Petit exercice de détestation

Nous ne détestons pas détester, en France. Nous votons contre.
Exécrer est une chose. Mépriser en est une autre. On peut à la limite se passer d’être aimé — De Gaulle ne l’était guère, mais il fut longtemps plébiscité, avant que Giscard ne le flingue. Mais on ne se relève pas du mépris — Hollande vient d’en tirer la conclusion en se retirant de la compétition.
Le PS tout entier est méprisable. Quand j’entends des gens les appeler « la Gauche », je m’esclaffe. Quelle Gauche ? Ces gens dont l’adversaire n’est pas la finance. Qui se cachent derrière le petit doigt d’Angela Merkel. Qui augmentent le SMIC de 0,93% en 2017 — dis-moi, Hollande, tu as déjà essayé de vivre avec 1153 € par mois, logement compris ? Qui virent Filoche (il fallait entendre le grand numéro de Cambadélis priant l’ancien inspecteur du travail d’« arrêter son cirque ») parce qu’ils en ont une trouille bleue — dans un débat public, il aurait été le seul anti-libéral, et il avait assez de coffre pour rallier à lui pas mal de suffrages qui vont désormais se porter…
Se porter sur qui ? Sur Hamon, que n’inquiète guère le fait qu’en France, des cafés et des rues entières soient interdits aux femmes ? Le reportage de France 2 s’est circonscrit à la région parisienne et aux faubourgs de Lyon, ils auraient pu venir à Marseille ou à Lille, ils auraient constaté le même phénomène. Relativise, Benoît ! Seuls les masochistes voteront pour toi.
Certains voteront Mélenchon, le spécialiste du taboulé au quinoa — un végan qui tonitrue, c’est toujours drôle, ça doit faire mourir de rire toute une petite paysannerie française qui est en train de crever. Les plus résignés (mais comment peut-on se résigner ?) iront droit chez Macron, la bulle gonflée par les médias. Les autres…
Les autres sont nombreux, et imprévisibles. Les autres ont élu Trump — pas forcément une grande idée, mais élire Clinton n’en était pas une bonne : la démocratie montre ses limites, ces derniers temps. Les autres ont voté pour le Brexit, contre les diktats de la City, de Bruxelles et de Berlin. Les autres renverront le PS au cimetière des éléphants — et j’espère bien qu’ils n’atteindront pas les 100 députés aux législatives. Les autres affûtent leur bulletin de vote, tout en préparant le troisième tour, voire le quatrième — dans la rue.
On n’en a pas fini avec les surprises.

Je sais bien que je radote, mais je suis un peu sidéré que l’Ecole ne soit pas un thème majeur, pour le moment, des campagnes qui s’amorcent. Broder sur la réduction du nombre de fonctionnaires séduira ceux qui croient que l’entreprise privée fonctionne mieux que l’entreprise publique — une jolie fable. Proposer de modifier les remboursements de la Sécu séduira ceux qui n’ont ni problèmes de fins du mois, ni de problèmes de santé — pas grand monde, en ce moment. Parler de l’avenir de nos enfants me paraît autrement porteur — à condition d’identifier clairement les responsables. Fillon a parlé de cette « caste de pédagogues prétentieux » que Carole Barjon a identifiés par leur nom — assassins —, et que le candidat LR se propose d’éliminer dès son entrée en fonction (et que je sache, il est le seul, pour le moment, à l’avoir osé).
Je sais bien que l’Ecole n’est pas tout, qu’il faut voir le reste, que « it’s the economy, stupid », etc. Mais je me bats depuis si longtemps contre ces imbéciles que je finis par ne plus voir que l’ennemi d’hier et celui d’aujourd’hui, les mêmes, toujours les mêmes, les responsables du désastre scolaire, les « experts » auto-proclamés et auto-satisfaits, les pédagogues des IUFM et des ESPE, et tous les collègues qui croient que c’est avec de beaux discours sur « l’apprendre à apprendre » que l’on peut faire classe.
Oui, le petit bout de la lorgnette, si l’on veut.
Ou pas tant que ça. Ces salopards ont fabriqué l’Ecole que voulait le néo-libéralisme. Fin des connaissances et des savoirs savants. De vagues compétences, un vernis pré-craquelé, une infinie capacité à faire la queue à Pôle-Emploi et à dire « Merci, Patron » dans toutes les langues de la terre. Pire : les adeptes du néant ont créé un tel vide que les barbares en embuscade l’ont rempli avec les certitudes mortelles du Bataclan, de Nice ou de Berlin.
Reprendre les choses en main ne se fera pas en un jour, ni en trois mois. Il faut repenser la formation des maîtres, repenser les programmes, repenser les emplois du temps, repenser le système tout entier. Cesser de demander leur avis à des gens qui sont hors-sol, et s’appuyer sur les praticiens — les bons, tant qu’à faire.
Et le PS ? Ma foi, il continuera à croire que Terra Nova a des idées, et il croira que les imbéciles décérébrés qu’il a contribué à fabriquer voteront pour lui — à Villeurbanne, où se présente Vallaud-Belkacem, ou ailleurs. Mais même les crétins patentés ont compris que le PS ne s’intéressait qu’aux bobos de la capitale — la ville-monde qui ignore sa périphérie. Anne Hidalgo se voit un avenir national — ce parti est si pitoyable que tous ses minables s’imaginent avoir un destin d’exception, en 2017 ou en 2022.
S’il a un destin, c’est aux oubliettes. Si demain il ne reste rien de cette gauche-là, je ne pleurerai pas — ni personne. On en reviendra au mécanisme que cette gauche d’opérette a si bien masqué depuis 1983 — la lutte des classes. Le rapport de forces.
Et puis après, la victoire ou la mort. Au point où on en est…

Jean-Paul Brighelli

Gérard Filoche, seul candidat de gauche, à gauche : interview

Je connais Gérard Filoche depuis longtemps — en fait, depuis une certaine manif de juin 1973 devant et autour de la Mutualité à Paris, face aux militants d’Ordre Nouveau et surtout aux CRS de Raymond Marcellin. Lui à la Ligue, moi ailleurs — je n’ai jamais pu supporter le côté internationaliste de la IVème Internationale.
À noter que les médias n’ont eu de cesse d’affirmer qu’il n’y avait que des trotskystes dans cette manif… Pff !
Ce 21 juin 1973 fut la seule manif gagnée, si je puis dire, militairement parlant — mais à vrai dire, la hiérarchie avait abandonné la base policière à son sort, avec l’idée pseudo-machiavélique de se servir de l’événement pour sévir vis-à-vis de la Ligue Communiste et de ses leaders. L’affrontement fut organisé entre autres par Michel Recanati — voir Mourir à trente ans, où son ancien ami Romain Goupil évoque ces événements controversés, en particulier la façon dont Recanati a été mis en accusation par une Ligue Communiste qui aspirait déjà à participer à la société du spectacle électoral. Ce qui l’a acculé, cinq ans plus tard, au suicide.
Il l’avait tant aimée, la révolution…

