Porno addicts

Le Figaro du 4 avril dernier, sous la plume de Pascale Senk, s’émeut des ravages de la pornographie dans la tête des hommes (et quelque peu des femmes aussi semble-t-il). Une façon habile, sur une pleine page, de faire la promotion de deux ouvrages récemment parus, Dans la tête des hommes, d’Alain Héril, (Payot), et Une jeunesse sexuellement libérée (ou presque), de Thérèse Hargot (Albin Michel), avec qui j’ai enregistré un bout de Polonium sur Paris-Première il y a un mois et qui est bien jolie, ma foi. Et, en léger différé, les Sex-addicts de Vincent Estellon (Que sais-je ?).
Des sexologues effarés (c’est probablement un pléonasme : s’il n’était pas effaré, à quoi servirait le sexologue ?) par le comportement des jeunes entre 20 et 27 ans — l’échantillon représentatif de l’enquête IFOP d’avril 2014 qui a évalué « le formatage insidieux provoqué par cette généralisation de la pornographie ». Pourquoi 27 ? Nous ne le saurons jamais — tout au plus apprenons-nous qu’après 50 ans, le regard porté sur la pornographie est plus « amusé et distancié », alors que les bambins prennent de plein fouet les érections excessives et les tatoos complexes d’Evan Seinfeld et les promesses d’extase de Tori Black ou Belladonna, pour en rester aux Américains bankables de la San Pornando Valley, comme ils disent.
D’autant que cela commence tôt — vers 11 ans en moyenne, parfois moins, disent les statistiques. Des bambins « biberonnés au pornographique » comparent dans leur miroir leur outil de ouistiti aux images habilement distillées en contre-plongée des hardeurs professionnels soumis à un casting exigeant. De quoi désespérer, et d’arriver avec un Moi en miettes à l’âge des premiers émois.

Quels maux accablent donc nos jeunes pré et post-pubères ? « Dégoût » des activités sexuelles, « baisse du désir » (« l’un des motifs de consultation les plus fréquents ») du / de la partenaire habituel(le), « désérotisation du lien de soi à l’autre » — abstenons-nous de traduire ce jargon psychologisant en langage ordinaire, nous verserions dans la… pornographie : depuis que le sexe gratuit déferle sur le Net, jamais les mots pour le dire n’ont été si étroits. Bref, nous errons mélancoliquement dans les désert de l’amour, peuplés de sexes incertains et de chattes asséchées.
C’est que la pornographie, nous dit Le Figaro — qui a dû y aller voir, journaliste, c’est un drôle de métier qui expose la malheureuse Pascale Senk à visionner ça ou ça — (1) est devenue le nouvel art de mal vivre.

Grande découverte de toutes ces grandes compétences : la pornographie « modèle les corps et les esprits ». Ils auraient dû lire un excellent petit livre qui il y a presque cinq ans déjà, expliquait en détail le comment du pourquoi.
Ce qui est plus drôle, c’est que paraît-il les jeunes tentent de reproduire les positions vues dans des films pornos (en progression de 40% par rapport à 2009, et de 60% chez les moins de 25 ans). Bigre ! Ce n’est pas toujours simple, le double fist vaginal ou la triple péné anale.
C’est là sans doute que les « vieux » triomphent : ils savent, eux, ce qu’il est possible de faire, et ce qui ressortit de l’acrobatie. Ils savent également ce qui marche — et sachez-le, petits imbéciles qui me lisez, ce n’est pas en pilonnant désespérément avec vos queues d’écureuil la porte du fond ou le fin fond du fion de votre partenaire que vous obtiendrez d’elle l’orgasme qui vous glorifiera. Combler ne doit pas être pris au pied de la lettre — d’autant qu’avec vos 14cm de moyenne, vous désespérez d’égaler Lexington Steele ou Mr Marcus — ou l’ineffable Shorty, le shetland monté comme un shire.
Les vieux ne risquent pas non plus de confondre le désir raisonnable et le fantasme : « Le danger tient à ce que l’image provenant de l’extérieur vienne peu à peu remplacer le fantasme produit de l’intérieur ». Hmm… Les garçons croient-ils vraiment qu’une fille prend du plaisir à être le réceptacle passif d’un bukkake ? Et quand elles partent en exploration dans l’hémisphère sud de leurs copains, les gamines s’attendent-elles vraiment à y trouver à chaque fois l’un de ces boas dont on fait les pipes ?

