Discrimination positive

Selon un tout récent sondage, 67% des Français sont opposés à la discrimination positive.
http://www.leparisien.fr/politique/integration-67-des-francais-opposes-a-la-discrimination-positive-07-02-2014-3569901.php
C’est un signe dont devrait tenir compte le gouvernement Ayrault, qui tient compte déjà de tant de choses : quand le Premier ministre dévoilera, mardi, ses propositions pour une intégration (on se souvient que le rapport incendiaire mis directement en ligne sur le site de Matignon avait déclenché quelques polémiques bienvenues, dans l’optique d’un renfort au FN et d’un effacement de l’UMP, afin que 2017 ne soit plus qu’un 2002 à l’envers — ce qu’il sera, vu que Marine Le Pen sera élue…), on ne manquera pas de discuter ses propositions (apprentissage de l’arabe et du mandarin, accès privilégié des populations d’origine immigrée aux emplois de la fonction publique, et entrée au Panthéon de tout ce que l’on pourra trouver de Français méritants d’origine étrangère — moi-même, par exemple) à la lumière de ce que pensent effectivement les Français. Attachement aux valeurs de la République, qui stipulent que l’accès aux emplois dépend du seul mérite, ou vague puissamment xénophobe, peu importe : le PS au pouvoir, et ses alliés verts — qu’il faut bien ménager à deux mois des municipales, allez, Meirieu, fais risette — a décidé de faire la part belle aux communautarismes. Un effet sans doute des admonestations reçues de David Cameron par Hollande. Il n’y a pas de raison que le modèle anglo-saxon, qui se plante, ne fasse pas école.
L’école, justement, était jusqu’à ces dernières décennies le modèle le plus sûr de discrimination : réussir en classe, c’était réussir dans la vie. Ce n’est plus le cas, comme nous le savons, depuis que réussir en classe est une formalité décidée en haut lieu (Chevènement, que de crimes on commet en ton nom, toi qui le premier parlas de 80% d’une classe d’âge au Bac !). Donc, désormais, généralisons le principe de la rue Saint-Guillaume, où depuis Descoings on va chaque année chercher dans des banlieues plus ou moins lointaines un petit quota de déshérités, propulsés à Sciences-Po (tant mieux pour eux) comme autrefois la marquise de Saint-Frusquin propulsait ses rosières.
Les Français estiment malheureusement que c’est aux étrangers de s’intégrer, et pas à eux de se vaseliner la tolérance. Et qu’ils doivent adopter les habitudes de notre pays. Les Français en voyage se déchaussent quand ils visitent les mosquées, ils acceptent que leurs compagnes court vêtues, même sous la neige stambouliote, s’affublent de longs tissus hâtivement jetés sur leurs jambes interminables. Ils acceptent même que l’Arabie saoudite interdise aux femmes de conduire, que des flics de la moralité islamique interviennent à toute heure du jour et de la nuit chez les particuliers. Ils acceptent que les Talibans tuent préférentiellement des femmes et des enfants (35% de plus en 2013) au nom d’Allah le Miséricordieux. Ils acceptent (mal, mais ils acceptent) que le gouvernement espagnol interdise désormais l’avortement, avant d’interdire la contraception, qui a fait tant de mal à l’Eglise de l’Opus Dei… Oui, ils acceptent tout cela, les Français — ailleurs. Chez eux, ils exaltent le vin et la gastronomie made in France, comme on dit ici, et ils s’indignent quand ils voient des femmes voilées dans la rue, alors qu’elles seraient tellement plus mignonnes (et, au fond, moins visibles) si elles allaient vêtus de légers chiffons, comme les autres.
C’est entendu, le PS et les Verts font ce qu’ils peuvent pour renforcer l’extrême-extrême droite, afin de couler l’UMP (qui se coule bien toute seule — un parti qui se choisit Jean-François Copé et qui voit en Sarkozy, l’inventeur du « préfet musulman », un Sauveur ne mérite pas mieux) et de rester au pouvoir, où il continuera à virer les procureurs indociles (tant pis s’ils sont aussi aveugles)
http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2014/02/04/01016-20140204ARTFIG00417-le-procureur-falletti-dans-le-viseur-de-taubira.php
tout en démentant les faits si par malheur ils sont éventés,
et à pistonner fifille pour les postes d’attaché culturel de prestige, à Tel-Aviv ou ailleurs
http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/peillon-le-serpent-a-piston-147633
tout en expliquant que la Gauche est avant tout morale, et qu’une information vraie pêché sur le site d’un antisémite est forcément fausse : l’Ignorance, c’est la Force — mais où diable ai-je déjà lu ça ?
Comme disait Reiser, qui me manque tous les jours, nous vivons une époque formidable. Arrosez le fascisme, il poussera — et en mauvaise graine qu’il est, il envahira tout.
Je ne connais qu’une seule discrimination, celle que le travail et la réussite autorisent. Qu’on ait recours à des procédés mécaniques (ce qu’en termes de dynamique on appelle le piston) pour pallier les insuffisances programmées de l’Ecole donne la mesure de la falsification générale du régime.

