Le Pacha

Dimanche 29 novembre, toute l’UE s’est réunie à Bruxelles pour accorder à la Turquie une subvention (pas un prêt, non : un don gracieux) de 3 milliards d’euros destinés a priori à s’occuper du million et demi de réfugiés syriens transitant par son territoire — et qui n’ont pas vocation à y rester.
Je dis « a priori », parce qu’il ne fait aucun doute que les subsides en question, tout comme les 6 milliards versés en 2010 pour faciliter la « pré-adhésion » du pays à l’Europe, finiront dans les poches des chefs mafieux qui co-dirigent le pays avec le nouveau Sultan — l’homme qui dézingue les bombardiers russes qui effleurent son espace aérien. Et qui les filme pendant leur chute.

Il manque aux Européens quelques leçons d’Histoire, qui leur feraient comprendre ce que cherche Erdogan. Ce bienfaiteur de l’humanité en général et de l’Islam en particulier a deux ambitions locales. D’un côté exterminer les Kurdes, dont les peshmergas — hommes et femmes — sont les seuls, à l’exception de quelques gardiens de la révolution iraniens, à se battre aux côtés de l’armée syrienne contre l’Etat islamique, et à remporter des succès. C’est une vieille obsession turque — purifier ethniquement leurs frontières. D’un autre côté, renverser Bachar, dont la présence empêche Erdogan de reconstituer l’ancien empire turc (de même, la présence du maréchal Sissi en Egypte lui est une épine dans le pied). Un empire qui irait de la Sublime Porte, comme on disait jadis, jusqu’au Maghreb, longtemps colonie turque — voir l’épopée de Barberousse, et tous les malandrins maures qui ont piraté la Méditerranée au nom de Mehmet ou de Soliman.

Projet à moyen terme, intégrer l’Europe (la France est quasiment le seul Etat qui s’y oppose un peu, l’Allemagne a depuis très longtemps — la Première guerre mondiale au moins — tissé des liens économico-affectifs avec la Turquie) afin de réussir, cette fois, l’invasion arrêtée sous les murs de Vienne par Nicolas von Salm en 1529 et par Ernst Rüdiger von Starhemberg en 1683. Sans oublier Lépante et quelques autres revers historiques — ou l’expédition de Lawrence en Syrie et Arabie en 1917. Depuis le XVIème siècle, l’Europe a constamment battu les Ottomans. Erdogan veut venger cinq siècles de défaites. Et, tant qu’à faire, en profiter pour imposer l’Islam le plus fondamentaliste à tous ces peuples — qu’ils soient ou non musulmans. On parie que l’Europe d’aujourd’hui, qui n’est plus un empire mais un conglomérat d’appétits, applaudira au nom de la mondialisation et de l’économie de marché aux esclaves ? Après tout, ces mêmes Européens ont appuyé les Bosniaques, dont on commence à reconnaître aujourd’hui qu’ils sont eux aussi des mafieux, contre les Serbes, qui luttaient depuis sept siècles contre l’envahisseur.

Alors Erdogan équipe Al-Nosra et les autres fous de Dieu, et laisse les mafieux évoqués plus haut acheter le pétrole de l’Etat islamique — ou les trésors antiques dérobés au passage. Bien persuadé que 78 millions de Turcs l’emporteront aisément, à l’arrivée, contre des tribus éparses — d’autant qu’il a les mêmes convictions fondamentalistes que les plus radicaux. Voir la façon dont il respecte la liberté d’opinion chez lui. Pour les journalistes d’opposition, pour les dirigeants kurdes de partis soi-disant autorisés, pour tous ceux qui protestent, c’est Midnight Express tous les jours, là-bas — et Erdogan sait envoyer paître l’UE quand elle fait semblant de s’en offusquer. L’Islam conquérant a sa façon tout à lui de vous mettre du plomb dans la tête.

Je suis allé deux fois à Istanbul, à quarante ans de distance. En 1973, il n’y avait pas une femme voilée dans le grand Bazar. Aujourd’hui, il n’y a pour ainsi dire que ça à l’Université. L’armée autrefois gage de la laïcité héritée de Mustapha Kemal et des Jeunes Turcs est passée tout entière sous le contrôle d’un parti qui lui achète plein de joujoux coûteux pour faire boum-boum. Et qui tire le maximum de son adhésion à l’OTAN.

En face, au front, j’ai déjà eu l’occasion de le dire, il n’y a pour l’instant que Poutine.
Bien sûr, lui aussi a son propre agenda impérial. Si l’un se voit sultan, l’autre se rêve tsar. Les manœuvres en Ukraine, après la Tchétchénie et la Géorgie, n’ont guère d’autre sens. Et le tsar a compris que l’empire américain, échaudé par ses aventures afghanes et irakiennes, lui laissait le champ libre — tout en soutenant le Sultan en sous-main. D’où l’intervention en Syrie : Poutine, qui sait que bon nombre de jihadistes sont d’origine caucasienne, connaît les risques que l’Islam fondamentaliste fait courir au monde — Al-Baghdawi rêve lui aussi de restaurer l’empire d’Haroun al-Rachid.
D’où le coup de semonce d’Erdogan la semaine dernière — j’ai dans l’idée qu’il ne l’emportera pas au paradis, et ça a commencé. D’où l’absence de condamnation européenne de ce qui est de toute évidence un acte de guerre destiné, dit Poutine, à protéger les petits trafics pétroliers d’Ankara. D’où notre quête d’improbables alliés dans cet Orient compliqué, sans voir que nous avons les mêmes intérêts que les Russes. D’où les appels pathétiques de Hollande à l’unité contre Daech, comme il dit, qui se heurtent à la logique des empires.
« Mais… », dit Angela Merkel… « Mêêê… » bêlent en écho Fabius et le Conseil de l’Europe. Continuons ainsi, et nous nous prendrons une déferlante turque dans les dents. Je n’oublie pas, moi, qu’en janvier dernier, à Marseille, les seuls Musulmans, ou presque, qui participèrent spontanément aux hommages à Charlie étaient kurdes. Guerriers un jour, guerriers toujours. Certes ils ont leur propre agenda — délimiter enfin un Etat qui soit le leur en rectifiant les frontières tirées au cordeau et un peu au hasard ar les Anglo-français dans les années 1920. Et alors ? C’est eux qu’il faut équiper en priorité — même si c’est aussi pour se défendre contre les exactions du Sultan. Et c’est avec Moscou (et avec Téhéran, n’en déplaise aux israéliens, qui ont leur propre agenda et voudraient nous le faire endosser) que nous pouvons tisser les alliances les plus solides.

