Madame Bovary Redux

Dans la famille manga, je demande le genre shôjo : il s’agit de mangas pour adolescentes (c’est le sens de shôjo en japonais) pré ou tout juste post-pubères, parfois touche-pipi mais pas forcément. Un peu niais. Harlequin mis en images. Bibliothèque rose bonbon.
Yumiko Igarashi, la grande mangaka « princesse du shôjo manga », connue pour Candy ou Georgie, qui doit se tenir au courant des dernières réformes du collège en France, a donc adapté Madame Bovary en shôjo manga afin de complaire aux IPR qui inlassablement sillonnent leur rectorat (un joli mot qui vient probablement de rectum, vu le forcing des con / certations) et qui recommandent (voir par ailleurs ma future chronique du Point) de ne pas se lancer dans des travaux littéraires qui passeraient par dessus la tête des apprenants.
Comme dit l’éditeur français, « la narration très féminine du genre colle parfaitement au style graphique ». Qu’on en juge :

 

Ou encore :

Les albums ont été publiés en français en 2013 — mais c’est cette année qu’ils pourront connaître le succès qu’ils méritent. Ah, quels beaux EPI Lettres / Arts plastiques on va nous tricoter avec un pareil matériel graphique ! Comme l’ironie de Flaubert se dégage admirablement de ces planches ! Par exemple, dans le roman, Emma et Léon passent trois jours de lune de miel à Rouen. Ils font romantiquement du canotage sur la Seine, Léon lui récite du Lamartine — « Un soir, t’en souvient-il, nous voguions en silence », le vieil Alphonse était un maître du shôjo — à ceci près que le fleuve est bordé d’entreprises de calfatage, que « la fumée du goudron s’échappait d’entre les arbres », et que « l’on voyait sur la rivière de larges gouttes grasses, ondulant inégalement sous la couleur pourpre du soleil, comme des plaques de bronze florentin, qui flottaient » : la romance s’écoule sur fond de pollution — un mot qui à l’époque de Flaubert n’avait pas exactement le sens actuel, et qui évoquait davantage les pollutions nocturnes auxquelles doivent se livrer les jeunes filles adeptes du genre shôjo — surtout si tout ce qu’elles connaissent de la scène est ce qu’en a gardé Yumiko Igarashi :Quand j’ai à parler de Madame Bovary (ou de l’Education sentimentale, mêmes ressorts, même punition), je commence par expliquer qu’il est très compliqué de lire Flaubert à voix haute : soit on lit au premier degré, et on rate l’ironie, soit on lit de façon distanciée, et on sabote le point de vue d’Emma et de toutes les courges qui « se graissent les mains à cette poussière » des romans sentimentaux.
C’est sans doute trop com / plexe pour des ados con / temporains cons / ommateurs de shôjo et d’autres balivernes sentimentales. Trop complexe aussi pour les inventeurs des dernières réformes de l’Education — celle du lycée, con / coctée par les services de Luc Chatel, ne valait pas mieux que celle du collège qui lui fait écho. Faut croire qu’en fait d’Education, c’est à l’Education sentimentale que pensent les gros bonnets de la rue de Grenelle. Du coup, la fameuse phrase où le romancier se moque des lectures de la jeune shôjo Emma, pleines de « messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis et qui pleurent comme des urnes » devient, chez Igarashi :

J’en connais une, chroniqueuse émérite et pétrifiée d’admiration devant Flaubert, qui va courir s’offrir ce chef d’œuvre.

Comme les Japonais pensent à tous les publics, les homos ont spécifiquement le yaoi, dans lequel l’intrigue est centrée autour d’une relation homosexuelle entre personnages masculins, et comportant éventuellement des scènes sexuelles. Dans les faits, c’est aussi cucul-la-praline que le shôjo — il n’y a pas de raison commerciale que les gays soient plus malins que les hétéros.
Et sachez, heureux enseignants en quête d’œuvres adaptées au niveau de vos élèves, que Yumiko Igarashi a également fait un shôjo à partir de Roméo et Juliette — en cette année de célébration du 400ème anniversaire de la mort du grand Will, voilà qui fera chaud au cœur de tous les anglicistes. Aussi niais que Bovary, ou que les inscriptions griffonnées par des touristes incultes à l’entrée de la maison supposée de Juliette, à Vérone.
Du graf’ au shôjo, même combat — et je ne suis pas bien sûr que Shakespeare ou Flaubert en sortent vainqueurs. Mais l’essentiel, n’est-ce pas, c’est que les apprenants s’expriment — comme le jus des citrons.

J’étais déjà l’heureux possesseur d’une version réduite et illustrée du Comte de Monte-Cristo publiée en Inde — les 1000 pages du roman de Dumas ramenées à 231 pages d’un tout petit format en corps 14 — voyez vous-même, c’est la fin :Mais avec le genre shôjo, une nouvelle barre est franchie — la barre que l’on abaisse, bien sûr, afin que tous la passent, et viennent ensuite s’écraser contre le mur inéluctable de la réalité. Flaubert ne sert pas uniquement à donner de la culture ou à passer un bon moment, mais à faire comprendre qu’en rester à des lectures chatoyantes et un savoir auto-construit à 14 ans vous promet des lendemains qui déchanteront — mais Najat s’en soucie-t-elle ?

Jean-Paul Brighelli

« La plus fasciste des réformes ».