Jean-Paul Brighelli

Les mots pour le dire

Les mots pour le dire

Comment formuler l’objet de son exécration ? Comment trouver le mot exact ? « Touche pas au grisbi, salope ! » Ah, ce « salope », quelle trouvaille ! Ah, comme Georges Lautner et Michel Audiard me manquent !
Brunetière, en 1898, trouve « intellectuels » et « intellectualisme » (1) pour désigner Zola et sa clique dreyfusarde : de la part d’un critique littéraire, professeur à l’ENS, et Académicien, c’était savoureux de réfuter en un mot l’intellect qui le faisait vivre. Pompidou, en mai 1968, trouve, pour résumer l’opinion de De Gaulle, le slogan (admirablement torché, ma foi) « La réforme, oui ; la chienlit, non » (2). La manifestation gaulliste du 30 mai 68 est sortie de cette formule.
Vincent Peillon, lui, c’est « conservatisme » (au pluriel, parfois) et « élitisme ». Deux gros mots, prononcés du bout des lèvres, avec cette moue insultante que le ministre affectionne : « « Le conservatisme et l’élitisme sont en train de s’organiser », lâche-t-il (3) au moment où les enseignants des classes préparatoires se battent à la fois pur préserver leurs salaires, leurs conditions de travail, et, à terme, le salaire et les conditions de travail de tous leurs collègues, du premier et du second degré. Car personne ne peut croire que l’attaque au missile sur ce confetti que représentent les Classes préparatoires aux Grandes Ecoles ne soit pas un tir d’essai avant ‘offensive générale sur les salaires. Les fonctionnaires, en France comme en Espagne ou en Grèce, sont une cible trop facile pour qu’on résiste à la tentation de l’éparpiller façon puzzle, comme disait Raoul dans les Tontons flingueurs.
Le truc, c’est d’associer « conservatisme » et « élitisme ». De faire croire qu’il y a un lien organique (puisque syntaxique) entre eux. Un peu comme si j’associais, pour caractériser Peillon, le PS et ceux qui s’en inspirent, « modernisme » et « médiocrité ».
Quoique…
« Conservatisme », ma foi, est pris en mauvaise part depuis si longtemps que j’aurais mauvaise grâce d’en défendre même l’idée. Encore que si c’est être conservateur, en matière scolaire, que de vouloir que chaque élève s’élève (justement…) au plus haut de ses capacités, oui, je suis conservateur, et tous les parents derrière moi. Mais « élitisme »… Dans un monde drogué aux classements sportifs et aux performances extrêmes, pourquoi cette critique de tout ce qui permet d’aller jusqu’au bout de soi-même — et un peu au-delà ? L’élitisme, n’est-ce pas, c’est cela, et rien d’autre. Le goût du travail mieux que bien fait, cette poursuite d’un apex scolaire qui friserait la perfection, la beauté à portée de main et d’esprit.
En répugnant ainsi à l’élitisme, Vincent Peillon s’engage sur une voie dangereuse — mais malheureusement conforme à la réalité, surtout celle de son ministère. Depuis trente ans (et un peu plus) que les pédagos les plus convaincus ont fait main basse sur l’Ecole de la République, nous assistons à l’orchestration de la médiocrité, de la pauvreté d’esprit, de l’impuissance érigée en principe. Jospin, en 1989, a fourni le cadre légal à cette exaltation de l’à-peu-près et du n’importe-quoi. Puis un réseau serré d’inspecteurs, de prophètes et de didacticiens fous a porté la bonne parole, via les IUFM, et, demain, via les ESPE version Peillon. On prend les mêmes et on enfonce le clou.
Evidemment, en fustigeant ainsi l’élitisme, on fait œuvre pie — et électorale. Les bons esprits sont, par définition, moins nombreux que les bras-cassés. Dire que l’élève doit construire lui-même ses propres savoirs (même l’adulte en est parfaitement incapable, alors, la petite bête brute qu’on appelle un enfant…), c’est inciter tous ceux qui ne pensent pas à exprimer très fort leurs opinions.