Jean-Paul Brighelli

Les cendres de Talleyrand

Entre septembre 1814 et juin 1815 se tint à Vienne le Congrès où les grandes puissances se partagèrent les dépouilles de Napoléon, et reconformèrent l’Europe à leur guise.
Je dis « les grandes puissances » parce que certes tout le monde y était convoqué (216 chefs de missions diplomatiques ! Un barnum, comme on ne disait pas encore !), mais seuls comptaient les avis de l’Angleterre, de l’Autriche, de la Russie et de la Prusse. Et, en dérivé, celui de la France, le pays vaincu mais que l’on ne pouvait pas formellement écraser, puisqu’il retombait entre les pattes des Bourbons.
Au total, cinq délégations, et cinq plénipotentiaires, à la tête desquels Metternich pour l’Autriche et Talleyrand pour la France. Wellington, pour l’Angleterre, était un soldat plus qu’un diplomate, Wilhelm von Humboldt pour la Prusse était un philosophe plus qu’un ambassadeur. Quant à Charles-Robert de Nesselrode pour la Russie, l’Histoire a retenu qu’elle n’en a rien retenu.
Bref, au final, ce fut un duel Metternich-Talleyrand. Peu importe que Chateaubriand ait cru bon d’assassiner le Diable boiteux dans ses Mémoires d’outre-tombe. L’autre s’en fichait pas mal — il faisait ses affaires et celles de la France.
On aurait aimé être petite souris pour voir ferrailler en privé ces deux grandes intelligences, l’Autrichien froid, mais pragmatique, et le Français retors, mais accommodant.
Tout cela pour dire…

Hier vendredi 30 octobre, à Vienne justement, s’est tenue une réunion plénière sur la Syrie. Laurent Fabius a bien tenté de plastronner avant et après en insistant sur la nécessaire (selon lui) démission de Bachar, mais l’Histoire retiendra que ce qui a compté, ce fut la présence simultanée des USA, de la Russie et de l’Iran. Le reste a fait de la figuration — comme Antoine Marie Philippe Asinari de Saint-Marsan, représentant du royaume de Sardaigne, au congrès de 1815.
Le lendemain, Sarko, en quête de reconnaissance comme d’habitude, est allé voir Poutine et lui a lancé, avec ce ton bonne franquette qui lui est habituel : «Tu connais ma conviction: le monde a besoin de la Russie ».
Oui-da — si je puis dire en franco-russe…
Le fait est que la Russie est déjà au centre du jeu. Mieux encore que les Etats-Unis, qui balancent d’un pied sur l’autre depuis trois ans, et qui savent bien qu’ils portent presque à eux seuls l’immense responsabilité d’avoir ouvert en Irak les portes de l’enfer.
De la France, qui avait pourtant joué intelligemment, en refusant de s’engager contre Saddam Hussein, on ne retiendra rien : le capital accumulé par Chirac, dans la droite ligne de la politique gaullienne, a été dissipé en quinze jours en Libye par Sarkozy soi-même. Ce n’était pas bien malin de casser le verrou qui empêchait les fondamentalistes du Machrek de joindre leurs forces aux intégristes du Maghreb.
Jean-Michel Quatrepoint, qui s’y connaît en Empires (1), a esquissé le même parallèle historique, en parlant du « Waterloo de la diplomatie française » — et l’ensemble de son interview dans le Figaro est éclairante. De Talleyrand à Fabius (ou Juppé, qui sous Sarko avait déjà insisté pour que Bachar laisse la place — à qui ? À des égorgeurs d’Alaouites ?), le niveau n’a cessé de monter — c’est comme à l’école.

Oui, la France est hors jeu. La semaine dernière, l’ex-président Jimmy Carter, qui joue depuis presque deux décennies les Monsieur-bons-offices entre les USA et la Syrie, s’est fendu d’une belle tribune dans le New York Times. Sous le titre « A Five-Nations plan to End the Syrian Crisis », il appelait à une conférence à cinq — Russie, USA, Turquie, Iran et Arabie Saoudite.