Marie Lucas, Normalienne actuellement détachée pour recherches à l’université de Pavie, consacre l’essentiel de son travail à Antonio Gramsci, dont les Cahiers de prison, rédigés durant sa longue incarcération, forment un bréviaire indispensable à tout vrai révolutionnaire. Elle m’a adressé le texte ci-dessous, où elle analyse la réforme du collège à la lumière de ce que le plus brillant penseur du Parti communiste italien pensait de la réforme de l’éducation lancée par le Duce. J’ai trouvé curieux que les analyses de Gramsci dans les années 1920 rejoignent celles de Jean-Claude Michéa (dans l’Enseignement de l’ignorance — indispensable) ou de Nico Hirtt (voir par exemple son analyse de « l’approche par compétences » — la base de ce socle commun qui est l’instrument de mort de l’école française).
Loin de moi, bien entendu, l’idée d’identifier Mme Vallaud-Belkacem à un homme qui a conduit l’Italie à l’abîme : elle est dans le camp du Bien, tout ce qu’elle propose est marqué du sceau de l’intelligence la plus pure et des meilleures intentions, et d’ailleurs le PS en sortira revigoré aux prochaines élections. Il s’agit donc essentiellement ici de préciser un point d’Histoire à l’intention des curieux. JPB

Ce serait sans doute faire preuve d’audace ou de démesure que d’adresser à Mme Vallaud-Belkacem l’hommage qu’en 1923 Mussolini rendait à « la plus fasciste », disait-il, de ses réformes, celle de l’éducation. Le propos peut surprendre, l’analogie dérouter. Il n’y a pourtant là aucun paradoxe, et la réforme que l’on nous concocte actuellement rue de Valois, celle du « collège de l’épanouissement et de la citoyenneté » promis pour 2016, répète et, à bien des égards, prolonge les ambitions qu’Antonio Gramsci condamnait du fond de sa cellule. Ce marxiste clairvoyant avait bien compris où mèneraient les fantaisies pédagogiques de son temps : les initiatives du nôtre voudraient-elles lui donner raison ?

Si l’on en croit le site de l’Education nationale, la réforme projetée n’ambitionne rien de moins que d’éradiquer l’ennui et la stérilité du travail scolaire pour se préoccuper enfin de « la future insertion des collégiens » : une inspiration qui bien sûr ne ressemble en rien à celle qui conduisit Giovanni Gentile, ministre mussolinien de l’Instruction publique, à s’émanciper de l’école traditionnelle pour engendrer l’« homme nouveau » rêvé par le régime. Déjà était en cause l’austérité de l’enseignement traditionnel — et le Duce, ancien instituteur, en savait quelque chose. Expurger l’école primaire de ses éléments dogmatiques et livresques, valoriser les activités récréatives et manuelles susceptibles de laisser s’épanouir l’expression spontanée de chacun, c’est ce que l’inspirateur des programmes, Lombardo-Radice, préconisait sous le doux nom d’« école sereine ». Les audacieux pédagogues du régime espéraient substituer à la férule du maître l’autonomie encouragée de l’enfant-poète (fanciullo-poeta) ; ils ne pourraient qu’applaudir le collège version 2016 pour ses « formes simples et coopératives », ses travaux collectifs et autres « pratiques interdisciplinaires », voire, s’ils avaient eu accès à cette merveilleuse évolution technique, pour l’irruption du « numérique dans toutes ses dimensions ».
L’autre volet de la grande œuvre pédagogique mussolinienne consistait à privilégier, dès le secondaire, un enseignement spécialisé et fonctionnel, destiné à faciliter l’insertion professionnelle. Il s’agissait de diriger la grande majorité des élèves vers « l’école du Travail » et de réserver « l’école du Savoir », celle des humanités, à une élite issue des classes bourgeoises. Ceux-là mêmes qui affluent aujourd’hui vers la dernière place forte du latin et du grec, l’école privée…
Mais ce volet-là nous en avons eu un arrière-goût il y a quatre ans sous le nom poétique de « réforme du lycée ».

L’un des plus virulents opposants à cette révolution pédagogique fasciste fut Antonio Gramsci, qui le premier dénonça la remise en cause d’une école « désintéressée » (cahier 12, § 1, mai-juin 1932). Pour le grand penseur marxiste, l’école dite traditionnelle avait vocation à transmettre une culture encore indifférenciée et non discriminante, et avec elle la « puissance fondamentale de penser et de savoir se diriger dans la vie ». À cette fin, elle enseignait le latin pour « habituer à raisonner » à l’aide d’une grammaire abstraite, aussitôt appliquée à une réalité culturelle concrète. L’élève accédait ainsi à des « expériences logiques, artistiques, psychologiques sans se regarder continuellement dans le miroir ». Par-dessus tout, Gramsci s’effrayait des mesures bannissant l’effort de l’apprentissage. Le préjugé voulant que « les difficultés soient artificielles » oublie, soulignait-il, que « l’étude aussi est un métier, et très pénible, avec son apprentissage propre, non seulement intellectuel mais aussi musculaire et nerveux ». Or, poursuivait-il, les rejetons privilégiés sont mieux disposés pour un tel « processus d’adaptation psycho-physique » (ibid., § 2), de sorte qu’en le perdant de vue, c’est aux plus déshérités que l’on retire la possibilité d’acquérir les facultés de concentration propices à l’étude.

Pour un communiste, l’école devrait être « l’instrument pour élaborer les intellectuels de toute catégorie » (ibid., § 1). En cédant à la tendance, redoutée par Gramsci, à « rendre facile ce qui ne peut l’être sans être dénaturé », le gouvernement favorise irrémédiablement la paralysie sociale. Tétanisé devant le spectre souvent nominal d’une « discrimination », il se refuse à opérer ce que notre fervent communiste réclamait : « un mécanisme pour sélectionner et faire avancer les capacités individuelles de la masse populaire, qui aujourd’hui sont sacrifiées à des expériences sans issue » (ibid., §1). Car, toujours selon Gramsci, le mérite des sociétés démocratiques est de permettre, grâce à élargissement de la base éduquée, la croissance de « cimes intellectuelles » d’origines sociales variées.