Et ils ne s’en privent pas, les bougres. Il suffit de fréquenter certains forums d’enseignants pour voir la bêtise s’étaler au nom de la liberté d’expression — autre principe formateur de cette même loi criminelle de juillet 89 : pour le bicentenaire des Droits de l’Homme, Jospin a sacralisé les droits immortels de la bêtise satisfaite (pléonasme, n’est-ce pas…), du poncif érigé en vertu, de l’horreur pédagogique institutionnelle. La liberté d’expression est le concept inventé par les insuffisants mentaux pour s’arroger le pouvoir — le pouvoir de dire, déjà, puis le pouvoir tout court, au nom de la « démocratie », qui se révèle désormais pour ce qu’elle était dès le départ : la perversion de la République (4). Un peu comme le christianisme, selon l’analyse de Nietzsche, est la religion des impuissants. Le succès de l’un et de l’autre ne prouve en rien leur légitimité, et on ne cesse d’être impotent, ou faible d’esprit, sous prétexte qu’on est plusieurs.
Masi c’est à eux que doit logiquement s’adresser un ministre qui cherche à rester populaire. En stigmatisant les profs de prépas, Vincent eillon a cherché à semer dans le cors enseignant des germes de division, d’autant plus facilement que dans ces temps de restrictions financières (cela fait quatre ans que l’on n’a pas revalorisé le point d’indice, cela fait quinze ans que Claude Allègre, le modèle de Peillon, a arbitrairement baissé de 17% la rémunération des heures sup), on joue sur du velours en désignant à la vindicte populaire ceux qui gagnent un peu mieux leur vie.
Je crois pourtant que cette tentative de division démagogique fera long feu. D’abord parce que les prépas sont le premier étage de la fusée — et que d’autres mesures suivront, et que l’on n’attrape pas les mouches avec de bonnes paroles. Les profs de ZEP, soi-disant bénéficiaires des allègements de revenus (20%, quand même) infligés à leurs collègues de CPGE, verront leur feuille de salaire augmentée de 8 euros (si !). Byzance !
J’ai enseigné 12 ans en ZEP. Je sais ce que cela signifie de tension nerveuse, de peur parfois, d’espoirs déçus, et de volonté de faire progresser des enfants arrivés en lambeaux que l’on doit recoller sans plus de moyens que les autres. Je sais aussi que la rémunération est à des années-lumière de ce qu’elle devrait être, et que ce n’est pas 8 euros qui achèteront la conscience malheureuse d’enseignants confinés dans des établissements-poubelles.
La « refondation » de l’Ecole, dont le ministre se gargarise tous les quatre matins, aurait dû — aurait pu — se concentrer sur les programmes et sur la redistribution intelligente des 64 milliards d’euros de budget de la rue de Grenelle. Mais d’intelligence, nous l’avons bien compris, il n’en est pas question. Ce n’est pas populaire, l’intelligence, surtout auprès de tous les imbéciles dont la caractéristique est justement de se croire intelligents, qu’ils soient ministres, membres du SGEN ou de l’UNSA, ou piliers de bistrots. Non, ce qui est populaire, c’est la mise au pilori des « élites ». En brisant les prépas aujourd’hui, les Grandes écoles demain (5), Peillon suggère fortement aux élites d’aller se faire voir ailleurs — par exemple à Londres où Paris-Dauphine vient d’installer une antenne payante (6). Ou faut-il désormais écrire « peillante », tant les décisions du ministre ont pour effet immédiat (l’a-t-il pensé seulement ?) de libéraliser encore un peu plus un système auquel la Droite n’avait pas vraiment touché ? Détruire dans l’Ecole ce qui marche le mieux, ne plus donner de but aux élèves qui, au collège et au lycée, se décarcassent, et aux profs qui les forment, contre vents, marées, sinistres et ministres, c’est inciter à multiplier les structures privées, que seuls pourront s’offrir ceux qui déjà se les offrent. Peillon, c’est Bourdieu réhabilité, les héritiers au pouvoir, la reproduction bien en place. Tout ça en prétendant faire le contraire — mais le contraire, justement, ce sont les prépas, et ceux qui les alimentent, de l’école primaire au lycée.
Alors oui, si le « conservatisme » et « l’élitisme » consistent à croire encore que l’on n’a pas besoin d’avoir une cuiller en argent dans la bouche pour accéder aux formations les meilleures et aux emplois rémunérateurs, oui, je suis conservateur et élitiste — et les autres sont des crapules.