De la France, aucune nouvelle. De l’Europe entière, aucune nouvelle. Quand on a de stricts soucis budgétaires, quand on s’acharne à faire l’Europe des banquiers et des prêteurs sur gages, on ne prétend pas agiter ses petits bras sur la scène internationale.
Et c’est ce qui va se passer — étant entendu que l’Ukraine de l’Est sera la petite monnaie des futures tractations, parce que Poutine est capable d’avoir plusieurs fers au feu, lui. Une conférence à quatre ou cinq — étant entendu que l’Iran est incontournable, alors même que Fabius a tout fait pour faire capoter les accords sur le nucléaire iranien — ce qui l’a placé à jamais en porte-à-faux.
La troisième guerre mondiale est à nos portes — et ce ne sera pas un choc de civilisations, j’ai déjà eu l’occasion de le dire et de le redire, mais un choc des empires. La politique du Quai d’Orsay, depuis huit ans, sous prétexte de renverser quelque peu les alliances et de se rapprocher d’Israël, qui ne demandait rien, a consisté à mettre la France entre la Russie et les Etats-Unis comme on met son doigt entre l’écorce et l’arbre. Sans compter que cela a permis aux têtes creuses du salafisme d’importer chez nous le terrorisme qu’ils expérimentaient là-bas, et que les premiers à en faire les frais seront les Musulmans européens, auxquels on va finir par demander des comptes alors même qu’ils n’y sont pas pour grand-chose. Talleyrand, reviens, ils sont devenus cons.

Jean-Paul Brighelli

(1) Jean-Michel Quatrepoint, le Choc des empires, le Débat-Gallimard, 2014.

En partant pour la Syrie

Rien ne vaut la démonstration sur le terrain. Que deux avions français Super-Etendards, armés de missiles français Exocet, soient parvenus à couler le destroyer anglais HMS Sheffield le 4 mai 1982 durant la guerre des Malouines a plus fait pour l’industrie française d’armement que n’importe quel prospectus publicitaire. Ou n’importe quelle tournée ministérielle ou présidentielle dans l’un ou l’autre des pays dont nous espérons, lubrifiant en main, qu’ils nous achèteront notre quincaillerie afin qu’ils la refourguent immédiatement à des groupes terroristes.
Les Russes, ces temps-ci, font très fort côté publicité. Les Sukhoi SU-34 qui bombardent toutes les forces hostiles à Bachar en Syrie font un travail remarquable, qui permet à Poutine de « faire étalage de sa capacité à conduire des opérations hors de ses frontières et de faire la démonstration publique de ses équipements militaires, de son sens tactique et de sa stratégie », comme dit finement l’International New York Times du 16 octobre dans un article dont je conseille fortement la lecture attentive.
On y apprend entre autres que les missiles tirés de la Caspienne, à 1400 kms de là, « surpassent leurs équivalents américains au niveau technologiques » — à bon entendeur salut, si jamais vous venez me casser les burnes en Ukraine de l’Est… Et que « les avions russes, pour le moment au moins, lancent presque autant de raids quotidiens contre les troupes rebelles opposées à Bachar al-Assad que la coalition emmenée par les Américains en dirige chaque mois contre l’Etat Islamique. »
À noter que dans ces « rebelles » allègrement bombardés par les Russes il faut compter le Front al-Nosra, émanation syrienne d’Al-Qaeda, lourdement subventionné par l’Arabie Saoudite et les Etats du Golfe, et auquel se sont joints les commandos d’opposants formés, équipés et lancés à grands frais par les USA. Ben Laden en Afghanistan ne leur a pas suffi ?
Non que le destin commercial de Dassault m’importe particulièrement… Mais si Hollande et Valls étaient vraiment les VRP qu’ils s’efforcent d’être, ils couvriraient de bombes tout ce qui bouge dans la zone islamiste afin de démontrer en grand que les matériels français sont performants — et incidemment qu’il y a du répondant à l’Ouest en cas de plaisanterie trop poussée à l’Est. On en vendrait peut-être moins aux wahhabites, mais davantage sans doute à tous ceux qui craignent le terrorisme islamique. Ça fait du monde.
Etant entendu que les opérations du Moyen-Orient ne sont que les hors d’œuvre, les violons avant le bal. La troisième guerre mondiale a commencé, et je ne suis pas assez stratège pour savoir où elle se manifestera à plein.
Non seulement cela pourrait ouvrir de nouveaux marchés — ça, c’est le point de vue étroit des anciens d’HEC —, mais cela boosterait la politique étrangère — ça, c’est ce que pourraient penser de vrais diplomates. En sus, ce serait une leçon de choses pour les cours d’EMC — l’Education Morale et Civique dont le ministère fait grand cas, pourvu qu’on n’y apprenne rien de concret. Il est prévu officiellement que les élèves soient initiés aux grands enjeux géo-stratégiques : quoi de mieux que de leur démontrer ce que savent faire les soldats français ? Cela pourrait concurrencer les vidéos fatales de l’Etat islamique qui prouve à l’envi ce que l’on peut faire avec un sabre sur une tête humaine, avec des cailloux sur une femme ou avec des explosifs sur des ruines antiques.Et, incidemment, revivifier le sentiment national. Ce n’est pas forcément une mauvaise idée, à l’orée d’un conflit. Sinon, la guerre ne sera pas même drôle.
Mais les pédagos — les vrais, les purs, les derniers, bref, les « historiens » d’Aggiornamento et autres crapules girondines et menchéviks — s’indignent à cette idée : pour eux, patriotisme = nationalisme. Et l’Etat PS préfère militer pour la disparition a priori de Bachar, ce qui entraînerait trois millions de morts parmi les alaouites, et à terme un conflit réel avec l’Iran. Lequel Iran s’est engagé au sol avec les Russes — et ne proteste même pas lorsque quatre missiles s’égarent par erreur sur ses minarets. Alors couvrons la Syrie rebelle de bombes — et après on s’occupera de Bachar.

