Primaire(s)

Cette histoire de primaires, à droite et à gauche, a quelque chose de bizarre (vous avez dit bizarre ?…)
Vous imaginez De Gaulle (ou Mitterrand) passer par des « primaires » qui les auraient mis au niveau de Jean Lecanuet pour l’un, de Gaston Defferre pour l’autre ? Pff…
D’autant que l’identité des votants pose également problème.
À droite, il vous suffira de jurer, croix de bois, croix de fer, croix de Lorraine, que vous partagez les valeurs des « Républicains ». Au PS, on ne sait pas, mais quel moyen de départager les libéraux de droite et les libéraux de gauche ?
Alors, les uns et les autres battent le rappel des adversaires. Ainsi, le PS va, paraît-il, voter à droite pour — pour qui, d’ailleurs ? S’ils veulent que leur candidat, quel qu’il soit, ait une quelconque chance, ils ne peuvent pas aller voter pour Juppé, qui les laminera au nom de la social-démocratie. Lire la suite

Pour moi la vie va (re)commencer

Dans la Provence du jeudi 25 août, pages 2-3, un long article présente la rentrée politique de Nicolas Sarkozy dans l’après-midi et la chaleur étouffante de Châteaurenard — ce qui a permis à son féal Estrosi de parader à ses côtés plusieurs heures durant.
Et faisant la jonction entre les deux pages, une belle image de Sarko galopant sur un pur camarguaisallez, je vous la repasse en gros plan Lire la suite

« Fleur » et couronnes : tombeau pour Eco

Fleur Pellerin, qu’on ne saurait me soupçonner d’avoir épargnée quand elle était ministre, mais qui est partie de la rue de Valois avec une classe folle, a tweeté, tôt ce matin, le plus joli des hommages abondamment versés sur la fosse déjà ouverte d’Umberto Eco :

Et comme elle lit manifestement Bonnetdane, elle a rendu hommage aussi à une chronique récente sur le livre de Laurent Binet, dont Eco était le héros suprême, l’écouilleur en chef, le grand manitou de l’intellect — elle lit donc depuis qu’elle n’est plus ministre :

Pendant ce temps, Sarko se fendait d’une réaction empesée et colorée d’une vilaine faute d’orthographe — il devrait m’embaucher comme « plume », tiens :

Je ne veux pas m’appesantir à un énième hommage — je me rappelle trop le « Tombeau d’Edgar Poe », où Mallarmé se moquait du monolithe que l’on venait de poser sur la tombe du génial Américain :
« Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur,
Que ce granit au moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du blasphème épars dans le futur. »

Et ma foi, Eco a passé sa vie à cela : contrarier les imbéciles (c’est la traduction en langage courant du dernier vers du cher Stéphane). Je lui dois l’une de mes premières émotions sémiologique, lorsque vers 13 ans je lus dans la revue Communications (n°8) son analyse de la « combinatoire narrative » de James Bond. Un linguiste (je découvrais à peu près le mot) qui donnait du sens à Ian Fleming et le prenait au sérieux ne pouvait être mauvais.
Plus tard, étudiant, j’ai accumulé les dettes à son égard — et voici que je ne pourrai jamais les rembourser. Il a été l’un des premiers à analyser la part que le lecteur apportait à l’œuvre, même la plus « fermée » (l’Œuvre ouverte, 1962, et Lector in fabula, 1979). À la même époque, je me livrais à des essais de parodies littéraires, que j’ai définitivement abandonnés quand a paru Pastiches et postiches (1963-1996, prolongé par Comment voyager avec un saumon, 1992-1998) : un grand esprit ouvre le vôtre, et en même temps il stérilise vos prétentions futiles à penser. Je recommande aux avides lecteurs sa parodie du début de Lolita — que je rappelle pour mémoire :
 » Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-lii-ta : le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois reprises, contre les dents. Lo. Lii. Ta.
Le matin, elle était Lo, simplement Lo, avec son mètre quarante-six et son unique chaussette. Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l’école. Elle était Dolorès sur les pointillés. Mais dans mes bras, elle était toujours Lolita.  »

