Jennifer Cagole n’est pas dans les clous !

Capture d’écran 2017-09-24 à 10.38.18La grammaire, c’est mal : d’ailleurs, les programmes l’ont soigneusement étalée sur les quatre ans de collège. Désormais, c’est en Cinquième qu’on est censé repérer les verbes de la phrase (qu’est-ce qu’ils ont fichu exactement en Primaire ?). Et en Quatrième on se « propose de commencer par l’étude d’un élément essentiel de la phrase : le verbe ». Sic ! Afin de « comprendre la cohérence textuelle et l’énonciation ». Re-sic ! Je mets les liens sinon personne ne me croira. Reprendre sans cesse la même chose — c’est ça sans doute, la « progression spiralaire » dont se gargarisent les programmes Najat — toujours valides en cette rentrée 2017. Personnellement, quand je tourne « en spirale » autour d’un rond-point, c’est que je suis perdue, — et que je vais m’écraser bientôt.
Faire de la grammaire pour elle-même — la « grammaire de phrase », opposée à la « grammaire de texte » qui a la faveur des pédagos et des crétins diplômés — c’est l’horreur.
Et en Sixième, me demanderez-vous ? Eh bien mon tuteur m’a recommandé de commencer par l’étude… du verbe. « Toujours lui ! Lui partout ! » comme disait Hugo. Au commencement était le verbe, et à l’arrivée aussi. Pour le groupe nominal, on verra plus tard. Donc, dans la phrase « le chien a mordu l’inspecteur », ce qui compte, c’est « a mordu »… T’as rien compris, Jenny ! D’abord, « Mordre » est un verbe du troisième groupe, c’est pour plus tard, beaucoup plus tard. Et le passé composé suppose que l’on maîtrise « avoir » ou « être » selon les cas. Mais ils ne sont pas supposés maîtriser les auxiliaires, en Sixième.
Seul le verbe importe, parce que si vous changez de verbe, vous changez la phrase. Ah bon. « Le petit garçon est méchant » / « Le petit garçon est une fille ». Toujours le même verbe, donc toujours le même sens, si l’on part du principe surréaliste qu’ils savent tous que « est » est le verbe être. Et que « il a » ne s’écrit pas « il la », ni « ilà », ni « il l’a », ni « i la » — variante « y la ». Toutes trouvailles de mon premier paquet de copies.
Ben voilà, t’as tout compris Jenni ! Quel jet d’ail que tu t’es pas pris !

Pourtant… Je me souviens d’avoir vu — je devais avoir dix ans — un excellent documentaire intitulé justement Etre et avoir où un instituteur émérite, Georges Lopez (JPB, qui lit sur mon épaule, me souffle qu’il a participé à un débat avec lui, et que c’est vraiment un enseignant remarquable) apprend les fondamentaux de la grammaire et de la langue à sa classe unique, de la Maternelle au CM2, quelque part dans le Massif Central. Mais ça, c’était avant : le film remonte à 2001, a été couvert de prix et de distinctions, mais désormais, c’est le Mal. Dans les Bouches-du-Rhône, « être et avoir », c’est plus tard. Beaucoup plus tard. Aux calendes phocéennes. Surtout au passé simple, ce temps bourgeois. Pourquoi pas à l’imparfait du subjonctif, alors, ce mode lepéniste ?
Que pour moitié au moins mes élèves sachent conjuguer correctement les auxiliaires (parce qu’enfin, il y a encore des instits qui font leur boulot), ce n’est pas le problème, ce n’est pas le programme. C’est ce que pense mon tuteur, qui tient absolument à être dans les clous de l’IPR de secteur, qui fait des siennes depuis des années — même que certains profs s’en sont émus. En 2013 déjà, un stagiaire notait, au sortir d’une réunion pédagogique : « La chargée de mission du rectorat (elle a pris du galon, depuis quatre ans, en reconnaissance de ses compétences) s’est empressée de nous expliquer qu’il ne s’agissait en aucun cas de la leçon de grammaire telle qu’elle se faisait en des temps anciens. Non, c’est une leçon qui repose sur l’observation et la manipulation. En effet, avec « Et si on était des grammairiens » — la dénomination officielle de cette fabuleuse méthode —, les élèves sont acteurs de leur apprentissage. Ils nomment eux mêmes les différents composants de la phrase. L’exemple nous a été donné pour la reconnaissance des verbes conjugués, les mots subordonnants avaient été nommés par les élèves: « machin », « truc », « bidule »… Cette dénomination commune étant adoptée, il est nécessaire pour le professeur de conserver la même dénomination jusqu’à la fin de l’année. De plus, avec cette méthode, dans la mesure où les élèves manipulent la langue, il n’est pas nécessaire qu’ils apprennent par cœur : « cela ne sert à rien et d’ailleurs cela n’a jamais fonctionné ». »
Ben voyons.
Et c’est de cette pédagogue au-dessus de tout soupçon, comme disait jadis Elio Petri à propos d’un flic criminel, que dépend, in fine, ma titularisation…

Ma foi, depuis 2013 (vous vous souvenez ? Le ministre, c’était Peillon et l’école était en pleine « refondation »), rien n’a changé. À quoi ça sert que Blanquer, il se décarcasse ?

