Pour moi la vie va (re)commencer

Dans la Provence du jeudi 25 août, pages 2-3, un long article présente la rentrée politique de Nicolas Sarkozy dans l’après-midi et la chaleur étouffante de Châteaurenard — ce qui a permis à son féal Estrosi de parader à ses côtés plusieurs heures durant.
Et faisant la jonction entre les deux pages, une belle image de Sarko galopant sur un pur camarguaisallez, je vous la repasse en gros plan Lire la suite

Le Pacha

Dimanche 29 novembre, toute l’UE s’est réunie à Bruxelles pour accorder à la Turquie une subvention (pas un prêt, non : un don gracieux) de 3 milliards d’euros destinés a priori à s’occuper du million et demi de réfugiés syriens transitant par son territoire — et qui n’ont pas vocation à y rester.
Je dis « a priori », parce qu’il ne fait aucun doute que les subsides en question, tout comme les 6 milliards versés en 2010 pour faciliter la « pré-adhésion » du pays à l’Europe, finiront dans les poches des chefs mafieux qui co-dirigent le pays avec le nouveau Sultan — l’homme qui dézingue les bombardiers russes qui effleurent son espace aérien. Et qui les filme pendant leur chute.

Il manque aux Européens quelques leçons d’Histoire, qui leur feraient comprendre ce que cherche Erdogan. Ce bienfaiteur de l’humanité en général et de l’Islam en particulier a deux ambitions locales. D’un côté exterminer les Kurdes, dont les peshmergas — hommes et femmes — sont les seuls, à l’exception de quelques gardiens de la révolution iraniens, à se battre aux côtés de l’armée syrienne contre l’Etat islamique, et à remporter des succès. C’est une vieille obsession turque — purifier ethniquement leurs frontières. D’un autre côté, renverser Bachar, dont la présence empêche Erdogan de reconstituer l’ancien empire turc (de même, la présence du maréchal Sissi en Egypte lui est une épine dans le pied). Un empire qui irait de la Sublime Porte, comme on disait jadis, jusqu’au Maghreb, longtemps colonie turque — voir l’épopée de Barberousse, et tous les malandrins maures qui ont piraté la Méditerranée au nom de Mehmet ou de Soliman.

Projet à moyen terme, intégrer l’Europe (la France est quasiment le seul Etat qui s’y oppose un peu, l’Allemagne a depuis très longtemps — la Première guerre mondiale au moins — tissé des liens économico-affectifs avec la Turquie) afin de réussir, cette fois, l’invasion arrêtée sous les murs de Vienne par Nicolas von Salm en 1529 et par Ernst Rüdiger von Starhemberg en 1683. Sans oublier Lépante et quelques autres revers historiques — ou l’expédition de Lawrence en Syrie et Arabie en 1917. Depuis le XVIème siècle, l’Europe a constamment battu les Ottomans. Erdogan veut venger cinq siècles de défaites. Et, tant qu’à faire, en profiter pour imposer l’Islam le plus fondamentaliste à tous ces peuples — qu’ils soient ou non musulmans. On parie que l’Europe d’aujourd’hui, qui n’est plus un empire mais un conglomérat d’appétits, applaudira au nom de la mondialisation et de l’économie de marché aux esclaves ? Après tout, ces mêmes Européens ont appuyé les Bosniaques, dont on commence à reconnaître aujourd’hui qu’ils sont eux aussi des mafieux, contre les Serbes, qui luttaient depuis sept siècles contre l’envahisseur.

Alors Erdogan équipe Al-Nosra et les autres fous de Dieu, et laisse les mafieux évoqués plus haut acheter le pétrole de l’Etat islamique — ou les trésors antiques dérobés au passage. Bien persuadé que 78 millions de Turcs l’emporteront aisément, à l’arrivée, contre des tribus éparses — d’autant qu’il a les mêmes convictions fondamentalistes que les plus radicaux. Voir la façon dont il respecte la liberté d’opinion chez lui. Pour les journalistes d’opposition, pour les dirigeants kurdes de partis soi-disant autorisés, pour tous ceux qui protestent, c’est Midnight Express tous les jours, là-bas — et Erdogan sait envoyer paître l’UE quand elle fait semblant de s’en offusquer. L’Islam conquérant a sa façon tout à lui de vous mettre du plomb dans la tête.