Devenu sous la plume alerte de cet aimable barbu que l’on ne trouvait jamais autrement que souriant, « Nonita » (je rappelle qu’una nona, c’est une grand-mère — un « puma », dirait l’industrie pornographique) :

« Nonita. Fiore della mia adolescenza, angoscia delle mie notti. Potrò mai rivederti. Nonita. Nonita. Nonita. Tre sillabe, come una negazione fatta di dolcezza: No. Ni. Ta. Nonita che io possa ricordarti sinché la tua immagine non sarà tenebra e il tuo luogo sepolcro. »

Bien sûr, pas besoin de traduire — il écrivait en italien mais il parlait tant de langues que le français, l’anglais ou le latin transparaissent en palimpseste dans le moindre de ses écrits.

Il avait compris qu’il y a bien plus à dire de la laideur que de la beauté — mais il a publié quand même une Histoire de l’une et de l’autre qui forment l’un des plus beaux couples de livres jamais lancé sur le marché de l’art — disponibles en coffret, heureux veinards…

Et ce vieillard quelque peu libidineux illuminant sa trogne à la lumière de sa belle captive, ma foi, je serais bien tenté de l’y reconnaître.

Je m’aperçois que je ne parle pas de ses romans. Là aussi, c’était un plaisir de suivre, dans les déluges d’une érudition titanesque, le jeu qu’il entretenait avec la littérature (parce que si vous ne vous amusez pas en lisant / en écrivant, lancez-vous dans la culture des navets). Bien sûr, « Guillaume de Baskerville » dans le Nom de la rose, renvoie à Conan Doyle. Bien sûr, sa déduction sur le trajet qu’a emprunté la jument égarée de l’abbé, au début, est une allusion à l’enquête sur une chienne perdue dans Zadig. Mais dans la liste des livres de l’infernale bibliothèque de l’abbaye — sans doute le décor le plus piranésien / borgésien de toutes la littérature — se dissimule un De modo ridendo attribué à Alcofribas Nasier — le pseudonyme anagrammatique de François Rabelais pour Pantagruel. C’est à cette capacité virtuose à jouer avec la langue, les livres et la chronologie que l’on reconnaît le grand, le très grand écrivain.

Je ne veux pas lasser le lecteur en enfouissant prématurément le grand homme — d’autres s’en chargent depuis ce matin. Je me contenterai de reprendre cette magnifique formule de Lucien Jerphagnon (je crois) : « Il n’est pas mort, il fait semblant ».

Jean-Paul Brighelli

 

Manuel Valls appelle Christian Estrosi

Valls a félicité Bertrand et Estrosi (la presse).