Jean-Paul Brighelli

Du flou et de l’enfumage

Vous rappelez-vous David Hamilton ? Il photographiait des nymphettes nimbées de flou, dans les années 60-70. À son exemple nous déposions pieusement un peu de vapeur fugace sur nos objectifs pour auréoler nos photos d’un brouillard qui gommait les aspérités et les éventuelles vergetures…
François Hollande, qui a peu ou prou mon âge, a-t-il rêvé lui aussi, dans sa chambre d’adolescent, à ces créatures improbables (Hamilton prétendait qu’il les lui fallait vierges, sinon l’aura naturelle disparaissait) punaisées contre son mur ? En tout cas il est passé maître dans le flou et l’enfumage. Et quand des journalistes se la jouent à l’américaine et ne se satisfont pas de ce gommage des contours, de cette absence radicale de précision, ça l’agace — ça l’énerve même. Du coup, même en raccourcissant l’exercice, il n’évite pas l’ennui. Le nôtre, et, visiblement, le sien.
La dernière conférence de presse de Moi-Président a été une très jolie démonstration d’art hamiltonien. Des imprécisions partout, du non-dit en filigrane. Des réductions d’impôts financées par des « économies » — sur quoi ? Et pour qui — apparemment, pour ceux qui déjà ne paient pas d’impôt sur le revenu, les classes moyennes attendront la semaine des quatre jeudis… En attendant, on ne touche pas à la TVA, le plus injuste de tous les impôts — mais celui qui fait rentrer le plus de pépettes — ni à la CSG/CRDS : bricolage et racolage sont les deux mamelles de la politique hollandiste. Une réforme du code du travail mais sans toucher à l’essentiel — pourquoi diable l’engager ? Peut-être une réforme du mode de scrutin — mais ce n’est pas sûr. Quant au chômage… Le jour même paraissait un sondage qui était dans toutes les têtes (et forcément dans la sienne) qui l’éliminait du second tour des présidentielles dans tous les cas de figures. Alors, Lui-candidat ? «La baisse du chômage est « une exigence morale » — pour les réalisations pratiques, on verra plus tard. Et pour le pacte de responsabilité, dont on attend toujours les mirifiques résultats, on verra plus tard s’il faut le réviser. Gouverner, c’est lanterner.
Ah, mais quand même, on essaiera de ratifier la charte européenne sur les langues régionales. Ça, c’est présidentiel. Et on engagera la réforme du Conseil supérieur de la magistrature, dont tout le monde se fiche.
Restait les questions internationales. Nos avions vont survoler la Syrie : sûr que ça dissuadera Daech de dynamiter d’autres temples à Palmyre, et de décapiter d’autres populations antagonistes. Parce qu’il n’est pas question d’aider Bachar, toujours qualifié de nœud du problème — hier encore sur i-télé par cet immense stratège qu’est Bernard-Henri Lévy, l’homme grâce à qui la Libye a été rendue à la paix et à l’harmonie : à ceci près que si Bachar saute, l’Etat islamique se fera un plaisir de massacrer deux à trois millions d’alaouites, et deux millions de chrétiens. On survole — c’est tout un symbole. On accueille 24 000 réfugiés sur deux ans (quantitativement, ce n’est rien, juste de quoi faire pousser des cris d’orfraie à une opposition pas bien droite dans ses bottes), on adhère aux quotas sans le dire, on reste fidèle à son état de marionnette de Merkel, et surtout, surtout, on n’ira pas suggérer aux monarchies arabes d’accueillir des réfugiés chassés par un Etat islamique qu’elles financent. Faudrait pas les dissuader de nous acheter de coûteux joujoux.
Et on organisera des conférences internationales — ça, on adore. Sur le climat, encore qu’il y ait « des risques d’échec ». Enfumons, ilk en restera toujours quelque chose — sur la photo. Sur l’Ukraine, où tout se passe bien, comme chacun sait, ce qui devrait permettre de lever les sanctions contre la Russie et à Poutine d’acheter à nouveau du cochon français, ou sur les migrants. Ça laissera à jean Raspail (avez-vous lu le Camp des saints ?) le temps d’avoir totalement raison. Ça me rappelle les débats sur le sexe des anges pendant que les Turcs assiégeaient Constantinople.
Et pour finir on donne rendez-vous avec un petit ton narquois : « Je vous dis à la prochaine conférence pour d’autres questions qui peuvent ressembler à celles qui ont été posées aujourd’hui. » Mais dis-moi, coco, si ça ne te plaît pas, rien ne t’empêche de démissionner — ou en tout cas de ne pas tenter de revenir en 2017.