Jean-Paul Brighelli

(1) Voir l’analyse de la pensée de Brunetière sur

(2) http://www.ina.fr/video/I09167762

(3) http://tempsreel.nouvelobs.com/education/20131118.OBS5909/reformer-le-metier-de-prof-peillon-n-a-pas-la-main-qui-tremble.html

(4) Voir Montesquieu, qui dans l’Esprit des lois (Livre III) prévoyait déjà les délires de la « majorité » devenue tyran dans un système sans « vertu ». Et au Livre IV, chapitre V, lire l’admirable analyse des principes de l’éducation d’un gouvernement républicain.

(5) C’est une obsession constante chez Peillon : voir http://www.espoir-a-gauche.fr/vincent-peillon-dans-liberation-il-faut-supprimer-les-grandes-ecoles/delia-CMS/page/article_id-1044/mode-/topic_id-7/

Noter le Bac avec justice

Comment noter le Bac avec justice

Geneviève Fioraso, qui se croit de plus en plus ministre de la Chose éducative depuis que Vincent Peillon est aux abonnés absents, s’est longuement expliquée ce mercredi sur l’info parue dans le Figaro (1) et (2).
Rappel des faits : l’Académie d’Orléans-Tours probablement peuplée d’élèves ignares, a eu l’année dernière l’un des taux de réussite au Bac parmi les plus bas de France. Et l’administration, qui compte ses sous (voir ma Note précédente) d’appeler les correcteurs, cette année, à faire preuve de plus de mansuétude…
Inutile de noter sur 24 — ce qui s’est fait par le passé dans certaines épreuves de Maths du Bac S). Il suffit d’appuyer un peu plus que d’habitude sur les épaules des enseignants.
Quels sont les arguments de Geneviève Fioraso, qui a en haine tout ce qui ressemble à un bon élève ou à un prof indépendant ? Comme elle est passée par le privé, la ministre ose des comparaisons : « Quand vous faites des évaluations dans les entreprises ou dans tout organisme, quand vous voyez qu’il y a une différence avec d’autres notations, vous vous interrogez sur vos critères de notations, ça, ça me paraît tout à fait normal. »
Et le « zéro défaut », ministre, tu en as entendu parler ?
Et d’avancer qu’une notation sévère (mais juste…) « pénalise » les lycéens, qui n’ont pas l’habitude d’être évalués sur leurs capacités réelles. Il faut « regarder les qualités des lycéens », et penser positivement. Au besoin en s’alignant sur les académies les plus performantes (comprenez : celles dont les taux de réussite correspondent aux désirs de la ministre des pédagos). Sinon, ce serait une « injustice ».

Je vais faire bref.