Filoche, de huit ans plus âgé que moi, a été membre du PC, puis de la LC, devenue plus tard LCR — puis NPA, le R de « révolutionnaire » étant sans doute un peu pesant pour un groupuscule qui ambitionne désormais de participer à la grande farce démocratique. Il a rejoint le PS en 1994, où il représente la minorité de gauche. J’irais même jusqu’à dire — mais ce serait pure polémique — qu’il n’y a plus que Filoche qui soit à gauche rue de Solférino.
Inspecteur du Travail depuis les années 1980, il a mené une lutte inlassable contre les excès patronaux — et même, parfois, contre les excès des employés. But that’s another story, comme on dit à la fin de Conan le barbare — dont il partage la masse et l’humour décalé (« Conan, qu’il y a-t-il de mieux dans la vie ?
 — Écraser ses ennemis, les voir mourir devant soi et entendre les lamentations de leurs femmes »). Au demeurant, le meilleur fils du monde, comme dit Marot.
Bref, un guerrier — et certainement pas un ancien combattant. Vous imaginez Conan prendre sa retraite ?
Je l’ai retrouvé il y a quelques années chez mon éditeur et ami Jean-Claude Gawsewitch, qui a publié plusieurs de ses livres, dont une histoire de 1968 sans doute partiale, et c’est très bien ainsi. Les historiens scrupuleux m’emmerdent. Ils jugent, et ils n’y étaient pas.
Filoche me fait penser à ces vieux révolutionnaires de 1793 dont parle Barbey d’Aurevilly et qui, vingt ans plus tard, avaient encore les yeux perdus dans quelque rêve désespéré et dérisoire — mais moins dérisoire que la réalité de la Restauration ou du hollandisme.
Il est donc candidat à la candidature à gauche — précisons, pour que les choses soient claires, qu’il est le seul à gauche, face à une bande de pieds-nickelés-néo-libéraux qui se donnent des attitudes.
C’est à ce titre que je l’ai interviewé sur la situation présente, l’état du PS, sa candidature à la primaire, et les bâtons dans les roues que Cambadélis lui met afin qu’il n’y participe pas — « Mais c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ».
C’est bien le moins que je pouvais faire.

Jean-Paul Brighelli

JPB. La primaire de la gauche est-elle de même nature que celle qui s’est déroulée à droite, et qui finalement n’opposait guère des politiques, mais surtout des ambitions personnelles ?

GF. Non, je ne crois pas, il s’agit d’un débat de fond entre l’aile gauche du Parti socialiste, qui incarne le Parti socialiste traditionnel, historique, et son aile « blairiste-schröderienne », l’ex « troisième voie » en fait. Ce débat traverse tous les partis socialistes en Europe, et par exemple, il a été tranché avantageusement en Grande Bretagne par la victoire par 2 fois dans 2 primaires, de Jérémy Corbyn, qui a ramené le Labour Party à gauche et, du coup, l’a fait passer de 100 000 membres à 650 000 membres. L’enjeu est à peu près le même ici.

JPB. Diverses rumeurs évoquent des pressions afin que tu n’obtiennes pas les parrainages nécessaires. Qu’en est-il ? Peut-on en conclure que le système n’a d’autre réponse à apporter aux questions politiques que tu poses ?

GF. Sans doute parce que mon discours rencontre un large soutien de toutes celles et ceux qui par millions se sont mobilisés tout au long de cette année 2016 contre la loi El Khomri, qui casse 100 ans de Code du travail. Valls a imposé cette loi scélérate par un violent coup de force avec l’article 49. 3 : en venant voter pour moi les 22 et 29 janvier, des millions d’électeurs de gauche auront la possibilité de battre cette loi en venant voter contre celui qui l’a portée ! Sans doute est-ce pour cela qu’ils essaient de m’empêcher d’être là en bloquant éventuellement ma candidature.

JPB. Comment un même parti peut-il à la fois cautionner, via une candidature Valls, la politique qui a été menée ces quatre dernières années et favoriser les ambitions d’ex-ministres qui ont participé à ce gouvernement et feignent désormais de ne plus en être solidaires ? En dehors du plan de carrière, quelles sont les réelles analyses politiques en œuvre parmi les candidats ?

GF. Le Parti socialiste a été dévitalisé depuis 5 ans : tout est venu d’en haut, c’est le principe insupportable du « pouvoir personnel » dans la Vème République. Le PS n’a jamais voté la loi El Khomri ni la déchéance de nationalité, ni le TSCG, ni le CICE… Il avait un « projet » adopté en 2011 : ce projet a été foulé aux pieds par François Hollande et Manuel Valls. Une partie du PS s’est peu à peu révoltée, l’aile gauche (Démocratie & socialisme, Maintenant la gauche, puis les « frondeurs ») mais ca n’a fait que 30 %. Le parti est passé de 120 000 membres à moins de 40 000. Une majorité de départs, 30 % d’opposants et c’est vrai, les 70 % restants c’est beaucoup de suivisme, de légitimisme, de (mauvais) plans de carrière, de confusion politique, ou d’abandon (temporaire ?) des grands principes généreux de la gauche.

JPB. Tu n’as cessé de t’opposer à la politique sociale de Hollande / Valls — en particulier lors des débats sur la loi Travail. Malgré les étiquettes que veut bien lui coller la Droite, ce gouvernement a-t-il mené une politique de gauche ?

GF. Non c’est un gouvernement de gauche, élu par la gauche, issu d’une belle victoire de la gauche en mai juin 2012 : on avait tout à gauche, le Sénat pour la première fois depuis 200 ans, l’Assemblée, la Présidence, 2 villes sur 3, 20 régions sur 22, 61 départements sur 100. Mais Hollande nous a trahis et il a choisi de céder aux sirènes de la finance qu’il prétendait initialement combattre. On a donc perdu 5 élections depuis. Car sur 80 ou 90 % des questions il a mené une politique droitière. Et quand la gauche va à droite, la droite va encore plus à droite : on le voit avec Fillon et Le Pen.

JPB. Tu te bats sur deux fronts, face aux caciques de la rue de Solferino, et face aux promesses de la droite. As-tu le sentiment d’exprimer le sentiment d’une part sensible du PS? Ou ce parti est-il indécrottablement social-démocrate, européaniste et atlantiste — comme l’essentiel de la Droite ?