En homme issu du peuple et caressant l’idéal d’une société sans classes, le philosophe communiste ne pouvait souffrir l’affaissement intellectuel que l’Italie populaire serait la première à subir. Incapable de frayer une voie au talent, elle ne fournirait plus que la « classe instrumentale » dont la « classe dirigeante » avait besoin… Comment espérer mieux de la réforme à laquelle notre sémillante ministresse — puisqu’elle tient au féminin, allons-y — entend attacher son nom ? Sait-elle que l’homme nouveau dont elle prépare l’avènement est le même que celui qu’appelaient de leurs vœux les régiments du Ventennio ? « Me ne frego », semble dire notre radieuse réformatrice aux « pseudo-intellectuels » qui s’inquiètent…

Marie Lucas
Ecole Normale Supérieure de Paris
Université de Pavie

FIDL ment

Dans deux articles du Point.fr, j’ai évoqué (très brièvement, et plus par manière de plaisanterie que pour accabler cette ambulance) la Fédération Indépendante et Démocratique Lycéenne (FIDL). Dans l’un, je la traitais de « couveuse du PS » ; dans l’autre, j’en remettais une couche (culotte) en parlant de « pouponnière des futurs cadres » du même parti.
Un certain Xavier Hasendhal (il était déjà à la FIDL en 2010 — dans le Val d’Oise : il y est toujours cinq ans plus tard ? Quelqu’un a dit à son lycée que les redoublements étaient désormais interdits ?) me reproche ces propos qui n’avaient d’autre fin qu’une écorchure ironique légère : « Je vous contact au sujet de deux articles que vous avez récemment rédigé sur le site Le Point.fr. » m’écrit-il. Phôtes d’orthographe comprises (ah, l’accord du participe avec le COD antéposé, quel nœud d’embrouilles ! Pourquoi Mme Vallaud-Belkacem n’y met-elle pas bon ordre ?), alors qu’il continue en m’affirmant que contrairement à ce que je feignais d’affirmer dans un article tout au second degré, « nous tenons à la langue française et que nous l’utilisons dans toute sa largeur au quotidien » — qu’est-ce diable que la largeur de la langue ?
Il me somme donc « de retirer ces lignes de [mes] articles, à moins de prouver [mes] dires avec des éléments tangibles. » Sinon, menace-t-il, il pourrait tirer les conséquences (juridiques ? Allons donc !) de ces propos « diffamatoires ».
Pauvre chou ! Sais-tu bien qui je suis ? comme dit Corneille (1606-1684, je le porte à ta connaissance, car je sens bien qu’il faut ici faire œuvre de pédagogie…). Sais-tu bien qu’il ne faut pas trop chatouiller le Brighelli qui sommeille ? Et que l’on ne gagne rien à menacer quand on n’a pas de quoi étayer ses accusations ?

Oui, la FIDL est la pouponnière du PS, et même la pouponnière de ses dirigeants. Depuis 1987 (cette Fédération est née dans les remous du mouvement contre la réforme Devaquet, qui laissa sur le carreau Malek Oussekine, divin cadeau pour des jeunes qui se cherchaient et couraient très vite devant les forces de l’ordre, contrairement à d’autres jeunes vingt ans avant), nombre des dirigeants de la FIDL ont appartenu ou appartiennent à l’élite de la rue de Solferino. Si je cumule les responsables de la FIDL (Carine Seiler, Delphine Batho, future ministre, Sonia Samadi ou Léa Filoche, digne fille de son père, que je connais un peu et dont j’ai parlé ici même) et ceux de SOS Racisme (après tout, les deux ont été condamnés ensemble dans de vilaines affaires), organisation sœur de la FIDL (Julien Dray, Harlem Désir, Malek Boutih, Dominique Sopo ou Cindy Léoni, ces deux derniers membres en même temps du Mouvement des Jeunes Socialistes, la garderie des futurs cadres du parti), si je tiens compte aussi de ceux, parmi les pré-cités, qui sont aujourd’hui dans l’organigramme de la mairie de Paris et ceux qui sont passés par des partis frères (le MRG pour Fodé Sylla à SOS Racisme, le courant mélenchonien pour nombre d’autres « lycéens »), je peux vraiment dire que ce mouvement, qui par définition n’a pas vocation à retenir ses membres dès lors qu’ils ont fini par passer le Bac, est une officine de sélection et de recrutement des élites socialistes. Tout comme l’UNEF de Bruno Julliard (qui a lui aussi battu des records de longévité estudiantine, cinq ans d’études de 1999 à 2006) est, au niveau universitaire, la chambre d’écho de la FIDL (1).
« Elites » est bien sûr un mot très exagéré — et d’ailleurs honni par Najat Vallaud-Belkacem, qui sauf erreur n’a pas cru bon de tenter la première sélection de la FIDL, mais la reçoit à sa demande et en a obtenu un soutien sans faille parfaitement désintéressé. La FIDL a par exemple protesté — à juste titre — contre la réforme Chatel des lycées, mais n’a rien dit contre l’inique réforme du collège, qui la continue (elle la continue si bien que le ministère en a reporté sine die le bilan). Deux poids, deux mesures, alors qu’il s’agit d’un même projet d’économies à la petite semaine, avec pour effet l’appauvrissement des contenus et la paupérisation intellectuelle des plus déshérités.

Alors au lieu de me chercher des noises pour une plaisanterie dans un contexte de charge ironique, la FIDL ferait mieux de s’interroger sur ce qui serait bon pour les élèves : je me tiens à sa disposition pour lui donner un cours du soir (magistral, bien entendu) sur la question. Et je ferai preuve de mansuétude avec elle.

Jean-Paul Brighelli

(1) Souvenir personnel de Bruno Julliard, invité comme moi dans l’émission À vous de juger, en 2005, et se penchant sans cesse sur Maman Aubry pour lui demander ce qu’il fallait dire, ou si ce qu’il avait dit était bien. Au moins, ils s’occupent de leurs poussins, au PS.

