Le Maître du double langage

J’aime bien Philippe Meirieu : c’est un instrument utile, une boussole qui n’indique jamais le nord. Utile mais pas forcément précieux, car il n’indique pas toujours le sud, ce qui le rendrait indispensable : il est le grand spécialiste de la pensée contournée, dissimulée, fausse dans son essence mais assez tartuffe dans son expression pour tomber, parfois, presque juste — mettons au nord-est.
Le Causeur du mois de mars (en vente dans tous les kiosques, courez l’acheter) sous un titre de couverture qui m’a alléché d’emblée (« Profs, ne lâchez rien ! ») a donc interviewé cet objet introuvable digne du catalogue de Carelman, qui conformément à sa nature a biaisé, protesté et travesti sa vérité de façon à paraître moins malséant qu’il n’est. Mais voilà : on ne trompe pas les vrais pédagogues.
Toutefois, comme il est parmi mes lecteurs des habitués qui ne sont pas enseignants et ne s’intéressent que de loin aux conditions historiques qui, de Meirieu à Vallaud-Belkacem en passant par Jospin, Fillon, Lang et Chatel, ont rendu possible le désastre, je me suis permis une explication de texte — à partir des affirmations les moins entachées de vergogne, une qualité dont notre Primat des Gaules (gardois d’origine, il est lyonnais d’adoption) se passe aisément.

Chez Meirieu (il a coupé sa moustache il y a quelques années, comme un que je connais — nous sommes l’un à l’autre des Némésis impitoyables en miroir), c’est l’appropriation des mots qui est l’élément le plus remarquable. Prenez « pédagogie du chef d’œuvre », expression empruntée à la geste du compagnonnage : qui se douterait que cette expression hautement recommandale est revendiquée comme source des Travaux Personnels Encadrés, cette plaisanterie qui permet aux élèves, en recopiant la copie du copain qui a recopié Wikipédia, d’obtenir à coup sûr une excellente note qui gonflera leur moyenne, et dont notre augure affirme être le père ?
Ce n’est pas un point de détail : les TPE sont l’ultime manifestation de cette idéologie constructiviste (l’élève construit lui-même ses propres savoirs, comme Pascal a retrouvé par lui-même les douze premiers principes d’Euclide — mais voilà, tous les « apprenants » ne s’appellent pas Blaise) qui mit jadis, quand Jospin nous a pondu sa loi (juillet 1989), « l’élève au centre du système » et Meirieu en gloire à l’IUFM de Lyon, par la grâce du ministre qui n’avait rien à refuser à son inspirateur.
Le constructivisme, c’est ce rousseauisme de bazar qui jadis inspira Joseph Jacotot (1770-1840), ancêtre de tous les pédagos modernes, l’homme qui voulait des maîtres ignorants qui ne gâcheraient pas par leur savoir arbitraire l’excellence spirituelle d’Emile — pour les pédagos tous les élèves s’appellent Emile, même ceux qui se prénomment Kevin. L’ignorance du maître est émancipatrice — qui l’eût cru, Lustucru ? Et l’apprenant ne construit que sur nos ruines — alors que nous pensions prendre le nain qu’il est sur nos épaules de géants, selon la belle expression de Bernard de Chartres rapportée par Jean de Salisbury (voilà, je suis un maître à l’ancienne, je ne répugne pas à la transmission des savoirs, pouah !).
« J’ai toujours promu une pédagogie de l’excellence contre une pédagogie de l’élitisme, qui réserve l’excellence à quelques-uns », dit le prophète : ah oui, quand je pense à la liste des pédagogues qui se réclament de leur maître vénéré, de Frackowiak — encore un qui m’adore — à Zakartchouk (l’un des maîtres à penser des nouveaux programmes du collège), sûr que l’excellence parle, et parle haut ! Mais Meirieu a réponse à tout : « Vous ne pouvez pas empêcher quelqu’un de se réclamer de vous approximativement… » Prenez-vous ça dans les dents, imitateurs qui occupez depuis si longtemps la rue de Grenelle : sans doute les réformes que vous avez lancées en pensant rendre hommage au Maître le défrisent, au fond. L’excellence ! Quand je pense qu’il a essayé de me dégommer chaque fois que j’ai assigné à l’Ecole la tâche d’amener chacun au plus haut de ses capacités !
Mais voilà, sous Meirieu pointe la figure tutélaire de Bourdieu. Elisabeth Levy a beau jeu de rappeler à son interlocuteur qu’il a affirmé récemment que « les classes bilangues et les heures de latin profitent aux meilleurs élèves, souvent issus des milieux favorisés : les supprimer ou les réduire pour augmenter les heures d’accompagnement personnalisé, qui diminuent l’échec scolaire d’élèves souvent issus de familles défavorisées, est une mesure de justice sociale ». Meirieu nous refait le débat de 1791-93 entre Condorcet (chantre de l’école de l’excellence) et Le Peletier de Saint-Fargeau, que soutenait Robespierre et qui voulait écraser les mieux lotis au plan intellectuel pour donner aux moins aptes le temps de les rattraper, comme le raconte Franck Lepage dans un sketch hilarant sur les rapports de l’Ecole et du parapente. Meirieu, c’est la pensée jivaro revenue d’entre les morts — le genre d’égalitarisme dont raffolait la Révolution, qui étêtait volontiers, comme on sait. Meirieu, ancien des Jeunesses Ouvrières Chrétiennes et qui ne les a jamais reniées, au point de se rendre régulièrement chez les parpaillots de Dieulefit pour y faire des conférences pleines d’onction pédagogique, a toujours plaidé pour la mise à niveau — au plus bas, si possible — de tous les élèves.
Je ne chercherai pas à savoir la part de complexe dans une telle attitude — je m’en fiche qu’il ait raté tel ou tel concours, ce ne sont que des étiquettes. Mais ce que je sais, c’est que dans un monde hautement concurrentiel, nier la compétition sous prétexte d’égaliser les conditions intellectuelles n’est pas d’une habileté confondante.
Mais Tartuffe plaide le blanc et le noir avec un culot d’enfer, il est le maître du double langage : « L’égalitarisme est condamnable quand il aboutit à un nivellement par le bas ». Comment faire pour égaliser par le haut ? « Le socle commun de connaissances, de compétences et de culture constitue un progrès… »
J’en connais qui frémissent en lisant ces lignes… Certains pour lesquels l’idéologie des « compétences » (décidée sous Lang, promulguée par Fillon, tant les ministres de droite comme de gauche sont inféodés aux lubies pédagos, dont le dernier avatar dirige aujourd’hui la DGESCO, comme le raconte Causeur dans un beau portrait de l’inénarrable Florence Robine) fut le dernier clou vissé sur le cercueil de l’école. Parce que les compétences (toujours « en cours d’acquisition », il ne faut désespérer ni Billancourt ni Saint-Denis) ne sont pas des savoirs, mais devraient être des pré-requis. Des capacités à maîtriser fin CP, et qui permettraient d’accéder aux savoirs complexes. Mais nous n’en sommes plus là : la division s’apprend en CM2, et 18% des élèves de Sixième ne savent pour ainsi dire pas déchiffrer. Du coup, on conseille depuis quelques années aux enseignants de ne pas faire lire les élèves à voix haute, « afin de ne pas les humilier ». Sûr que les 150 000 mômes de la génération Meirieu qui sortent du système scolaire chaque année fin Troisième auront appris à lire et à écrire par la magie du Saint-Esprit — même que c’est pour ça qu’on les embauche dans les abattoirs du Neubourg et d’ailleurs. Et qu’importe s’il y a quatre ans ce même Meirieu s’emportait contre « l’idéologie de la compétence » !
« Et je découvre aujourd’hui, à l’université, des étudiants dont le français est… assez catastrophique », avoue notre professeur es sciences de l’éducation. Responsabilité zéro : « Si l’école ne nourrit pas l’imaginaire des jeunes avec de beaux textes, il ne faut pas s’étonner que ceux-ci se nourrissent de la culture à bas prix que leur propose le marché ». Il a oublié que Rousseau déconseillait La Fontaine. Il a surtout oublié qu’il a conseillé, lui, d’apprendre à lire dans les modes d’emplois d’appareils ménagers — il l’a si bien conseillé qu’il feignait de s’en vouloir, en 1999, dans une interview au Figaro. Mais trop tard, trop tard pour que ses « disciples » redressent la barre et en reviennent à la méthode alpha-syllabique au lieu de se ruer sur l’idéo-visuelle de Foucambert et d’Eveline Charmeux — improprement appelée « méthode globale » alors qu’elle est juste a License to kill.
Dernier point — vous découvrirez le reste par vous-mêmes : la question de la notation. D’un côté il est « scandaleux » que l’on « mette 5/20 à une copie bâclée et qu’on en reste là » — mais par ailleurs, « les notes permettent toutes les manipulations » : « Je suis donc pour une évaluation par modules dans laquelle il faudrait acquérir tous les modules sans exception » — outre que c’est une invraisemblable usine à gaz, je sens que certains vont stationner longtemps en Sixième dans telle ou telle matière…
Allez, je cesse de m’esbaudir. Achetez Causeur — pas pour Meirieu, qui est un épiphénomène dont il ne restera rien dans dix ans, mais pour l’ensemble du dossier Ecole qui est très sérieux (voir la belle interview de l’ancien recteur Alain Morvan), pondéré et assez bien informé — même si le « lycée unique » est déjà là, mis en place par Chatel, que Vallaud-Belkacem a voulu rattraper par le bas — et elle y est arrivée, ça, c’est bô, et égalitariste !