Je suis allé deux fois à Istanbul, à quarante ans de distance. En 1973, il n’y avait pas une femme voilée dans le grand Bazar. Aujourd’hui, il n’y a pour ainsi dire que ça à l’Université. L’armée autrefois gage de la laïcité héritée de Mustapha Kemal et des Jeunes Turcs est passée tout entière sous le contrôle d’un parti qui lui achète plein de joujoux coûteux pour faire boum-boum. Et qui tire le maximum de son adhésion à l’OTAN.

En face, au front, j’ai déjà eu l’occasion de le dire, il n’y a pour l’instant que Poutine.
Bien sûr, lui aussi a son propre agenda impérial. Si l’un se voit sultan, l’autre se rêve tsar. Les manœuvres en Ukraine, après la Tchétchénie et la Géorgie, n’ont guère d’autre sens. Et le tsar a compris que l’empire américain, échaudé par ses aventures afghanes et irakiennes, lui laissait le champ libre — tout en soutenant le Sultan en sous-main. D’où l’intervention en Syrie : Poutine, qui sait que bon nombre de jihadistes sont d’origine caucasienne, connaît les risques que l’Islam fondamentaliste fait courir au monde — Al-Baghdawi rêve lui aussi de restaurer l’empire d’Haroun al-Rachid.
D’où le coup de semonce d’Erdogan la semaine dernière — j’ai dans l’idée qu’il ne l’emportera pas au paradis, et ça a commencé. D’où l’absence de condamnation européenne de ce qui est de toute évidence un acte de guerre destiné, dit Poutine, à protéger les petits trafics pétroliers d’Ankara. D’où notre quête d’improbables alliés dans cet Orient compliqué, sans voir que nous avons les mêmes intérêts que les Russes. D’où les appels pathétiques de Hollande à l’unité contre Daech, comme il dit, qui se heurtent à la logique des empires.
« Mais… », dit Angela Merkel… « Mêêê… » bêlent en écho Fabius et le Conseil de l’Europe. Continuons ainsi, et nous nous prendrons une déferlante turque dans les dents. Je n’oublie pas, moi, qu’en janvier dernier, à Marseille, les seuls Musulmans, ou presque, qui participèrent spontanément aux hommages à Charlie étaient kurdes. Guerriers un jour, guerriers toujours. Certes ils ont leur propre agenda — délimiter enfin un Etat qui soit le leur en rectifiant les frontières tirées au cordeau et un peu au hasard ar les Anglo-français dans les années 1920. Et alors ? C’est eux qu’il faut équiper en priorité — même si c’est aussi pour se défendre contre les exactions du Sultan. Et c’est avec Moscou (et avec Téhéran, n’en déplaise aux israéliens, qui ont leur propre agenda et voudraient nous le faire endosser) que nous pouvons tisser les alliances les plus solides.

Jean-Paul Brighelli

Les cendres de Talleyrand

Entre septembre 1814 et juin 1815 se tint à Vienne le Congrès où les grandes puissances se partagèrent les dépouilles de Napoléon, et reconformèrent l’Europe à leur guise.
Je dis « les grandes puissances » parce que certes tout le monde y était convoqué (216 chefs de missions diplomatiques ! Un barnum, comme on ne disait pas encore !), mais seuls comptaient les avis de l’Angleterre, de l’Autriche, de la Russie et de la Prusse. Et, en dérivé, celui de la France, le pays vaincu mais que l’on ne pouvait pas formellement écraser, puisqu’il retombait entre les pattes des Bourbons.
Au total, cinq délégations, et cinq plénipotentiaires, à la tête desquels Metternich pour l’Autriche et Talleyrand pour la France. Wellington, pour l’Angleterre, était un soldat plus qu’un diplomate, Wilhelm von Humboldt pour la Prusse était un philosophe plus qu’un ambassadeur. Quant à Charles-Robert de Nesselrode pour la Russie, l’Histoire a retenu qu’elle n’en a rien retenu.
Bref, au final, ce fut un duel Metternich-Talleyrand. Peu importe que Chateaubriand ait cru bon d’assassiner le Diable boiteux dans ses Mémoires d’outre-tombe. L’autre s’en fichait pas mal — il faisait ses affaires et celles de la France.
On aurait aimé être petite souris pour voir ferrailler en privé ces deux grandes intelligences, l’Autrichien froid, mais pragmatique, et le Français retors, mais accommodant.
Tout cela pour dire…