GF. « Social démocrate » n’est pas une insulte, ce sont deux beaux mots. Je me sens bien au cœur de la gauche, pas isolé du tout, je suis pour redistribuer les richesses d’abord. La France n’a jamais été aussi riche de son histoire et les richesses n’ont jamais été aussi mal partagées. Je suis pour une Europe sociale, contre l’OTAN, pour la paix et le désarmement général. Je veux pousser la démocratie jusqu’au bout, réduire la durée du travail à 32h puis 30h, hausser les salaires, baisser les dividendes, limiter la précarité à pas plus de 5% par entreprise, une transition énergétique et une orientation écologique, une VIème République.

JPB. Une VIème République… Quelle différence alors entre tes propositions et celles de Mélenchon ? Et pourquoi ne pas faire un front uni de la gauche de la gauche ?

GF. Nous divergeons sur la stratégie : il veut en priorité casser le PS pour prendre l’ascendant sur la gauche quitte à perdre le 23 avril 2017 à 20 h. Moi je pense qu’on peut encore gagner contre Fillon et le Pen, et je veux l’unité de toute la gauche rose rouge vert, une candidature commune sur une plateforme commune comme moyen dynamique, de mobiliser victorieusement les 23 avril et 7 mai, et tous ensemble en juin 2017.

JPB. On a beaucoup entendu, contre la loi El Khomri, l’ancien inspecteur du Travail que tu es. Que penses-tu des réformes lancées par Najat Vallaud-Belkacem, qui est arrivée à rassembler contre elle près de 80% des enseignants — et qui a toujours refusé de recevoir les syndicats qui exprimaient leur désaccord ? Les réformes en cours te semblent-elles de nature à réduire la fracture sociale, de plus en plus nette dans le système éducatif, enquêtes après enquêtes ?

GF. Non, car c’est d’abord une question de moyens, il n’y a eu que 54 000 postes rétablis alors que nous sommes en plein boom démographique avec 850 000 naissances par an depuis l’an 2000. Pas de classe de plus de 20 élèves ! Des groupes de « décrocheurs » par cinq ! Des moyens, du temps, des enseignants mieux formés et mieux payés !

JPB. De même, que penser de la façon dont ce gouvernement a entériné les diktats de Merkel / Schaüble qui semaine après semaine ont mis la Grèce à genoux ? Faut-il repenser l’Europe ? En sortir ? Que faire, comme disait le camarade Oulianov ?

GF. Si on gagne cette fois, lors du quinquennat de retour à gauche, de 2017 à 2002, on secouera l’Union Européenne. Fin de l’austérité dite « règle d’or » et relance par la demande. Dénonciation immédiate de la directive « travailleurs détachés.

JPB. Peut-on refonder le PS de l’intérieur, ou l’échec éventuel des positions que tu défends implique-t-il que ce parti peut désormais mourir de sa vilaine mort ?

GF. Oui, c’est encore possible, comme Jeremy Corbyn l’a fait avec le Labour Party. D’ailleurs, c’est la seule bonne voie, sinon, c’est vrai, ce parti, actuellement dévasté, mourra.

JPB. Comment te situes-tu face à la montée du sentiment souverainiste, qui de Mélenchon à Marine Le Pen en passant par Dupont-Aignan, semble aujourd’hui séduire une bonne part des Français ? Le qualifier de « populiste » est-il une analyse politique suffisante ?

GF. Populiste, ce n’est pas un si méchant mot. Mais je ne suis ni nationaliste, ni souverainiste, je suis un démocrate républicain social, internationaliste. Car, dans « le peuple » selon moi, il y a d’abord des classes sociales. Et je défends les 99 % qui produisent contre les 1 % de l’oligarchie qui accaparent. C’est le salariat, 93 % des actifs qui produit les richesses et n’en reçoit pas la part qu’il mérite.

JPB. La décision de Macron d’exister indépendamment de la primaire de la Gauche, et l’appui qu’il reçoit déjà de certains barons socialistes (Collomb par exemple) ne signifient-ils pas que les dés sont pipés, et que François Hollande s’est choisi son dauphin à l’extérieur du parti dont il fut jadis le Premier Secrétaire ?

GF. Macron est du centre, comme Tapie ou Bayrou, il n’est pas de gauche, il le dit lui même. C’est un hologramme, plus il prendra la lumière moins il se verra. Il n’y a que deux camps, droite contre gauche, actionnariat contre salariat.

Tout complément d’information sur le blog de Gérard Filoche.

Primaire(s)

Cette histoire de primaires, à droite et à gauche, a quelque chose de bizarre (vous avez dit bizarre ?…)
Vous imaginez De Gaulle (ou Mitterrand) passer par des « primaires » qui les auraient mis au niveau de Jean Lecanuet pour l’un, de Gaston Defferre pour l’autre ? Pff…
D’autant que l’identité des votants pose également problème.
À droite, il vous suffira de jurer, croix de bois, croix de fer, croix de Lorraine, que vous partagez les valeurs des « Républicains ». Au PS, on ne sait pas, mais quel moyen de départager les libéraux de droite et les libéraux de gauche ?
Alors, les uns et les autres battent le rappel des adversaires. Ainsi, le PS va, paraît-il, voter à droite pour — pour qui, d’ailleurs ? S’ils veulent que leur candidat, quel qu’il soit, ait une quelconque chance, ils ne peuvent pas aller voter pour Juppé, qui les laminera au nom de la social-démocratie. Lire la suite

Le tango des cocus

Franchement, être au PS, en ce moment, c’est difficile.
J’en connais qui ont voté Hollande en 2012, parce qu’ils ont cru que son ennemi, c’était la finance. Quelques Macronneries plus tard, ils en sont revenus — ou plutôt, ils n’en sont pas revenus. De même, ils ont cru — dans l’enseignement surtout — que Vincent Peillon, qui se préparait depuis des années à être ministre de l’Education, sortirait de son chapeau une grande réforme qui reviendrait sur les horreurs de la loi Jospin de sinistre mémoire — l’élève au centre, le constructivisme, les pédagos au pouvoir, etc.. Quelques belkassineries plus tard, il leur reste leurs yeux pour pleurer. Restaient les Régionales : les voici sommés de voter pour le Parti Républicain. Embrassons-nous, Folleville ! Sarko for ever !
Pauvres gens ! On a tenté de les rassurer en inventant un « front républicain » de texture composite et d’intentions obscures — quoi qu’ils disent. Démonstration.