La langue des esclaves

Il y a… quelques années, j’arpentais le GR 20 quand je suis tombé, aux alentours du Col du Vent, sur deux jeunes filles en détresse. L’une d’elles s’était sérieusement abîmé la cheville droite, elles ne savaient plus comment rejoindre leur étape — le gîte du col de Vergio, pour les amateurs. Bref, j’avais mon propre sac à dos, mais j’ai quand même juché la donzelle sur les épaules fragiles, et je l’ai descendue jusqu’au col, à trois heures de marche de là.
Chemin faisant, nous papotâmes. Elles étaient l’une et l’autre secrétaires — on ne disait déjà plus dactylo. Je n’ai pas voulu creuser entre nous un abîme de classe, au moment même où je sentais autour de mon cou les cuisses de l’intéressante gamine, et j’ai prétendu que j’étais manutentionnaire chez Conforama, à l’angle du quai de la Mégisserie — j’habitais encore Paris, à l’époque.
Et pour jouer à fond mon personnage, j’ai raréfié mon vocabulaire, et quelque peu déstructuré ma syntaxe. C’était assez facile, vu que l’effort fourni me donnait un excellent prétexte pour ne pas répondre du tac au tac, et appauvrir consciemment l’expression de mes réponses. N’empêche, elles ont fini par trouver, le soir en particulier, quand nous nous sommes retrouvés de part et d’autre d’un plat de veau corse aux olives et à la nepita (une menthe sauvage à petites feuilles essentielles dans tous les ragoûts insulaires), que je m’exprimais drôlement bien pour un manutentionnaire…

Dans une interview très récente donnée par François Bayrou au Figaro et à Alexandre De Vecchio, l’ancien ministre de l’Education, qui est aussi un petit peu agrégé de Lettres, flagellant l’inconséquence de Najat Vallaud-Belkacem et de sa réforme du collège, souligne avec force l’importance de la maîtrise de la langue :

« Au téléphone, explique-t-il, l’administration ou l’interlocuteur avec lequel vous échangez, au son de votre voix, à la manière dont vous vous exprimez, sait qui vous êtes. Et la maîtrise de la langue, l’emploi du mot juste, la capacité à transmettre une émotion, une colère, un sourire ou une plaisanterie vous donne un statut, vous apporte une reconnaissance — et cela d’où que vous veniez. La maîtrise de la langue vous offre ainsi une clef pour le monde. Et aussi une clef pour lire et traduire vos sentiments et vos émotions. C’est aussi une voie qui permet de faire reculer la violence, qui est si souvent l’expression de ce qui bouillonne à l’intérieur de nous et qu’on ne parvient pas à traduire, à exprimer.
« Les mots ont une vie propre, la langue a des racines. Et cette découverte-là est précieuse pour la capacité de rayonnement, d’expression ou de compréhension de l’individu. Elle permet de lutter efficacement contre les inégalités transmises qui existent et sont difficiles à compenser. Si cette réforme aboutit, alors ce chemin d’émancipation sera réservé aux seuls enfants de privilégiés qui auront les moyens de transmettre directement leur savoir, ou de recourir à des leçons particulières ou à des enseignements privés. Bien sûr, ce mouvement vient de loin et comme je le disais traduit l’obsession récurrente de certaines écoles de pensée, au sein de l’Education nationale, qui veulent en finir avec une culture ressentie comme celle des élites. Mais sous couvert de lutter contre l’élitisme pédagogique, elle consacre en réalité l’élitisme social, la constitution d’une élite par la naissance ou par l’argent. Pour moi, c’est à pleurer. Je suis pour que tout le monde puisse accéder à cette exigence élitiste, qu’elle ne soit pas réservée à quelques-uns, mais offerte à tous. La véritable démarche démocratique, ce n’est pas le minimum pour tous, c’est le maximum, l’excellence, proposés à tous. »

Pendant sa campagne de 2007, celle qui lui a accordé le plus de voix dans ses diverses ambitions présidentielles, Bayrou avait proposé de porter à 50% du temps scolaire l’enseignement du français au Primaire. « Ah bon, ce n’est pas déjà le cas ? » demanderont les naïfs. Ben non : depuis qu’un génie de la rue de Grenelle a décidé qu’on faisait du français aussi quand on faisait le reste, puisqu’on s’exprimait dans un pataquès supposé être du français, le temps consacré à l’étude de la syntaxe, de l’orthographe, du vocabulaire et de la correction de l’expression a diminué drastiquement. Qu’on en juge :

Résultat, on a accentué l’effet « héritiers », comme disait Bourdieu. Les analyses du sociologue firent l’effet d’une bombe en 1964, parce que,, comme le raconte Marianne cette semaine, elles portaient un rude coup à l’illusion de la démocratie scolaire et au mythe de l’élitisme républicain comme pure doxa, mythe entretenu alors par l’exemple de Pompidou. N’empêche qu’il y avait alors 12 à 14% d’enfants issus des classes populaires qui entraient dans les grandes écoles. Aujourd’hui, ils sont entre 2 et 4%. Plus on feint de se soucier des déshérités, plus on accentue les disparités. Si on n’apprend plus rigoureusement la langue à l’école, seuls s’en sortiront ceux qui l’ont pratiquée à la maison. On le constate tous les jours, et la réforme du collège, avec des programmes qui se dispensent de citer un seul écrivain français (forcément, on ne prend en compte que les « compétences », qui ne sont jamais que l’occasion de péter ensemble) accentuera encore le phénomène. Pour le plus grand bien des hiérarques du PS ou de l’UMP — sérieusement muette, au plus haut niveau, face à une réforme dont elle espère bien encaisser les dividendes : réduction des heures et des postes, dégraissement, et régionalisation, c’est-à-dire que là encore, on pense passer la patate chaude aux Mairies, aux Conseils généraux et aux régions.
Il est de toute première urgence que l’on reprenne en main l’enseignement du français, en multipliant les exercices pratiques, en refaisant de la lecture (la lecture de livres, pas de tablettes trop ludiques pour être honnêtes) un axe central de l’enseignement, en ne tolérant plus le moindre écart par rapport à une norme qui est celle de la grande bourgeoisie. La petite Najat, dans les années 1980, a bien appris sa leçon, et elle ne garde pas grand-chose, dans son langage, de ses racines berbères ou prolétariennes. Mais les enfants dont elle a aujourd’hui la charge n’auront pas les mêmes chances qu’elle. Leur école se satisfera à bon compte d’une expression approximative — alors que c’est dans la perfection de la langue que l’on sait à quelle classe vous appartenez, et ce n’est pas un hasard si le même mot qualifie les divers degrés de la carrière scolaire et les strates sociales.