Collègues, mes collègues, qui cherchez depuis des années un moyen d’exprimer votre colère, vos frustrations, vos ressentiments, face à une administration qui vous a jetés en pâture à la FCPE, je vous en prie, obéissez à la ministre : notez justement.
Notez les copies et les élèves pour ce qu’ils valent : à copie nulle, mettez 1 (pas 0, il faut faire un rapport). Et des copies nulles, il y en a. Il y en a même pas mal. Refusez d’obéir aux injonctions d’un ministre de passage qui ne peut rien contre vous — c’est le moment ou jamais de vous souvenir que vous êtes fonctionnaires, et intouchables : notez le Bac, épreuve après épreuve, avec un sentiment d’équité parfait : appréciez les bons élèves, et renvoyez les autres, tous les autres, à la case Terminale. Ah, « ils » veulent 85% de réussite, au moins : mais bougres d’enfoirés, si les postulants-bacheliers sont notés en fonction de ce qu’ils valent, cela fera 85% de recalés.
Parce qu’il y a des années que les tripatouillages s’accélèrent. Déjà en 2000, la dernière fois que j’ai été convoqué au Bac : mais les pressions étaient encore orales, ils n’osaient pas l’écrire — maintenant, ils en sont aux menaces, alors qu’ils ne peuvent rien. Cette année-là, j’ai noté selon ma conscience (et c’est tout ce que je vous supplie de faire), et je n’ai plus jamais été convoqué au Bac — tu parles d’une frustration ! Plus jamais je ne me suis levé dans le petit matin blême pour courir à l’autre bout du département corriger des copies incohérentes et interroger des élèves tout farauds de ne rien savoir. À bon entendeur…
Oui, CORRIGEZ ET NOTEZ EN VALEUR REELLE. N’HESITEZ PAS. INUTILE DE SACQUER : LES COPIES PARLENT D’ELLES-MÊMES.
Et si la France entière, mise à genoux par une génération entière de grands sorciers de la pédagogie, le laxisme des uns, le libertaro-libéralisme des autres, se retrouve demain sans bacheliers, alors peut-être s’interrogera-t-elle sur ce que ces salauds ont fait de l’Ecole de la République. Peut-être s’interrogera-t-elle sur ce que nous devons tous aux enseignants, qui se désolent de ne pouvoir réellement infuser des connaissances solides et notent des TPE, et autres fariboles pédagogiques, en soupirant et haussant les épaules. Notez selon votre conscience, la ministre ne peut pas vous atteindre — et dans trois mois, six mois, elle sera remplacée et partira ailleurs mener le même travail de destruction bien intentionnée.
Oui : mettez aux copies les notes qu’elles méritent. Corrigez à fond. Allez-y.
Si vous obéissez ce coup-ci aux injonctions (mais qui est-elle, quels diplômes a-t-elle pour vous donner des ordres ? Pas même le CAPES — comme d’ailleurs la plupart des membres de son cabinet), il ne faudra plus jamais vous plaindre. Plus jamais.
Oui : c’est maintenant ou jamais. 2013, l’année de la Note juste. Notez-les pour ces belles années perdues, pour la morgue de leurs parents, pour la stupidité des ministres, pour la folie des pédagogues, pour les IUFM défunts et les ESPE en formation. Notez-les à leur juste valeur — juste en dessous du niveau de la mer.

Jean-Paul Brighelli

(1) http://etudiant.lefigaro.fr/les-news/actu/detail/article/le-petit-tripatouillage-des-notes-du-baccalaureat-2196/
(2) http://lelab.europe1.fr/t/bac-genevieve-fioraso-dement-une-notation-sur-24-mais-reconnait-des-consignes-de-bienveillance-9693

La Montagne et la Souris

Je ne dirai pas que la Grrrrande Concerrrrrtation sur l’Ecole, ce fut « beaucoup de bruit pour rien », mais je le pense très fort.