Hier vendredi 30 octobre, à Vienne justement, s’est tenue une réunion plénière sur la Syrie. Laurent Fabius a bien tenté de plastronner avant et après en insistant sur la nécessaire (selon lui) démission de Bachar, mais l’Histoire retiendra que ce qui a compté, ce fut la présence simultanée des USA, de la Russie et de l’Iran. Le reste a fait de la figuration — comme Antoine Marie Philippe Asinari de Saint-Marsan, représentant du royaume de Sardaigne, au congrès de 1815.
Le lendemain, Sarko, en quête de reconnaissance comme d’habitude, est allé voir Poutine et lui a lancé, avec ce ton bonne franquette qui lui est habituel : «Tu connais ma conviction: le monde a besoin de la Russie ».
Oui-da — si je puis dire en franco-russe…
Le fait est que la Russie est déjà au centre du jeu. Mieux encore que les Etats-Unis, qui balancent d’un pied sur l’autre depuis trois ans, et qui savent bien qu’ils portent presque à eux seuls l’immense responsabilité d’avoir ouvert en Irak les portes de l’enfer.
De la France, qui avait pourtant joué intelligemment, en refusant de s’engager contre Saddam Hussein, on ne retiendra rien : le capital accumulé par Chirac, dans la droite ligne de la politique gaullienne, a été dissipé en quinze jours en Libye par Sarkozy soi-même. Ce n’était pas bien malin de casser le verrou qui empêchait les fondamentalistes du Machrek de joindre leurs forces aux intégristes du Maghreb.
Jean-Michel Quatrepoint, qui s’y connaît en Empires (1), a esquissé le même parallèle historique, en parlant du « Waterloo de la diplomatie française » — et l’ensemble de son interview dans le Figaro est éclairante. De Talleyrand à Fabius (ou Juppé, qui sous Sarko avait déjà insisté pour que Bachar laisse la place — à qui ? À des égorgeurs d’Alaouites ?), le niveau n’a cessé de monter — c’est comme à l’école.

Oui, la France est hors jeu. La semaine dernière, l’ex-président Jimmy Carter, qui joue depuis presque deux décennies les Monsieur-bons-offices entre les USA et la Syrie, s’est fendu d’une belle tribune dans le New York Times. Sous le titre « A Five-Nations plan to End the Syrian Crisis », il appelait à une conférence à cinq — Russie, USA, Turquie, Iran et Arabie Saoudite.

De la France, aucune nouvelle. De l’Europe entière, aucune nouvelle. Quand on a de stricts soucis budgétaires, quand on s’acharne à faire l’Europe des banquiers et des prêteurs sur gages, on ne prétend pas agiter ses petits bras sur la scène internationale.
Et c’est ce qui va se passer — étant entendu que l’Ukraine de l’Est sera la petite monnaie des futures tractations, parce que Poutine est capable d’avoir plusieurs fers au feu, lui. Une conférence à quatre ou cinq — étant entendu que l’Iran est incontournable, alors même que Fabius a tout fait pour faire capoter les accords sur le nucléaire iranien — ce qui l’a placé à jamais en porte-à-faux.
La troisième guerre mondiale est à nos portes — et ce ne sera pas un choc de civilisations, j’ai déjà eu l’occasion de le dire et de le redire, mais un choc des empires. La politique du Quai d’Orsay, depuis huit ans, sous prétexte de renverser quelque peu les alliances et de se rapprocher d’Israël, qui ne demandait rien, a consisté à mettre la France entre la Russie et les Etats-Unis comme on met son doigt entre l’écorce et l’arbre. Sans compter que cela a permis aux têtes creuses du salafisme d’importer chez nous le terrorisme qu’ils expérimentaient là-bas, et que les premiers à en faire les frais seront les Musulmans européens, auxquels on va finir par demander des comptes alors même qu’ils n’y sont pas pour grand-chose. Talleyrand, reviens, ils sont devenus cons.