Ce qui est plus grave, et dont j’avais essayé de prendre la mesure quand j’ai écrit la Société pornographique (en vente en solde pour pas cher), c’est le morcellement des corps dont parle l’article du Figaro. Dans la pornographie, on cesse d’être une femme pour être une collection de trous noirs dans lesquels se perdent des hommes réduits à l’état de membre actif. Rien d’étonnant si tant d’acteurs du genre se suicident, en France et ailleurs. Pour une Katsumi qui réussit, combien de Karen Lancaume qui ont cédé à cette abolition programmée du Soi ? Quitte à n’être plus que le degré zéro de l’être, autant en finir avec l’être.
À faire l’économie des sujets pensants, dans ce monde ultra-libéral où tout est objet de consommation (si ! Le Figaro n’écrit-il pas qu’en « ayant transformé la sexualité en objet de consommation, le libéralisme sexuel et le libéralisme économique, lorsqu’ils se sont rencontrés, ont produit un cocktail explosif » ?), « à force de fantasmer l’autre comme un objet, à force de considérer la sexualité comme une pulsion à décharger, beaucoup en ont oublié le grand pouvoir — érotique entre autres — de la rencontre émotionnelle. » Ben oui : je donnerais sans peine toutes les figures grotesques de la pornographie pour ce moment d’érotisme pur qu’est le premier contact, dans le Rouge et le Noir, entre la main de Julien et les doigts glacés de Mme de Rênal.

« Comme avec la drogue ils doivent augmenter les doses et en ressortent avec davantage de culpabilité et de stress », explique la sexologue de service. Non seulement ils ont l’érection incertaine avec leurs éventuelles copines (je dis « éventuelles » parce que le porno est, paraît-il, « la drogue des gentils garçons, ceux qui sont inhibés »), mais ils n’en ont plus guère face à leur écran : la pornographie abime et l’étreinte et la masturbation.

Quel remède à cette déferlante ? Le musée contre la pornographie, propose notre spécialiste : « C’est formidable de découvrir au musée tant de créations qui disent le désir sans la pornographie. » Ça me rappelle « Corne d’auroch » : « Et sur les femm’s nues des musées / i’faisait l’brouillon d’ses baisers ». Brassens s’en moquait il y a soixante ans déjà (il y a des jours où l’existence de Benjamin Biolay et de la « Nouvelle star » ne me console pas de la disparition de Brassens, de Barbara ou de Brel, de Ferré ou de Ferrat).

En vérité je vous le dis : coupez vos écrans et rentrez dans la vraie vie, là où l’on parle avant de consommer, où l’on fait la cour, où l’on frémit au premier baiser, où l’on patauge sur la première agrafe de soutien-gorge, où l’on rit à deux de ses maladresses éventuelles, où l’on découvre au lieu de croire que l’on sait avant même d’y avoir goûté. Un monde où l’on est attentif au plaisir de l’autre, au lieu de croire que l’on n’est pas un homme si l’on ne se lance pas dans l’éjac faciale, et où la sodomie n’est pas un exercice imposé, voire exclusif, mais un passage éventuel, comme le furet de la chanson — « il est passé par ici, il repassera par là », souris qui n’a qu’un trou est bientôt prise.

Jean-Paul Brighelli

(1) Allons, vous ne pensiez tout de même pas que j’allais vous mettre en ligne les vidéos sur lesquelles flashent les mômes — vous avez passé l’âge, bande de voyeurs…