Jean-Paul Brighelli

Antiraciste ta mère !

Ainsi donc, Valls s’émeut du racisme ambiant, et nous promet des cours d’antiracisme. Il a même débloqué pour cela 100 millions d’euros sur trois ans. Il y a des associations qui vont se gaver.
Baudrillard, avec l’humour qui le caractérisait, opéra jadis un rapprochement significatif entre SOS Baleines et SOS Racisme, l’un et l’autre ayant syntaxiquement (quand on la malmène, la langue se venge) la mission de sauver qui les baleines, qui le racisme.
Parce que l’antiracisme ne se décrète pas. Et il ne se prêche pas — on sait même à quel point le catéchisme anti-Shoah, répété trois ou quatre fois dans une scolarité, a eu des effets pervers dans certaines populations intellectuellement un peu fragiles. L’antiracisme ne peut naître que de l’apprentissage des Lumières. Mais les Lumières sont désormais optionnelles en classe de Cinquième. Et j’apprends incidemment, sous la plume des profs d’Histoire fidèles d’Aggiornamento et de Neoprofs réunis, qu’il serait bon de les remettre en perspective, voire de faire l’impasse sur ce mouvement, comme le suggèrent les nouveaux programmes : n’ont-elles pas alimenté les mythes républicains qui, de la Révolution à la IIIème République en passant par l’Empire et Toussaint Louverture, ont justifié la colonisation, hou les vilains…
Imaginons donc un enseignement — nous y sommes — qui ferait d’un côté dans l’antiracisme explicite, et de l’autre rayerait Diderot et Voltaire des programmes (on garde Rousseau pour les raisons pédagogiques/pédagogistes expliquées la semaine dernière). Que croyez-vous qu’il arrivera ? C’est notre civilisation qui crèvera.

À écouter le Camp du Bien parler d’antiracisme, il s’agit presque exclusivement de racisme anti-immigrés — Noirs ou Maghrébins. Blacks et Beurs. Bougnoules de tous les pays — curieusement, les Niakoués sont exclus du grand jeu.