– Christian Estrosi ?
– Ouais ? Céki ?
– Ici Manuel Valls… le premier ministre…
– Ah ouais…
– Je voulais vous féliciter pour cette brillante élection… Dix points d’écart sur le FN ! Quel magnifique sursaut républicain ! Vous allez diriger une grande, une belle région… Et sans aucune opposition socialiste…
– Ah ? Ah ouais… Ouais, je suis content… Qu’est-ce que je lui ai mis, à l’autre dinde ! Dans l’cul la balayette !
– J’ai appelé aussi Xavier Bertrand pour le féliciter d’avoir brillamment battu Marine Le Pen…
– Qui ? Ah oui, Bertrand… Il doit être content, lui aussi, ce connard…
– J’imagine qu’il va y avoir une réunion du bureau exécutif des Républicains…
– Qui ? Les Républicains ? Ah ouais, l’UMP… C’est Sarko qui doit être content…
– Certainement. Un vrai républicain. Assurez-le du soutien sans faille du président de la République pour 2017…
– Ah ? Ouais, j’ui dirai… Mais la grande bringue va péter un câble…
– La grande bringue ? NKM ?
(Rires)
– Vous pouvez compter sur les militants socialistes pour voter pour Sarkozy lors de la primaire.
– Ah ouais ? Le PS va voter pour nous ? Encore ?
– Oui… Vous savez bien que Juppé, hein, Juppé…
– Ah ouais, Juppé !
(Rires)
– Et au second tour de la présidentielle, vous vous souviendrez de nos accords, hein… Les voix de Bayrou — parce qu’il va se présenter, Bayrou, si c’est Sarkozy —, elles se reporteront automatiquement. Mais il nous faudra les vôtres — celles de tous les vrais républicains !
– Les Républicains ? Ah, ouais… Mais aux législatives…
– Cela va de soi… Sarkozy premier ministre, ça me laisse à moi toutes mes chances pour 2022. C’est là que je prendrai Najat comme Premier ministre.
– Qui ça ? Ah, ouais, la fille qui a fait gagner Valérie Pécresse en Ile-de-France (1)… Super ! Moi, vous savez, en 2022… Mais dites, M’sieur l’Premier, et le FN ? Parce que dans le Sud, le FN… Et dans le Nord aussi ! Et partout, d’ailleurs… En 2017, j’veux bien… Mais en 2022… Boum ! Avant, peut-être ! Boum !
– En nombre de voix, il plafonne quand même, le FN ! Le plafond de verre, hein…
– Quoi, le plafond des Verts ? Les Verts, c’est sûr qu’ils votent pas bleu marine !
(Rires)
– Et puis, un plafond, ça doit faire mal, quand on le cogne ! Plus mal qu’une barrière de Grand Prix ! Ce gadin que je me suis pris à Jarama en 76 ! Mais sous la pluie, hein…
(Rires)

– Remarquez… Hier aussi il pleuvait sur le Midi… Elections pluvieuses, élections heureuses, hein…
– Heu… Oui… Enfin, je voulais vous rappeler tout ça… Nous avons voté pour vous… Vous voterez Hollande au second tour, n’est-ce pas…
– Heu… Ouais… Je me vois bien ministre de l’Intérieur d’un gouvernement Sarko… Même si Ciotti en rêve… Putain, ce mec, j’y ai fait sa carrière ! Et il compte encore que je  lui laisse Nice en 2020… J’vais pousser Rudy Salles, tiens !
– L’éternelle histoire du chien qui mord la main de son maître ! Bon, toutes mes félicitations à nouveau. Vous avez une belle région à administrer. Moi, je m’occupe de la France. À nous deux, le libéralisme n’aura pas trop à se plaindre !

Pcc. Jean-Paul Brighelli

 

(1° Valérie Pécresse l’a emporté de 60 000 voix dans une région peuplée de 12 millions d’habitants — et de 90 000 profs, dont un certain nombre ont renâclé à mettre dans l’urne un bulletin appuyant un parti qui a inventé la réforme du collège. Si demain Bartolone — l’homme qui a fait de Pécresse la représentante de la « race blanche », ne l’oublions jamais — est aussi dégommé du Perchoir, il saura à qui dire merci.

Les cendres de Talleyrand

Entre septembre 1814 et juin 1815 se tint à Vienne le Congrès où les grandes puissances se partagèrent les dépouilles de Napoléon, et reconformèrent l’Europe à leur guise.
Je dis « les grandes puissances » parce que certes tout le monde y était convoqué (216 chefs de missions diplomatiques ! Un barnum, comme on ne disait pas encore !), mais seuls comptaient les avis de l’Angleterre, de l’Autriche, de la Russie et de la Prusse. Et, en dérivé, celui de la France, le pays vaincu mais que l’on ne pouvait pas formellement écraser, puisqu’il retombait entre les pattes des Bourbons.
Au total, cinq délégations, et cinq plénipotentiaires, à la tête desquels Metternich pour l’Autriche et Talleyrand pour la France. Wellington, pour l’Angleterre, était un soldat plus qu’un diplomate, Wilhelm von Humboldt pour la Prusse était un philosophe plus qu’un ambassadeur. Quant à Charles-Robert de Nesselrode pour la Russie, l’Histoire a retenu qu’elle n’en a rien retenu.
Bref, au final, ce fut un duel Metternich-Talleyrand. Peu importe que Chateaubriand ait cru bon d’assassiner le Diable boiteux dans ses Mémoires d’outre-tombe. L’autre s’en fichait pas mal — il faisait ses affaires et celles de la France.
On aurait aimé être petite souris pour voir ferrailler en privé ces deux grandes intelligences, l’Autrichien froid, mais pragmatique, et le Français retors, mais accommodant.
Tout cela pour dire…