Jean-Paul Brighelli

(1) Jean-Michel Quatrepoint, le Choc des empires, le Débat-Gallimard, 2014.

En partant pour la Syrie

Rien ne vaut la démonstration sur le terrain. Que deux avions français Super-Etendards, armés de missiles français Exocet, soient parvenus à couler le destroyer anglais HMS Sheffield le 4 mai 1982 durant la guerre des Malouines a plus fait pour l’industrie française d’armement que n’importe quel prospectus publicitaire. Ou n’importe quelle tournée ministérielle ou présidentielle dans l’un ou l’autre des pays dont nous espérons, lubrifiant en main, qu’ils nous achèteront notre quincaillerie afin qu’ils la refourguent immédiatement à des groupes terroristes.
Les Russes, ces temps-ci, font très fort côté publicité. Les Sukhoi SU-34 qui bombardent toutes les forces hostiles à Bachar en Syrie font un travail remarquable, qui permet à Poutine de « faire étalage de sa capacité à conduire des opérations hors de ses frontières et de faire la démonstration publique de ses équipements militaires, de son sens tactique et de sa stratégie », comme dit finement l’International New York Times du 16 octobre dans un article dont je conseille fortement la lecture attentive.
On y apprend entre autres que les missiles tirés de la Caspienne, à 1400 kms de là, « surpassent leurs équivalents américains au niveau technologiques » — à bon entendeur salut, si jamais vous venez me casser les burnes en Ukraine de l’Est… Et que « les avions russes, pour le moment au moins, lancent presque autant de raids quotidiens contre les troupes rebelles opposées à Bachar al-Assad que la coalition emmenée par les Américains en dirige chaque mois contre l’Etat Islamique. »
À noter que dans ces « rebelles » allègrement bombardés par les Russes il faut compter le Front al-Nosra, émanation syrienne d’Al-Qaeda, lourdement subventionné par l’Arabie Saoudite et les Etats du Golfe, et auquel se sont joints les commandos d’opposants formés, équipés et lancés à grands frais par les USA. Ben Laden en Afghanistan ne leur a pas suffi ?
Non que le destin commercial de Dassault m’importe particulièrement… Mais si Hollande et Valls étaient vraiment les VRP qu’ils s’efforcent d’être, ils couvriraient de bombes tout ce qui bouge dans la zone islamiste afin de démontrer en grand que les matériels français sont performants — et incidemment qu’il y a du répondant à l’Ouest en cas de plaisanterie trop poussée à l’Est. On en vendrait peut-être moins aux wahhabites, mais davantage sans doute à tous ceux qui craignent le terrorisme islamique. Ça fait du monde.
Etant entendu que les opérations du Moyen-Orient ne sont que les hors d’œuvre, les violons avant le bal. La troisième guerre mondiale a commencé, et je ne suis pas assez stratège pour savoir où elle se manifestera à plein.
Non seulement cela pourrait ouvrir de nouveaux marchés — ça, c’est le point de vue étroit des anciens d’HEC —, mais cela boosterait la politique étrangère — ça, c’est ce que pourraient penser de vrais diplomates. En sus, ce serait une leçon de choses pour les cours d’EMC — l’Education Morale et Civique dont le ministère fait grand cas, pourvu qu’on n’y apprenne rien de concret. Il est prévu officiellement que les élèves soient initiés aux grands enjeux géo-stratégiques : quoi de mieux que de leur démontrer ce que savent faire les soldats français ? Cela pourrait concurrencer les vidéos fatales de l’Etat islamique qui prouve à l’envi ce que l’on peut faire avec un sabre sur une tête humaine, avec des cailloux sur une femme ou avec des explosifs sur des ruines antiques.Et, incidemment, revivifier le sentiment national. Ce n’est pas forcément une mauvaise idée, à l’orée d’un conflit. Sinon, la guerre ne sera pas même drôle.
Mais les pédagos — les vrais, les purs, les derniers, bref, les « historiens » d’Aggiornamento et autres crapules girondines et menchéviks — s’indignent à cette idée : pour eux, patriotisme = nationalisme. Et l’Etat PS préfère militer pour la disparition a priori de Bachar, ce qui entraînerait trois millions de morts parmi les alaouites, et à terme un conflit réel avec l’Iran. Lequel Iran s’est engagé au sol avec les Russes — et ne proteste même pas lorsque quatre missiles s’égarent par erreur sur ses minarets. Alors couvrons la Syrie rebelle de bombes — et après on s’occupera de Bachar.