Voici venu le temps des sapiosexuels

Fini, l’époque d’Une ravissante idiote, du Repos du guerrier, de « Sois belle et tais-toi ». Voici venu le temps des sapiosexuels. De « sapiens » comme l’homo du même nom. Celles et ceux qui aiment avant tout les cerveaux. Celles et ceux que les neurones séduisent prioritairement, avant de regarder la courbe des fesses.
Bonnetdane, jamais en retard d’un sacrifice, a lu pour vous le Figaro Madame. Mylène Bertaux y expliquait il y a peu que certains sites de rencontres (OkCupif, que je ne connaissais pas, j’avoue — je ne dois pas avoir le temps de faire des rencontres) ont créé une rubrique « sapiosexuel », « case à cocher à part entière dans les critères de sélection, à côté de « pansexuel » (?) et « homoflexible » (? again). »
Et c’est dans ces dénominations barbares qu’est réellement la nouveauté (parce que franchement, qui pourrait revendiquer son amour des cruches ?). Comme dit la journaliste : « Si l’attirance pour l’intelligence existe depuis toujours, elle se voit soudain nommée et exaltée par l’hyper segmentation de la sexualité. »
Il y a là de quoi s’inquiéter. Un individu normal ne fragmente pas sa sexualité en tranches fines. Homo / Hétéro / Bi, déjà, et ça suffit. Toute segmentation supplémentaire devient une plongée dans des spécialisations qui n’ont rien à voir avec l’érotisme — et tout avec la pornographie, qui dans ses « catégories » sait fort bien classer DP, BBW, BBC, BDSM, et que sais-je. Avec cette catégorisation, on devient un Ouvrier Spécialisé du sexe. Chaque spécialité renvoie à un organe, ou une position. De l’amour, pas de nouvelles. Du cerveau, pas davantage.
Ce qui est passé aux pertes et profits, dans cette segmentation, c’est le langage, et la séduction. Tout l’héritage de l’amour courtois comme du libertinage. En fait, tout l’héritage. La segmentation moderne fait table rase de quelques millénaires d’apprentissage de l’Autre.
Je ne suis pas « sapiosexuel » — pas plus que je n’afficherais de préférence pour les blondes (« plus chaudes que les brunes — voir Brunes », écrit Flaubert) ou les cougars — ou je ne sais quel segment mis à l’étalage dans les rayons du supermarché sexuel. J’aime, nous aimons des personnes entières, avec leurs qualités (variables) et leurs défauts (idem). Se servir dans un rayon pré-segmenté, c’est choisir de n’avoir aucune surprise. Un produit industriel, toujours le même. Qualité assurée, vite consommé — et il ne reste plus qu’à refaire ses courses.
Au début de Roméo et Juliette, le héros est passé faire ses courses, et il a choisi Rosaline, un produit de qualité. Puis à l’occasion du fameux bal chez les Capulet, il rencontre Juliette — et c’est autre chose. J’imagine de même qu’Abélard avait d’autres élèves qu’Héloïse — mais voilà, Héloïse, c’était autre chose (et leur correspondance en atteste, le malheureux Abélard n’est devenu « sapiosexuel » qu’à son corps défendant, si je puis dire). C’était une personne qui ne ressemblait à personne. L’Autre.
Je ne sais pas quelles sont vos histoires d’amour préférées — non, pas dans la vie réelle, mais dans la fiction. J’aime particulièrement un roman de Graham Greene, The end of the affair (1951), porté deux fois à l’écran, avec Deborah Kerr en 1955, et avec Julianne Moore il y a déjà quinze ou seize ans, avec une musique épouvantablement ravissante de Michael Nyman. Il ne serait pas venu à l’idée du héros-romancier de se qualifier de « sapiosexuel » ou d’afficher par voie de petites annonces une préférence pour les MILF mariées et vaguement rousses (« Plus chaudes que les blondes ou les brunes » — Flaubert again). Il aime (et il hait — ce sont les premiers mots du roman, « This is a diary of hate ») une personne entière — qui l’aime en retour d’une façon absolue, et mystique finalement. En vérité je vous le dis, moi, la fin de ce film, je ne peux pas. Qu’aurait-il coché comme case dans un site de rencontres ? « Romancier cherche femme mariée catholique avec aspirations à la sainteté… » ? On imagine le ridicule de la situation.
Pensez à celle ou celui que vous aimez le mieux — ce qui ne signifie pas que vous l’aimez bien, ça, c’est encore une autre paire de manches. Pensez à la petite annonce improbable qui vous aurait amené(e) à elle ou à lui.
Mais pendant ce temps, ce monde moderne segmente le marché de l’amour, et de ce qui est au fond à chaque fois une expérience inédite et singulière, fait un produit semi-industriel.
Je me sens de moins en moins moderne.