(Précision à l’usage des imbéciles, qui heureusement ne hantent pas ce blog, mais s’y réfèrent parfois en déformant mes propos : j’use de ces termes dans le même esprit que Prévert lorsqu’il parle des Polacks et des Boumians dans son poème « Etranges étrangers »… Ou que l’inusable sergent Hartmann au début de Full Metal Jacket… Ou que Dutronc dans « l’Hymne à l’amour »— ça, c’est de la dérision ! — qui commence par de jolies litanies :
« Bougnoule, Niakoué, Raton, Youpin,
Crouillat, Gringo, Rasta, Ricain,
Polac, Yougo, Chinetoque, Pékin… »
Fin de la parenthèse spécial connards).

Oui, lorsqu’on dit « antiracisme », chez les Khmers pédagos, comme disait jadis Laurent Lafforgue, on sous-entend le racisme dont sont victimes aujourd’hui les Musulmans (on garde parfois l’option « Juifs », mais pas toujours, et rarement pour souligner que le Grand Mufti de Jérusalem applaudissait la politique hitlérienne, et qu’il a fait des émules parmi ses coreligionnaires). Rien sur le racisme anti-Blancs des Beurs et des Blacks, rien sur le racisme entre Noirs et Arabes (que développe très bien un article signé Balla Fofana édité sur l’un des blogs de Libé). Voire le racisme inter-Africains : depuis quinze ans, les Noirs musulmans massacrent les Noirs chrétiens ou animistes avec une constance admirable, de l’Ethiopie au Nigeria en passant par le Soudan ou le Kenya. Quant au racisme à l’œuvre entre Tutsis et Hutus (la « radio des collines » exhortaient à se débarrasser des cafards, un mot qui sonne un peu comme « cafre », le terme par lequel les suprématistes sud-africains désignaient les Noirs, au temps de l’apartheid), on le noie dans la responsabilité supposée de l’armée française. Pourtant les tueries inter-ethniques africaines ne sont pas forcément le résultat du colonialisme — et peut-être parfois celui de la décolonisation. Voir en Casamance.
C’est si vrai, au quotidien, que les 100 000 Comoriens installés à Marseille se gardent bien de se mêler de trop près aux 250 000 Musulmans d’origine maghrébine de la ville. Chacun chez soi, et les mosquées seront bien gardées. Dieu est amour. Et s’il est de bon ton pour un jeune Beur de sortir avec une Céfran hâtivement qualifiée de Gauloise (« tiens, fume ! »), il tolère mal que sa sœur en fasse autant avec un Souchien, comme ils disent élégamment : que le mot existe en dit long sur la tolérance des uns et des autres.
Spécifions pour ceux qui ne connaissent de la « cité phocéenne » que le Stade vélodrome et les sous-performances de l’OM : le « Marseillais de souche » est un composé de tous les peuples de Méditerranée, il a en lui de l’Italien, de l’Espagnol, du Catalan, de l’Arabe forcément (ceux du XVIIIème siècle), sans compter des apports de sang radicalement exogène et parfois même parisien. Quant au Beur de service, il ignore la plupart du temps, les programmes d’Histoire étant ce qu’ils sont, qu’il a très peu de sang arabe (si tant est que cela signifie quelque chose) et beaucoup de sang turc, les Ottomans ayant contrôlé l’Afrique du Nord des siècles durant. Sans compter les Berbères, les Carthaginois, les Romains, les Vandales, les Espagnols et tutti quanti.
Mais si la Beurette susdite sort avec un kahlouche, alors là, pas de quartier ! Touche pas à ma sœur, tu vas la salir. Et toi, tu vas me faire le plaisir de porter un voile, désormais, sinon on va croire que ma sœur est une salope.
Le problème, c’est l’incroyable ignorance de tous ces pauvres gens. L’Education nationale ayant renoncé à la fois à prendre le taureau par les cornes et à transmettre des savoirs cohérents depuis bientôt trois décennies, et Vallaud-Bekacem ayant décidé d’en rajouter une coche avec les Nouveaux Programmes de son Nouveau Collège, je prédis des frictions nouvelles, d’autres cimetières profanées, des églises, des synagogues et des mosquées incendiées, quelques meurtres aussi, l’art de la kalachnikov faisant chaque jour des progrès. Pas tout à fait la Troisième guerre mondiale, mais quelque chose qui ressemblera assez à une guerre civile.
Que suggérer ? Des infusions de Montesquieu et de Voltaire, du Traité de la Tolérance à Mahomet, mais aussi des pages de Condillac ou de Condorcet, des dialogues de Diderot, des mathématiques selon d’Alembert (bon, pas tout de suite, le fameux théorème n’est pas du niveau collège, mais réorganisons l’étude des maths de façon à arriver à d’Alembert — et au-delà), du libertinage selon Laclos et Sade, qui a écrit des choses percutantes « contre l’Etre suprême », et quelques preuves sur la non-existence de Dieu au gré du curé Meslier ou de d’Holbach… Allez, bon prince et dans un grand mouvement de respect pour l’autonomie professorale, je laisserai les plus pédagos insérer un peu de Rousseau dans cette anthologie de l’anti-bêtise — pour faire la tare.
Il se trouve que des anthologies existent — celles sur lesquelles travaillaient encore les élèves au début des années 1980, avant que la grande déferlante de crétinisme appliquée n’emporte tout sur son passage, et ne laisse, face à face, que des communautés effarés de bêtise et de haine.

Jean-Paul Brighelli

Pour la peau d’un prof

Mardi matin, la presse entière bruit de la rumeur de la rentrée. Sur BFM.TV, sourires heureux ou légèrement anxieux de bambins sur le chemin de l’école — et, en dessous, en tout petit, dans le flot des nouvelles tombées sur les téléscripteurs, l’annonce du suicide d’un prof de technologie (STI2D, comme on dit dans le jargon de l’Education Nationale) qui a préféré en finir plutôt que de participer encore une fois de plus, une année de plus, à cette grande mascarade qu’est devenue l’Ecole de la République. Il n’y aura pas de pré-rentrée pour lui.
Avant de mettre fin à ses jours, Pierre Jacque s’est fendu d’une longue lettre à ses camarades du SNES, expliquant les raisons pédagogiques de son geste. Et je préfère ne pas penser à l’angoisse des collègues qui ont reçu ce mail et se sont précipités — trop tard : je les salue, tout SNES qu’ils soient, parce qu’ils ont exemplairement réagi en mettant en ligne ce courrier désespéré et désespérant.
Le voici — je le commenterai plus bas.