Hier vendredi 30 octobre, à Vienne justement, s’est tenue une réunion plénière sur la Syrie. Laurent Fabius a bien tenté de plastronner avant et après en insistant sur la nécessaire (selon lui) démission de Bachar, mais l’Histoire retiendra que ce qui a compté, ce fut la présence simultanée des USA, de la Russie et de l’Iran. Le reste a fait de la figuration — comme Antoine Marie Philippe Asinari de Saint-Marsan, représentant du royaume de Sardaigne, au congrès de 1815.
Le lendemain, Sarko, en quête de reconnaissance comme d’habitude, est allé voir Poutine et lui a lancé, avec ce ton bonne franquette qui lui est habituel : «Tu connais ma conviction: le monde a besoin de la Russie ».
Oui-da — si je puis dire en franco-russe…
Le fait est que la Russie est déjà au centre du jeu. Mieux encore que les Etats-Unis, qui balancent d’un pied sur l’autre depuis trois ans, et qui savent bien qu’ils portent presque à eux seuls l’immense responsabilité d’avoir ouvert en Irak les portes de l’enfer.
De la France, qui avait pourtant joué intelligemment, en refusant de s’engager contre Saddam Hussein, on ne retiendra rien : le capital accumulé par Chirac, dans la droite ligne de la politique gaullienne, a été dissipé en quinze jours en Libye par Sarkozy soi-même. Ce n’était pas bien malin de casser le verrou qui empêchait les fondamentalistes du Machrek de joindre leurs forces aux intégristes du Maghreb.
Jean-Michel Quatrepoint, qui s’y connaît en Empires (1), a esquissé le même parallèle historique, en parlant du « Waterloo de la diplomatie française » — et l’ensemble de son interview dans le Figaro est éclairante. De Talleyrand à Fabius (ou Juppé, qui sous Sarko avait déjà insisté pour que Bachar laisse la place — à qui ? À des égorgeurs d’Alaouites ?), le niveau n’a cessé de monter — c’est comme à l’école.

Oui, la France est hors jeu. La semaine dernière, l’ex-président Jimmy Carter, qui joue depuis presque deux décennies les Monsieur-bons-offices entre les USA et la Syrie, s’est fendu d’une belle tribune dans le New York Times. Sous le titre « A Five-Nations plan to End the Syrian Crisis », il appelait à une conférence à cinq — Russie, USA, Turquie, Iran et Arabie Saoudite.

De la France, aucune nouvelle. De l’Europe entière, aucune nouvelle. Quand on a de stricts soucis budgétaires, quand on s’acharne à faire l’Europe des banquiers et des prêteurs sur gages, on ne prétend pas agiter ses petits bras sur la scène internationale.
Et c’est ce qui va se passer — étant entendu que l’Ukraine de l’Est sera la petite monnaie des futures tractations, parce que Poutine est capable d’avoir plusieurs fers au feu, lui. Une conférence à quatre ou cinq — étant entendu que l’Iran est incontournable, alors même que Fabius a tout fait pour faire capoter les accords sur le nucléaire iranien — ce qui l’a placé à jamais en porte-à-faux.
La troisième guerre mondiale est à nos portes — et ce ne sera pas un choc de civilisations, j’ai déjà eu l’occasion de le dire et de le redire, mais un choc des empires. La politique du Quai d’Orsay, depuis huit ans, sous prétexte de renverser quelque peu les alliances et de se rapprocher d’Israël, qui ne demandait rien, a consisté à mettre la France entre la Russie et les Etats-Unis comme on met son doigt entre l’écorce et l’arbre. Sans compter que cela a permis aux têtes creuses du salafisme d’importer chez nous le terrorisme qu’ils expérimentaient là-bas, et que les premiers à en faire les frais seront les Musulmans européens, auxquels on va finir par demander des comptes alors même qu’ils n’y sont pas pour grand-chose. Talleyrand, reviens, ils sont devenus cons.