Notre ami Bachar

J’ai un goût modéré pour les dictateurs — surtout héréditaires. Poutine est le fils de ses œuvres, Bachar est le fils de Hafez. Un goût modéré aussi pour les dictateurs sanglants (ce n’est pas forcément un pléonasme, mais ce n’est certainement pas un oxymore). Mais je n’ai aucun goût pour Daesh, ni pour Al-Qaeda, ni pour Boko Haram, ni pour l’AQMI. J’imagine que si j’avais été chinois en 1936, je n’aurais eu aucun goût pour les Japonais — mais que j’aurais appuyé Mao ou Tchang Kaï-Chek (qui se sont mutuellement épaulés, tout en gardant chacun en perspective l’éradication de l’autre) contre l’armée du Soleil levant. Il y a les principes, et il y a l’urgence.
Mais Hollande et Valls sont plus intelligents. Ils choquent l’association des bouchers en comparant Bachar aux praticiens de cette honorable corporation, ce qui ne fait pas avancer d’un iota la question pendante — la seule qui compte aujourd’hui — de l’éradication de l’Etat islamique. Au moment même où il faudrait, au choix, envoyer vraiment des troupes au sol — la seule chose que des fous de dieu peuvent craindre — ou encourager la création de brigades internationales, ils continuent à ignorer la présence de Bachar sur l’échiquier moyen-oriental.
Comme l’a dit Jacques Myard en rentrant de sa brève tournée syrienne, « la diplomatie n’est pas l’art de ne parler qu’avec ses amis ». Ou de ne parler qu’avec les dirigeants impeccables sur la question des Droits de l’homme — on ne parlerait à personne, et sans doute pas à soi-même. Vincent Nouzille (les Tueurs de la République, Fayard, 2015) a tout récemment témoigné du goût immodéré de nos grands démocrates hexagonaux pour les assassinats ciblés — pour ne pas parler de la dextérité d’Obama à jouer avec des drones. License to kill ! Human Rights Watch et les autres pacifistes bêlants ont bonne mine à dénoncer cette politique. On ne rééduque pas un terroriste.
Qui est l’ennemi ? Ce sont les thuriféraires de l’instinct de mort — Guy Sitbon, dans le dernier numéro de Causeur, dit très justement que ces gens « aiment la mort plus que vous n’aimez la vie — ils aiment votre mort, ils aiment leur mort ». Viva la muerte — on croyait avoir enterré le vieux slogan de la Phalange avec les cendres de Franco.
Qui sont les pourvoyeurs de Daesh ? L’Arabie Saoudite, le Qatar, la Turquie : sans eux, l’affaire serait réglée en trois semaines. C’est eux qu’il faudrait boycotter. Mais on leur ouvre les bras, et on bannit à peu de frais un dictateur certainement sanglant, mais qui se bat en toute première ligne contre des gens qu’il faudrait éradiquer à la bombe à neutrons s’ils ne se protégeaient pas derrière des populations civiles — toutes les fois qu’ils ne leur coupent pas la tête. Mieux : on décrète un embargo total sur la Syrie, qui — au témoignage de Jacques Myard, qui en revient — n’a plus de médicaments dans ses hôpitaux.
Sans compter que les Américains, qui font semblant de gesticuler comme les Français, entretiennent en sous-main des relations diplomatiques avec Bachar : il y a quelques jours l’ex-attorney général, Ramzy Clark, était à Damas à la tête d’une délégation, sans que cela suscite à Washington les cris d’orfraie de Paris. Obama ne peut laisser Poutine et Xi Jinping occuper impunément le champ diplomatique à Damas. Mais si un jour — probable — il y a un Yalta du Moyen-Orient, qui peut croire que Hollande, sur les bases actuelles, y sera invité ?
J’aurais cru Laurent Fabius plus malin que ça. Croit-il servir les intérêts d’Israël ? Netanyahu, qui a son propre agenda électoral, a choisi d’armer l’opposition syrienne — des armes qui finissent tôt ou tard par tomber entre les mains de Daesh, qui épargne précautionneusement l’Etat juif, ce qui devrait faire dresser l’oreille de nos démocrates obstinés. Des fusils d’assaut français FAMAS ont été saisis entre les mains des barbares. Ils ne les ont pas trouvés en faisant les poubelles.
Nous avons fait la même erreur en Libye, qui est désormais la porte ouverte à une invasion du Maghreb par l’Etat islamique, qui trouvera en Tunisie ou en Algérie tout ce qu’il faut de salafistes pour soutenir son expansion. C’est le trajet même de la grande invasion du VIIème siècle. Les Américains, en exécutant Saddam, ont détruit l’équilibre que le dictateur (c’en était un beau, bien sûr — et à l’époque Chirac et Villepin ont fort bien fait de refuser de prêter la main et l’armée à une déstabilisation en grand du Moyen-Orient — mais Bush raisonnait avec deux neurones) maintenait en Irak via le Baas. Je veux bien admettre que ni Kadhafi ni Saddam n’étaient bien fréquentables — mais ils étaient des remparts, il faut être bête comme Bernard-Henri Levy pour ne pas le comprendre. Dans des systèmes qui fonctionnent de manière tribale, il faut 1. opter pour le moindre mal et 2. choisir le camp le plus proche de nos intérêts. Poutine et les Chinois (qui n’a pas réalisé que l’obstination de l’Europe dans la crise ukrainienne a permis aux Russes de se redéployer en Extrême-Orient ?) font cela très bien. Hollande et le Camp du Bien et des Droits-de-l’Homme-à-tout-prix sont en train d’ouvrir la porte aux forces de la nuit.
Alors, certes, Myard et ses trois compères se sont fait une publicité gratuite pour le prix d’un billet aller-retour Paris-Damas. Certes, les intentions secondes des uns et des autres sont toujours complexes. Mais l’urgence est l’éradication de Daesh. Les djihadistes se sont déjà construit une base qui a la taille d’un Etat européen, avec des ressources pétrolières considérables. Et plus le trou noir est important, plus il a d’attraction pour toutes les têtes creuses. Il faut les éliminer — cela résoudra par définition les risques d’avoir à domicile quelques milliers de paumés de l’Islam qui s’enthousiasment pour cette machine de mort. Pour reprendre notre interrogation initiale, la diplomatie consiste à faire ce que l’on a intérêt à faire, et non à prendre des poses. Realpolitik, disaient très bien Metternich et Bismarck. Pff… Les énarques au pouvoir manquent visiblement de culture historique.