Jean-Paul Brighelli

Si les Ruskofs n’étaient pas là…

Vous vous souvenez peut-être de cette chanson quelque peu révisionniste — gestuelle comprise :
« Si les Ricains n’étaient pas là,
Nous serions tous en Germanie… »
Réécriture de l’Histoire, pensons-nous à l’époque où nous nous demandions s’il fallait ou non brûler Sardou… L’Histoire, nous disions-nous, en vrais marxistes que nous étions, ne se manipule pas comme ça…
Mais nous ne connaissions pas les profs d’Histoire post baby-boom. Après 30 ans d’enseignement de la Seconde Guerre mondiale par les diplômés du système Meirieu, que savent les Français formés par nos merveilleux enseignants de gauche et des IUFM réunis ? Que ce sont les Américains qui ont gagné la guerre. Les Russes — les Soviétiques, exactement — ont disparu de leur mémoire. 70 millions de morts pour rien.
J’ai trouvé ces merveilleuses statistiques sur un site intitulé Histoire et société et qui a ouvert pour l’occasion une page baptisée, en hommage à Michéa (et un peu à la Fabrique) « Enseignement de l’ignorance ». Les statistiques qui y sont citées sont impitoyables. Après quarante ans de pur pédagogisme, les Français ne pensent plus que des Russes ont œuvré magistralement à la chute d’Hitler. On leur a appris quoi, en classe ?
Question rhétorique. À l’heure où la Chrétienté médiévale, l’Humanisme et les Lumières sont « optionnels » (et nombre de profs d’Histoire — je ne dis pas historiens, hein, mais ils le prétendent, ils le prétendent tous — comme si les profs de Lettres se disaient écrivains ! — ont clairement fait comprendre qu’ils approuvaient la réforme du collège et des programmes d’Histoire « enfin débarrassés du roman national » — pauvres mecs !), je ne sais pas trop si je peux me fier à eux pour faire comprendre aux gosses que Voltaire vaut mieux que laurence de cock (pas de majuscules pour les minus habens).
D’autant que tous ces imbéciles, qui ont voté Hollande en 2012 (nul n’est à l’abri d’un mauvais choix) s’apprêtent à récidiver — et là, ça devient de l’obstination. Hollande qui a préféré passer le 9 mai (le décalage horaire fait que la victoire est fêté à cette date en Russie) sous les cocotiers au lieu de se joindre à la commémoration moscovite, où 300 000 manifestants après le défilé militaire d’usage, ont défilé en tenant à la main les portraits de leurs parents combattants de la « grande guerre patriotique » — Poutine en tête.Dis, François, il faisait quoi, ton père, pendant la guerre ?

Je ne suis heureusement pas le seul à trouver ça minable. Les réactions ont plu, à droite comme à gauche — encore heureux ! «L’absence de Hollande est un affront diplomatique autant qu’historique, écrit Mélenchon. J’appelle cela par son nom : c’est une honte. Je souffre pour mon pays qui donne à voir un visage insupportable de sectarisme». Ian Brossat, adjoint (PC) à la Mairie de Paris, voit dans ce boycott organisé par les lèche-semelles de l’OTAN « une honte et une injure », et dénonce cette réécriture de l’Histoire : « Que David Cameron, Angela Merkel et leur allié obéissant, François Hollande, fassent passer leurs préoccupations géopolitiques conjoncturelles avant le respect dû aux morts laisse pantois. Sous prétexte de faire un pied-de-nez à Poutine, ils font un affront à l’histoire », écrit-il. Même son de cloche chez Dupont-Aignan : « Une honte devant l’Histoire. Un affront pour l’avenir ». Il n’est pas le seul. Droite et Gauche confondues sont indignées par la réécriture de la Seconde Guerre mondiale par le PS et ses affidés.