Jean-Paul Brighelli

(1) Jean-Michel Quatrepoint, le Choc des empires, le Débat-Gallimard, 2014.

L’anaphore, ultime avatar du politique

On se rappelle les imprécations de Camille, dans Horace :

« Rome, l’unique objet de mon ressentiment !
Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant !
Rome qui t’a vu naître, et que ton cœur adore !
Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore ! »

Autant de coups de marteau dans la tête de son frère Horace, Romain unidimensionnel s’il en fut, qui choisit non sans raison de tuer sa sœur pour la faire taire…
C’est la solution à laquelle je pense chaque fois que j’entends une anaphore politique. Et par les temps qui courent, l’anaphore est devenue l’ultime forme du creux, le degré zéro du raisonnement, la figure fondamentale du rien à dire : comme je n’ai aucun argument, je prends un mot (deux, à la rigueur — ce qui amena Hollande à raccourcir un « Quand je serai président » en un curieux et asyntaxique « Moi, Président » http://www.youtube.com/watch?v=53b-pBPvjmA ) et je le répète ad libitum ou presque, en espérant que ce matraquage fera croire à l’auditeur qu’il y avait du sens dans ce martelage.
Le mal vient de plus loin. Rappelez-vous Zola et son « J’accuse » : l’éloquence politique use de l’anaphore depuis belle lurette. À l’oreille, c’est d’ailleurs à Zola, plus qu’à Hollande, que Valls a tout récemment emprunté son « J’assume » ( http://www.lcp.fr/videos/reportages/159915–j-assume-oui-j-assume-manuel-valls-defend-son-pacte-de-stabilite ).
C’est une figure de fin de discours. Rappelez-vous Sarkozy dans les dernières envolées de son discours de Bercy, en 2007 ( http://www.youtube.com/watch?v=dv2nFlUhLmk ). Guaino, cette année-là, a d’ailleurs usé et abusé de l’anaphore — cela permet de collecter non les arguments, mais la clientèle, dont chaque segment peut prendre pour lui tel ou tel coup de marteau de la série.

Variante : vous reprenez le terme fondamental par un pronom. Hollande nous a fait ça (les sources concordantes attribuent à l’homme aux pompes bien cirées, Aquilino Morelle, la trouvaille de cette série-là) avec « mon adversaire, mon véritable adversaire », réduit à un « il » anonyme (comme une société de même style), finalement glosé par « le monde de la finance », qui vient en apothéose de la série. On a commencé au marteau, on finit à la masse — et les applaudissements de crépiter : http://www.youtube.com/watch?v=lh2JVxt6Ga8. À qui prendra une minute pour écouter cette belle envolée, je recommande, à l’extrême fin, le regard qu’Aurélie Filipetti (ENS et agrégation de Lettres) jette à Laurent Fabius (ENS et agrégation de Lettres) : entre amateurs de belles-lettres, on ne saurait être complices en rhétorique avec plus d’éloquence muette.
François Hollande, qui de discours en discours semble se pasticher lui-même, a excité la verve des rhéteurs — les vrais. Voyez par exemple http://www.lepoint.fr/editos-du-point/michel-richard/l-anaphore-de-francois-hollande-version-2014-02-05-2014-1818383_54.php#xtor=EPR-6-%5BNewsletter-Matinale%5D-20140502. Et ce n’est pas bien que l’on se moque d’un chef d’Etat — cela signifie en clair que c’est de cet Etat que l’on se moque.
Tiens, un chiasme. C’est moins fréquent…