Je ne sais pas si mes deux petites secrétaires crurent à mon subterfuge, ou si elles ont feint d’en accepter le principe. À la lettre XXIII des Liaisons dangereuses, la marquise de Merteuil analyse une lettre envoyée par son vieux complice Valmont à la Tourvel qu’il tente de séduire : « Il n’y a rien de si difficile en amour, lui dit-elle, que d’écrire ce qu’on ne sent pas. Je dis encore d’une façon vraisemblable : ce n’est pas qu’on ne se serve des mêmes mots, mais on ne les arrange pas de même, ou plutôt on les arrange, et cela suffit. Relisez votre lettre : il y règne un ordre qui vous décèle à chaque phrase. Je veux croire que votre Présidente est assez peu formée pour ne s’en pas apercevoir ; mais qu’importe ? l’effet n’en est pas moins manqué. » Mon vocabulaire de Normalien agrégé de Lettres transparut-il dans ma syntaxe abrégée ? Elles eurent la bonté de bien vouloir en être dupes, et si jamais, vingt ans plus tard, elles lisent ces pages, qu’elles sachent l’une et l’autre que je les en remercie. On peut, quand on maîtrise tous les niveaux de langue, jouer à redescendre dans ce qui fut mon expression première, la langue des quartiers, comme on ne disait pas encore à l’époque des blousons noirs. Pour emballer les gentes prolétaires. Mais on peut aussi s’exprimer avec distinction, pour séduire les marquises.
Et c’est cette double chance que les programmes envisagés pour 2016 refusent aux enfants d’aujourd’hui, qui resteront confinés dans leur classe d’origine — comme si, alors même que l’on supprime les redoublements, on les condamnait à redoubler éternellement dans la classe des déshérités.

Jean-Paul Brighelli

Antiraciste ta mère !

Ainsi donc, Valls s’émeut du racisme ambiant, et nous promet des cours d’antiracisme. Il a même débloqué pour cela 100 millions d’euros sur trois ans. Il y a des associations qui vont se gaver.
Baudrillard, avec l’humour qui le caractérisait, opéra jadis un rapprochement significatif entre SOS Baleines et SOS Racisme, l’un et l’autre ayant syntaxiquement (quand on la malmène, la langue se venge) la mission de sauver qui les baleines, qui le racisme.
Parce que l’antiracisme ne se décrète pas. Et il ne se prêche pas — on sait même à quel point le catéchisme anti-Shoah, répété trois ou quatre fois dans une scolarité, a eu des effets pervers dans certaines populations intellectuellement un peu fragiles. L’antiracisme ne peut naître que de l’apprentissage des Lumières. Mais les Lumières sont désormais optionnelles en classe de Cinquième. Et j’apprends incidemment, sous la plume des profs d’Histoire fidèles d’Aggiornamento et de Neoprofs réunis, qu’il serait bon de les remettre en perspective, voire de faire l’impasse sur ce mouvement, comme le suggèrent les nouveaux programmes : n’ont-elles pas alimenté les mythes républicains qui, de la Révolution à la IIIème République en passant par l’Empire et Toussaint Louverture, ont justifié la colonisation, hou les vilains…
Imaginons donc un enseignement — nous y sommes — qui ferait d’un côté dans l’antiracisme explicite, et de l’autre rayerait Diderot et Voltaire des programmes (on garde Rousseau pour les raisons pédagogiques/pédagogistes expliquées la semaine dernière). Que croyez-vous qu’il arrivera ? C’est notre civilisation qui crèvera.

À écouter le Camp du Bien parler d’antiracisme, il s’agit presque exclusivement de racisme anti-immigrés — Noirs ou Maghrébins. Blacks et Beurs. Bougnoules de tous les pays — curieusement, les Niakoués sont exclus du grand jeu.

(Précision à l’usage des imbéciles, qui heureusement ne hantent pas ce blog, mais s’y réfèrent parfois en déformant mes propos : j’use de ces termes dans le même esprit que Prévert lorsqu’il parle des Polacks et des Boumians dans son poème « Etranges étrangers »… Ou que l’inusable sergent Hartmann au début de Full Metal Jacket… Ou que Dutronc dans « l’Hymne à l’amour »— ça, c’est de la dérision ! — qui commence par de jolies litanies :
« Bougnoule, Niakoué, Raton, Youpin,
Crouillat, Gringo, Rasta, Ricain,
Polac, Yougo, Chinetoque, Pékin… »
Fin de la parenthèse spécial connards).