J’ai au lycée Thiers, à Marseille, une classe qui prépare activement le concours des Sciences-Po de province. Au programme des IEP, cette année, l’Ecole (bon, ça va, je raconte, en toute objectivité, l’apocalypse molle des quarante dernières années, et particulièrement des vingt dernières, ça les fait beaucoup rire — jaune —, d’autant qu’ils éprouvent dans leur chair de cancres sympathiques à quel point on les a pris pour des crétins tout au fil de leur formation) et la Démocratie : et là, j’ai un peu de mal à leur vendre la notion de Front républicain.
D’autant que nous sommes partis de Montesquieu, pour qui la Démocratie, déjà, est une perversion de la République. Alors quand ils voient le déni de démocratie organisé par un parti dont toute la philosophie consiste à barrer la route — en prévision de 2017 — d’un FN qui rassemble au moins 30% des voix, les bras leur en tombent.
« Mais M’sieur, si le FN n’est pas républicain, pourquoi ne pas l’interdire ? » Oui, pourquoi ? La question a été posée jeudi soir sur i-télé à Manuel Valls, qui a répondu à côté parce qu’il n’y a pas de réponse : ils ne sont pas républicains parce qu’ils ne sont pas nous, nous, nous sommes le Bien. Et Bartolone, qui vient d’accuser Valérie Pécresse de représenter « la race blanche » — kholossale finesse —, dans la plus pure obédience à la stratégie Terra Nova, est un « grand républicain » — dixit Valls. Il y a des jours où je suis fier d’être français.
Mais si les Frontistes sont républicains, puisqu’on ne les dissout pas, pourquoi leur interdire l’accès aux institutions vers lesquelles les pousse la vox populi ? Pourquoi donner le spectacle un peu sidérant et légèrement pornographique de cette collusion complice PS / LR, comme si les deux partis qui bipolarisent la vie politique depuis trois décennies répugnaient à faire de la place et choisissaient soudain de se rouler des pelles ? Ce « Front républicain », me disent-ils, ne serait-il pas par ailleurs un bon moyen de camoufler le bilan catastrophique de cinq années de sarkozysme et de quatre années — bientôt — de hollandisme ? Et ces 9 ou 10 ans, c’est presque toute notre vie, ajoutent-ils. Un truc pour ne pas parler des cadeaux faits aux banquiers, du léchage des bottes de Merkel, des disparités qui se creusent, des salaires qui stagnent, des migrants qui viennent prendre la place de leurs parents ex-immigrés, de la réforme du collège qui enverra leurs petits frères et sœurs encore plus sûrement dans le mur ?
De surcroît, ajoutent-ils, qu’est-ce que c’est que ces manières ? Ces partis se croient propriétaires des voix des électeurs ? Au moins, remarquent-ils, ni Mélenchon ni Dupont-Aignan, pour prendre deux opposés du spectre politique (et pas si éloignés que ça, en fait, but that’s an other story) ne donnent de consignes de vote : leurs électeurs, jugent-ils, sont adultes et savent quoi faire dans cette bipolarisation imposée qui tourne doucement au tripode, de façon à exclure ceux qui proposent autre chose que l’obéissance à Bruxelles pour les uns ou les propositions aberrantes pour les autres — parce que quand même, cette histoire de planning familial, quand on sait qu’il y a en France 200 000 avortements par an minimum, c’est un peu fort, non ? Quand je pense que la Provence disait récemment de Marion Maréchal qu’après un départ nunuche, il y a quelques années, elle avait appris vite…

Et puis ils sont inquiets.
« Si le FN est balayé par des alliances contre-nature, c’est nous — nous, les enfants d’immigrés, les musulmans boucs émissaires, nous, les petits, les obscurs, les sans-grade — qui allons payer les pots cassés, parce que c’est dans la rue que ça va éclater, et que les frontistes frustrés se vengeront… » Ils voient la France courir à l’émeute sous prétexte d’avoir préservé la démocratie par des manœuvres anti-démocratiques… Ma foi, ils ne sont pas les seuls.
Alors certes, ce sont juste des Régionales. Mais c’est évidemment une répétition de 2017 — Hollande élu au second tour face à Marine avec les voix piteusement enthousiastes de Républicains renvoyant l’ascenseur, et un PS repayant son dû en perdant les législatives dans la foulée de façon à ce que le chef de l’Etat, reconduit dans ses ors et ses fastes comme jadis Chirac, prenne Sarko comme premier ministre. Je reste persuadé qu’il y a un accord tacite sous ces désistements sidérants du PS en faveur de gens vilipendés et presque pendus encore la veille — ce n’est plus de la politique, c’est du candaulisme —, et que les jeux sont faits sur les deux prochaines années : ils devraient se méfier, ça va se passer dans la rue, et ce sera violent.

Jean-Paul Brighelli

Le déni

Homme politique, franchement, je ne pourrais pas. Pas comme ça. Pas comme eux.
Le PS vient de se prendre la pire raclée de son histoire. Le PR s’est révélé incapable d’en profiter. Le Front de Gauche rêve, de loin, de très loin, d’être un Podemos à la française. Les Ecolos sont dans les choux. Quant aux « petits partis », ils restent petits, parce qu’en état d’urgence, les votes vont vers les gros effectifs. Dommage.
Le FN tire les marrons du feu. Logique. « On n’a pas tout essayé », disent les désespérés de la France périphérique. Et ce ne sont pas seulement les scrogneugneus hors d’âge qui ont voté pour lui. Non : les jeunes aussi ont massivement apporté leurs voix au FN. La désespérance aussi est un parti politique.
Même si le plus grand parti de France est l’abstention — mais on s’en aperçoit un peu tard, dans un système qui a toujours refusé de comptabiliser les votes blancs, de peur que les hommes politiques (les femmes aussi, et on en connaît qui ne sont pas piquées des vers) ne réalisent à quel point ils sont démonétisés.

