, voyant en Blanquer « un choix par défaut » : on n’est pas plus aimable. Le nouveau ministre — et qui le restera, c’est écrit dans les étoiles — promet, conformément à une promesse de campagne de Macron, de diviser par deux le nombre d’élèves dans les CP problématiques ; de recréer des « études » pour que les enfants du Primaire puissent y faire leurs devoirs, loin de la foule déchaînée et de la télé de leurs parents ; de réorganiser les programmes d’Histoire de façon à réintroduire un fil chronologique dans des programmes éclatés aujourd’hui façon puzzle — bref, de revenir sans trop le dire à 2008 : Laurence de Cock en crèvera de rage. Il parle aussi de concentrer le Bac sur quelques épreuves — peu importe, le Bac ne vaut plus rien, c’est un symbole vide, l’essentiel est de permettre in fine aux universités de sélectionner sur le modèle des BTS ou des prépas — et le ministre serait bien avisé de reconsidérer les décisions de son prédécesseur sur les chaires sup’… Et de donner une large part d’autonomie aux établissements — les plus extrémistes des macroniens voient briller au firmament du ciel pédagogique français des copies conformes aux Charter Schools américaines ou aux Free Schools britanniques. Sans compter qu’il compte poursuivre la politique des internats d’excellence, dont j’avais eu l’occasion jadis de dire plein de bien — ce qui avait incité Mme Vallaud-Belkacem (qui est en grand danger à Villeurbanne, hé hé…) à tout faire pour les ranger dans le lot commun afin qu’ils perdent toute spécificité, partant toute efficacité.

Je signerais volontiers ce programme des deux mains (avec de fortes réserves sur l’autonomie, dont d’ailleurs les responsables du SNPDEN, le principal syndicat des chefs d’établissement, ne veulent guère, ils savent trop comment on allume une guerre scolaire en France jacobine), à condition que la rue de Grenelle apporte quelques précisions — d’où l’intérêt du débat de demain.
Diviser par deux le nombre d’élèves dans les classes de CP les plus problématiques a l’air d’une bonne idée — sauf qu’elle fut en son temps essayée par Luc Ferry, qui l’a rappelé l’air de rien, en se gardant bien de dire que ce fut un échec. Le quantitatif cédera toujours le pas devant le qualitatif, et il ne sert à rien d’avoir peu d’élèves si c’est pour qu’on leur apprenne à lire / écrire selon les méthodes éprouvées par Roland Goigoux et Evelyne Charmeux et qui ont fabriqué deux générations d’analphabètes. J’attends du ministre qu’il dise qu’il imposera des méthodes alpha-syllabiques — par exemple celles que préconise le GRIP dans ses manuels. Blanquer était au ministère quand Robien s’était essayé à contourner les mauvaises habitudes enseignées dans les IUFM, dont les ESPE rallument la flamme depuis cinq ans. J’avais participé à une émission avec le ministre, face à l’ineffable Frackowiak, auteur d’une page web— supprimée prudemment depuis, mais que j’avais copiée et qui avait été projetée en fond d’écran par l’animateur du débat, Stéphane Bern — sur « la méthode à Roro » qui assimilait le ministre, via toutes sortes de jeux de mots en pipi-caca-roro (sic), à un proctologue maniaque de la méthode Boscher. Que des syndicats (le SE-UNSA en l’occurrence) aient défendu un Inspecteur qui se permettait ce genre de facéties et qui ne valait pas la corde pour le pendre donne une idée de la main-mise des idéologues sur le ministère. L’essentiel, c’est la méthode d’apprentissage — et pour avoir fourni à Céline Alvarez les moyens qui lui ont permis de faire illusion pendant deux ans et de se décrocher un joli succès de librairie, Blanquer sait bien que la méthode Montessori est très gourmande en moyens humains, et difficilement généralisable — surtout qu’aux dernières nouvelles Maria Montessori n’est elle-même plus disponible.
Déclarer la fin du pédagogisme — à la bonne heure, mais je voudrais des mesures concrètes : par exemple couper les vivres à toutes ces officines pédagos qui grèvent le budget du ministère, à commencer par les Cahiers pédagogiques et autres organisations sectaires. Ou organiser un audit visant à estimer exactement la part de responsabilités des « assassins de l’école », comme les a très bien surnommés Carole Barjon l’année dernière.