Jean-Paul Brighelli

Pour un djihad sexuel

Qu’ils s’appellent Maxime Hauchard ou Tartempion, les djihadistes français, plus d’un millier à ce jour, font parler d’eux — les uns en coupant des têtes, d’autres en appelant François Hollande à se convertir à l’Islam, les uns et les autres en laissant pousser leur barbe et leurs cheveux.
Cette histoire de barbe me turlupine. Syndrome de Samson : « Du côté de la barbe est la toute-puissance », dit l’un des personnages les plus bornés de Molière. Les sportifs évitent de se raser avant un match, la plupart pensant que cela leur faire perdre de l’influx. Nombre d’hommes préfèrent écorcher l’épiderme délicat de leurs partenaires, plutôt que de transformer leurs joues en pistes d’atterrissage à bisous, de peur sans doute d’être moins performant : la râpe ou le Viagra. Le Prophète aurait-il comploté la ruine de Gillette ? Les talibans, du temps où ils contrôlaient l’Afghanistan, exécutaient parfois des compatriotes qui s’obstinaient à rester imberbes, sous prétexte qu’ils étaient d’origine asiate et dépourvus de ce système pileux qui donne l’air si ouvert et intelligent. C’est qu’une barbe naissante ou fournie a toujours été le symbole de l’insurrection. En 1973, quelque part sur les plages désertes de Belle-Ile-en-mer en plein hiver, un révolté post-soixante-huitard exhibait barbe et cheveux longs — en sus, un splendide manteau afghan qui passerait aujourd’hui pour un signe de ralliement aux fous de Dieu. Sans doute pensait-il entraîner le capitaliste Wilkinson sur la pente fatale de la faillite…
Par charité, taisons son nom.

Soyons sérieux.
« Déficit d’idéal », dit la presse-qui-sait et qui tente de commencer à comprendre les raisons du tourisme tortionnaire. Ce n’est pas bien neuf. Les plus de 60 ans et ceux qui ont fait des études se rappelleront ce slogan de 1968 : « Nous ne voulons pas d’un monde où la certitude de ne pas mourir de faim s’échange contre la certitude de mourir d’ennui ». Je me rappelle en avoir tiré, lors d’une discussion de groupe, la conclusion que le capitalisme allait rapidement crever d’un déficit idéologique — j’étais mao, à l’époque, et pour un mao, ce n’est pas le facteur économique qui est déterminant, mais le facteur idéologique. Un monde qui n’avait à nous proposer que des variations sur la mode (coupe droite ou pattes d’éph ?) ou la multiplication des chaînes de télévision ne pouvait durer bien longtemps.
Contre toute attente, l’Histoire ne fut pas aussi immédiate que notre désir, et le turbo-libéralisme inventa les radios libres, la consommation effrénée d’objets de plus en plus programmés pour mourir précocement, la multiplications des petits pains de McDo, des écrans couleurs, plats, plasma, Bernard Tapie, Bernard Arnault, François Hollande, et j’en oublie.
Eh bien, ça ne marche pas — pas pour tout le monde. Surtout quand on n’a pas les moyens de s’offrir les derniers gadgets à la mode. On fait un peu de délinquance, autre voie vers la félicité consommatrice, mais c’est moyennement satisfaisant. Reste la décapitation d’êtres humains, très tendance. Sans compter que la guerre est un champ d’exploration illimité pour tous les détraqués. Elle est quand même un meilleur laboratoire pour les tueurs en série que la paix telle que nous l’offre la société de surconsommation.
Entendons-nous : ce n’est pas en leur offrant plus de gadgets, plus d’émissions débiles que nous convaincrons les candidats au martyre de rester dans leurs foyers. C’est une loi immuable de l’offre et de la demande : si l’offre est inférieure la demande, une frustration s’installe. Or, l’offre est limitée, puisqu’elle est marchande, et la demande infinie, puisqu’elle est imaginaire. On ne comble pas un déficit idéologique (il serait temps de s’apercevoir que le libéralisme n’est pas une idéologie) avec des biens de consommation, aussi nombreux soient-ils.
Alors ? Comment convaincre les candidats à la mort brutale ou au viol légal (parce qu’il y a des filles aussi parmi ces illuminés) que nous avons ici de quoi satisfaire leurs aspirations à l’infini ?

Il y a déjà eu, en France, des périodes où sévissaient des chapes de plomb. Les trente dernières années de Louis XIV, par exemple. Le catholicisme étroit et meurtrier de Mme de Maintenon écrasait la France. Certains — les Protestants, par exemple — émigrèrent, et s’enquirent d’un supplément d’âme en Hollande, où ils rencontrèrent le capitalisme naissant. D’autres résistèrent de l’intérieur, dans les salons, dans les alcôves, dans les « petites maisons » où se tramaient des orgies libératrices. Et tout ce libertinage conduisit à la liberté de penser — et, 80 ans plus tard, à la liberté tout court. Les rigueurs du robespierrisme plus tard engendrèrent les Incroyables et les Merveilleuses, et la dernière guerre produisit les zazous. Toute rigueur génère son contraire.