Assez intelligemment, ni Marine Le Pen ni Florian Philippot n’ont particulièrement pavoisé dimanche soir. Contents — on le serait à moins — mais conscients que l’establishment va s’insurger. Comment ? Le FN ? Et nous ? Et nos places ? Nos prébendes ? Nos bénéfices sur la collecte d’ordures ? Nos petites habitudes ? Nos petits arrangements ?
Pas une fois — et je me suis imposé l’écoute attentive des uns et des autres — le PS ou le PR n’ont mis en cause leur politique. Pas un seul pour dire : « Si les Français votent massivement contre nous, c’est que nous menons une politique nulle, niaise et nocive ».
Il faut dire que les principaux responsables de cette déroute, à commencer par le Premier ministre, sont restés loin des micros — et pourtant, ce n’est pas leur genre. Pimprenelle n’est pas venue s’excuser d’une mauvaise réforme du collège qui a dressé nombre d’enseignants de gauche contre la Gauche — ou ce qu’il en reste, des bourgeois parlant à gauche en tâtant leur portefeuille à droite. Emmanuel Macron n’a pas paru pour fustiger son néo-libéralisme qui fait les affaires des banquiers en remplissant leurs poches avec nos sous. Laurent Fabius ne s’est pas montré pour s’excuser d’une politique moyen-orientale aberrante. Et le capitaine en chef n’a rien dit sur son obédience européenne qui a fait de lui le toutou de « la chancelière » — ah, la chancelière !
De l’autre côté, Sarkozy ne doute de rien, Jean-Luc Mélenchon ne rompra pas avec le PC, qui drague le PS pour quelques places dans des mairies de seconde zone, les Verts s’obstineront dans la défense des plantes vertes — leurs semblables, leurs frères.
Non, ils n’ont rien dit, alors qu’ils auraient dû venir corde au cou comme des bourgeois de Calais (où par parenthèse Marine Le Pen est presque à 50% — y aurait-il une exaspération locale ? La politique migratoire ne serait-elle pas du goût des Calaisiens ? Ah, que de questions…) demander pardon au peuple de la politique aberrante qu’ils mènent depuis des années — eux, et leurs prédécesseurs, renvoyés pareillement dans les cordes.
Le PS, réuni à Matignon autour de Valls, a dû se féliciter du bouillon bu par Sarkozy et ses amis. Les Régionales, ils s’en tapent : comment rester en place en 2017 ? Ah, nos places !

Fin septembre, j’ai interviewé Florian Philippot dans Le Point.fr sur la politique d’Education du FN. En préambule à cette discussion, j’écrivais : « On m’a beaucoup déconseillé d’offrir une tribune à Florian Philippot, c’est-à-dire au FN. Des démocrates convaincus pensent légitime d’ignorer un parti qui rassemble, sondage après sondage, au moins 30 % des Français. Ce n’est pas ma façon de penser. Qu’il soit par ailleurs bien entendu que publier ses réponses à des questions qui se posent effectivement n’est ni un acte d’allégeance ni un appel du pied. » 30% ! Une poignée d’illuminés m’ont sommé de dire d’où je tirais ce chiffre fantaisiste…
Et aujourd’hui, ils le demandent encore ? Le FN est à 30% ! « Le FN est le premier parti de France, a dit dimanche soir Marine Le Pen, alors qu’il est à peine représenté au Parlement ». C’est vrai, et c’est sans doute ce que les démocrates qui ont la bouche pleine de « barrage républicain » appellent la démocratie — ou la république. C’est qu’ils entendent y rester, au Parlement ! C’est confortable !
Ils vont finir par me dégoûter de la démocratie.

Et surtout, ils vont dézinguer la République. « Front républicain ! » Mais si la semaine prochaine le FN, arrivé en tête dans la plupart des régions, est renvoyé dans les cordes de façon à ce que les nantis restent à leurs postes comme des morpions dans des poils pubiens ; si dans un an et demi avec des scores encore améliorés le FN est réduit à la portion congrue à l’Assemblée, après avoir été l’épouvantail qui permettra la réélection de Hollande — eh bien ça se passera dans la rue.
Nous sommes quelques-uns, et un peu plus même, à sentir monter l’émeute. Quand la démocratie se caractérise par le déni de démocratie, le peuple choisit toujours la rue — ils devraient réviser leurs cours d’Histoire, les uns et les autres. Et d’un gouvernement né d’une insurrection ou d’une réaction à l’insurrection, on peut tout craindre — y compris l’élimination de la République.
Ce déni de démocratie est le produit du déni de réalité : rien de la politique menée depuis quinze ans ne convient à la France — sinon des réformes « sociales » cosmétiques, celles qui ne coûtent rien. Ah, mais si on adopte une autre politique, on va se faire taper sur les doigts par tata Merkel ! Ma foi, on pourrait aussi se passer de marâtre. Sinon, on se passera de démocratie — et ce serait bien dommage.

Jean-Paul Brighelli

Le Bruit de la douche

« « Fuck », jura-t-elle, en tirant sur les fils des écouteurs. Pendant qu’elle enroulait ces derniers autour du maudit appareil, elle entendit quelque chose. Elle ne bougea pas et tendit l’oreille, concentrée. C’était bien le bruit de l’eau qui coulait dans une douche. L’occupant de la suite avait omis de prévenir qu’il était présent en accrochant le fameux « Do not disturb ». »
Ça débute comme ça. Nafissatou Diallo faisait le ménage au Sofitel en écoutant Amy Whinehouse sur son MP3 (« He left no time to regret Kept his dick wet… » — les paroles, prémonitoires pour l’occasion, de Back to Black), elle a oublié de le recharger, l’appareil est tombé en panne, elle a entendu le bruit de la douche, et conséquemment, « claquant la porte, elle se dirigea vers la suite voisine. » Pas de faux-pas de DSK, pas de provocation, ni de pipe matinale, rien n’est arrivé, DSK est donc élu président de la République et s’engage dans une politique que ne renierait pas Nicolas Dupont-Aignan, par la grâce d’une conseillère en communication issue du PS mais qui est visiblement un sous-marin chevènementiste.
C’est peut-être là que notre ami David Desgouilles, dont Causeur héberge depuis lurette le blog plein d’alacrité, est le moins crédible : il resterait donc au PS des gens intelligents ? Guillaume Bachelay, dont le petit doigt est plus intelligent que toute l’imposante personne de Cambadélis, a beau être secrétaire national de la rue de Solférino, il n’a ni ministère, ni pouvoir d’infléchir la politique de ce parti de crapules menchéviks. On se méfie comme la peste des gens capables dans ce milieu de haute médiocrité.
C’est d’ailleurs ce qui ressort le plus visiblement de ce roman de politique-fiction : la nullité exceptionnelle de tous ces gens, DSK compris.
C’est là aussi que le bât blesse, romanesquement parlant. Quand le personnage le plus intelligent est Eric Zemmour (auquel Desgouilles offre plus qu’un strapontin dans son ouvrage), quand il faut inventer de toutes pièces une fille qui réfléchit (à ceci près qu’elle couche avec un gros incapable, dominé de la tête et des épaules, au lieu de se taper tranquillement DSK, ce qu’aurait fait toute femme raisonnable avec des hormones en état de marche), quand les dialogues mettent aux prises des pseudo-sommités qui sont des zéros qui ne multiplient que parce qu’ils ont été élus ou désignés par d’autres incapables, on atteint rapidement les limites de l’uchronie : ce monde imaginaire ne me tente pas plus que le monde réel, et il faut beaucoup de talent à l’auteur pour nous intéresser aux manœuvres d’appareils des socialistes et des sarkozystes. Imaginez l’un quelconque de ces ectoplasmes aux prises avec Retz, Mazarin — ou Clémenceau, dont Desgouilles, avec beaucoup d’humour, met le visage sur les nouveaux billets d’une France régénérée.