Jean-Paul Brighelli

Spam

Je reçois chaque jour environ 300 Spams sur Bonnetdane, ce qui explique qu’il puisse m’arriver d’éliminer un message de bon aloi au milieu de ces décombres. Surtout que certains de ces messages sont des listes de sites et de liens dépassant aisément une page écran entière.
Contrairement à ce qui déboule via Orange, qui gère mon abonnement général, ce sont des propositions génériques — non pas ciblées sur ce que je suis (Orange m’envoie par exemple toutes sortes de messages Prévention obsèques dont je les remercie) mais sur notre civilisation en son entier.
Et qu’y trouve-t-on ?

Avant tout, l’essentiel de ce qui m’arrive est en anglais, avec, juste derrière, le chinois, le japonais et le russe. La mondialisation parle toutes ces langues dans cet ordre — l’anglais représentant 70% du Spam. Un mauvais anglais, d’ailleurs, plus globish que shakespearien.
Ensuite, ce sont pour 40% des incitations à plonger dans le consumérisme des contrefaçons. Dans l’ordre, Louboutin, Ralph Laureen, Michael Kors, Gucci, Vuitton, Longchamp, Oakley et Ray-Ban (et je jure bien n’être jamais allé sur un site vendant ces marques — c’est juste un bombardement par probabilités). Pompes, lunettes et sacs à main. Les signes extérieurs de la réussite, paraît-il. Une civilisation de la frime se dessine ici.
Nike aussi — les Air Jordan. Il y a donc tant de basketteurs que ça sur la Toile ?
Ajoutez à cela 10% de propositions de placements financiers — offres typiques d’une société où l’argent est un bien de consommation en soi, et tend à remplacer les produits de l’industrie.
Un peu de pornographie aussi. Et les marques associées au genre — Rolex, par exemple. Enfin, de la Rolex chinoise. Et des sites de jeu en ligne. Ce sont les mêmes firmes qui gèrent tout cela.
Et à 40% — autant que pour les biens de consommation —, j’ai droit à un déferlement de produits pharmaceutiques. Génériques de Viagra d’abord. Et déjà j’entends les mauvaises langues insinuer que ça au moins c’est ciblé, connecté à l’offre pornographique et probablement proportionné à ma consommation supposée — mais pas même. Le Viagra est de plus en plus utilisé dans la tranche 18-30 ans : dans certaines banlieues ici on vous propose les petites pilules bleues en même temps que le shit, et quel que soit votre âge. Pour frimer auprès des copines avec des érections intarissables.
Et, surtout, anti-dépresseurs (déferlante quotidienne de Xanax, Valium, etc.), somnifères (Ambien) et antalgiques plus ou moins opiacés, dérivés morphiniques, Tramadol et compagnie, bref, toute la panoplie d’une société malade. Et shootée aux feuilletons télé : j’ai droit à des propositions massives d’Hydrocodone, un opioïde interdit en France mais popularisé, semble-t-il, par la série Dr House, où le personnage principal s’est tricoté une dépendance à ce sédatif.