En vérité, frères et sœurs tentés par le jihad, en vérité je vous le dis : au lieu de vous lancer dans des périples hasardeux au bout desquels vous finirez mal, défoncez-vous ici les uns les autres ! Aimez-vous les uns sur les autres ! Les uns dans les autres ! Nous sommes dans des temps de crise et d’ordre moral : osez les combinaisons érotiques les plus échevelées, épuisez-vous d’amour, et réfléchissez, ce faisant — au beau milieu d’une combinaison frénétique avec une ou plusieurs créatures : le sexe vaut mieux que la religion, la petite mort vaut mieux que l’agonie réelle. Emmanchez-vous tous ensemble, prosternez-vous afin de faciliter l’accès, agenouillez-vous pour oser des papouilles, buvez un coup de rouge dans les intervalles (je me méfie spontanément de ces sectes qui méprisent l’alcool — surtout quand il est bon), le sarget de gruaud-larose se vend en se moment 35,50 € le magnum (« une aubaine », dit Perico Legasse dans le dernier Marianne), jamais le paquet de capotes pré-lubrifiées n’a été si bon marché… Et vous verrez : avec le sexe, le savoir et la vérité entrent tout seuls, même dans des cervelles étroites. « Je te sodomise, donc tu es », disait Socrate à Alcibiade — ou le contraire, je t’aime, tu même. On sait depuis longtemps « comment l’esprit vient aux filles » : mais il vient aux garçons par le même canal. Plutôt qu’un été en Syrie, tricotez-vous un second « summer of love ». Faites l’amour, pas le jihad. Un massacre ne vaut pas une orgie. Pourquoi diable rajouter « de Dieu » à « amour », qui se suffit à soi-même ?
Tout libre penseur que je sois, je ne vous oblige même pas à cesser de croire — il en est chez qui la permanence d’une foi sincère au milieu d’ébats sophistiqués procure des sensations supplémentaires, nées d’un délicieux frisson de culpabilité. Le paradis n’est pas ailleurs : il est ici et maintenant. Et plutôt que de compter sur Allah pour vous procurer, au terme d’une ordalie douloureuse, je ne sais combien de vierges dans un paradis problématique, réfléchissez à cette évidence : des vierges des deux sexes, vous en avez ici pléthore. Et sans voile : au moins, on peut choisir en toute connaissance de cause.
Cette préférence pour les vierges m’est d’ailleurs éminemment suspecte. Comme s’ils craignaient la concurrence et la comparaison. Je te choisis vierge, au moins, tu ne sauras jamais à quel point je m’y prends comme un manche. Les jeunes jihadistes auraient-ils le sexe difficile — ou honteux ? Allez, « la honte de l’amour est comme sa douleur : on ne l’éprouve qu’une fois » — c’est dans les Liaisons dangereuses, qui valent bien tous les bréviaires du monde.
Et s’il vous plaît, rasez-vous — vous allez mettre Bic sur la paille…
Sur ce, Joyeux Noël !

Jean-Paul Brighelli

Viva Saddam

Je suis en train de relire la trilogie Fabio Montale, de Jean-Claude Izzo (Total Kheops, Chourmo et Solea, Folio 2006, en un seul volume, indispensable).

Les romans ont été écrits entre 1995 et 1998, et témoignent d’une époque où l’islamisme regardait plus vers l’Algérie que vers l’Occident. Même si Khaled Kelkal s’était déjà pas mal défoulé (c’est curieux : presque personne semble se rappeler la vague d’attentats de l’été 1995, dans le RER B, la place de l’Etoile, dans un TGV, un square parisien, et devant une école juive de Villeurbanne — dans le dernier neurone d’un terroriste islamiste, il y a toujours une école juive).

Izzo, grand démocrate, homme de gauche qui aurait dégueulé son Lagavulin sur les pieds de Hollande, a fait de Marseille le personnage principal de ses romans. Fabio Montale, son enquêteur ivrogne, tabagique (Izzo est mort un peu prématurément d’un cancer en 2000, à 54 ans) et sainement désespéré, a beau être la voix qui parle et qui écrit, c’est le décor qui compte. Marseille, les Goudes où réside Montale dans l’un de ces « cabanons » si typiquement marseillais, y compris dans son absence d’autorisation de construire, le Vieux-Port autour duquel il tourne inlassablement comme un écureuil solaire, le Panier de son enfance, avec ses fouilles archéologiques inabouties et sa Vieille Charité (et même une certaine maison avec une « terrasse à l’italienne », tout en haut, qui permet de siroter le pastis en regardant le soleil mourir dans la mer nourricière — ceux qui m’aiment et que j’aime me comprendront).
Avec ses Quartiers Nord, et ses Arabes oubliés des hommes (j’allais dire : oubliés de Dieu et des hommes, mais voilà : justement, Dieu a bien voulu penser à eux, et c’est bien là que le bât blesse).
Dans Chourmo, en particulier, Izzo confronte Montale à la montée de l’islamisme dans ces banlieues déshérités. Mais, signe des temps, l’arsenal que les néo-barbus rassemblent dans le roman est destiné à l’Algérie — c’était l’époque où le GIA et le FIS se disputaient le magot que se sont annexé les militaires au pouvoir depuis Boumédienne, et n’avaient pas encore eu l’idée d’exporter leur instinct de mort sur le vieux continent.
Les choses en seraient peut-être restées là, à quelques Kelkal près, si Bush n’avait pas eu l’idée lumineuse, après le 11 septembre, de traquer l’islamisme moyen-oriental là où il prospérait — en Afghanistan. Et, encore mieux, de s’annexer les champs pétrolifères irakiens en déboulonnant Saddam Hussein. La destruction du World Trade Center a été la divine surprise des va-t-en-guerre, tout comme le Hamas est l’indispensable complément de Benyamin Netanyahu, et vice versa. Comment les extrémistes survivraient-ils si leur adversaire soudain devenait raisonnable ?