Ce que montre particulièrement cette surabondance d’anaphores, c’est le vide du discours politique. Quand on n’a rien à dire, on fait du bruit — et l’anaphore est une figure qui fait du bruit, elle n’est même là que pour ça, c’est parce qu’il en avait mal à la tête qu’Horace tire son épée pour faire taire sa frangine.
C’est le problème avec les figures du discours. Un jour, quelqu’un — bien oublié —inventa tel ou tel trope, puis quelqu’un d’autre le reprit, jusqu’à popularisation, jusqu’à saturation. On a cessé de comparer les jeunes filles aux roses peu après Ronsard (1500 ans après Ovide, qui avait déjà donné sans être forcément le premier) qui avait épuisé le sujet — il faudra attendre Françoise Hardy pour qu’on ose à nouveau la métaphore. On ne saurait s’en emparer aujourd’hui sans passer pour un ringard total — ou un plaisantin tenté par la parodie.

La politique en est là : faute de fond, elle en est à outrer ses formes. De « J’accuse » à « J’assume », on frise le pastiche, et il faut être inculte comme le sont en général les journalistes pour s’en repaître…

Ou plutôt, cet inlassable assénement de l’anaphore (qui est en soi figure de ressassement) témoigne de la vacuité du discours politique en ces temps de société du spectacle — et d’un spectacle sans exigence. L’anaphore, c’est de l’esthétique TF1. Si César, qui ne parlait pas mal, ou Jaurès, qui se débrouillait aussi, avaient été aussi nuls, on n’aurait même pas pris la peine de les faire taire.
Et nous, nous les supportons ?

Nous sommes bien cons bons.

Jean-Paul Brighelli

Les eurobéats, première

Dans un mois donc, les européennes. Et soudain, soudainement conscients que l’euroscepticisme gagne du terrain, et que dans l’Europe entière les « nonistes », comme les appellent les béni-oui-oui de l’Europe, gagnent chaque jour du terrain, les européanistes convaincus (cet adjectif ne devrait-il pas s’écrire en deux mots ?) donnent de la voix.
Et comme leur vision de la démocratie s’arrête à leur nombril de libéraux fous, ils empêchent aussi les autres de parler.
Pierre Marcelle est l’un des journalistes « historiques » de Libé. Il vient du PCI — péché de jeunesse — qui enfanta une bonne partie de ce que l’on appelle aujourd’hui la gauche du PS (qui est tellement à droite qu’il laisse pas mal de place, effectivement, à sa gauche — il en laisse même au FN, qui est partout chez lui depuis qu’il a compris que le credo anti-libéral était bien reçu chez les oubliés de la croissance, les chômeurs de Sarkozy et de Hollande, les petites gens et les cadres moyens en déshérence). Il est à Libé depuis que Libé existe, ou à peu près. Il y a tenu d’abord une chronique journalière — puis hebdomadaire. Je sens qu’elle va devenir mensuelle — voire annuelle.
Marcelle a donc rédigé une chronique « ordinaire », en réaction aux beuglements offensés des européanistes béats — y compris ceux de son propre journal, auxquels il a dit leurs quatre vérités.
Prétexte commode, que j’ai déjà dénoncé dans Bonnet d’Âne : on s’attache à la forme (l’injure, ou l’apostrophe supposée telle) pour mieux répudier le fond. On censure un journaliste pour mieux réorienter un journal (ici, Libé, seconde Pravda du régime après le Monde) dans le sens des intérêts de ses maîtres.
Bakchich, qui est un site souvent bien informé et intelligent, a analysé ce renvoi aux oubliettes de Pierre Marcelle — et publié in extenso l’article en cause du journaliste. Je ne vois pas nécessaire de commenter plus avant, pour le moment : à eux la parole.

Jean-Paul Brighelli

Pour info :

http://www.bakchich.info/medias/2014/04/25/chez-liberation-la-censure-de-marcelle-continue-63287

et

http://www.bakchich.info/medias/2014/04/11/chez-libe-la-censure-de-marcelle-fait-un-tabac-63256

La direction de Libération en crise a interdit hier la publication de la chronique hebdomadaire de Pierre Marcelle, «No Smoking».