« Le 1 septembre 2013

De Pierre JACQUE
Enseignant d’électronique

Objet : Evolution du métier d’enseignant.

A ma famille, à mes proches
et à tous ceux que mon témoignage intéressera.

« Je vous fais part de ma décision de ne pas faire la rentrée scolaire 2013. En effet le métier tel qu’il est devenu au moins dans ma spécialité ne m’est plus acceptable en conscience.

« Pour éclairer ma décision je vous décris succinctement mon parcours personnel. Je suis devenu ingénieur en électronique en 1982 à l’âge de 24 ans. Ma formation initiale et surtout mon parcours professionnel m’ont amené à exercer dans la double compétence « hard » et « soft ». Le métier prenant et difficile m’a toujours convenu tant que j’avais le sentiment de faire œuvre utile et d’être légitime dans mon travail. Passé la quarantaine la sollicitation de plus en plus pressente d’évoluer vers des tâches d’encadrement et le sort réservé à mes ainés dans mon entreprise m’ont incité à changé d’activité. En 1999 j’ai passé le concours du capet externe de génie électrique et j’ai enseigné en section SSI et STI électronique. Le choc pour moi fut brutal de constater la baisse de niveau des sections techniques en 18 ans passé dans l’industrie notamment pour la spécialité agent technique (niveau BTS ou DUT suivant les cas). Même si le niveau enseigné était bien bas de mon point de vue, ma compétence était au service des élèves et je me sentais à ma place. Une difficulté était quand même le référentiel applicable (le programme) datant des années 80, ambitieux pour l’époque et en total décalage avec le niveau réel des élèves des années 2000. Une réforme semblait souhaitable pour officialiser des objectifs réalistes et orientés en fonction des besoins du marché du travail.