Le discours de François Hollande (bon sang, qui les lui écrit ? Et qui les lui fait répéter ?) en portait témoignage. On y entendait beaucoup de banalités (le serpent de mer des devoirs à la maison — depuis la fin des années 1950, on le ressort régulièrement, on s’agite un peu, puis les enseignants n’en font à nouveau qu’à leur tête, c’est-à-dire qu’ils suivent intelligemment la demande des parents, qui en réclament), et quelques silences assourdissants (quid du Bac, par exemple ? Et de l’enseignement supérieur ? Et…).

Vincent Peillon navigue à vue entre ses convictions et ses ambitions (lequel de la « bande des quatre » remplacera prochainement Ayrault ?) et n’a guère élucidé les ambiguïtés d’une politique éducative dont on attend toujours qu’elle prenne la mesure du désastre. D’un côté, il ne faut pas mécontenter les trois imbéciles heureux qui se croient maîtres de la rue de Grenelle — le SGEN, le SE-UNSA et la FCPE, trois grandes incompétences dont la qualité première est d’indiquer toujours le sud. De l’autre, il ne faudrait pas trop se fâcher avec la FSU (elle-même partagée entre le SNUIPP, qui se pense dominant parce que Bernadette Groison, qui n’arrive pas à la cheville de Gérard Aschieri, est issue de ses rangs, et le SNES, très revendicatif ces derniers temps), ni avec le SNALC, qui entretient avec le ministre des rapports presque cordiaux — pourvu qu’il n’applique pas son programme. Philippe Meirieu est très mécontent de ce qui est sorti de la concertation, et je ne peux pas lui donner tort, même si je suspecte sous ses prises de conscience actuelles, si loin de ses convictions passées, la rancœur d’un homme battu quand il croyait toucher au but (il fallait rentrer au Grand Orient, Philippe, vous vous seriez mieux entendu avec le maire de Lyon — entre autres, dans un gouvernement qui est plein de « frères », ou de frères de « frères »…).

Je crois donc très fort que l’on va enterrer dans les deux ou trois mois à venir l’essentiel de ce qui a été proposé. Il y aura toujours des notes, parce qu’il n’y a pas de meilleur système d’évaluation — et que par ailleurs les enseignants sont déjà priés de ne pas descendre trop bas pour ne pas heurter la sensibilité de Monchéri-Moncœur, et obtempèrent, au moins dans les examens. Il y aura de moins en moins de redoublements, parce que cela coûte cher, et que le facteur économique est déterminant en dernière instance, comme disent Karl Marx et Paul Krugman. On toilettera les programmes à la marge (dans le Primaire, l’argument des « désobéisseurs », selon lequel les programmes Darcos étaient infaisables en quatre jours, tombe de lui-même dès lors que l’on revient à une semaine de neuf demi-journées), on conviendra d’un socle minimaliste en encourageant les profs à en faire tout de même un peu plus, on abolira tranquillement les livrets d’évaluation qui servent essentiellement à vérifier la compétence des enseignants à faire de petites croix dans de petites cases, on modifiera doucement la carte scolaire selon le principe du quartier d’orange — de la périphérie vers le centre — au lieu de confiner le ghetto dans le ghetto. Parce que sinon, on offrirait sur un plateau le système éducatif tout entier aux ambitions des « créateurs d’écoles » qui offrent dans un privé très privé tout ce que demandent les parents.