Oui, lorsqu’on dit « antiracisme », chez les Khmers pédagos, comme disait jadis Laurent Lafforgue, on sous-entend le racisme dont sont victimes aujourd’hui les Musulmans (on garde parfois l’option « Juifs », mais pas toujours, et rarement pour souligner que le Grand Mufti de Jérusalem applaudissait la politique hitlérienne, et qu’il a fait des émules parmi ses coreligionnaires). Rien sur le racisme anti-Blancs des Beurs et des Blacks, rien sur le racisme entre Noirs et Arabes (que développe très bien un article signé Balla Fofana édité sur l’un des blogs de Libé). Voire le racisme inter-Africains : depuis quinze ans, les Noirs musulmans massacrent les Noirs chrétiens ou animistes avec une constance admirable, de l’Ethiopie au Nigeria en passant par le Soudan ou le Kenya. Quant au racisme à l’œuvre entre Tutsis et Hutus (la « radio des collines » exhortaient à se débarrasser des cafards, un mot qui sonne un peu comme « cafre », le terme par lequel les suprématistes sud-africains désignaient les Noirs, au temps de l’apartheid), on le noie dans la responsabilité supposée de l’armée française. Pourtant les tueries inter-ethniques africaines ne sont pas forcément le résultat du colonialisme — et peut-être parfois celui de la décolonisation. Voir en Casamance.
C’est si vrai, au quotidien, que les 100 000 Comoriens installés à Marseille se gardent bien de se mêler de trop près aux 250 000 Musulmans d’origine maghrébine de la ville. Chacun chez soi, et les mosquées seront bien gardées. Dieu est amour. Et s’il est de bon ton pour un jeune Beur de sortir avec une Céfran hâtivement qualifiée de Gauloise (« tiens, fume ! »), il tolère mal que sa sœur en fasse autant avec un Souchien, comme ils disent élégamment : que le mot existe en dit long sur la tolérance des uns et des autres.
Spécifions pour ceux qui ne connaissent de la « cité phocéenne » que le Stade vélodrome et les sous-performances de l’OM : le « Marseillais de souche » est un composé de tous les peuples de Méditerranée, il a en lui de l’Italien, de l’Espagnol, du Catalan, de l’Arabe forcément (ceux du XVIIIème siècle), sans compter des apports de sang radicalement exogène et parfois même parisien. Quant au Beur de service, il ignore la plupart du temps, les programmes d’Histoire étant ce qu’ils sont, qu’il a très peu de sang arabe (si tant est que cela signifie quelque chose) et beaucoup de sang turc, les Ottomans ayant contrôlé l’Afrique du Nord des siècles durant. Sans compter les Berbères, les Carthaginois, les Romains, les Vandales, les Espagnols et tutti quanti.
Mais si la Beurette susdite sort avec un kahlouche, alors là, pas de quartier ! Touche pas à ma sœur, tu vas la salir. Et toi, tu vas me faire le plaisir de porter un voile, désormais, sinon on va croire que ma sœur est une salope.
Le problème, c’est l’incroyable ignorance de tous ces pauvres gens. L’Education nationale ayant renoncé à la fois à prendre le taureau par les cornes et à transmettre des savoirs cohérents depuis bientôt trois décennies, et Vallaud-Bekacem ayant décidé d’en rajouter une coche avec les Nouveaux Programmes de son Nouveau Collège, je prédis des frictions nouvelles, d’autres cimetières profanées, des églises, des synagogues et des mosquées incendiées, quelques meurtres aussi, l’art de la kalachnikov faisant chaque jour des progrès. Pas tout à fait la Troisième guerre mondiale, mais quelque chose qui ressemblera assez à une guerre civile.
Que suggérer ? Des infusions de Montesquieu et de Voltaire, du Traité de la Tolérance à Mahomet, mais aussi des pages de Condillac ou de Condorcet, des dialogues de Diderot, des mathématiques selon d’Alembert (bon, pas tout de suite, le fameux théorème n’est pas du niveau collège, mais réorganisons l’étude des maths de façon à arriver à d’Alembert — et au-delà), du libertinage selon Laclos et Sade, qui a écrit des choses percutantes « contre l’Etre suprême », et quelques preuves sur la non-existence de Dieu au gré du curé Meslier ou de d’Holbach… Allez, bon prince et dans un grand mouvement de respect pour l’autonomie professorale, je laisserai les plus pédagos insérer un peu de Rousseau dans cette anthologie de l’anti-bêtise — pour faire la tare.
Il se trouve que des anthologies existent — celles sur lesquelles travaillaient encore les élèves au début des années 1980, avant que la grande déferlante de crétinisme appliquée n’emporte tout sur son passage, et ne laisse, face à face, que des communautés effarés de bêtise et de haine.

Jean-Paul Brighelli

Le collège 0.0 est arrivé !

C’est un complot de vieux. Tous les vieux chevaux de retour du pédagogisme. Frackowiak n’est plus disponible, mais il reste Zakhartchouk-chouk. Il est à la retraite, mais peu importe : ils n’ont pas eu l’occasion, qu’ils guettaient fiévreusement, de sévir en 2007 (l’année même où Zakhartchouk a été admis agrégé sur liste d’aptitude, forcément en fonction de ses talents), quand Ségolène a été renvoyée en Charentes. Ils ont fait le forcing auprès de Peillon, qui les tenait un peu en bride. Hamon n’est pas resté assez longtemps. Vallaud-Blekacem était une proie idéale : elle n’y connaît rien, mais alors, rien . Pas plus que Fillon à qui les mêmes avaient refilé, en 2004, le « socle de compétences », cette abomination, cette égalisation par le bas dont le collège nouveau n’est jamais que le véhicule.
Les membres du Conseil Supérieur des programmes, c’est tout un poème. Un président, Michel Lussault, dans lequel la présidente de la Société des Agrégés, Blanche Lochmann, voit « le triomphe des vieilles lunes déconnectées du terrain » et « la revanche du pédagogisme ». Des politiques pré-convaincus ou minoritaires (selon leur appartenance politique), des universitaires versés dans les Sciences de l’éducation, une sociologue ami de Dubet — dis-moi qui tu fréquentes… —, bref, une coalition de bras cassés. Stanislas Dehaene, qui est à peu près le seul type sérieux de la bande, a dû se sentir seul.
Mais cela n’est encore rien. Ce qui a compté, ce sont les personnalités invitées à témoigner auprès de ladite commission pour en infléchir les travaux. Qui se ressemble…
Prenez Laurence de Cock, par exemple. Aggiornamento, le site qui pourrit l’enseignement de l’histoire, c’est elle. Elle m’aime d’amour — j’avais même eu l’occasion de répondre ici-même à sa flamme. Elle se félicite des nouveaux programmes : en Cinquième, l’étude de l’Islam est obligatoire, celle de la chrétienté médiévale puis de la France humaniste est laissée à l’appréciation des enseignants : sûr que s’ils écoutent la cheftaine, ils ne dépasseront jamais l’Hégire et l’invasion de l’Espagne. J’ai eu l’occasion de développer cela sur LePoint.fr. En Sixième, les gosses se refarciront les temps préhistoriques — pour bien leur enfoncer dans le crâne que la France est une terre d’immigration. Même si parler d’immigration au Pléistocène inférieur est un abus de langage. Mais qui leur expliquera qu’ils sont nuls ? Ils se croient infaillibles : ils sont de gauche, ils sont le camp du Bien. Ils sont les idiots utiles — et parfois, peut-être, les salauds utiles.
Zakhartchouk donc a « participé activement et de façon passionnante », dit-il, à cette entreprise de décervelage. Sans se rendre compte que ceux qui pâtiront vraiment de l’expérience, des EPI et autres « sujets d’étude » transdisciplinaires, ce sont ceux qu’il croyait défendre — les petits, les obscurs, les sans grade, les oubliés des ZEP (ou ce qu’il en reste). Pâquerette Pellerin dit de son côté que la vraie culture n’est pas celle de Voltaire ou Racine, tous dinosaures blancs, mâles et décédés (et chrétiens de formation). Non, la culture c’est la culture vivante. Au même moment Valls et Vallaud (qui ne se quittent plus, parole, depuis qu’ils ont visité ensemble un lycée Potemkine à Marseille, et parlent d’une même voix) exaltent le collège Debbouze, les matchs d’impro et les stand up. Rose Pellerin a fait chorus. La France est sauvée. Il n’y a que le magazine Challenges à poser la question : à quoi joue la Gauche avec l’école ?
Elle joue au con, mes bons amis. Emmanuel Davidenkoff, qui a cette semaine perdu une occasion de se taire et a tenté de m’allumer dans l’Express, ce qui m’a obligé à lui répondre, avait jadis écrit un livre sur les errements de la Gauche avec les profs. Si une seule voix enseignante se porte sur ces malappris en 2017, c’est à désespérer des chers collègues.
Oui, Zakartchouk, la Gauche te fait cocu sans même que tu t’en aperçoives. Le nouveau collège ouvre toutes grandes les portes du privé à tous ceux qui ne voudront pas se plier aux étranges diktats des idéologues dans ton genre — et aux enfants des ministres, ceux du moins qui ne sont pas scolarisés dans l’un des grands lycées parisiens. Des établissements où l’on n’appliquera pas ta putain de réforme, sois tranquille. Tu crois te battre pour le peuple, et tu l’enfonces. Bravo.
J’ai rencontré Anne Coffinier il y a cinq jours : elle exultait. Sa Fondation pour l’Ecole croule sous les demandes. Les subsides privés lui arrivent à flots. Ajoutez à cela qu’une bonne part du budget des collèges sera désormais gérée localement et on comprend ce qui se joue : la fin annoncée du jacobinisme, id est de la République. Les pédagos sont girondins, depuis toujours. Ils triomphent : désormais ce seront les maires, les président s de Régions ou de Conseils généraux qui recruteront, qui décideront, et qui probablement, à terme, réécriront les programmes. Chez moi, au choix, Christian Estrosi ou Marion Maréchal. Très excitant.
En tout cas, pour le moment, ce n’est pas avec ces programmes que les 18% d’analphabètes repasseront du bon côté de la lecture. Ils verront même probablement leurs effectifs s’accroître, avec ces pédagogies venues du froid. Mais l’essentiel, n’est-ce pas, c’est qu’ils ne s’ennuient plus en cours.