La question des « études » est intéressante. Né en 1953, je n’ai jamais eu de devoirs à faire à la maison (des leçons, oui), en raison d’une circulaire parue dans ces années-là. L’idée pédagogique était certes d’empêcher les parents lettrés d’aider leur progéniture (on se souciait déjà d’égalitarisme par le bas), mais l’effet réel fut de nous amener à travailler en étude, de 5 à 6 le soir. Pas de jouer au foot dans le cadre d’activités ludiques organisées par les « grands frères »…
Sue les programmes, le ministre ne veut pas faire une énième réforme — sans doute a-t-il pris le pouls d’une profession bousculée par des vents contraires tous les deux ou trois ans. Il faut retoucher l’essentiel de la réforme de Najat, afin de la vider en douce de son contenu idéologique, pédagogique et factuel, et d’instaurer une vraie transmission des savoirs au lieu de cet embrouillamini des compétences qui ne nous mène nulle part, sinon dans le mur. Redonner à tous la possibilité de faire du latin ou du grec, certes ; rétablir les classes bilingues, certainement. En Histoire, les programmes de 2008, de l’avis des spécialistes, n’étaient pas mauvais — et ces mêmes spécialistes conseilleront utilement le ministre pour amender les horreurs pédagogiques de Florence Robine et consorts — j’adore ce mot qui commence si bien, en l’occurrence…
Quant aux internats d’excellence, autant reprendre le programme là où il s’est arrêté en 2012. C’était la seule mesure que j’approuvais totalement, dans les années Chatel. La seule qui marchât — et il faut d’urgence inventer des classes de remédiation, sur le modèle de ce qui existe à Bac + 1 dans quelques prépas, avec les CPES. On peut sauver beaucoup de monde avec des moyens limités, mais bien utilisés. Tout n’est pas question de budget.
Pour ce qui est de l’autonomie des établissements… C’est sans doute un travail de longue haleine, et encore faut-il tuer le pédagogisme avant de lui permettre de redresser la tête via des « conseils d’établissement » qui se chargeraient de recruter d’illustres facariens formés par des masters MEEF parfaitement effarants.
Ah oui, j’oubliais : ne pourrait-on pas rééquilibrer les concours de recrutement, actuellement contrôlés par lesdits pédagos via des épreuves de didactique que la décence ne m’autorise pas à qualifier, afin de mettre en avant la maîtrise des savoirs ? Si je sais une chose de ce métier, c’est que l’on réussit en classe non en mettant les tables en rond et en demandant leur avis aux « apprenants », mais en leur distillant des connaissances précises. En les explicitant et en les assénant — en deux temps.
De même, l’épreuve de culture générale a été supprimée, pour d’obscures raisons égalitaristes, au concours d’entrée de Sciences-Po Paris. Je compte sur Jean-Michel Blanquer pour la rétablir — Blanquer qui affirmait, du haut de son statut, à l’époque (2015) de directeur de l’ESSEC : « Nous avons besoin d’une renaissance de ce qu’on appelle encore la culture générale… »
En espérant que la divinité ferroviaire et les aléas du direct me le permettent, c’est là tout ce que je dirai — mais cela, je tenais et je tiens à le dire.

Jean-Paul Brighelli

PS. Et le fil de l’émission réelle ici !

La grande peur des bien-pensants

Mercredi matin, sur C News, j’en ai croisé un beau.
Un très beau.
Un qui tournera longtemps, longtemps, longtemps, après qu’on les aura tous mis sur orbite.
Il s’appelle Patrick Bloche. Il est député de Paris (il n’a d’ailleurs rien fait d’autre dans sa vie, apparemment, que de la politique), et président de la Commission des Affaires culturelles et de l’Education à l’Assemblée.
Il est arrivé en retard sur le plateau, de façon à ne pas avoir à saluer quiconque, et il a commencé à aboyer. « Je suis allé dans des collèges, ce n’est pas du tout ce que vous dites », m’a-t-il lancé. Ah oui ? Dans le XIème arrondissement, dont il est l’élu ?
Il soutient Benoît Hamon, dont la courbe vient de croiser celle de Jean-Luc Mélenchon et ne remontera pas de si tôt. Et il pense que les réformes de Najat Vallaud-Belkacem sont une chance pour les petits Français. Les déshérités surtout, qui le seront chaque jour davantage.
Il pense aussi (je m’en veux quand même à galvauder ainsi le verbe penser) que si 40% des élèves entrant en Sixième ne savent pas orthographier correctement « le soir tombait », c’est la faute au gouvernement précédent. 2007-2012, le quinquennat maudit.
En revanche, depuis 2012…
Enfin Hollande vint.
Et Najat est son prophète.