« Puis vint la réforme de 2010 mise en place par Luc Chatel et applicable à la rentrée 2011. Pour le coup, le terme réforme est faible pour décrire tous les changements mis en place dans une précipitation totale. L’enseignement des métiers est réduit à peu de choses dans le référentiel de 4 spécialités seulement qui constitue des « teintures » sur un tronc commun généraliste d’une section unique appelée STI2D qui rentre bizarrement en concurrence avec la section SSI. L’électronique disparait purement et simplement. En lieu et place il apparait la spécialité « Systèmes Informatiques et Numériques ». Cela ne me pose pas de problème personnel, je maitrise bien le domaine et je l’enseigne même plus volontiers que les classiques problèmes de courant de diode ou de montages amplificateurs. Je me pose quand même la question de la compétitivité de notre pays dans le domaine industriel avec un pareil abandon de compétence. La mise en place de la réforme est faite à la hussarde dans un état d’affolement que l’inspection a du mal à dissimuler. Entre temps le gouvernement a changé sans que les objectifs soient infléchis le moins du monde ou qu’un moratoire soit décidé, ne serait-ce qu’à cause du coût astronomique de cette réforme. En effet il aura fallu réorganiser l’implantation de tous les ateliers de tous les lycées techniques de France, abattre des cloisons, en remonter d’autres à coté, refaire tous les faux plafonds, les peintures et renouveler les mobiliers. Ceci est fait à l’échelle du pays sans que la réforme ait été testée préalablement dans une académie pilote. Début 2011, l’inspection nous convoque en séminaire pour nous expliquer le sens et les modalités de la réforme ; il apparait la volonté de supprimer toute activité de type cours ce qui est la radicalisation d’une tendance déjà bien marquée. On nous assène en insistant bien que l’élève est acteur de son propre savoir, qu’il en est le moteur. Pour les spécialités, donc la mienne SIN entre autre, cela signifie qu’une partie conséquente de l’activité sera de type projet. A l’époque les chiffres restent vagues, il est question de 50% du temps au moins. La nature des projets, la façon de les conduire, la façon de les évaluer ne sont pas évoquées et les questions que posent les enseignants à ce sujet restent sans réponses, nous serons mis au courant après la rentrée de septembre. En attendant l’inspection nous fait entièrement confiance pour continuer comme d’habitude. Je fais remarquer qu’il ne faudra pas tarder car nous préparons les élèves au bac en deux ans et que la connaissance des modalités d’examens est incontournable rapidement après la rentrée pour un travail efficace, c’est-à-dire sans perte de temps. Lors de la réunion suivante, après la rentrée 2011, l’inspecteur répond un peu agacé à la même question « que notre travail c’est d’enseigner et que l’évaluation verra après » (sic). En attendant le travail devant élève est commencé et moi et mes collègues travaillons à l’estime. Le manque de matériel se fait cruellement sentir dans mon lycée, les travaux nécessaires ne seront faits qu’à l’été 2012. Lors d’une réunion aux alentours de février il nous est demandé pour la prochaine réunion d’exposer l’état d’avancement de la réforme et si possible les projets envisagés ou mieux déjà mis en œuvre. A ce moment je viens juste de recevoir un premier lot de matériel et je ne dispose du logiciel correspondant que depuis novembre. La pression amicale mais réelle pour commencer les projets va aller augmentant.
« J’ai un groupe de 16 élèves et un autre de 15 dans une salle qui est déjà trop étroite pour recevoir proprement 14 élèves en travaux pratiques et avec un matériel réduit qui ne me permets qu’un choix très restreint de sujets. La phase passée en projet sera cauchemardesque pour l’enseignant et la fraction d’élèves sérieux. Le dernier mois de cette année de première sera passé en activités plus classiques. A la rentrée 2012 les élèves sont maintenant en terminale, j’ai les tables de travail prévues dans une salle provisoire de 80 m2 au lieu des 140 m2 prévus. Il est difficile de bouger, le travail en travaux pratiques reste possible et je couvre ainsi la partie communication réseau de référentiel au moyen d’un logiciel de simulation. Je ne dispose pas du matériel support. On me bricole une salle de 150 m2 à partir de deux salles de cours séparées par un couloir et j’attaque les projets dans ces conditions. Le couloir sera abattu aux vacances de février.
« Pendant ce temps nous avons appris que la note du bac porterait uniquement sur le projet final est que la note serait constituée de deux parties égales, une attribuée par un jury en fin d’année suite à une soutenance orale avec support informatique, l’autre attribuée par l’enseignant de l’année au vu du travail fourni par les élèves. Les critères d’évaluation portent principalement sur la gestion de projet et la démarche de développement durable. Il est explicitement exclu de juger les élèves sur les performances et la réussite du projet. Ceci appelle deux remarques. La première est que les critères sont inadaptés, les élèves sont incapables de concevoir et même de gérer un projet par eux-mêmes. De plus la démarche de développement durable est une plaisanterie en spécialité SIN où l’obsolescence programmée est la règle. Comment note-t-on alors les élèves ? A l’estime, en fonction de critères autres, l’inspection le sait mais ne veut surtout pas que la chose soit dite. Du coup cette note relève « du grand n’importe quoi » et ne respecte aucune règle d’équité. Elle est attribuée par un enseignant seul qui connait ces élèves depuis au moins un an et compte coefficient 6 ce qui écrase les autres matières. Cela viole l’esprit du baccalauréat dans les grandes largeurs.
« Je considère que ceci est une infamie et je me refuse à recommencer. L’ensemble du corps inspectoral est criminel ou lâche ou les deux d’avoir laissé faire une chose pareille. Cette mécanique est conçue dans une idée de concurrence entre les enseignants mais aussi entre les établissements pour créer une dynamique de très bonnes notes à l’examen y compris et surtout si elles n’ont aucun sens. Vous avez l’explication des excellents résultats du cru 2013 du baccalauréat au moins pour la filière technologique. Cela fait plus d’un an que je me plains à mon syndicat de cet état de fait. Pas un seul compte-rendu ni localement sur Marseille ni à un plus haut niveau n’en fait mention. Je suis tout seul à avoir des problèmes de conscience. Ou alors le syndicat est activement complice de l’état de fait, le responsable local me dis : « mais non Pierre tu n’es pas tout seul ». En attendant je ne vois aucune réaction et ce chez aucun syndicat. Que penser ? Soit nous sommes muselés, soit je suis le dernier idiot dans son coin.
« De toute façon je n’accepte pas cette situation. Je pense au niveau toujours plus problématique des élèves, autrefois on savait parler et écrire un français très convenable après 5 ans d’étude primaire. Aujourd’hui les élèves bachelier maitrisent mal la langue, ne savent plus estimer des chiffres après 12 ans d’études. Cherchez l’erreur. La réponse de l’institution est : « oui mais les élèves savent faire d’autres choses ». Je suis bien placé dans ma spécialité pour savoir que cela n’est pas vrai ! Les élèves ne maitrisent rien ou presque des techniques numériques d’aujourd’hui. Tout ce qu’ils savent faire est jouer et surfer sur internet. Cela ne fait pas un compétence professionnelle. Les médias nous rabattent les oreilles sur la perte de compétitivité du pays en laissant entendre que le coût du travail est trop élevé. Cette présentation pèche par une omission grave. La réalité est que le travail en France est trop cher pour ce que les travailleurs sont capables de faire véritablement. Et là la responsabilité de l’éducation nationale est écrasante. Qui osera le dire ? J’essaye mais je me sens bien petit. J’essaye de créer un maximum d’émoi sur la question. J’aurais pu m’immoler par le feu au milieu de la cour le jour de la rentrée des élèves (2), cela aurait eu plus d’allure mais je ne suis pas assez vertueux pour cela. Quand vous lirez ce texte je serai déjà mort.

Pierre Jacque
enseignant du lycée Antonin Artaud
à Marseille »

Pour bien comprendre ce qui a pu désespérer un prof consciencieux, aimé de tous (plusieurs tweets envoyés par certains de ses anciens élèves en témoignent), j’ai demandé à « Zorglub », un fidèle de Bonnetdane, et ex-prof du technique recyclé depuis deux ans en prof de maths, ce qui s’est passé dans cette profession. Je recopie tel quel son témoignage.

