« Fleur » et couronnes : tombeau pour Eco

Fleur Pellerin, qu’on ne saurait me soupçonner d’avoir épargnée quand elle était ministre, mais qui est partie de la rue de Valois avec une classe folle, a tweeté, tôt ce matin, le plus joli des hommages abondamment versés sur la fosse déjà ouverte d’Umberto Eco :

Et comme elle lit manifestement Bonnetdane, elle a rendu hommage aussi à une chronique récente sur le livre de Laurent Binet, dont Eco était le héros suprême, l’écouilleur en chef, le grand manitou de l’intellect — elle lit donc depuis qu’elle n’est plus ministre :

Pendant ce temps, Sarko se fendait d’une réaction empesée et colorée d’une vilaine faute d’orthographe — il devrait m’embaucher comme « plume », tiens :

Je ne veux pas m’appesantir à un énième hommage — je me rappelle trop le « Tombeau d’Edgar Poe », où Mallarmé se moquait du monolithe que l’on venait de poser sur la tombe du génial Américain :
« Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur,
Que ce granit au moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du blasphème épars dans le futur. »

Et ma foi, Eco a passé sa vie à cela : contrarier les imbéciles (c’est la traduction en langage courant du dernier vers du cher Stéphane). Je lui dois l’une de mes premières émotions sémiologique, lorsque vers 13 ans je lus dans la revue Communications (n°8) son analyse de la « combinatoire narrative » de James Bond. Un linguiste (je découvrais à peu près le mot) qui donnait du sens à Ian Fleming et le prenait au sérieux ne pouvait être mauvais.
Plus tard, étudiant, j’ai accumulé les dettes à son égard — et voici que je ne pourrai jamais les rembourser. Il a été l’un des premiers à analyser la part que le lecteur apportait à l’œuvre, même la plus « fermée » (l’Œuvre ouverte, 1962, et Lector in fabula, 1979). À la même époque, je me livrais à des essais de parodies littéraires, que j’ai définitivement abandonnés quand a paru Pastiches et postiches (1963-1996, prolongé par Comment voyager avec un saumon, 1992-1998) : un grand esprit ouvre le vôtre, et en même temps il stérilise vos prétentions futiles à penser. Je recommande aux avides lecteurs sa parodie du début de Lolita — que je rappelle pour mémoire :
 » Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-lii-ta : le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois reprises, contre les dents. Lo. Lii. Ta.
Le matin, elle était Lo, simplement Lo, avec son mètre quarante-six et son unique chaussette. Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l’école. Elle était Dolorès sur les pointillés. Mais dans mes bras, elle était toujours Lolita.  »

Devenu sous la plume alerte de cet aimable barbu que l’on ne trouvait jamais autrement que souriant, « Nonita » (je rappelle qu’una nona, c’est une grand-mère — un « puma », dirait l’industrie pornographique) :

« Nonita. Fiore della mia adolescenza, angoscia delle mie notti. Potrò mai rivederti. Nonita. Nonita. Nonita. Tre sillabe, come una negazione fatta di dolcezza: No. Ni. Ta. Nonita che io possa ricordarti sinché la tua immagine non sarà tenebra e il tuo luogo sepolcro. »

Bien sûr, pas besoin de traduire — il écrivait en italien mais il parlait tant de langues que le français, l’anglais ou le latin transparaissent en palimpseste dans le moindre de ses écrits.

Il avait compris qu’il y a bien plus à dire de la laideur que de la beauté — mais il a publié quand même une Histoire de l’une et de l’autre qui forment l’un des plus beaux couples de livres jamais lancé sur le marché de l’art — disponibles en coffret, heureux veinards…

Et ce vieillard quelque peu libidineux illuminant sa trogne à la lumière de sa belle captive, ma foi, je serais bien tenté de l’y reconnaître.