L’essentiel n’est pas là. Le combat est toujours le même, entre ceux qui sans cesse veulent abaisser la barre, pour que tous les enfants réussissent à sauter 50cm, et ceux qui sans cesse l’élèvent au plus haut des compétences de chacun. C’est tout de même sidérant, quand on y pense : les « républicains » rêvent au fond d’un grand service unifié dont les ambitions pratiques seraient adaptées à chaque élève (c’est cela, la fin du collège unique, et pas autre chose), et les pédagos d’une Education nationale éclatée, de pouvoirs donnés aux caciques locaux, qui leur permettraient de se faire entendre au niveau le plus communal. Dans le grand mouvement girondin qui saisit la France depuis quelques années, c’est dans les établissements désormais qu’il faut se faire entendre, qu’il faut imposer des ambitions : suggérez des filières dès la Sixième, comme cela se fait en douce çà et là, afin de constituer des classes homogènes, utilisez le volant d’heures sup et de fonds spéciaux pour renforcer les apprentissages ou pallier les insuffisances, servez-vous des exorbitants pouvoirs des chefs d’établissements pour faire voter des règlements intérieurs qui n’autoriseront aucun comportement déviant — à commencer par l’interdiction des téléphones portables. Bref, l’élitisme n’étant plus à la mode au sommet, faites-en un principe à la base — j’entends bien sûr l’élitisme pour tous, qui permet à chacun de donner le meilleur de lui-même. Utilisez de bonnes méthodes d’écriture-lecture, combinez des progressions rigoureuses, puisque l’Etat renonce à les imposer de lui-même, soyez polis avec les parents d’élèves en les laissant à la porte mais en leur expliquant que les devoirs à la maison leur permettront de jouer au prof tant qu’ils le veulent, en sus de ce qui sera fait à l’école (Peillon vient de réinventer « l’étude », où nous faisions effectivement nos devoirs — et ce ne sera appliqué, au passage, que là où le ramassage scolaire consentira à laisser les élèves prendre leur temps : on dirait que tous les enfants vivent dans des grandes villes…).

Mais voilà : le conformisme des enseignants, leur indifférence aussi après tant de défaites et de renoncements, permet-il une révolution de velours à la base ?

 

Inquiétudes aussi en ce qui concerne le recrutement prochain de dizaines de milliers de personnels enseignants — d’abord, parce qu’il n’y a pas, en France, même en ces temps de chômage accéléré, des dizaines de milliers de personnes prêtes à se lancer dans un sacerdoce si mal payé, et certainement pas des dizaines de milliers d’étudiants compétents : on peine à en trouver huit ou dix mille chaque année pour remplir les postes attribués, j’ai dans l’idée que ceux que l’on recrutera en juin par concours spécial ne remonteront pas le niveau. L’absence de tout discours sur l’enseignement supérieur (Hé, Fioraso, où êtes-vous, madame la ministre ? Occupée à dissuader les universités parisiennes de recruter des élèves de prépas provinciaux, pour remonter le niveau des facs locales ?) n’est pas un bon signe. Et ce n’est pas le flou persistant sur les Ecoles supérieurs de l’Enseignement souhaitées par le ministre, qui risquent fort de faire à nouveau la part belle aux pseudo-sciences de l’Education, qui me feront changer d’avis.

Bref, là comme ailleurs, le gouvernement tangue doucement, entre la valse et le tango, le Valls et l’Ayrault (il y a vraiment beaucoup de trop de chefs à ce gouvernement). La Gauche hésite fort entre être de droite et être de droite. Elle devrait se méfier, elle va finir par faire une politique de droite, mais sans le dire franchement, ce qui ouvrira un boulevard à la droite.

Dans les années 1990, Toyota avait finalement choisi la France (plutôt que l’Allemagne ou l’Ecosse) pour installer, à Valenciennes, l’unité de fabrication des Yaris. Parce que, nonobstant la tendance des Français à se mettre en grève, des salaires et des charges sociales qui leur paraissaient très hauts, les Japonais ont préféré la compétence des ouvriers français (formés dans les années 1960-1970 — tout comme le tout récent prix Nobel de physique a été formé dans les années 1950-1960) dont la productivité et la compétence dépassaient très largement celle des voisins : en serait-il de même aujourd’hui, avec des gens formés à l’école de la loi Jospin et des IUFM ?

La « morale laïque » que promeut le ministre ne passe pas par des enseignements spécifiques, mais par l’enseignement tout court. On apprend la morale en faisant des mathématiques exigeantes, on apprend la morale en apprenant l’orthographe et la grammaire, on apprend la morale en sachant l’Histoire et le Géographie — et le reste. C’est par l’acquisition des savoirs que l’on finit par respecter la vertu, comme on disait en 1793. Ce n’est pas tout à fait un hasard si « discipline » qui vient du mot qui en latin signifie « élève ») désigne à la fois la matière enseignée et l’ordre qui doit régner dans la classe.