J’ai bien tenté de faire cours selon les bonnes intentions du ministre. Que n’avais-je pas fait ! Mon tuteur est venu assister à une « séance » (« cours », c’est ringard, ça pue la blouse grise), et il s’est fendu d’une longue diatribe de deux pages, écrite dans un français approximatif (j’ai utilisé le mot « symbolise » « sans m’assurer que les élèves en maîtrise — sic — le sens ») et pleine d’agressions gratuites (il me reproche par exemple de ne pas avoir lu le texte étudié moi-même, ce que j’avais fait dans la première heure de cours, mais évidemment, il n’avait pas le temps de venir deux heures, donc il a pensé qu’en son absence, il ne s’était rien passé) et d’erreurs manifestes : ainsi, il n’a pas vu que j’avais écrit au tableau ce qu’il me reproche de ne pas avoir écrit. Par exemple un « ô » vocatif — que mes élèves ont d’ailleurs correctement réemployé à l’écrit pour la plupart, mais va faire comprendre à un observateur passé en coup de vent qu’un cours se prolonge parfois à la maison, en ré-appropriation de ce qui a été fait en classe… Ah oui — « aucune présentation de la progression annuelle » — du coup, il exige que je passe mon week-end à prévoir la totalité des « séquences » sur un an : que je pense tenir compte des acquis successifs, des manques, des redites nécessaires, et de mes erreurs, ça n’existe pas pour lui : il faut décrire le parcours et s’y tenir aveuglément.

C’est ça, la pédagogie ? Ce ne serait pas plutôt de l’idéologie, au sens que Hannah Arendt donne au mot – « est idéologie ce qui n’a aucun point de contact avec la réalité » ?
Ce qui me choque le plus, c’est cette haine de la grammaire. À moins qu’ils ne tiennent compte, à l’ESPE, du niveau des stagiaires, formés eux-mêmes dans leur enfance et leur adolescence sans cours réels de grammaire, puisqu’à vingt-cinq ans (en moyenne), ils appartiennent tous à cette génération Jospin qui a construit ses savoirs toute seule… Mais moi, le constructivisme, ce n’est pas ma tasse de thé. Je cherche juste à apprendre quelque chose à mes loupiots — sans les lasser, et en tenant compte des disparités de niveaux. C’est mal, je le sais…
Si ça continue comme ça, si je persiste à vouloir transmettre des savoirs, je sens bien que je ne serai pas prof à la fin de l’année. Virée, la Cagole ! Déjà on me conseille de feinter, de ruser, de faire semblant de marcher dans leurs clous — et en attendant, je saborde les deux classes qui m’ont été confiées ? Ça se passe assez bien, j’ai le contact, ils travaillent volontiers — mais pas selon les diktats de l’Institution et de ses sbires. Blanquer, au secours, ils sont devenus fous !