À la demande de la direction de la rédaction, Marcelle avait d’abord renoncé à évoquer, dans sa chronique du 4 avril dernier, les problèmes où Libération se débat depuis des mois. Puis, une semaine plus tard, sa chronique du 11 avril a été purement et simplement supprimée – après qu’il avait refusé de l’amputer d’un post-scriptum où il répondait à un mail envoyé à l’ensemble des salariés du quotidien par leur nouveau PDG. Et ce 25 avril, de nouveau : le journal paraît sans « No Smoking ».
Marcelle réagissait là aux textes de deux collaborateurs de Libération : Bernard Guetta et Alain Duhamel, dont les chroniques sont respectivement publiées le mercredi et le jeudi. Au second, il reprochait notamment d’avoir, dans sa chronique du 17 avril – consacrée aux prochaines élections européennes -, amalgamé dans un même opprobre, et selon un procédé devenu tristement banal, la cheffe du Front national et le coprésident du Parti de gauche, en pronostiquant : «Le Pen aboiera, Mélenchon éructera».
Plus généralement, Marcelle déplorait que, neuf ans après l’ahurissant battage médiatique qui avait précédé le référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen, les propagandistes du «oui» n’aient rien perdu de leur «morgue» de l’époque.
Ce que découvrant, Fabrice Rousselot, directeur (démissionnaire) de la rédaction de Libération, a jugé que certains des termes de cette chronique étaient «insultants» pour les intéressés : «Je ne peux pas les laisser passer», a-t-il signifié à Marcelle.
Les archives de Libération témoignent cependant de ce que des échanges assez vifs ont déjà opposé, dans les pages du journal, certains de ses chroniqueurs. Dans une tribune datée du 20 mars 2012, un certain… Alain Duhamel traitait ainsi Daniel Schneidermann – qui avait osé l’égratigner dans une chronique parue la veille – de «Tartuffe» : il lui reprochait, entre autres amabilités, d’user d’ «insinuations» et d’ «amalgames», et de préférer «l’aversion à la réflexion». D’évidence : la direction de Libération, qui s’était donc empressée de publier cette «réponse» d’Alain Duhamel, n’avait pas considéré que les mots qu’il employait étaient «insultants » pour Schneidermann.
Mais force est de constater qu’aujourd’hui, Marcelle, curieusement, ne bénéficie pas des mêmes égards – puisqu’après qu’il a refusé hier d’«amender» son propos, sa chronique – que nous publions ci-dessous – a été censurée.
Pour la deuxième fois, en trois semaines : cela commence à faire beaucoup – et tant, même, que l’on comprendrait mal que la rédaction de Libération reste encore sans réagir…