S’il fallait prouver que l’ultra-libéralisme mondialisé (le côté chinois, l’omniprésence de l’anglais) est une grave déviation, dont les libéraux même devraient s’inquiéter, je n’en demanderais pas plus. Qu’Orange vende à divers secteurs mon identité et mes caractéristiques, passe encore, c’est de la pub ciblée, même si c’est en soi une intrusion intolérable. Mais là, c’est le monde contemporain et uniformisé dans toute son horreur. L’individu mondialisé (c’est l’un des thèmes du concours d’entrée à Sciences-Po cette année) consomme des signes extérieurs de richesse et de standing (ou plutôt de l’idée que ces imbéciles se font du standing), se masturbe avec sa souris, et soigne sur Internet son incapacité à trouver le sommeil, ses névroses obsessionnelles et ses dépressions chroniques, et son désir de toute-puissance (70% des consommateurs de Viagra et autres molécules de même farine n’en prennent pas par nécessité, mais par frime, pour s’identifier aux hardeurs inlassables, ou prétendus tels, qu’offre la Toile pornographique).
D’un côté, un ciblage plus ou moins adéquat, qui toutefois fait fi de l’anonymat auquel on croyait avoir droit. De l’autre, une déferlante — 300 fois par jour. Du phishing, comme on dit, qui distribue tous azimuts la came, comme ces pêcheurs qui avant de tremper leur ligne commencent par jeter des appâts à pleines poignées pour faire venir le poisson.
Raisonnement simple : si on le fait, c’est que ça marche. Pas à tous les coups, et rarement sans doute, mais sur la masse, cela représente sans doute chaque jour des centaines de milliers de gogos harponnés par l’industrie du faux. Et des millliards de dollars — le Spam se négocie en dollars, ça va de soi.
Et il ne s’agit même pas de produits authentiques. Tout ce qui s’offre ici est copie, et copie de copies. Molécules imaginaires, chaussures de hardeuses faméliques à semelles surcompensées, sacs de cuir en plastique véritable, cousus dans un Pakistan profond ou un Bengladesh douteux. Derrière chacun des produits offerts à ma supposée concupiscence, on devine aisément les petites mains qui les fabriquent dans des sweat shops improbables.
J’élimine de façon mécanique ces diverses propositions qui encombrent le site. Non sans un certain énervement : qu’est-ce que c’est que cette société du manque comblé par le faux ? Du désespoir pallié par des médicaments imaginaires et sans doute dangereux ? Dans quel monde exactement vivons-nous ?
Parce qu’en même temps, j’imagine parfois ce que seraient des pubs réellement ciblées, vantant des viandes de haut goût, des légumes à l’ancienne, des vins de qualité, des foies gras d’exception, et un peu de poutargue pour l’apéro. Mais à cela, je n’ai pas droit — juste le tsunami du mauvais goût et des palliatifs analgésiques.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le temps d’écrire cette chronique, et en pleine nuit (la pub mondialisée se moque des créneaux horaires), j’ai reçu sept Spams de plus sur le site : dans l’ordre, des pubs pour des escarpins (5 sur 7), des bottes Ugg, et du Viagra online. Je n’existe pas, en tant qu’individu, pour ces marchands d’illusion. Je ne suis qu’un numéro parmi six milliards de clients potentiels. Et cette perte d’identité elle aussi en dit long sur notre époque. Au passage, nous entrons du coup dans un Nouvel Ordre Publicitaire. La « réclame », comme on disait autrefois, avait à cœur de nous laisser croire qu’elle s’adressait à nous, personnellement — ou tout au moins à un segment dont nous étions un membre éminent (par exemple celui des sexagénaires soucieux de s’offrir une Convention Obsèques…). Mais dans le Spam, plus rien de tel : nous sommes un parmi 6,5 milliards de consommateurs potentiels — pas même un être, juste un portefeuille.

Allons, pour ne pas finir sur une touche trop noire, essayez ça.

English porn

Lorsque j’ai sorti la Société pornographique, il y a un peu plus de deux ans, j’ai proposé de couper complètement l’accès à toute la pornographie sur le Web — une proposition qui m’a valu l’inimitié passagère de Katsumi (pardon : Katsuni, désormais), star de cette industrie — l’une des rares à être passée du bon côté du miroir aux alouettes : pour une porn star de sauvée, combien de détruites — voir l’exquise Karen Lancaume ? Pour une pseudo-liberté (se gaver de porno sur écran, au lieu de passer à l’acte), combien de gosses (et de moins gosses) détruits à vie dans leur conception de l’amour, ramené à une gymnastique conçue pour le seul plaisir de la caméra ? Combien de passages à l’acte induits par des « modèles » fabriqués par une industrie sans complexes ni limites ? Je racontais dans ce livre cette agression sur le parvis de Lyon-Part-Dieu, en pleine après-midi, d’une douzaines de petits adolescents sur deux filles filmées pendant qu’elles accomplissaient les actes auxquels on les forçait — et on voudrait faire croire que le porno diminue la tendance au viol, alors qu’il n’est qu’exhibition de violence : voir ce que produit la Russie et l’ensemble des ex-pays de l’Est dans le genre…
Bref, on ne m’accusera pas de laxisme pro-porn. Autant l’érotisme est une noble cause (et l’érotisme, c’est le livre, c’est l’imaginaire, c’est l’amour dans ce qu’il a de plus débridé, alors que la pornographie est sans cesse contrainte), autant la pornographie ne vaut pas la corde pour la pendre. Un certain nombre de grands pays libéraux (la Chine, par exemple) bloquent toute diffusion pornographique. C’est dire que les dégâts engendrés par la pornographie sont jugés supérieurs aux avantages économiques (considérables — près de 200 milliards de dollars en 2010 au plan mondial) qu’on en tire… Aucune autre considération n’alarmerait des capitalistes — chinois ou monomatopaïstes…