Jean-Paul Brighelli

Aller simple pour le froid

On croyait tout savoir des pédadémagogues. On s’attendait à tout. Mais nous ne sommes pas au bout de nos peines. Rien de plus inventif que le génie du Mal.
La Finlande a de nouveau frappé — la Finlande est de nouveau frappée. Et elle fait des émules : la partie la plus décoiffante de la réforme du collège que tente de nous vendre Najat Vallaud-Belkacem vient du froid, et en jette un vrai. Je veux parler, bien sûr, de l’interdisciplinarité, qui constitue le noyau dur de cette mise à plat, réduction à zéro, plancher des vaches et des vacheries, niveau subaquatique et même carrément abyssal — bref, le « socle de compétences » revu et corrigé pour les analphabètes par la bande d’analphacons qui sévit rue de Grenelle. Au dernier Conseil Supérieur de l’Education, le SNALC et la CGT (si !) ont voté contre, le SGEN et le SE-UNSA pour (on n’en attendait pas moins, quand on est godillot c’est pour la vie) et la FSU, tiraillée entre le SNES, qui a tout de même réfléchi, ces derniers temps, et le SNUIPP qui fait tout pour que le niveau général ne dépasse jamais celui de la mer et de Bernadette Groison, a voté blanc, ce qui a permis au projet de passer…

La Finlande, donc, nous montre la voie : plus d’enseignements disciplinaires. Tout se fera désormais par objets d’études, qui mobiliseront forcément plusieurs champs en même temps. C’est la fête !
Exemple proposé, l’Europe. Les élèves donc se lancent dans un Itinéraire De Découverte (la chose s’appelait ainsi déjà au début des années 2000, on reprend les vieux pots et la même soupe aigre) sur la CEE, et pour construire leurs connaissances (ah, ce bon vieux constructivisme, toujours fringant !) voient un peu de géographie réduite à ses fonctions utilitaires (le Rhin est allemand en France comme aux Pays-Bas, la Loire a de jolis châteaux, le Tibre et le Tage sont des fleuves paresseux comme les gens qui habitent leurs rives), un peu d’histoire (Jean Monnet a dit… Angela Merkel a dit…), un peu de langues appliquées (« Do you wanna be fucked Greek way or Brussels’s way ? »), un peu d’économie (un mark = deux euros, le reste ne compte pas), le tout dans un joyeux désordre — car si des disciplines peut naître la discipline, l’interdisciplinarité enfante toujours le bordel.
Mais c’est la joie immédiate qui compte. Le bonheur instantané. Peu importe aux apprentis-sorciers que cinq ans plus tard, par manque de bases sûres, l’ex-ado rigolard soit technicien de surface : ils ne seront plus là pour le voir, et leurs propres enfants seront passés par les derniers cycles élitistes disponibles — on en gardera quelques-uns comme repoussoir pour les uns, et pôle de formation pour les élites en auto-reproduction.
Le problème, c’est que le bonheur scolaire — le vrai — est toujours en deux temps. Il naît d’abord de la difficulté vaincue bien plus que de l’amusement généralisé. Et il redouble plus tard, quand on en est à appliquer dans le réel ce que l’on a appris dans l’abstrait — et non le contraire, connard ! On aurait bien surpris Louis-Camille Maillard, le chimiste auquel Nancy et tous les gastronomes devraient élever une statue, si on lui avait expliqué, durant la période où il professait à la Faculté de Médecine d’Alger, qu’il fallait renoncer à enseigner l’interaction des acides aminés et des sucres et faire cuire un steack ou brûler une crème, inciter les étudiants à en tirer des conclusions — et aller à la plage. On aurait sidéré John Forbes Nash si on l’avait dissuadé de s’intéresser à la théorie des nombres et aux équations diophantiennes et sommé de se focaliser sur les opérations boursières : ce n’est pas ainsi qu’il aurait été couronné Nobel d’économie. Mais les petites gens ont toujours la vue courte.
Les Finlandais ont eu de remarquables réussites dans les sciences appliquées — Nokia, par exemple. Elles furent le produit d’un système où l’on enseignait les fondamentaux avant de se soucier d’appuyer sur les boutons d’un smartphone. Les voici qui récusent ce qui les a faits rois : ils seront gueux, et nous aussi.