Jennifer Cagole

Les aventures pédagogiques de Jennifer Cagole, II

diapo-st-charles-4Après la grand-messe inaugurale vinrent les messes basses — je ferai tout aussi bien de renoncer au passé simple, dont l’usage est désormais prohibé par les pédagogues qui ont fait réécrire le Club des Cinq au présent de narration, ou au passé composé, qui fait plus « peuple ». Donc, reprenons :
Après la grand-messe inaugurale sont venues les messes basses — encore que cette inversion du sujet soit un peu tirée par les cheveux, puisqu’elle suppose un accord du participe avec un mot qui n’est pas encore apparu. Donc, reprenons :
Après la grand-messe, les messes basses…
Hmm… La métaphore est-elle bien compréhensible ? Désormais, évitons les métaphores — surtout celles qui, comme ci-dessus, puent la culture bourgeoise. Sans parler du fait qu’elle fait directement référence au christianisme, et que cela laisse sur la touche (ça, c’est une bonne métaphore populaire ! Le peuple, on ne s’en foot pas, quand on est pédagogue !) nombre de nos concitoyens, ceux qui ont obtenu du maire de Marseille la suppression de la grande crèche installée chaque hiver dans l’ancienne Bourse, au bas de la Canebière, parce qu’elle choquait leurs convictions religieuses.
Donc, reprenons :
Après la réunion de rentrée, c’est le début de la formation proprement dite. Les six IPR de Lettres étaient alignés derrière la table, au bas de l’amphi, accompagnés du responsable ESPE de tous les formateurs. Ça promet, côté organigramme. Ledit responsable nous a expliqué qu’il allait falloir, cette année, conforter les savoirs savants en littérature et en grammaire, acquérir des savoirs didactiques et pédagogiques généraux et disciplinaires, connaître le système éducatif et apprendre le sens de l’EQUIPE, et enfin « conduire une réflexion sur le métier et la mise en œuvre didactique et pédagogique des savoirs savants littéraires et linguistiques. Ôtez « pédagogie », « didactique » et autres mots en –ique de son discours, il reste peu de chose. Quoi qu’il en soit, ma formation a commencé et j’ai fait des progrès : j’ai appris que plus un discours est creux, plus il s’emplit de mots ronflants. Comme disait Valéry : « Savoir et Devoir, vous êtes donc suspects ? »
À vrai dire, tout cela est centré sur le Master MEEF — titulaire d’un M2 de Lettres, je n’existe pas dans leur discours. Je subodore que qui que ce soit qui n’est pas passé sous leurs fourches caudines n’existe pas pour eux.
« En cas de difficulté, l’ESPE vous enverra un bulletin d’alerte qu’il ne faudra pas négliger, afin que les formateurs viennent dans votre classe. » Chouette mégateuf en perspective !
Mais avant tout, il nous faut lire et relire les préambules des programmes, qui sont l’esprit des programmes. C’est là que l’on apprend, par exemple, que « le langage oral, qui conditionne également l’ensemble des apprentissages, continue à faire l’objet d’une attention constante et d’un travail spécifique » : je connais quelqu’un qui sort cette semaine un livre intitulé C’est le français qu’on assassine, où il explique que cette attention à l’oral est en train de tuer (intentionnellement, dit-il) le français, qui est fondamentalement, même à l‘oral, une langue écrite, à qui cela ne fera guère plaisir.
Bien sûr, « il faudra tenir compte que nombre de nos futurs élèves, surtout en PACA, sont issus de milieux défavorisés et souvent allophones. D’où le prédominance de l’oral (ça me rappelle un vieux bouquin de Fruttero et Lucentini intitulé la Prédominance du crétin — même que c’est là que Brighelli a jadis trouvé ce terme de « crétin »). Ah bon ? Moi, j’aurais cru qu’un étranger progresserait plus vite si on le frottait de La Fontaine, Hugo et Verlaine que de « nike ta mère la putin de ça rasse ». J’en apprendrai tous les jours, à l’ESPE.
En même temps, parce qu’ils ne sont pas à une contradiction près, ils nous serinent qu’il faut les faire lire, sinon ils ne seront jamais professeurs de Lettres. Certes, mais… ils préfèrent peut-être se faire pianiste dans un bordel ? Si on m’avait appris la musique…
Puis nous sommes entrés dans le dur : l’enseignement de la grammaire au collège. Parce que c’est en grammaire que les nouveaux programmes ont imposé les changements les plus importants — « nous avons essuyé les plâtres l’année dernière, cette année nous allons consolider. Ils ne savent pas, apparemment, que Blanquer a remplacé Vallaud-Belkacem. Le temps pour eux s’est arrêté en mai dernier, et court sur son erre.
Une Inspectrice Pédagogique Régionale dont j’ai déjà oublié le nom (j’ai tort, c’est d’elle que pourrait bien dépendre ma titularisation en juin prochain) nous a alors longuement sermonnés sur les exigences du programmes de Français en Sixième. « Lire les programmes stabilo en main », surligner toutes les recommandations », — et projection immédiate d’un PowerPoint sur lequel étaient listés les grands principes : programmes de cycles, programmes resserrés (ah ça, on ne se noiera pas dans les détails !), programmes spiralaires (Word souligne le terme en rouge, c’est un joli mot nouveau pour expliquer que l’année prochaine on reviendra sur ce qui aura été dit cette année, sûr que les gosses vont trouver ça stimulant), des « programmes qui préconisent une approche explicite et réflexive de la langue » : voir ce que je disais plus haut sur la façon de remplir un discours creux. « Les élèves, dit-elle, revoient plusieurs fois les mêmes notions dans des situations différentes, avec un léger décalage à chaque fois ». C’est beau, c’est même Boléro (de Ravel).
Ce qui compte, ce sont les démarches — pas les contenus. Bref, le verre, pas le liquide. On se sent déjà mieux.
Et là…
« La grammaire nouvelle insiste sur les régularités, et uniquement les régularités ». Que la langue française soit truffée d’exceptions, et que des foules de grammairiens, depuis Port-Royal, se soient échinés à rendre compte des subtilités de la langue, rien à battre. « Les programmes ne visent pas l’exhaustivité ». Ça me rappelle le français appris aux premiers temps des colonies : « Oui, pat’on », « oui, pat’onne ». Et ça suffit. Ces gens de gauche sont stupéfiants.
« Pour la première fois, ces programmes vous donnent la liste des notions à travailler et vous indiquent les démarches pour y arriver ». Najat nous tient toujours la main. Nous sommes des assistés — des « cadres » bien encadrés.

Retour au PowerPoint et au Bulletin Officiel de 2015-2016. Blanquer, au secours ! Je vais devenir folle !
Je suis la seule à prendre des notes — faudra faire attention, à l’avenir, sinon Jennifer sera vite grillée, et moi crucifiée par la même occasion.
Les mots à rallonge se précipitent dans sa bouche. « Complexification », « approfondissement », « connaissances solides » — et « ensemble » : ça tient de l’incantation et du chant scout.
Qu’est-ce qu’une progression ? « Ce n’est pas un empilement de leçons de grammaire ». Mince alors, j’ai appris l’italien, l’anglais, l’allemand, et le coréen en empilant des connaissances ! J’ai tout faux, j’ai l’illusion de parler ces langues, mais en fait j’ai juste « empilé ». Honte à moi ! Mea culpa ! Mea maxima culpa !
Stendhal dessinait des pistolets en marge de ses lettres d’amour — probables symboles de décharges et d’instinct suicidaire. Moi, sur mes feuilles de note, j’ai dessiné ça :Capture d’écran 2017-09-02 à 22.11.00(comme Brighelli adore l’art pompier, je lui rajoute la source de mon inspirationave-maria-movie-poster-1984-1020744876 — mince, elle a beaucoup plus de nichons que moi !)
« Bref, a-t-elle conclu, il ne faut pas faire en classe ce que je suis en train de faire avec vous » : pas d’activités magistrales, pas de « verticalisme » (celui-là non plus, Word ne l’aime pas). « Evitez la mémorisation de règles, évitez les étiquettes grammaticales, évitez les batteries d’exercices que proposent les manuels ».
ET de glisser soudain sur la déploration entonnée par les conservateurs sur le COD antéposé et ses p*** de conséquences. « En Sixième, il ne faut pas parler de COD mais de complément de verbe. On leur reparlera du COD en Cinquième. Il ne faut pas confondre programme et progression : avec ce nouveau programme, l’interchangeabilité des notions permet l’appropriation de savoirs. »
Je vais conserver toutes ces notes au propre, et proposer en premier exercice à mes loupiots de barrer tous les mots de plus de trois syllabes. On y verra plus clair ! Et pourtant, c’est la même qui dit que « l’inflation terminologique doit être évitée » — ah oui, mais elle parle du couple fatal COD-COI, pas de son propre jargon.
En résumé, la grammaire doit se résumer au schéma suivant :
Groupe sujet -> groupe complément de verbe -> groupe complément de phrase.