« Ce qui se passe en STI2D est une honte absolue, on y enseigne du vent (ce qui peut être utile pour faire tourner les éoliennes).
Les profs de STI étaient autrefois fortement spécialisés (génie civil, productique, construction, électrotechnique, électronique, physique appliquée, etc.). Chacun avec une licence et maîtrise très spécifique et des CAPET ou agreg différents.
« Ils sont désormais omniscients et enseignent (voui, mais sous forme de projet …) tout ce qui est en rapport avec le monde technique sans distinction.
« Comme si ça se pouvait !
« Un peu pareil qu’un prof d’anglais qui devrait enseigner l’espagnol (ben quoi c’est aussi une langue étrangère non ?).
« Les élèves de ces filières n’étaient en général pas d’un niveau éblouissant (euphémisme) en enseignement général, mais finissaient par acquérir quelques savoir faire techniques et un vague bagage technologique.
« Aujourd’hui on ne leur « apprend » plus rien et il passent deux ans à « découvrir en autonomie et sur des projets pluridisciplinaires en groupe » les hypothétiques relations entre écologie et industrie à travers les projets de développement durable (de lapin), l’analyse du cycle de vie, les cartes mentales de conscientisation de l’impact environnemental et autre fariboles.
« Plus de cours, puisqu’ils « s’autoforment » à partir de documents ressources académiques ou du web au fur à mesure du besoin, chacun à son rythme, relativement à ses centres d’intérêt et en suivant les nécessités rencontrées dans son projet !
« Les plus fous des pédagogistes associés aux plus intégristes des alter-mondialistes ont pris le pouvoir sur cette branche de l’enseignement.
« Besoin que je détaille les résultats ?
« C’est tellement violent que lors du bac il a été interdit aux profs de mettre des notes dans l’épreuve phare …
« Ils étaient seulement autorisés à transmettre un document avec des cases cochées à l’IPR qui a transcrit « ça » en notes (genre 13 ou 14 de moy académique qui reste encore secrète chez-nous) sans que les profs puissent savoir comment !
« De l’avis général, répondre vaguement à 15 % ou 20 % des question était largement suffisant pour obtenir la moyenne.
« Moi non plus je n’aurais pas supporté cette mascarade.
« Dans mon ancien bahut ce sont les collègues les plus nuls techniquement qui ont pris les choses en main, les autres ayant refusé de se les salir à couper la branche sur laquelle ils étaient assis.
« Bien entendu ils seront promus au grand choix et les autres voient disparaître avec dépit la filière STI qui fut celle de la réussite des gosses modestement intelligents, modestement ambitieux, issus de milieux modestes financièrement et culturellement à qui on donnait une vraie chance d’avoir un boulot de technicien après le BTS qui faisait normalement suite.
« Perso j’y étais très attaché et fier de voir des gosses finir par s’en sortir alors que tout les prédisposait à l’échec.
« Après STI2D, les élèves, qui sont lucides sur leurs aptitudes, ne demandent même plus à entrer en BTS et rentrent en fac de psycho, LEA ou autres conneries puisqu’ils savent bien qu’ils ne peuvent pas espérer rattraper le niveau … bac pro (en aucun cas pour la pratique mais guère plus sur les aspects techniques et technologiques) !
« C’est aussi un désastre économique qui s’annonce.
« La majorité des élèves de bac pro ont de réelles compétences pratiques mais rares sont ceux qui peuvent espérer acquérir en BTS des compétences théoriques suffisantes pour devenir réellement techniciens supérieurs et non pas seulement ouvrier qualifiés.
« Je me demande ouske les patrons vont les trouver dans quelques années, peut-être dans les « petites » écoles d’ingé ???
« Cette réforme est une honte et un désastre, pour les mômes, pour les collègues et pour le pays.
« Je survis pour avoir su fuir à temps ! »

Ultimes précisions.
Cette réforme est intervenue pour faire des économies — et pour ce faire, elle s’est appuyée (idéologie Chatel) sur les lubies des plus dégénérés des pédagogistes (idéologie Meirieu / Dubet). Ou, si l’on préfère, le démantèlement de l’Ecole de la République s’appuie à la fois sur les concordances européennes (nous étions les seuls en Europe à avoir une voie technologique, les autres pays ont une voie générale et une voie professionnelle — grâce à l’intégration des systèmes d’enseignement européen voulue par la convention de Lisbonne en 2002, nous rentrons dans le rang), la volonté libérale de destruction de toutes les institutions d’Etat, et les folies libertaires de tous ceux qui ont cru — sincèrement parfois — que l’élève construit lui-même ses propres savoirs — ce que Pierre Jacque souligne sauvagement.

Un récent rapport de la Cour des Comptes (mais de qui je me mêle !) préconise d’en finir avec l’aspect « disciplinaire » de l’Education, et de rendre tous les enseignants multi-spécialistes. Et pourquoi ne pas exiger qu’ils soient aussi doués d’ubiquité ?

Quant au fait que dans STI2D, les « 2D » signifient « développement durable », je ne le commenterai même pas. C’est comme si tout était dit : vous ajoutez « développement durable » à n’importe quel paquet de merde, et vous en avez fait un produit commercialisable. Mille merci à Sylvie Brunel qui a inventé le terme !
Le ministère se refuse depuis des années à publier des statistiques réelles sur les dépressions en milieu enseignant. Tous ceux qui se sont penchés sur la question savent que cette profession qui est, paraît-il, peuplée de feignasses trop payées et surchargées de vacances paie aux lubies des technocrates déments et des pédagogues fous un tribut monstrueux. Un sondage tout récent nous apprend que les Français sont de moins en moins satisfaits de leur école (3). Eh bien, qu’ils le sachent : les profs non plus n’en sont pas heureux — ils n’y sont pas heureux, et même, parfois, ils en meurent.

Jean-Paul Brighelli

(1) La lettre a été publiée sur le site du SNES-Marseille : http://www.aix.snes.edu/IMG/pdf/hommage_a_pierre_jacque.pdf
(2) Allusion au geste tout aussi désespéré de Lise Bonnafous, qui s’est immolée par le feu dans la cour de son établissement à Béziers en octobre 2011 : http://www.liberation.fr/societe/01012366684-a-beziers-un-lycee-toujours-a-vif
(3) http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2013/09/02/97001-20130902FILWWW00319-la-qualite-de-l-ecole-deplait-aux-francais.php

Le bonheur tout de suite

Causeur, en la personne d’Elisabeth Lévy, a reçu ce courrier qui m’était visiblement adressé. Je le publie sans commentaires, il se suffit à lui-même. Le signataire m’est inconnu : tout ce qu’il dit de lui, c’est qu’il est parent d’élève, convaincu des bienfaits du pédagogisme, la doctrine qui régit l’Ecole depuis plus de trois décennies et dont il résume en quelques paragraphes les objectifs et les méthodes, et qu’il n’apprécie ni le destinataire de sa missive, ni ce qu’il appelle « l’école de papa » : quiconque voudrait voir dans cette appellation méprisante un symptôme freudien n’aurait peut-être pas tort.