Europe : on n’est pas là pour se faire engueuler

Dans un mois, jour pour jour, donc, les élections européennes, et, faute de mieux en matière d’argumentaire, chez les maîtres-penseurs, c’est reparti comme en 2005 : à boulets roses et au canon de marine, le retour des «ouiistes» d’alors, les mêmes exactement, sans vergogne et assez impavides pour n’avoir jamais seulement envisagé de changer un tout petit peu d’avis, ne serait-ce que dans l’expression de leurs certitudes…
Entendons-nous  : que mes voisins de chronique, respectivement en charge de Diplomatiques et de Politiques, réactualisent leur morgue avec leurs convictions, rien à dire. Nul ne répugne, dans ces pages, à s’afficher péremptoire. Parlant ici d’un point de vue européiste, j’ai, moi aussi, eu désir d’une Constitution qui n’aurait pas abdiqué tous pouvoirs aux marchés, se serait préoccupée de social et de fédéralisme, aurait construit les moyens de son émancipation et porté haut les principes démocratiques dont mensongèrement elle se réclamait. Pourtant, neuf ans après certaine campagne pour le oui à ce «traité établissant une Constitution pour l’Europe» mais qu’un référendum sanctionna en 2005 d’un non sans appel, six ans après ses cyniques réécriture et ratification constitutionnelle en «traité de Lisbonne», et deux années après que la promesse de campagne présidentielle hollandaise de le renégocier eut été ­jetée aux orties, on aurait apprécié qu’un bilan en fût tiré, et sa propagande à tout le moins reconsidérée. Au lieu de quoi, rien que l’arrogante et lancinante répétition, dans le même dogme, des mêmes injures et des mêmes oukases.
Bernard Guetta, avec sa chronique du 16 avril titrée «Coupable Occident, forcément coupable», ouvrait le bal à propos d’Ukraine et de Rwanda en enfermant ses adversaires mal identifiés dans une double caricature. Selon lui, faire doucement remarquer que la politique postcoloniale de la France, en Afrique et dans le mitan des années 90, n’avait pas l’innocence immaculée de l’agneau pascal, c’était prétendre que «la gauche et la droite françaises […] auraient, autrement dit, (sic – c’est nous qui soulignons, ndlr), voulu l’assassinat à la machette de 800 000 personnes». En vertu d’un raisonnement semblablement binaire, constater que l’illisible diplomatie de l’UE encouragea un partenariat économique avec Kiev, fournissant ainsi à l’expansionnisme poutinien un prétexte à réagir, c’était, selon Guetta, prêter à ladite UE le désir réfléchi, voire prémédité, de «s’en prendre aux Russes». Ainsi, Mélenchon serait-il identifié comme pro-russe, donc «poutinien», aussi sûrement que Le Pen en Syrie pro-el-Assad. Contre celui-ci et celle-là, il ne s’agit que de marteler encore et toujours, envers et contre tout, que l’UE est par essence libre-échangiste vertueuse autant que les Etats-Unis, et son bilan admirable. Mais, à la question posée en préalable par le chroniqueur : «Pourquoi tant de gens qui ne sont pas analphabètes, tant de Français qui ne sont, a priori, pas ­demeurés, ont-ils pu dire ou penser tant d’inepties ?» il ne serait pas répondu
Dès le lendemain, Alain Duhamel ferait à son compère écho dans sa chronique intitulée ce jeudi 17 avril «Qui va ­défendre l’Europe ?». Préjugeant les comportements de chaque parti face à une institution qui, si elle a, certes, du mal à exister, le doit d’abord et surtout à elle-même, l’auteur lui prédit d’abord «le supplice du pilori», de quoi évidemment «Marine Le Pen pavoisera, Jean-Luc Mélenchon s’enfiévrera». Toujours, dans la balance rhétorique de Duhamel, l’obsession de ces deux-là unis, au mépris de toute réalité programmatique, comme un couple (tel celui, symétrique, qu’il forme en l’occurrence avec Guetta)…
Et pour qu’il soit bien entendu que cette union de «populistes» et «démagogues» est de nature diabolique, le lexique autant que la syntaxe sera plus bas appelé à la rescousse : où «le message de l’UMP sera totalement cacophonique», où «les cris des souverainistes écraseront les propos trop sages et trop lisses des pro-européens», où «le PS sera muet», «les écologistes défendront l’Europe comme des adolescents brouillons» et «les centristes […] prêcheront stoïquement dans le vide», quid des deux Fronts, national et de gauche, également innommés parce qu’également innommables, et, partant, personnalisés à l’extrême (si j’ose dire) via leurs deux leaders ? La sentence est assénée comme un trait de hache : «Marine Le Pen aboiera, Jean-Luc Mélenchon éructera.» Vous ne vous attendiez pas à ce que ceux-là s’expriment autrement que comme des animaux, non ?
A la chute de Guetta, «l’Occident est impuissant», et à celle de Duhamel, «l’Europe a disparu de notre paysage». L’un ni l’autre n’a rien appris, mais il faut d’ores et déjà supposer que, de cela aussi, les «nonistes» avec les abstentionnistes du 25 mai devront faire repentance.
Pierre MARCELLE