L’invasion de l’Irak fut en tout cas une idée grandiose, dont nous constatons chaque jour la résultante mirifique. À chaque massacre perpétré par les fous de Dieu (pléonasme probablement : un dieu unique, sans une autre divinité pour l’équilibrer, ne peut être qu’un dictateur sanglant — autre pléonasme. Si on avait compté les années après Aphrodite ou Eros et non après Jésus-Christ ou l’Hégire, on n’en serait pas là, comme disait à peu près Prévert), nous devrions remercier le petit George, cet illuminé du renouveau charismatique américain, un Born again Christian devant lequel s’inclinent bien bas les chrétiens irakiens avant de se prendre une balle dans la nuque, tirée par les partisans du califat mondial.
Et je ne suis pas le seul à le dire.
Flash back autobiographique. En mars 2003, quand les GIs sont partis pendre Saddam, je me suis durablement brouillé avec une amie chère, enthousiaste de l’Irak — elle tentait à l’époque de faire connaître à Paris des peintres abstraits irakiens non dépourvus de talent, et qui doivent à l’heure qu’il est avoir été transformés en cendres et lumière, elle est depuis devenue spécialiste de l’art nouveau à Bagdad, nous ne nous sommes jamais réconciliés, peut-être s’est-elle convertie. « Ça va dégénérer », disais-je. « Mais pas du tout, les Irakiens sont des gens merveilleux et pacifiques, une fois Saddam déboulonné, tout ira pour le mieux dans la démocratie retrouvée ». J’aurais préféré que l’Histoire lui donne raison. Mais cinq ou six cent mille morts plus tard, les chiites prêts à en découdre, les fous de Dieu à deux doigts de conquérir Bagdad (c’est étrange, on parle enfin des massacres opérés dans le nord-est du pays, et on ne dit rien du fait qu’ils sont apparemment à une vingtaine de kilomètres de Bagdad, face à une armée irakienne qui se dissout dès qu’ils soufflent dessus : la prise de la ville par le Califat mondial régénéré fera regretter aux Bagdadis Houlagou Khan et les Mongols de 1258, ou Tamerlan en 1410), je sais que j’avais raison de préférer Saddam à ce qu’il est advenu, et qui était si évident que je ne me décerne aucune palme de voyance extra-lucide.
Comme en Libye, où grâce à BHL, nous avons assassiné un dictateur ivre afin de libérer les pulsions des tribus, qui aujourd’hui s’entretuent allègrement, au point que tous les Occidentaux donneurs de leçons plient bagage. Nous ne sommes pas intervenus en Syrie, par miracle. Mais ce n’est plus nécessaire. Quand l’incendie est allumé, n’importe quelle brise alimente les braises.
C’est une histoire de virus. Les fous de Dieu prospéraient gentiment, confinés dans des déserts hostiles par les monarchies pétrolières qui n’avaient aucune envie de voir des illuminés leur expliquer que leur mode de vie n’était pas tout à fait hallal. Nous les avons titillés, nous les avons exportés, nous leur avons donné une crédibilité. En Occident, il s’est trouvé assez de collabos pour les plaindre, plaider en faveur de leur liberté d’expression et de leur droit inaliénable à voiler les femmes (c’est comme les Juifs dont je parlais plus haut, qui finissent toujours par redevenir des cibles : dans l’autre bout du neurone unique des terroristes, il y a toujours une femme à voiler ou à lapider — au choix, et c’est pareil). Bref, le virus s’est répandu. Et toute proposition anti-virale passe pour du racisme. Bravo.
D’autant que les « valeurs » occidentales, face à cette bêtise sanguinaire érigée en principe moral, sont quelque peu inefficaces. « Consommation » est un mot dérisoire face à « Allahu akbar ». Le libéralisme mondialisé a cru que Coca-Cola serait un rempart suffisant : ma foi, ils en boivent, mais ça ne les empêche pas de vous couper la tête après.
Que dirait Izzo de cette islamisation qui rampait il y a vingt ans, tout en bandant ses petits muscles, et qui déferle aujourd’hui, à l’assaut du pays des mécréants que nous sommes ? Défendrait-il encore une jeunesse perdue qui balance entre gangstérisme et fondamentalisme — et comme il le montre lui-même dans Chourmo, un gangster peut trouver aux Baumettes, la prison marseillaise, l’occasion de reconvertir son énergie au service des salafistes de tous poils — à commencer par les poils de la barbe ? Ils y sont incarcérés illettrés, grâce à l’ingénieux système des ZEP, qui les laisse dans l’état même où ils y sont entrés ; ils en sortent en sachant lire le Coran. Rien de mieux qu’un analphabète pour devenir analphacon. Encore que je doute parfois de cette capacité à lire le Coran. Il suffit de le répéter en boucle — en français, on dit « ânonner », et ce n’est pas pour rien.

C’est bien plus qu’un conflit de civilisations : c’est un conflit de valeurs. Si nous n’aménageons pas sérieusement le libéralisme, si nous ne leur apprenons pas à lire Montaigne dans le texte, à manger du filet mignon en croûte arrosé de saint-joseph ou de saint-émilion, nous sommes perdus.
Et nous n’aurons même plus de Lagavulin pour nous consoler.

Jean-Paul Brighelli