Oui. Réécriture. À qui la faute ? Qui a été chargé de l’instruction des chères têtes blondes ou brunes dans ce pays depuis les années 70, où nous n’avions, nous, aucune hésitation quand on nous demandait qui avait libéré Auschwitz le 27 janvier 1945 (tiens, Hollande ne s’est pas rendu non plus aux commémorations — il doit croire lui aussi que ce sont les Ukrainiens qui ont libéré des Juifs qu’ils avaient largement contribué à exterminer) ou qui avait accroché quel drapeau sur le Reichstag le 1er mai de la même année ?Et nous savions bien que si les Alliés avaient bravé le mauvais temps le 6 juin 44, c’était pour ne pas laisser les Russes délivrer seuls la totalité de l’Europe.
Ça leur arracherait la gueule de dire que Staline a gagné à Stalingrad — et ailleurs ? Et que les Soviétiques ont payé le plus lourd tribut à la victoire finale ? Et qu’ils ont des raisons de ne pas supporter que des groupuscules néo-nazis alimentent le gouvernement ukrainien actuel ? Poutine s’est même payé le luxe de remercier les Occidentaux pour leur participation à la victoire. Près de lui, les présidents indien et chinois — bref, tout ce qui va compter dans le monde dans les prochaines années. Le nôtre, de président, se faisait des selfies à Saint-Martin et à Saint-Barth. Bronze bien, pépère… Pendant ce temps, Florian Philippot tweete que cette absence de la France à Moscou est « une offense au peuple russe ». Comment ceux qui s’apprêtent à voter PS parce qu’ils se croient de gauche peuvent-ils supporter que la politique de Hollande donne au FN l’occasion de se draper en bleu-blanc-rouge et de se dire « républicain » ? Ah, ça doit être quelque chose, leurs cours !
Il faut être singulièrement taré pour ne pas comprendre — comme l’avait fait De Gaulle avant tout le monde — que le soleil se lève à l’Est, et que dans les temps à venir, une nation de troisième ordre comme la France a tout intérêt à ne pas se mettre à la remorque des Allemands, qui ne voient en nous que les vaches à lait de leurs retraités. Et que l’Europe ne pèsera pas bien lourd face à un conglomérat russo-chinois.
Oui, décidément, l’enseignement de l’ignorance a de beaux jours devant lui. Avec des profs d’Histoire de ce tonneau (et qui d’autre pourrais-je impliquer dans ce révisionnisme insupportable, puisqu’il y a quarante ans, avant que ne déferle la grande vague pédago, nous savions, nous, formés « à l’ancienne », qui avait gagné la guerre ?), c’est sûr que l’on assistera prochainement à des cours d’une objectivité insoupçonnable. Documents à l’appui. Et en bande sonore, ils se passent Sardou ?
Et ça hurle quand des voix s’élèvent contre le programme de Vallaud-Belkacem ! Et ça explique que si une super-commission patronnée par Pierre Nora se met en place, on « risque » d’en revenir à plus de chronologie !
Je serais inspecteur, je serais impitoyable avec tous ces petits-maîtres de la désinformation. Je sais bien qu’on les garde parce que personne ne veut faire ce métier de chien. Mais franchement, il y a des révocations qui se perdent. Ou tout au moins des rééducations.