Parce que « la notion de groupe est essentielle — comme en société, quoi ! » — je crois être revenue aux heureux temps des maths modernes et de la théorie des ensembles ! « Il ne faut pas concevoir la phrase comme une suite de mots, mais comme une suite de groupes. Bâtir une grammaire, et non enseigner « la » grammaire ».
Et la voici — je jure que je ne galèje pas — qui sort des legos © de son sac, tout en remarquant : « Les legos © utilisent les quatre mêmes couleurs que les stylos » : serait-ce un complot ?
Et de bâtir sous nos yeux extasiés de symboles de groupes sujets (rouges !), de groupes verbe (en bleu !) et de compléments de phrase — en jaune.
Je veux bien. Le musicien entend les notes. OK. Mais avec « il ne les entendait pas », comment fait-on ?
Alors là, elle s’est surpassée. « Comme on ne peut pas dire qu’il y a un COD, puisque l’usage de la notion est interdit, il faut ruser. Il faut dire que « les » est un pronom collant — un pronom amoureux, comme l’a nommé devant moi un professeur de cette Académie ».
Je crois que j’ai décroché à partir de ce moment-là.

Jennifer Cagole

Molière était-il Charlie ?

Rappelez-vous :

DOM JUAN.- Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins ; ah, ah, je m’en vais te donner un Louis d’or tout à l’heure[, pourvu que tu veuilles jurer.
LE PAUVRE.- Ah, Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?
DOM JUAN.- Tu n’as qu’à voir si tu veux gagner un Louis d’or ou non, en voici un que je te donne si tu jures, tiens il faut jurer.
LE PAUVRE.- Monsieur.
SGANARELLE.- Va, va, jure un peu, il n’y a pas de mal.
DOM JUAN.- Prends, le voilà, prends te dis-je, mais jure donc.
LE PAUVRE.- Non Monsieur, j’aime mieux mourir de faim.]
DOM JUAN.- Va, va, je te le donne pour l’amour de l’humanité…

(Dom Juan, Acte III, scène 2).

C’est une scène à la fois centrale et emblématique, et à ce titre, je crois que je l’ai évoquée chaque année depuis quarante ans que je fais ce métier. En expliquant à chaque fois ce que signifiait en 1665 ce mot de « jurer » — jurer le nom de Dieu, blasphémer.
Avec des succès divers, et que je ne peux imputer ni à mon incompétence (qui est globalement restée la même, en tout cas en ce qui concerne l’enseignement de la littérature) ni à une difficulté particulière du texte, qui n’a pas varié. Ni même à l’évolution du savoir des élèves, quoi que l’on ait fait pour le réduire à ce « socle commun » qui ressemble à de la culture comme mon dos ressemble à la lune.
En fait, tout a tenu à chaque fois à la culture acquise des élèves (celle qui ne s’enseigne pas, celle avec laquelle ils arrivent à l’école, par opposition à la culture apprise).

En Normandie, à la fin des années 1970, personne ne comprenait vraiment cette obstination du pauvre à refuser un louis d’or (une somme invraisemblablement élevée, expliquais-je, et un objet — une pièce d’or — qu’un pauvre avait vraisemblablement aucune occasion de voir dans sa vie, sinon de loin). À Versailles, au début des années 1980, le blasphème était ressenti, mais d’assez loin : les cathos même intégristes ne s’offusquent guère d’un juron bien senti, et cela fait des lustres que « nom de Dieu ! » n’est plus un péché mortel. Lorsque je leur expliquais que passée la première représentation Molière (et surtout, abusivement, sa veuve) coupa quasiment toute cette scène, ils haussèrent les épaules : leur foi, lorsqu’elle subsistait autrement que comme grimace versaillaise, ne s’arrêtait pas à de semblables peccadilles. Qu’Armande ait fait réécrire toute la pièce en vers par Thomas Corneille ; que ce fût cette version sans intérêt que l’on ait jouée jusqu’au milieu du XIXème siècle ; que des coupes frileuses (voir par exemple ce que j’ai mis ci-dessus entre crochets, dont la suppression vide la scène de tout son sens) subsistassent dans toutes les éditions jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale — Saint Pétain, priez pour nous ! —, tout cela leur paraissait quelque peu caricatural : c’étaient des chrétiens modernes.
Puis j’enseignai douze ou treize ans dans les banlieues déshéritées de la couronne parisienne — aux Ulis, à Montgeron, à Corbeil. À des classes qui rassemblaient divers partisans déclarés du GIA et du FIS (c’étaient pendant les années de plomb de l’Algérie), en tout cas une majorité de Musulmans — que j’ai retrouvés ensuite à Montpellier (au lycée Mermoz plus qu’au lycée Joffre, selon une ségrégation habile) et bien sûr à Marseille.
Et là, je peux le dire, « jurer » au sens de « blasphémer » n’était pas pris à la légère. La scène condamnait Dom Juan — et Molière — aux yeux de ces jeunes imbéciles.