De Pierre Abraxas, parent d’élève, à Jean-Paul Brighelli, aux bons soins d’Elisabeth Lévy.

Monsieur,
J’ai hésité avant de prendre la plume, sachant parfaitement que mon courrier finira dans votre poubelle, tant l’esprit partisan qui vous anime dès que vous parlez d’Ecole vous interdit de laisser une place à une pensée moins réactionnaire que la vôtre — une pensée réellement progressiste, qui tienne compte du vécu des enfants (ou plutôt des apprenants), de leur légitime droit à s’exprimer et à être heureux tout de suite, dans une école enfin réconciliée avec les vraies valeurs du vivre-ensemble, loin de l’élitisme stérilisant que vous revendiquez — loin de cette école à papa que la nostalgie d’hier vous fait croire bonne pour aujourd’hui ou demain.
Vous n’avez raison que sur un point : l’école actuelle n’est pas à la hauteur des ambitions que nous devons légitimement avoir pour nos enfants, ni des défis que pose une société si diversement colorée — contre le manichéisme noir et blanc que vous défendez. Par trop d’aspects elle est encore exagérément sélective, autoritaire, et socialement discriminante. Le collège unique, — la seule création durable de l’ère Giscard d’Estaing — n’est pas encore assez unique, et son principe devrait inspirer les lycées de demain. La mesure des savoirs académiques n’a pas encore laissé toute sa place à l’évaluation des savoir-être et des compétences transversales. Et les enseignants renâclent encore trop souvent à laisser la parole aux enfants, de quelque manière qu’elle s’exprime, alors que leur ambition devrait être d’encourager la perturbation, expression libre de la créativité enfantine.
Mais le gouvernement, habilement guidé par les vraies organisations d’avant-garde, la FCPE, le SE-UNSA et le SGEN (1), et la Ligue de l’Enseignement, qui tiennent la main de Vincent Peillon et ont pré-orienté sa « grande consultation » sur l’avenir de l’Ecole, commence à remettre l’Ecole sur la voie du progrès — l’inverse de la réaction dont vous vous faites, monsieur, vous et ces « républicains » qui oublient si facilement d’être démocrates, l’infatigable propagandiste.

L’horreur pédagogique commence parfois dès la Maternelle et le CP — mon fils a subi dans ces classes une professeure des écoles selon votre cœur (mais pas selon le mien !) qui s’était permis de remplacer le manuel utilisé par son prédécesseur, Ribambelle, par un opuscule signé GRIP Editions — le b-a-ba dans toute son horreur (2). Pierre Frackowiak, qui fut si longtemps inspecteur du Primaire dans le Nord, et a observé ces dernières années les progrès de la réaction, a bien raison de stigmatiser les méthodes syllabiques et d’y voir la source du désarroi présent des enseignants (3), face à des élèves dressés comme des petits chiens, auxquels toute expression autonome est refusée — le tout au nom des principes réactionnaires qui régissent l’apprentissage de l’orthographe, ce concept bourgeois, et de la grammaire, ce carcan fasciste imposé à la langue. Il évoque avec raison la « souffrance » de ces enseignants, et celle des élèves, surtout les plus démunis (le fait que j’habite le Marais, et non les Quartiers Nord de Marseille, ne m’empêche pas d’avoir une vraie conscience sociale…), appartenant souvent à des communautés étrangères, et sommés par des « instituteurs » réactionnaires d’apprendre la langue et la culture bourgeoises, alors qu’il y a bien plus de créativité (une créativité de gauche, si vous le permettez) dans la désarticulation du langage opérée par les rappeurs des cités, comme le soulignait jadis Jack Lang (qui aurait dû être nommé ministre à vie de l’Education) que dans toute l’œuvre de Racine. Plutôt que d’enseigner de façon frontale et verticale des règles artificielles et surannées (n’était-ce pas Saussure qui parlait de l’arbitraire de la langue ?), il convient, comme le font en vérité les professeurs des écoles formés dans les IUFM, ces temples de la vraie pédagogie inventés jadis par l’admirable Philippe Meirieu, aujourd’hui phare de la pensée écologique lyonnaise, il convient, disais-je, que l’enseignant consente à être enseigné par ses élèves, qu’il se mette à l’écoute de leurs désirs, de leur poésie innée. De leur violence aussi : être frappé sur la joue droite doit inciter à tendre l’oreille gauche.

Au lieu de rentrer à la maison pour se plonger dans des devoirs (interdits par la loi depuis 1956 !) et des leçons ineptes (comme le remarquait Rousseau, quel besoin ont-ils d’apprendre l’hypocrisie dans « le Corbeau et le Renard », ou l’injustice dans « le Loup et l’Agneau » ?), ils devraient être libres de leurs désirs : à leur âge, passer des heures entières assis à écouter le ronronnement d’un enseignant autoritaire ne peut être une finalité. Après tout, il y a des correcteurs orthographiques pour régler le problème de l’orthographe, et des calculettes — dans n’importe quel portable, les enfants devraient tout jeunes être autorisés à en garder un sur eux en permanence, ne serait-ce que pour garder le lien avec leur famille — pour faire les multiplications à leur place. Il y a un autoritarisme invraisemblable à leur infliger des souffrances quotidiennes pour leur faire avaler que 8×7=57. Jean-Claude Hazan, qui dirige la FCPE, la seule fédération de parents réellement progressiste — et je m’honore d’en faire partie — demande d’ailleurs la suppression des devoirs, des notes et des redoublements (4) — ces trois piliers du fascisme enseignant. Les enfants doivent être libres d’apprendre à leur gré et à leur rythme, ou de ne pas apprendre si tel est leur bon plaisir, nous devons cesser de les stigmatiser par de mauvaises notes (à la rigueur, conservons les bonnes) et de faire peser sur leur tête la lame de la guillotine du « passage » en classe supérieure (vous sentez bien, n’est-ce pas, ce qu’il y a d’affreusement réactionnaire dans ce mot de « classe » et cette ambition imposée d’en changer). Nous avons aboli la peine de mort en 1981. Nous devons abolir les redoublements, et toutes les formes de stress à l’école, en 2012. Le bonheur, c’est tout de suite.