Jean-Paul Brighelli

À propos de la réforme du collège

Madame la ministre,

Vous venez d’annoncer une réforme du collège qui était bien nécessaire — car quoi qu’ait pu dire jadis Segolène Royal, le collège est bien le maillon faible, après une école primaire qui n’apprend plus à lire et à écrire à tout le monde et avant le lycée où fort heureusement les savoirs savants ne sont plus à l’ordre du jour. Il était temps, d’ailleurs, que la réforme de Luc Chatel descende vers l’amont, si je puis dire, et que la Gauche prouve enfin qu’elle peut faire aussi bien que la Droite. Ce qui arrive depuis deux ans en Classes préparatoires est très en dessous du niveau requis : mais qui a encore besoin de classes prépas ? Vous avez l’université entre vos mains désormais depuis que la regrettée Geneviève Fioraso est allée passer la maîtrise d’économie qui lui manquait. Pensez à la mettre sur les bons rails où elle est déjà.

Mais le collège ! Quelle occasion manquée ! Certes, l’idée de commencer une seconde langue dès la Cinquième en finançant cet enseignement par les heures de première langue supprimées en Quatrième et en Troisième — nous n’avons aucun besoin de savoir l’anglais mieux que François Hollande. Et puis cette initiative assèchera la demande pour les classes bilingues ou européennes, ces refuges de l’élitisme bourgeois. Notez bien que du coup tous ces enfants des classes favorisées, et pas mal d’autres aussi, se tourneront vers le privé, y compris ce privé confessionnel que vos amis appellent de leurs vœux, vu que l’Islam n’est pas assez présent en France. À terme, cela permettra peut-être de se débarrasser de ce fardeau immense qu’est l’Education Nationale : pensez, vous pourriez être la dernière ministre du Mammouth ! La classe !

Comme vous l’avez dit vous-même, les apprenants s’ennuient à l’école, et il faut mettre enfin du divertissement dans les vieux murs des collèges — demander par exemple à Gad Elmaleh d’enseigner l’économie, et particulièrement l’économie souterraine, ou à Jean-Noël Guerini le tri citoyen des déchets ménagers : ce seraient des numéros de clowns fort appréciés des élèves. Ça, ce serait du concret — la descente dans l’ordure !

Quant à la transdisciplinarité… Enfin ! Cinq misérables heures par semaine en moyenne ! Je comprends la colère du patron du SNPDEN, le surdoué Philippe Tournier ! Seuls 20% de l’emploi du temps sont aménageables au gré des fantaisies de « l’équipe pédagogique », cet admirable concept ! C’est la totalité qu’il fallait bouleverser. C’est l’ensemble des cours qu’il fallait rendre ludiques et interdisciplinaires ! Faire officier en même temps les enseignants de Français et de Maths, avec une petite expérience amusante organisée par le prof de Physique-Chimie — le tout en anglais ! Et briser l’espace-classe — consacrer enfin le couloir comme espace pédagogique, ce qu’il est déjà, je vous le fais remarquer ! Ouvrir le collège sur la vraie vie — j’ai dans mon quartier bon nombre de petits dealers que l’on pousserait certainement à la réhabilitation si on les laissait officiellement pénétrer dans un collège où ils sont déjà installés, puisqu’ils y recrutent leurs fourmis et y écoulent leurs produits 100% naturels. De l’herbe ! Voilà de quoi séduire et ramener à vous les élus d’EELV !

C’est la notion même de « prof » qu’il fallait déboulonner ! Qu’est-ce qu’ils se croient, ceux-là, sous prétexte qu’ils ont passé un concours ! Tout le monde peut devenir enseignant ! Notez que la primarisation galopante que vous mettez en place participe quelque peu de cette entreprise de démolition salutaire. Mais pourquoi l’arrêter à la Sixième ? De toute façon, vous allez bientôt recruter n’importe qui pour faire le job, puisque plus personne ne veut s’y risquer pour gagner des clopinettes. Mais enfin, ils ont les vacances, n’est-ce pas…
Pour leur apprendre à rester à leur place (au fond de la classe et devant le distributeur de cafés de la salle des profs), il fallait faire entrer massivement dans les établissements les parents qui y campent de toute façon, et leur donner la charge pédagogique à laquelle ils aspirent — afin de mieux préparer les enfants aux rigueurs de la vie sociale. Un cours sur les meilleures blagues entendues en faisant la queue à Pôle Emploi dériderait l’atmosphère !
De même, vous n’avez rien annoncé concernant la vie du collège. Certes, les redoublements sont désormais à peu près impossibles, mais vous avez maintenu les notes, au grand dam du merveilleux président de la FCPE, l’inoubliable Paul Raoult, qui a pourtant votre oreille. À quoi pensiez-vous ?

Enfin, tout cela ne se mettra en place qu’à la rentrée 2016, sous prétexte que les DHG (Dotations Horaires Globales) sont déjà expédiées. Mais c’est là qu’il fallait faire preuve d’originalité ! Les chefs d’établissement, sous la houlette de leur syndicat-godillot majoritaire, n’auraient pas rechigné à chambouler toute l’organisation ! Parce que d’ici 2016, il peut s’en passer, des choses ! Pensez, vos demi-mesures risquent fort d’inciter les hésitants à voter définitivement FN, dès la fin du mois. Vous me direz que c’est justement cela, le plan : créer les conditions d’accession au pouvoir de Marine Le Pen, dont vous êtes, ainsi que l’ensemble du gouvernement, le sous-marin fidèle. Je suis vraiment stupide de ne pas y avoir pensé !

Jean-Paul Brighelli