Quand des dessinateurs ou des intellectuels défendent le droit au blasphème, ils ne parlent pas de la même chose que les apprentis djihadistes qui les tuent parce qu’ils ont blasphémé. Je pourrais proférer — et cela m’est fréquemment arrivé en classe, pour tester les élèves — des imprécations monstrueuses qui ne me paraissent pas telles puisque pour moi, ce sont juste des suites de mots sans autre signification que celle du dictionnaire — « bordel à cul de vierge enceinte » ou « Mahomet poil au vier », comme on dit à Marseille. Regards outrés des unes et des autres — stupéfaction de ma part devant des réactions qui me paraissent hors de saison.
Je préfère ne pas imaginer la réaction des futurs petits Syriens balancés dans les classes françaises à qui on va expliquer Molière…
C’en est d’ailleurs touchant, de constater combien des populations encore enfouies dans le fanatisme comprennent les intentions de Molière mieux que nos modernes incroyants « de souche », pour parler comme les épigones du FN. Et leur réaction, en retour, me permet à moi de saisir à plein l’audace de Molière, balançant à des spectateurs effarés cette incongruité majeure — et risquant tout simplement sa peau : il y eut dès 1665 bien des bonnes âmes pour réclamer pour lui le bûcher — et ce n’était pas une métaphore, Louis XIV venait de faire brûler Claude Le Petit, un jeune poète (après étranglement, quand même) pour quelques vers licencieux.

Cette scène met en lumière, à mon sens, le problème majeur qui hante aujourd’hui l’actualité.
Par « respect » pour les superstitions de tel ou telle, dois-je cesser de parler de Molière, ¬ comme certains collègues ne parlent plus de Corneille sous prétexte que l’on tue des Maures dans le Cid, ce qui contriste certains de leurs élèves ? Mais alors, jusqu’où déplacer le curseur ? Ne plus faire lire Montesquieu ou Voltaire, parce qu’ils utilisent le mot « nègre » ? Ne plus parler de toute cette littérature où des messieurs très bien évoquent les « objets » de leurs amours ? Dès que l’on prend en compte les revendications du politiquement correct et les critères du Camp du Bien, on ne s’en sort pas. On s’assoit sur la culture. On la nie. On l’éradique.
Reste la seconde hypothèse. Je suis en France, je suis un prof français, je suis spécialiste de littérature française, et c’est aux élèves, tous les élèves, de venir dans mon champ culturel. Parce que je suis la culture dominante, et que mon boulot, c’est justement de leur apprendre — à tous — les règles d’une société gréco-latino-judéo-chrétienne et largement agnostique. Et que je n’ai pas à « respecter » les superstitions des uns et des autres dans le contexte étroit d’un enseignement laïque — ni, à vrai dire, si j’avais un quelconque pouvoir, dans le contexte plus large d’une rue elle aussi laïque. Oui, c’est aux élèves de laisser leurs croyances à la porte du lycée comme les filles y laissent leurs voiles, c’est à eux d’apprendre, comme le dit très bien Isabelle Adjani dans la Journée de la jupe, flingue au point, que Molière s’appelait Poquelin, et que ce n’est pas tout à fait un hasard si à la fin de la scène Dom Juan donne quand même son louis au Pauvre — « pour l’amour de l’humanité » et non pour l’amour de Dieu : dans quel monde vivons-nous pour qu’une transgression du XVIIème siècle qui se résolvait en acte d’humanité soit encore vécue, au XXIème, comme un blasphème susceptible d’excuser des actes de barbarie ?
Et si cela continue à choquer les élèves, ma foi, tant pis ou tant mieux. L’enseignement ne se nourrit pas d’eau tiède.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je travaille en ce moment sur le Voyage au bout de la nuit. Parce que Céline est un formidable écrivain, que Philippe Muray a écrit sur lui des pages saisissantes (par exemple ici), et que le ministre (Frédéric Mitterrand) qui crut bon de déprogrammer les manifestations qui devaient célébrer le cinquantenaire de la mort de Louis-Ferdinand Destouches est un bélître — comme aurait dit Molière. Et pour leur faire comprendre que malgré Bagatelles, Céline était peut-être moins antisémite que Zola.
À ce propos, très belle BD sur le Céline d’Un château l’autre — la fuite à Baden-Baden et Berlin dans les décombres de la Collaboration. Ça s’intitule la Cavale du docteur Destouches, c’est scénarisé par le comédien Christophe Malavoy, et dessiné par Paul et Gaétan Brizzi. Un très beau graphisme, et une utilisation intelligente des imprécations céliniennes. Chez Futuropolis.

Rousseau et le selfie

En 1968, René Etiemble, grand mandarin s’il en fut, prof de Lettres d’un immense talent et d’un ego surmultiplié, entra dans son amphithéâtre sorbonnard pour faire cours. Ses étudiants, d’abord à mi-voix, puis en crescendo magistral, le chahutèrent gentiment en scandant « Moi-Je / Je-Moi » — ad libitum.
On s’en moquait à l’époque. Nous en sommes pourtant aujourd’hui à un moment curieux de l’Histoire où nos contemporains, surtout s’ils sont dépourvus du moindre talent, s’aiment à la folie et immortalisent dès que possible leur image. Ils cueillent l’instant au bout de leurs portables. Et ils le partagent aussitôt sur les ré »seaux sociaux, persuadés que l’image de leur plaisir intéressera forcément la planète entière.
Analyse d’une subversion.