Marianne a beaucoup aimé le livre. Jacques Sapir (qui a dans le roman un petit rôle déterminant) aussi : rien d’étonnant à ce que Desgouilles convoque l’économiste préféré de Dupont-Aignan (et lui-même auteur d’une uchronie sur les années 1940, Et si la France avait continué la guerre — voir ici) pour étayer ses digressions économiques — notre ami doit être marxiste sans le savoir, l’économie est pour lui le facteur déterminant en dernière instance, alors qu’en authentique mao gramscien que je suis, je persiste à croire que c’est le facteur politique. Mais ce sont des divergences de surface.

L’uchronie est un mode exigeant. Il suppose une hypothèse audacieuse, un renversement complet des perspectives. Je ne saurais trop recommander, sur le sujet, la jolie étude qu’Emmanuel Carrère consacra jadis au genre (Le détroit de Behring, dont le titre vient d’une anecdote, que je vous laisse découvrir, sur la façon dont l’Encyclopedia Sovietica géra l’élimination de Beria), où l’on apprend que le mot fut inventé par Charles Renouvier en 1876 (l’Uchronie – l’Utopie dans l’Histoire — apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait pu être), mais que le prototype est un roman de Louis-Napoléon Geoffroy-Château, avec son Napoléon ou la conquête du monde (1836), qui raconte la victoire de Napoléon à Waterloo, et ce qui en résulta du point de vue de l’organisation du monde. Giscard d’Estaing a dû s’en imprégner en écrivant sa propre uchronie, la Victoire de la Grande armée (Plon, 2010), où l’Empereur balaie Koutouzof sous les murs de Moscou, puis choisit bizarrement de laisser son trône au Prince Eugène — si, je l’ai lu ! —, parenté jadis soulignée par Laurent Joffrin dans sa critique de cet ouvrage dispensable. Parmi les grandes réussites du genre, il y a bien sûr le Maître du haut château, de Philip K. Dick — sur lequel ce même Carrère a écrit un brillant essai : tout se recoupe.

Il y a donc l’uchronie, genre auquel Desgouilles emprunte son « mentir vrai », comme aurait dit Aragon. Et le roman historique, qui suppose des personnages inventés forts (D’Artagnan et ses acolytes) face à des personnages historiques puissants (Richelieu ou Mazarin). Et comme l’a jadis souligné Lukács, un roman historique en dit autant sur la période à laquelle il a été écrit que sur celle où il situe l’action. Il y a dans les Trois mousquetaires un vent de romantisme propre à Dumas, et dans Vingt ans après, rédigé pourtant dans la foulée deux ans plus tard, une nostalgie du romantisme propre à cette génération qui voyait inéluctablement ses rêves s’enfoncer dans le règne sans ressort de Louis-Philippe.
Pour faible que soit l’écart entre les faits rapportés par Desgouilles (2012) et l’actualité de 2015, ce qui ressort le plus c’est l’effarante nullité de la classe politique. C’est peut-être la limite de l’ouvrage : comment intéresser le lecteur à de si petits hommes. Quand Benoît Duteurtre avait écrit le Retour du général (2010 — voir ici), il avait ressuscité De Gaulle pour avoir un caractère fort à opposer aux ectoplasmes modernes. Desgouilles a bien tenté, avec son héroïne, de créer un vrai cerveau au milieu de cette bande de minables, ce qui surnage est justement le sentiment qu’il ne nous faut pas DSK, qui ne fut jamais, hélas, que ce qu’il est, mais un vrai lider maximo, dont je ne vois pas bien l’émergence dans la France contemporaine. Anne-Sophie Myotte (ainsi s’appelle la grande ordonnatrice de ce retour à la souveraineté nationale) n’est pas Marie-France Garaud, qui insuffla à Chirac la capacité à gagner Paris d’abord, la France ensuite.
Au total, c’est un roman fort divertissant par cela même qu’il met en scène, parfois avec une ironie bien venue, une bande de faux-poids et de demi-portions que l’Histoire engloutira prochainement — dès que les circonstances nous donneront un individu capable de répondre aux défis contemporains, au lieu de politicards soucieux de leur survie en milieu médiatique. Nous en sommes loin pour le moment : toute cette fiction souverainiste n’était qu’un cauchemar de Pierre Moscovici, nullard d’entre les nullards, donc à ce titre nommé à la direction d’une instance européenne, et qui symboliquement a le dernier mot de cette histoire tragique sous le rire.

Jean-Paul Brighelli

Pays de merde ?

« Pays de merde », a dit Zlatan — l’homme qui s’est fait un prénom qui genuit nomen (« zlataneries ») qui genuit un bon paquet de khonneries magistrales. Autrefois on citait Hugo, désormais on s’esbaudit de Zlatan. Sic transit.
(Je ne sais pas ce que j’ai à parler latin ce soir. Par réaction sans doute : depuis que Najat Vallaud-Belkacem a décidé de faire de la culture classique une note de bas de page dans des programmes scolaires repensés selon la loi de Sainte Interdisciplinarité et du Bienheureux Foutage de gueule, je suis porté à caresser derechef ce chef d’œuvre en péril — les humanités classiques…).
La Marine en a profité pour ressortir le vieux slogan sarkozyste — avec une variante : « Ceux qui considèrent que la France est un pays de merde peuvent la quitter », a-t-elle dit. Comme si Zlatan allait quitter un pays qui lui assure un revenu (hors publicité) de 18 millions d’euros par an — en 2014.
« Pays de merde » : et aussitôt les médias (qui n’ont décidément rien de mieux à faire, au moment où l’Etat islamique faisait plus de 140 morts au Yemen dans des attentats–suicides au cœur des mosquées chiites) de s’emballer, la France qui tweete de gazouiller ses protestations, et les politiques de se répandre, y compris le Premier Ministre invité à ce sommet de la pensée qu’est le Grand Journal : « Un grand footballeur doit être un exemple », bla-bla-bla, a-t-il répondu à une question intelligente d’Antoine de Caunes (mimique absolument désolée de Polony, durant ces déclarations bien senties — elle a compris, bien sûr, ce que Communication veut dire, dans le langage de ces têtes creuses, mais visiblement elle ne s’en remet pas).
Le magazine suédois Fokus (apparemment un excellent magazine, qui tire aussi bien à droite qu’à gauche — le modèle de ce que pourrait être Marianne avec un peu plus de pugnacité) a bondi sur l’occasion :
Je parle le suédois comme De Gaulle parlait les langues étrangères, et je traduis : « Croissance zéro, 10% de chômeurs, le Front National en route vers une victoire électorale. Pas un pays de merde ? »
Ils sont sympas, ils ont mis un point d’interrogation que l’on sent toutefois quelque peu rhétorique.