Pascal Praud, qui animait l’émission et qui avait déjà eu l’occasion de dire tout le bien qu’il pense du « prédicat », n’en est pas revenu. Voilà que ce mister Bloche tempêtait et hurlait, l’accusant d’être partisan parce qu’il énonçait des vérités d’évidence sur les réformes en cours et l’état orthographique des collégiens — des constats que n’importe quel journaliste de terrain peut faire chaque jour.
Mais évidemment, il y aussi le journalisme façon le Monde ou Libé.
En fait, toute vérité non conforme à la doxa gouvernementale, toute tissée de mensonges, est réputée mensongère. Orwell a très bien expliqué que sous le règne de Big Brother, l’Ignorance, c’est la force. Et que 2 + 2 = 5. La démocrature, c’est quand le déni de réalité devient une façon de gouverner.

Ainsi, COD et COI sont de droite, et Prédicat est de gauche. Il est dans le camp du Bien.
Qu’on se le dise.

Comme Annie Genevard, députée LR et ancienne prof de Lettres, tentait d’analyser d’une façon posée l’état des lieux, Mister Bloche a bondi de nouveau. Praud, qui est bien élevé, lui a fait remarquer qu’on ne coupe pas la parole à une dame qui avait patiemment écouté ses éructations. C’était l’occasion que guettait depuis le début notre député parisien : il s’est levé et a quitté l’émission — en stationnant quand même assez longtemps devant les caméras afin d’occuper l’écran de sa masse. Société du spectacle, quand tu nous tiens…

Pourquoi tant de haine ?
Il en est des députés de gauche comme des roquets : ils aboient parce qu’ils ont peur. Les autres invités (Annie Genevard, député du Doubs, Jean-Rémy Gérard, vice-président du SNALC, Danielle Simonnet, porte-parole de Mélenchon — qui faisait le grand écart entre condamnation de la réforme du collège et refus du « déclinisme » —, et moi-même qui m’étais acheté une conduite) n’étaient pas en soi des menaces. Mais Patrick Bloche a peur de ce qu’il peut devenir — un ex-député d’un ex-parti de gauche coulé par son ex-premier secrétaire. Hollande a sorti Macron de sa boîte à malices afin de ne plus avoir à payer le loyer exorbitant de la rue de Solférino : le prochain congrès du PS se tiendra dans une boîte d’allumettes.
Peur aussi de ce qu’ils sont devenus : des repoussoirs de la cause du peuple. Notez que question éducation, cela fait longtemps qu’ils l’ont trahi, le peuple — en 1989 avec la loi Jospin, en 1997 avec Allègre et en 2012 avec Peillon et consorts. Bloche ne connaît, en fait de peuple, que les bobos hors sol qui l’élisent. Faudrait redescendre un peu dans la France réelle.

Oui, ils crèvent de trouille. Alors, ils aboient.
Ils en sont à prédire (ou à souhaiter) la victoire de Marine Le Pen, parce qu’ils n’ont plus que cet espoir-là pour susciter un grand « sursaut démocratique » savamment orchestré qui les portera à nouveau au pouvoir après les législatives.
Sans voir que la vraie France les vomit, les conchie et les renie.

Pas une voix pour ces guignols ! Pas une ! Pas une voix d’enseignant, au moins ! Votez pour qui vous voulez, sauf pour ces gros pleins de soupe qui veulent encore se faire cinq ans de gras ! Bloche à nouveau, c’est Vallaud-Belkacem encore. Et l’école de France au tapis.

J’ai une pensée émue pour Pascal Praud, qui avait cru monter un beau débat d’idées, et qui n’a eu droit qu’aux glapissements des chiens de garde. Mais peu importe. Avec un peu de chance, dans trois mois, Mister Bloche ne sera plus qu’une note de bas de page dans l’histoire des cataclysmes mous.

Jean-Paul Brighelli