On croit ordinairement que le selfie a été inventé à l’orée des années 2000, quand les téléphones portables se sont dotés d’un fonction Photo susceptible d’immortaliser nos beuveries, nos insubmersibles amitiés éphémères, et nos rencontres avec des hommes remarquables — Marc Lévy, Anna Gavalda, François Hollande ou Nadine Morano. L’industrie, jamais en retard dans la fabrication d’instruments dispensables, a même inventé une canne d’adaptation, afin de prendre du champ et d’éviter d’avoir, sur le cliché, le nez en patate qui caractérise la plupart de ces gros plans si gracieux.
Erreur trop commune. Le selfie a été inventé par Rousseau dans les années 1760, quand il a commencé la rédaction des Confessions. Ecoutez plutôt :
« Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de sa nature. Et cet homme, ce sera moi. Moi seul. Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent… »
Et cetera.
S’ensuivent plusieurs centaines de pages qui sont autant de variations sur l’ego-portrait — ainsi les Québécois, qui parlent français, eux, ont-ils baptisé ce que les Français, qui parlent la langue de l’occupant, appellent selfie.
Moi. Moi que j’aime. Moi lisant avec mon père les livres de ma mère. Moi allongé sur les genoux de Mlle Lambercier, le cul à l’air, rougi d’une fessée experte, et l’érection indubitable (je soupçonne Rousseau d’avoir fréquenté, comme il dit, tous les galetas des sixièmes étages et toutes les putes de Paris sans retrouver exactement la sensation première de cette raclée fondatrice qui fut sa madeleine à lui). Moi cassant des peignes ou cueillant des cerises. Moi, penaud, membres `ballants, assis sur le lit où la petite Zulietta pensait me posséder et ne trouva qu’un jeune homme déconfit par son téton borgne. Moi vilipendant tout ce que Paris, donc l’Europe, comptait de belles intelligences… Moi, moi encore, moi partout.
Bien sûr, de Rembrandt à Van Gogh, il y a eu avant et après le philosophe de Genève quelques sublimes spécialistes de l’auto-portrait. Mais la peinture suppose un travail, une réinterprétation — elle fait œuvre. Le selfie, c’est le culte hédoniste de l’instant présent.

Le mépris de la culture, qui ouvre aujourd’hui la voie à tous les jihads de substitution, a commencé là, avec Rousseau. Comme commencé avec le lui le grand soupçon porté sur les livres. L’horreur des Fables de La Fontaine. La certitude que le jeune Emile était né bon, et qu’une sinistre conspiration de maîtres lucides et de précepteurs éclairés, désireux de remodeler son Moi d’enfant sauvage, s’échinait à briser sa spontanéité sublime, et sa capacité à construire seul ses propres savoirs.
Disons-le tout net : Emile, comme tous les jeunes vauriens, est né barbare. « Cet âge est sans pitié », dit justement La Fontaine. L’exécration de Rousseau pour le fabuliste est l’une des clés de cette dissolution de la culture dont nos pédagogues modernes ont fait l’alpha et l’oméga de leurs « sciences de l’éducation ».
Barbares, oui. Ne parlant ni le grec, ni le latin — ni le français. Le barbare balbutie tant qu’il n’est pas passé par l’étape du b-a-ba. La lente acquisition des mots et de la grammaire. La civilisation, c’est d’abord une syntaxe. Au commencement est le Verbe, dit Jean : avant le Verbe, et sans les mots, c’est le chaos.
Et si on en reste au chaos dans les cervelles fraîches, n’importe quel idéologue, n’importe quel croyant s’offrira à le mettre en ordre.

Selfie, disais-je. Le narcissisme, dont on constate chaque jour les ravages, n’est pas une culture — il en est même la réfutation. Le repliement sur soi, l’égocentrisme érigé en pensée (et dans le libéralisme moderne, simultanément, en dépense) sont l’inverse d’une culture, qui suppose, par définition, les autres. « Rien de plus soi que de se nourrir d’autrui — le lion est fait de mouton assimilé », dit Valéry. Sans autrui, pas de langage ; sans passé, pas de pensée. Retour à l’âge de pierre.
Au Panthéon, les tombes de Voltaire et de Rousseau se font logiquement face : ils sont inconciliables après la ort, comme ils le furent de leur vivant. À l’un les Lumières, l’intelligence sceptique (pléonasme !), et l’infini combat contre l’Infâme — superstition, intolérance, fanatisme, autant d’entrée du Dictionnaire philosophique. À l’autre la tentation de la nuit.

Les enfants de Rousseau tiennent à bout de bras le smartphone avec lequel ils gravent dans la cellule de l’appareil — parfait substitut des neurones qui leur manquent — leur bêtise à front de taureau, et le néant de leur conscience. Ils sont obstinément consommateurs, trouvant sans doute que c’est un mot qui commence bien. Contents d’eux mêmes. Avides de respect — et le respect, qui est mise en avant de soi, n’est pas la politesse, qui est considération de l’autre. Arrogants par excès de crétinisme : le crétin, qui ignore tout, et ne le sait même pas, croit être la mesure de toute chose. Ils accumulent les signes extérieurs du Moi, persuadés qu’avoir, c’est être.
Rappelez-vous Pinocchio : il leur pousse des oreilles d’ânes, le braiement leur tient lieu de parole. Ou l’éructation. Ou la prière en boucle. Un dieu guerrier et sanguinaire n’a aucun mal à les prendre en charge, et à leur faire croire qu’ils n’ont pas besoin de livres, ni de pensée, ni de mesure. C’est dans le vide que s’installent les plus mortelles certitudes.