Il y a bien des manières de répondre aux Suédois.
D’abord, que tous les pays, à un moment ou un autre, ont expérimenté une croissance zéro — et parfois négative. Que la Grèce peut être dans les ennuis, mais qu’elle reste la Grèce. Qu’aux vertus luthériennes nous opposons la finesse méditerranéenne. Que l’Académie suédoise, comme on dit, a couronné bien plus de Français que de Suédois, et dans tous les domaines. Que leurs voyous, ma foi, n’ont rien à envier aux nôtres. Qu’il est des néo-nazis scandinaves bien plus radicaux que nos nostalgiques de l’OAS, comme dirait Anders Behring Breivik… Et que quand on est venu chercher un général républicain en France pour en faire la souche d’une lignée de rois suédois…
Et que… et que…
Certes, certes…

Mais les Français ont eux-mêmes oublié, ces derniers temps, combien ils furent grands. Au moment où le chômage se porte si bien, on devrait rallumer le flambeau des vieilles gloires françaises. Au lieu de ça, on passe son temps à battre sa coulpe, à s’accuser de tous les crimes du colonialisme, à laisser grignoter sa culture par un conglomérat de rappeurs. Et on se console en regardant TF1, en s’abonnant au djihad ou en gazouillant à vide sur la dernière zlatanerie. Du coup, on va porter la Marine au pouvoir, sans illusion — et un pays qui perd ses illusions est tout près de sombrer.
Bref, décadence.
Mais rien n’a été fatal. Nous ne sommes pas les objets d’une vengeance divine — étant entendu que dieu, hein… Nous nous sommes tricoté notre petite décadence dans notre coin à main d’homme. Les Français n’ont rien oublié : on leur a effacé la mémoire.

On nous a démantibulé une école qui fut la première au monde, en qualité et en ombre portée. Nous en sommes arrivés à croire que BHL est philosophe et conseiller militaire, que les énarques sont forcément compétents, que Sarkozy pourrait revenir, faute de concurrence, ou faute d’excès de concurrence, que Hollande est de gauche et Macron aussi. On veut nous faire croire, d’ailleurs, qu’il y a encore une droite et une gauche, alors que tout le monde voit que c’est blanc bonnet, bonnet blanc, comme disait le PC à l’époque où il y avait encore un PC. Notre décadence est une décadence imposée — tout comme on nous a imposé un FN à 30 ou 40%, rien que pour sauver un PS en débandade, ou que l’on tente de nous convertir au communautarisme, juste pour ramasser une partie du vote musulman, conformément aux directives de Terra Nova, le think tank du PS (ces gens-là sont incapables de dire « Cercle de réflexion » : english is better), qui pense que les enfants d’immigrés peuvent utilement remplacer, dans les urnes, le vote des ouvriers et des employés, que ces bobos Rive Gauche-Droite pensent désormais défunts.
Le poisson pourrit par la tête — à l’Elysée et à Matignon, et dans une foule d’instances européennes pour lesquelles nous n’existons pas. La décadence est au sommet de l’Etat — pas forcément dans les couches populaires, parce qu’il existe encore un peuple de France qui un de ces jours décapitera à nouveau ses rois.
Un jour.
Dans dix mille ans, disait Léo Ferré. Ou demain.

Jean-Paul Brighelli

Le bal des faux-culs

« J’appelle un chat un chat, et Rollet un fripon », dit très bien Boileau dans les Satires (Rollet était un procureur véreux — pléonasme, à l’époque). Mon ami Gérard Filoche (relativisons : il est mon ami parce que nous avons participé à la même manif le 21 juin 1973, et que nous avons partagé le même éditeur) suscite depuis hier un émoi général dans la classe politique (petite classe…), parce qu’il a salué d’un tweet ravageur et bien senti la mort de Christophe de Margerie la veille à Moscou, où il était allé faire des affaires avec Medvedev au nez et à la barbe des pseudo-sanctions prises contre le gouvernement russe — tout comme il avait apparemment contourné allègrement le processus pétrole contre nourriture en Irak dans les années 1990-2000. Valls — ami personnel de Margerie : dis-moi qui tu fréquentes… — s’indigne, une foultitude de députés lécheurs de Premier ministre demandent son exclusion des instances du PS, un Guerini (qui s’est exclu tout seul, mais qui n’avait pas été viré) ça va, mais un Filoche, c’est trop.
Et puis, dans les Gérard, au PS, ils ont déjà Collomb, qui comble leurs attentes de sociaux-libéraux. Ils n’ont pas besoin de Filoche.

Filoche est à peu près tout ce qui reste à gauche au PS. Sa carrière d’inspecteur du travail l’a conduit à fréquenter tout ce que le patronat comporte de cannibales : non que tous les patrons soient des vampires, mais certains ne se gênent pas pour manger la chair des fils après avoir sucé le sang des pères, comme dit Swift dans un pamphlet célèbre. Filoche, c’est l’énergumène éloquent ; il s’est rodé, depuis près de soixante ans qu’il milite, à tout ce que le PC, la LCR, et le PS pouvaient fournir d’occasions de s’emporter — et il a l’emportement facile, en bon descendant des Vikings qu’il est (il en a le physique de géant faussement débonnaire). Il a la colère a fleur de peau — il a fait chez Ruquier en mai dernier un grand numéro qui a laissé Natacha Polony, qui n’en pensait pas moins, visiblement enthousiaste — elle est gauchiste tout au fond d’elle, c’est bien connu. Même si elle lui a demandé, avec un certain bon sens, ce qu’un homme comme lui faisait encore dans ce parti de nouilles recuites.