Jean-Paul Brighelli

Ukraine et tutti quanti

La France adore les révolutions — chez les autres. Depuis que nous avons, estimons-nous, donné l’exemple aux autres avec la prise de la Bastille, nous nous sommes abstenus : les Trois Glorieuses passent à l’as (et puis, hein, une révolution de trois jours, ça ne fait pas sérieux), 1848 s’est ridiculisée dans un chapitre fameux de l’Education sentimentale, et nous avons réprimé la Commune, qui avait toutes ses chances, en tant que révolution crédible, en gros, demi-gros et détail. Inutile de parler de Mai 68 — s’il n’y avait pas encore tant d’enfants du baby-papy-boom encore en vie, qui s’en souviendrait ?
Oui, nous pensons avoir fourni le modèle (peu importe que les Anglais de Cromwell et les Américains de Washington nous aient devancés, on étudie — un peu — leurs aventures en Quatrième, c’est loin tout ça, et puis, des Anglo-Saxons révolutionnaires, ça fait ricaner un peu), et nous aimons le retrouver, de temps en temps, chez les autres. Nous sommes friands de printemps arabes, en Tunisie, Egypte ou Libye, nous y participons même en passant, nous incitons volontiers les émeutiers à remplacer un dictateur infréquentable par une dictature religieuse répugnante, nous avons été à deux doigts de nous ridiculiser en Syrie, et aujourd’hui, nous applaudissons le renversement, en Ukraine, d’un régime légal — quoi qu’on en pense — par une émeute largement inspirée par des groupes (le parti antisémite Svoboda, ou, mieux encore, les milices ultra-nationalistes du Prayvi Sektor, qui campent aux carrefours et assurent la sécurité des bâtiments officiels) qui, à en croire l’envoyée spéciale de Marianne cette semaine, surfent sur leur succès en distribuant gracieusement Mein Kampf et les Protocoles des Sages de Sion à une population enthousiaste. Que fait donc Bernard-Henri Lévy ?
Et les télés de s’apitoyer sur le sort de la minorité musulmane de Crimée, les Tatars, qui en 42-45 ont largement collaboré avec les Nazis — comme nombre de Musulmans un peu partout dans le monde, à commencer par le grand muphti de Jérusalem.
Les démocraties occidentales s’enflamment pour l’Ukraine — à qui, si jamais les pro-européens triomphaient là-bas, la CEE proposera un régime amaigrissant pire que celui imposé aux Grecs. Ce qui nous permettra de remplacer les plombiers polonais sous-alimentés par des mafieux ukrainiens affamés.
Parce que notre enthousiasme pour les révolutions s’arrête vite. Nous laissons les Tunisiens s’arranger avec les salafistes, nous abandonnons les Egyptiens aux Frères musulmans, et nous regardons de loin les clans libyens s’entretuer. Quant aux Syriens, peu de (bonnes) nouvelles ces derniers temps. Notre empathie s’arrête aux portes de la politique-spectacle.
Pendant ce temps, Poutine annexe la Crimée et l’est ukrainien (qui ont toujours été plus ou moins russes, jusqu’à ce que Krouchtchev les ristourne à l’Ukraine — à ceci près que Sébastopol est resté un port militaire russe, avec l’accord de l’Ukraine). Obama se fâche au téléphone (admirables bras de chemise retroussés sur sa détermination), et Hollande agite ses petits bras, au lieu de profiter de l’occasion pour opérer un renversement d’alliances qui rappellerait le De Gaulle de la grande époque, quand nous n’étions pas les caniches de l’OTAN et des USA. C’est loin tout ça.
À moins que Notre Président n’envisage, comme en Syrie, d’y aller tout seul. Il devrait relire l’Auberge de l’Ange-Gardien, de la mère Ségur née Rostopchine. Si l’Orient est compliqué et les Balkans mortels, vous me direz des nouvelles du Caucase.
Or, en politique, toute gesticulation non suivie d’effet est un aveu d’impuissance. Et c’est comme en amour : quand on ne peut pas, mieux vaut parler d’autre chose.
En fait, cette appétence pour les révolutions dissimule mal notre incapacité à en faire une. On peut toujours affirmer, comme le Monde à propos d’une enquête récente, que les jeunes Français sont à deux doigts d’une insurrection,
http://www.lemonde.fr/emploi/article/2014/02/25/frustree-la-jeunesse-francaise-reve-d-en-decoudre_4372879_1698637.html
encore faudrait-il que le foot se mette en grève et que TF1 fasse faillite. Nous nous gargarisons de 14 juillet, mais nous élisons le plus consensuel des capitaines de pédalos. Le pays tout entier est désormais en façade, le verbe haut et le muscle mou. « Révolution » fut un fait, puis une idée. C’est désormais un mot, appliqué ici à des mutations dans le domaine du prêt-à-porter, et là-bas à des événements que nous n’avons su ni prévoir, ni analyser. Mais pour nous gargariser avec ce mot plein d’azur dans le haut et de sang dans le bas, comme disait Hugo, là, nous sommes imbattables.

Jean-Paul Brighelli