Jean-Paul Brighelli

Les fessées du Petit Nicolas

« Mais enfin, a crié papa, que veux-tu que je fasse ? Que je fouette le gosse dès que j’entre dans la maison ? » (Les Récrés du petit Nicolas)
On fouette peu mais on fesse beaucoup dans le Petit Nicolas, l’immortel chef d’œuvre de Sempé et Goscinny. Particulièrement dans le premier volume. Les copains se prennent des dégelées impressionnantes, au retour de l’école.
Voilà qui ne ferait pas plaisir à Laurence Rossignol, secrétaire d’Etat chargée de la famille, qui relance le débat (refermé en mai dernier lorsque « l’amendement fessée » déposé par un Vert, François-Michel Lambert, a été repoussé par l’Assemblée) sur la constitutionnalité de la fessée.
Comme ils n’ont rien d’autre à faire, au gouvernement, que de s’occuper des parents fesseurs (et les parents gifleurs alors ? Discrimination insupportable !), Bonnet d’Âne, ne reculant devant aucun sacrifice, a résolu de s’attaquer résolument au problème.
D’abord, il n’y a fessée, stricto sensu, qu’à partir du moment où il y a répétition du geste. Une seule claque n’est pas une fessée.
Ensuite, y a-t-il fessée lorsque le derrière susdit est protégé par un tissu — couche, pantalon, jupe plissée ou shorty « Fleurs de pommier » de chez Aubade ? Y a-t-il fessée lorsqu’il ne s’agit pas d’un enfant ?
Mais Laurence Rossignol sait-elle que la fessée est un jeu d’adultes parmi d’autres ?

Et d’abord, était-elle méritée, cette fessée ? On sait grâce à Max Ernst que même le petit Jésus, qui est comme chacun sait « sage comme une image » pieuse, a pris des fessées de la main de sa Vierge de mère (l’était-elle encore après l’accouchement ? Si oui, je veux bien croire aux miracles) légèrement excédée par les turlupinades du gamin. « Jésus, je t’avais dit de ne pas changer l’eau en vin, ivrogne ! » « Jésus, qu’est-ce que c’est que cette manie de fréquenter des paralytiques — d’abord, il est même pas lavé, ce mec ! » « Jésus, tu nages comme je t’ai expliqué, tu ne frimes pas en marchant sur l’eau ! »
Insupportable, le gamin. On le lui a bien fait voir, une grosse vingtaine d’années plus tard.

Ensuite, la fessée est-elle pédagogique ? Ma foi… L’abbé Boileau (le frère de l’autre) a commis en 1700 une Historia flagellentum qui condamne fermement l’abus de fessées (particulièrement au fouet),à cause du plaisir louche que d’aucun(e)s y prennent. La vraie pédagogie serait donc de refuser la fessée ?
Rappelons au passage qu’elle n’est interdite à l’école de façon officielle que depuis 1991. On en donnait, « de mon temps »…

Allez, cessons de rire : ce n’est pas bien de fesser (et encore moins de gifler) les enfants. La seule vertu que l’on peut reconnaître à la chose, c’est un certain soulagement des parents.
Mais entre adultes consentants ? Peut-on utiliser la main, jusqu’à faire rougir les fesses — jusqu’à « fêler le postérieur en deux », comme le chantait Brassens, qui en homme cultivé revenait au sens originel de « fesse » — la fissure ? Là où nous voyons des rotondités symétriques (sauf cas de « cul rabat-joie, conique, renfrogné » — Brassens toujours), les Latins voyaient une fente, tout comme là où nous voyons la pointe du sein, ils voyaient, eux, la courbe — sinus / cosinus, c’est la raison étymologique de la paire de lolos. La fessée excite les esprits animaux, dit l’abbé Boileau. Je le crois bien ! Elle amollit les chairs, les prépare à des excès, ramène le sang en surface sans le faire couler (à l’inverse du fouet, de la canne ou de la cravache), ravive les couleurs…

Au lieu de légiférer sur des pratiques certes archaïques mais sans réelle gravité, la secrétaire d’Etat ferait mieux de s’occuper des enfants réellement battus, à coups de ceinture après les avoir attachés à la table. Elle ferait mieux de traiter les douleurs véritables, les humiliations du pain quotidien devenu hebdomadaire et du travail qui manque, les cités contrôlées par les gangs, les jeunes sans autre perspective que Pôle Emploi ou le djihad. Oui, elle ferait mieux — sinon c’est à François Hollande en particulier et au PS en général que les électeurs flanqueront une fessée, en 2017. Et une belle.

Jean-Paul Brighelli

Le chenapan au centre

Cette semaine, Marianne se fend d’un long article sur « ces enfants qui nous pourrissent la vie ». Et d’évoquer les inévitables anecdotes sur les petits malappris qui renversent les verres de l’apéro entre copains, escagassent les hôtesses de l’air (ou les paisibles voyageurs de TGV), et le « marché » des sales gosses, marché plein de « supernannies » et autres redresseuses de monstres.

Au même moment nous arrivent de Suède des nouvelles revigorantes à l’aube des élections européennes : les Scandinaves ont leur propre épidémie d’enfants-rois, et n’osent plus rien dire à cette marmaille déchaînée :
http://www.slate.fr/monde/83599/suede-generation-education-enfant-roi

Le mal vient de plus loin — de chez Philippe Meirieu.
Dès 2008, le grand pontife de l’IUFM de Lyon dépeignait, dans une conférence à Neuchâtel, la montée des insolences des moins de seize ans :
http://www.hep-bejune.ch/recherche/conferences/lenfant-roi-lenfant-sujet
(2008)
Et le candidat à la députation / au ministère de l’Education / aux Régionales / au Sénat (rayez les mentions désormais obsolètes) est revenu lui aussi sur le concept :
http://www.meirieu.com/ARTICLES/esprit-attention.pdf
Encore et encore :