Enter Great Britain. Des inventeurs du puritanisme et du libéralisme, à quoi pouvions-nous nous attendre ?
À ça — je traduis pour les grandes incompétences qui fréquentent Bonnet d’Âne :
« La pornographie produite au Royaume-Uni a été censurée en douce aujourd’hui par un amendement à la loi de 2003 sur la Communication, et les mesures décidées semblent cibler particulièrement le plaisir féminin. Les nouvelles régulations requièrent que la VoD en ligne adhère désormais aux mêmes règles que les DVD vendues en sex shop, décidées par le BBFC (British Board of Film Censors).
« Décidant arbitrairement ce qui est du sexe sympa et ce qui n’en est pas, le Bureau, statuant sur ce qui n’est pas acceptable en matière de sexe, a décidé de bannir de la production britannique de pornographie les pratiques suivantes : fessée, coups de canne, flagellation agressive, pénétration par un quelconque objet associé à la notion de violence (?), tout abus physique ou verbal (même si consensuel), l’urolagnie, la mise en scène de prétendus mineurs, les contraintes physiques, les femmes-fontaines, l’étranglement, le fait de s’assoir sur le visage de quelqu’un, et le fist — les trois dernières pratiques entrant dans la catégorie des actes menaçant potentiellement la vie. »
Le Board est bien sympa de ne pas nous ramener aux temps victoriens, aux chemises de nuit trouées et à la position du missionnaire obligatoire. La Grande-Bretagne des fétichistes et autres dominatrices en frémit dans ses fondements.
C’est étrange, cette volonté de brider l’économie de la pornographie en passant par la bande — par les pratiques plutôt que par la diffusion. Un peu comme le porno japonais s’autorisant du shibari compliqué, du bukkake géant et autres fantaisies débridées pourvu que les producteurs floutent le poil (une obsession dont les Japonais eux-mêmes, qui jadis produisirent les admirables estampes d’Utamaro et de quelques autres, ignorent l’origine). Etrange, mais significatif. On contrôle les pratiques, mais on laisse le marché libre de diffuser — le marché étranger en particulier, soit 99% de la pornographie diffusée en Angleterre ou ailleurs (l’industrie anglaise du porno compte vraiment pour du beurre, et pas celui du Dernier tango).
Admettons pour la beauté de l’analyse que l’on interdise des pratiques courantes entre adultes consentants (que Gauge ou Lupa Fuentes passent dans leurs premiers films pour des mineures ne concerne que l’imaginaire des consommateurs, pas les producteurs). Etonnons-nous quand même que Fessée et Canne, si typiques de siècles d’éducation à l’anglaise (voir l’admirable collection Orties blanches du début du XXème siècle, et les romans écrits sous pseudonymes par Pierre Mac Orlan, entre autres), soient sur la liste. Quant aux pénétrations par des « objets » violents (et moi qui croyais que la violence était dans l’individu, pas dans l’objet en soi !), cela m’ouvre des abîmes de perplexité. Une banane ou une courgette sont-elles des objets violents ? Et un plug en forme de sapin de Noël ? Une colonne Vendôme miniature ? À partir de quelle taille un gode entre-t-il dans la catégorie ? Le Board devrait nous éclairer. Cette liste manque de précision.
Ce qui m’échappe complètement, c’est la présence dans la liste des femmes-fontaines (en anglais, female ejaculation ou squirting — autant que cette Note serve à l’apprentissage de l’association des anglicistes amateurs authentiques — AAAAA). Les censeurs confondraient-ils le produit des glandes de Skene avec celui de la vessie ? Et quand bien même ? Il est des gens qui boivent systématiquement leur propre urine, et affirment en tirer des bienfaits innombrables en reminéralisation matinale (sachez-le, ce sont les Allemands qui sont en Europe les grands amateurs de ces pratiques). Non, l’interdiction des femmes-fontaines vise tout bonnement le plaisir féminin, qui a intérêt, apparemment, à rester discret et intériorisé.