Mais les ESPE — Ecoles Supérieurs du Professorat et de l’Education — que met aujourd’hui en place Vincent Peillon remédieront, je l’espère tout comme Patrick Demougin (5), aux débauches de cette pensée réactionnaire dont vous vous faites, monsieur, l’écho complaisant. Les petits écoliers français sont parmi les plus stressés d’Europe, comme le soulignait jadis Peter Gumbel (6), l’homme qui a su flairer en vous le sergent Hartmann — l’adjudant-formateur de Full Metal Jacket — qui sommeillait sous les oripeaux du prof, et comme le rappelle encore aujourd’hui une pédagogue italienne, Antonella Verdiani, qui prône (7) les « pédagogies du bonheur », si constructives, contre la violence de l’accord nom-adjectif et du carré de l’hypoténuse — qu’avons-nous à en faire, je vous le demande, du carré de cette hypoténuse — que nous devrions écrire ipoténuse, pour simplifier des règles qui n’ont été instituées, comme le rappelait jadis André Chervel (8), que pour asseoir la puissance d’une classe sociale — la bourgeoisie — dont nous savons combien elle brime cette imagination dont nous espérions jadis qu’elle serait au pouvoir. Il est temps que Mai 68, 45 ans plus tard, s’impose.
Qui sont au fond ces enseignants réactionnaires qui persistent à ignorer les progrès de la didactique ? Souvent formés dans les classes préparatoires, temples de l’élitisme, du conservatisme et de la culture unique, alors qu’il est tant de cultures plurielles, dans le respect des communautés qui font de la France d’aujourd’hui une mosaïque d’opinions contrastées — et je milite pour la reconnaissance de la pensée hirsute, seule douée de créativité, contre la monotonie de la pensée unique de l’institution scolaire —, ces classes prépas qu’il faudra bien se résoudre à dissoudre dans la diversité si réjouissante des universités vraiment libres (celles qui ne sont pas aux mains des sorbonnards et autres piliers d’un establishment culturel que je méprise), ces enseignants, dis-je, perpétuent le système qui les a formés, au lieu de se mettre à l’écoute des jeunes, qui ont bien le droit de s’exprimer, conformément à la loi Jospin de 1989 (ma phrase est un peu longue, mais je suis journaliste au Nouvel Observateur, je ne suis pas tenu au « beau » style !). Il y a plus d’idées en puissance dans le joyeux bordel d’une classe animée que dans le ronron stérilisant que vous appelez de vos vœux. Ce que vous appelez « violence » n’est, le plus souvent, que réaction à une violence antérieure, celle exercée par des enseignants rigoristes qui s’obstinent à imposer un silence stérilisant à des jeunes à la gestuelle exubérante et créatrice, qui ont compris — et c’est des classes les plus populaires que vient souvent cette initiative, tant les « héritiers », comme disait Bourdieu, sont constipés dans leurs comportements stéréotypés d’enfants sages — que du chaos naît la pensée nouvelle, et que tout ordre n’est jamais que préface à l’Ordre nouveau.
Résumons-nous : que cent fleurs s’épanouissent, que les devoirs, les notes, les redoublements, l’orientation précoce — que stigmatise aujourd’hui Bernard Desclaux (9)l’un de ces COPSY, Conseillers d’Orientation Psychologues, qui font tant pour le bonheur des élèves en refusant de les orienter vers des voies élitistes et stressantes —, les contraintes en un mot, cessent enfin. Que les programmes soient réécrits dans le sens de la créativité — 1+1= 69, comme aurait dit Serge Gainsbourg — et non dans le sens de la reproduction. Vous sentez bien, n’est-ce pas, ce qu’a d’épouvantablement conventionnel ce mot de reproduction ? Un lycéen qui apostrophe sa prof en lui lançant : « Je t’enc*** » met à bas le système tout entier — qui se venge en lui infligeant des sanctions aussi vaines qu’imméritées. Ah, l’autoritarisme a encore de beaux jours !
Je ne vous salue pas.

Pierre Abraxas

 

PS. Cette missive vient de paraître, sous une forme à peine abrégée, dans la revue Causeur de ce mois.

(1) Ces deux syndicats viennent de publier un communiqué commun appelant de leurs vœux une « école de demain » moins réactionnaire que la vôtre — saluons cette initiative : http://www.cfdt.fr/rewrite/article/42525/actualites/cinq-propositions-pour-une-ecole-plus-juste-et-plus-efficace.htm?idRubrique=7105

(2)http://www.instruire.fr/Grip_1/PAGE_DebatEcritureLecture/YiQAAFA01hpxZVNqamRVc2dGAgA

(3) http://www.educavox.fr/actualite/debats/article/la-refondation-et-la-souffrance#.UGVz3wIqrmo.twitter

(4) FCPE / Hazan : suppression des notes, des devoirs et des redoublements :
http://tempsreel.nouvelobs.com/education/20120927.AFP0276/la-fcpe-veut-arreter-les-notes-avant-le-lycee-les-devoirs-et-le-redoublement.html

(5)http://www.vousnousils.fr/2012/09/25/ecoles-superieurs-professorat-nouveau-depart-formation-enseignants-patrick-demougin-cdiufm-534220

(6) Peter Gumbel, On achève bien les écoliers, Grasset, 2010.

(7)http://www.terrafemina.com/vie-privee/famille/articles/17472-lecole-autrement–les-pedagogies-du-bonheur-expliquees-par-antonella-verdiani.html

(8) André Chervel, l’Orthographe, Maspéro, 1969.

(9) http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2012/08/24/pourquoi-faut-il-supprimer-les-procedures-dorientation/