Que dit l’illustrissimo fachino, comme on disait de Mazarin ?
« Nous vivons, pour la première fois, dans une société où l’immense majorité des enfants qui viennent au monde sont des enfants désirés. Cela entraîne un renversement radical : jadis, la famille « faisait des enfants », aujourd’hui, c’est l’enfant qui fait la famille. En venant combler notre désir, l’enfant a changé de statut et est devenu notre maître : nous ne pouvons rien lui refuser, au risque de devenir de « mauvais parents »…
Ce phénomène a été enrôlé par le libéralisme marchand : la société de consommation met, en effet, à notre disposition une infinité de gadgets que nous n’avons qu’à acheter pour satisfaire les caprices de notre progéniture.
Cette conjonction entre un phénomène démographique et l’émergence du caprice mondialisé, dans une économie qui fait de la pulsion d’achat la matrice du comportement humain, ébranle les configurations traditionnelles du système scolaire.
Pour avoir enseigné récemment en CM2 après une interruption de plusieurs années, je n’ai pas tant été frappé par la baisse du niveau que par l’extraordinaire difficulté à contenir une classe qui s’apparente à une cocotte-minute. »

Ah, le retour du pédagogue devant une classe qui l’envoie paître par pure insouciance… Grand moment de délectation pour celles et ceux qui pensent qu’il en va quand même un tout petit peu de sa faute, au petit père de « l’enfant au centre du système » — il paraît qu’il regrette la formule aujourd’hui : oui, comme l’Ours de la fable regrette d’avoir écrasé la tronche de l’Amateur de jardins. Oups, j’ai merdu ! dit l’Ours. Mince alors ! Une nouvelle génération perdue !

Qu’on me comprenne bien : je ne reproche pas à Meirieu d’avoir initié une pédagogie qui aurait enfanté le désordre. Non : il a promulgué la pédagogie libertaire dont le néo-libéralisme, qui est bien, comme il a fini par le comprendre, l’initiateur et le profiteur de ce désordre, avait besoin pour enfanter les jeunes-tout-pour-ma-gueule qui sont aujourd’hui les premiers consommateurs de tous les gadgets générateurs de fausse sociabilité. Des autistes à qui Facebook fait croire qu’ils communiquent. Des demeurés qui se croient sujets sous prétexte qu’ils crient plus fort que leurs bobos de parents (qui votent pour Meirieu et ses amis socialisto-libéraux, tout se recoupe), alors qu’ils sont de purs objets manipulés par les marchands du temple et les amuseurs de la société du spectacle.
Il y a enfant-roi et enfant-roi. Le petit Maghrébin auquel des mères béates refusent de donner un ordre, c’est un enfant-roi classique, connu et convenu — et tant pis pour lui s’il laisse ses petites et grandes sœurs briller en classe, afin de lui dire Merde le moment venu. Mais le petit enfant gâté, déjà pourri et fier de l’être, ça, c’est une création de notre époque formidable, comme disait Reiser. Et tous deux réunis, le caïd qui se veut cancre et le crétin qui se croit malin font l’élève incontrôlable, celui qui refuse obstinément de s’asseoir en classe et en avion, l’élève dont on ne teste plus que les compétences depuis que le Ministère a renoncé à lui faire ingurgiter (quelle violence !) le moindre savoir.
À noter que cet enfant-roi, ce petit sauvage (n’en déplaise à Rousseau, l’enfant n’est pas bon — il est violence pure tant qu’on ne lui a pas appris à parler clairement et à substituer les mots aux injures) n’est que la caricature, comme tous les enfants, de cet adulte qui se croit roi parce qu’on l’a fait client. Le petit sauvage est l’enfant des invasions barbares dont nous parlait jadis Denys Arcand dans un film exemplaire sur la fin du monde occidental.
Parce que c’est la fin d’un monde qui s’esquisse à chaque grossièreté proférée, chaque affirmation de l’individualisme dont les marchands sont parvenus à nous faire croire qu’il était une bonne chose — puisqu’il faisait disparaître ces deux notions centrales, si ancrées pourtant durant des siècles dans la culture française, que furent la Patrie et l’Etat. Pauvres gens qui n’avez pas compris qu’à l’Etat républicain, qui vous a si longtemps permis de devenir ce que vous n’étiez pas encore, s’est substitué l’Etat anonyme des multinationales. Goldman Sachs forever ! Be yourself ! Ce monde-là parle globbish.
Et pendant ce temps-là, Hollande amène Gattaz aux Amériques, et cajole les patrons français exilés en Californie — on les aurait voués aux gémonies, ou pire, en d’autres temps plus héroïques. Mais dorénavant, le héros est un trader — un loup pour le loup de Wall Street. Fric, où est ta victoire ?
Quant à l’amour, il s’est quantifié en pornographie. Les mêmes jeunes violent les bienséances et leurs copines. Carton plein.
C’est qu’ils ont été élevés dans un monde en loques et fier de l’être, et ils en traduisent, dans leurs comportements les plus extrêmes, cette barbarie de chaque instant que nous croyons être la civilisation avancée — si avancée qu’elle pue déjà un peu.
Pas tous, bien sûr — mais le modèle s’impose peu à peu, et l’Ecole joue son rôle dans cette capitulation globale. Complot, pensais-je jadis : même pas. Nous avons l’Ecole que nous méritons, et nous méritons même pire : patience, le gouvernement socialo-libéral (qui s’étonnera que ça plaise aux bobos, puisqu’il n’y a désormais plus de classe ouvrière, à en croire François Hollande ?) s’en occupe.

Jean-Paul Brighelli