Pendant ce temps, la douche de sperme reste légale en Angleterre, l’éjaculation faciale aussi, le plaisir masculin peut continuer à s’extérioriser…
Le Board, dans sa grande furie moralisatrice, devrait aller plus loin. Interdire par exemple la Sodomy (selon les lois de plusieurs états américains — l’Utah, par exemple —, cette dénomination biblique inclut également la fellation et tout ce qui ne vise pas à se reproduire), qui n’est pas toujours précédée d’un lavement énergique — enema, in english, il y a des sites spécialisés… Interdisons la double pénétration (qui vaut bien un fist, reconnaissons-le, quand elle se situe sur le même orifice — et il y en a des triples), et même la masturbation, qui d’après Larousse induit toutes sortes de maladies abominables.
Encore un effort, membres (?) du Board : interdisez ces pratiques dans les chambres à coucher du royaume. Nous sommes depuis quelques mois, en Angleterre, dans une série de scandales pédophiles mettant en cause des personnalités diverses. Ça, c’est la réalité. Mais nos voisins se soucient de ce que l’on inclut ou non dans des fictions. À moins que l’intention soit justement de déborder sur la réalité, et de contrôler ce qui se fait ou non en vérité.
Si les membres du Board, et le reste de la société anglaise, reine comprise, mettaient sur la table de nuit le déroulé complet de leurs pratiques…
Sainte hypocrisie anglo-saxonne ! Ils interdisent sur les écrans des pratiques courantes dans le SM, mais engrangent les bénéfices de Fifty shades of Grey. Cravache ici, mais pas de fouet là. Ils viennent tout juste (il y a une dizaine d’années) de renoncer au caning dans les public schools (les Etats-Unis n’ont banni les châtiments corporels que dans 31 états — dans les 19 autres on peut y pratiquer la fessée à grands coups de paddle — que la main surtout ne touche pas les fesses !), et ils s’offusquent de pratiques entre adultes consentants, qu’ils s’agissent ou non de prestations rémunérées. Mais ils ne s’attaquent pas au marché lui-même dans son ensemble ; contrairement à ce que j’entends çà et là, c’est très facile d’interdire aux serveurs de diffuser de la pornographie : il suffit d’élever la voix, la Chine sait très bien le faire.
Je ne dois pas être un vrai libéral. J’admets dans l’intimité privée toutes sortes de pratiques, pourvu qu’elles n’impliquent pas des mineurs — au sens que ce mot a en France — et soient librement consenties. Mais je suis prêt à interdire la totalité de la pornographie sur Internet, parce qu’elle détruit les consommateurs, surtout les jeunes, et que couper les vivres à des pornographes m’indiffère profondément. Je suis un grand amateur de littérature érotique — après tout, j’en ai écrit —, parce que la littérature est une porte sur l’imaginaire, sur une activité réelle (alors que la pornographie sur écran réclame par nature une totale passivité). Et il ne me viendrait pas à l’idée de critiquer ce que fait tel ou tel, que je le sache ou non. Je trouve immonde que Closer, ou quelque autre publication-poubelle, dévoile la vie privée de qui que ce soit — membre ou non du FN. On peut faire ce que l’on veut chez soi — y compris s’enivrer de vertu, comme disait Baudelaire. Mais pas dans des médias qui ont sur les gosses des influences néfastes.
Quant à interdire telle ou telle pratique… Cela fait des millénaires que l’on essaie — avec des insuccès constants, quelles que soient les peines encourues, et elles étaient parfois atroces. Le Board doit manquer de culture — au fond, une fois encore, tout est là.

Jean-Paul Brighelli