« Les morts sont tous des braves types », chantait Brassens. Margerie décédé est donc un chic type, et Total, qui a fait des affaires avec les militaires birmans, et qui s’est délocalisé de façon à ne payer en France qu’une obole symbolique en guise d’impôts (en fait, c’est le fisc qui le paie) sur des bénéfices off-shore, est une grande compagnie à peine impitoyable. Et Margerie, qui a fait toute sa carrière chez ce philanthrope, est un chic type. Du coup, Filoche, après avoir été un détrousseur de CRS en d’autres temps, est un assommeur de braves gens, aux yeux des députés PS.
Quand je pense que dans un article récent, probablement écrit sous l’empire d’un scotch hors d’âge, Franz-Olivier Giesbert prétendait que le gouvernement actuel était du communisme mou ! Allons ! Valls aimerait bien être Tony Blair, et Hollande est un Sarkozy vaguement compassionnel. Quant aux députés qui font bloc derrière eux, ils votent un budget de crise dont le petit peuple (et dans le petit peuple il faut désormais inclure les classes moyennes paupérisées par une politique de restrictions systématiques — mais pas pour tout le monde) fera les frais. Filoche s’est tout récemment insurgé, dans Marianne, contre la politique familiale du gouvernement, qui a décidé que les allocs seraient dorénavant versées avec un élastique. Il a raison — nous avons comme seul avantage, face à une Allemagne vieillissante qui se prépare à payer les retraites de ses vieux en obligeant l’Europe à une politique monétaire qui favorise ses intérêts, d’avoir une natalité encore positive, mais avec le PS, nous serons bientôt plus âgés qu’au Japon.

Et plus pauvres…

Je ne partage pas forcément toutes les convictions de Filoche. Il s’en tape, d’ailleurs : il est une force qui va. À bientôt 70 ans, il est plus fougueux qu’à 20 ou 30 : les convictions conservent, les reniements abîment. L’espoir aussi — et Filoche, contre vents, marées et PS, espère toujours. Ma foi, sur ce point au moins, nous sommes deux.

Jean-Paul Brighelli

Quatrième Reich

La France (et pas mal d’autres pays européens, surtout ceux du Sud — qui s’en étonnera ?) vient donc de se livrer à un exercice électoral à visée interne, à propos d’un scrutin européen. Ce qui fait dire à ce glorieux imbécile de José Bové que ce scrutin est nul et non avenu — ce qui revient à peu près à mettre la poussière sous le tapis. « Ce n’est pas une élection à valeur nationale, c’est un scrutin européen, et au niveau européen, ce sont les Européanistes qui ont gagné » : tels sont les « éléments de langage » que les états-majors, bien obligés, ont fourni dimanche soir, dans l’urgence, à leurs troupes. Pauvres pignoufs !
Cette élection a pris en France, et un peu partout en Europe, des allures de plébiscite national. La démocratie dont tous ces démocrates se gargarisent n’a pas la possibilité de s’exprimer sous forme officielle de référendum ? Eh bien, le peuple souverain a sauté sur la première occasion de manifester son opposition aux gougnafiers qui nous gouvernent — et le terme inclut pour moi aussi bien le PS, retombé dans les eaux basses du marigot où s’abreuvent les éléphants, que l’UMP, incapable de capitaliser sur l’effondrement du parti au pouvoir, absent de toute la campagne des Européennes, et déchiré de querelles intestines qu’aucun Spasfon idéologique n’apaisera.
À vrai dire, le PS a fait de son mieux pour éliminer préventivement l’UMP du jeu européen, persuadé qu’il était que la stratégie visant à faire croire qu’il est la seule alternative au FN est la bonne pour remporter, à terme, la présidentielle de 2017. On n’a vu ou entendu que des débats PS / FN — et les médias aux ordres ont complaisamment négligé d’inviter l’UMP à ces joutes. C’était une idée d’escrocs, qui ne voyaient plus d’autre stratégie gagnante que cette bipolarisation nouvelle.
Retour de flammes : avant même cette échéance, le peuple vient de lui signifier qu’en cas de duel avec Marine Le Pen, et malgré les plaisanteries nauséabondes de Jean-Marie (qui doivent faire bondir Philippot, à moins qu’il ne pense que ces roulements d’épaules pour bistrot du Commerce ne cristallisent dans leurs convictions la petite portion de fachos qui constitue la vieille garde du parti bleu-marine), Hollande II sera balayé avant même de régner, quoi qu’en pensent les bobos parisiens qui ne passent jamais le périph, et ne vont en province que dans le Luberon.
Le soir même, Jean-Claude Juncker se proclamait déjà élu à la tête de la commission européenne. Les soubresauts français (ou danois, ou espagnols, ou anglais, ou italiens, ou hongrois, ou…) lui importent peu : une grande petite ambition satisfaite le remplit d’aise. Sûr que ça va nous faire aimer l’Europe !
Qui ne voit que si les gouvernants ne tiennent pas immédiatement compte du vote de dimanche, soit en changeant radicalement de politique, et en cessant de nous saigner pour rembourser une dette qui ne peut l’être, soit en démissionnant et en appelant à de nouvelles élections à la proportionnelle, ça va se passer dans la rue ? Qu’aucun gouvernement ne peut tenir encore trois ans sur des bases aussi minces — parce que la popularité s’effrite de façon exponentielle, ils devraient le savoir, une fois que le mouvement est lancé, et que l’on ne remonte pas d’une désaffection : c’est le propre des passions de ne pas réfléchir, et ces imbéciles croient intelligents d’adresser au désespoir des signaux « raisonnables » — moins de petits Français imposés, ce qui signifie évidemment que ce sont les classes moyennes qui paieront pour les autres (et comptez sur le FN pour expliquer posément qui sont les autres). Nous glissons tout doucement vers une guerre civile qui ne dira pas son nom, via des milices d’auto-défense, des pogroms discrets et autres joyeusetés dont l’Allemagne de Weimar pourrissante nous a donné l’exemple. Une guerre civile molle qui engloutira ce qui reste de républicain, et dont nous ne sortirons qu’au prix d’un grand carnage de valeurs.
Pendant ce temps, Merkel sur son petit nuage se fiche pas mal de ce qui se passe chez les voisins. Elle a gagné dans son pays, elle couronnera demain Juncker, son homme-lige, et prétendra gouverner l’Europe comme elle a gouverné la Grèce. Deustchland über alles est de retour — il fallait bien qu’un jour ou l’autre, les Allemands fassent payer le prix de 1945. Le Japon a fait de même en conquérant tranquillement l’Amérique dans les années 1970-1980. C’est de bonne guéguerre.
C’est à ce Quatrième Reich, le Reich des grands intérêts bancaires, du libéralisme pontifiant, que les Français viennent de dire non : additionnez les voix du FN, celles du Front de Gauche, qui n’en pense pas moins, et celles de Dupont-Aignan, et vous avez 40% de révoltés qui crachent sur l’Europe des trusts financiers. Ce Non ne sera pas entendu — parce que le PS croit pouvoir surfer jusqu’en 2017, et que l’UMP, d’ici là, aura éclaté en factions sanguinaires. Il ne sera pas entendu, et c’est dans la rue que ça va se passer.

Jean-Paul Brighelli