Je m’aperçois que je ne parle pas de ses romans. Là aussi, c’était un plaisir de suivre, dans les déluges d’une érudition titanesque, le jeu qu’il entretenait avec la littérature (parce que si vous ne vous amusez pas en lisant / en écrivant, lancez-vous dans la culture des navets). Bien sûr, « Guillaume de Baskerville » dans le Nom de la rose, renvoie à Conan Doyle. Bien sûr, sa déduction sur le trajet qu’a emprunté la jument égarée de l’abbé, au début, est une allusion à l’enquête sur une chienne perdue dans Zadig. Mais dans la liste des livres de l’infernale bibliothèque de l’abbaye — sans doute le décor le plus piranésien / borgésien de toutes la littérature — se dissimule un De modo ridendo attribué à Alcofribas Nasier — le pseudonyme anagrammatique de François Rabelais pour Pantagruel. C’est à cette capacité virtuose à jouer avec la langue, les livres et la chronologie que l’on reconnaît le grand, le très grand écrivain.

Je ne veux pas lasser le lecteur en enfouissant prématurément le grand homme — d’autres s’en chargent depuis ce matin. Je me contenterai de reprendre cette magnifique formule de Lucien Jerphagnon (je crois) : « Il n’est pas mort, il fait semblant ».

Jean-Paul Brighelli

 

SPECTRE

J’ai donc vu le dernier James Bond.
Pas à cause de la déferlante publicitaire, mais parce que je suis un très grand amateur de Bond, James Bond. J’ai lu tous les romans de Ian Fleming vers 10 ans — l’un de mes premiers essais littéraires, vers cet âge-là, était d’ailleurs un roman d’espionnage qui fit pousser les hauts cris à ma mère, qui l’anéantit immédiatement en me promettant l’échafaud si je persistais dans cette voie. Je le regrette fort (le roman, pas l’échafaud) : il y avait dedans deux ou trois scènes de sexe dont la relecture, cinquante ans plus tard, m’aurait certainement fort diverti.
Deux ou trois ans plus tard, j’ai lu dans la revue Communications (le n°8) un article fascinant d’Umberto Eco sur « James Bond : une combinatoire narrative » que le Web a conservé pour vous, heureux veinards.
Je dois donc à Bond mon premier contact avec l’analyse structurale des récits — ce n’est pas rien.
Tout cela pour dire…

Spectre est un bon film. Sam Mendes, le réalisateur, a commis plus tôt dans sa carrière ces deux beaux morceaux que sont American Beauty et Road to perdition — le dernier film de Paul Newman. J’avais moins aimé Skyfall, emberlificoté dans un conflit œdipien d’un intérêt médiocre. Mais nous voici ramenés aux fondamentaux.
Il y a d’ailleurs dans Spectre toutes les scènes attendues — on frôle l’auto-citation, et, très souvent, l’auto-dérision. La bagarre dans un train — comme dans Bons baisers de Russie. La poursuite en voiture comme dans — une foule de Bond. Les décors étranges et sauvages — le désert de la région d’Oujda, avec sa ligne ferroviaire au pur diesel antique, ses cratères creusés par des météorites noirs comme la pierre de la Kaaba, vaut bien l’île d’Hashima exploitée dans Skyfall.
Il y a Daniel Craig — « un Bond blond ? impossible », me souffle ma mère, qui à 82 ans ne désarme pas : elle, c’est Sean Connery, et personne d’autre. Je dois dire que le smoking blanc dont la costumière Jany Temime (responsable de l’habillement dans Harry Potter — pour les fans) affuble ce blond est d’un effet calamiteux, mais passons.
Il y a Monica Bellucci — trois minutes ineffables. La façon dont Bond / Craig picore les renseignements sur les lèvres de Bellucci est un grand moment qui m’a rappelé une certaine scène de cabine téléphonique dans Notorious, quand Cary Grant entrecroise sa conversation avec des baisers furtifs et passionnés échangés avec Ingrid Bergman.
C’est là que la raison d’être du film m’est apparue : c’est l’histoire d’un conflit de générations. D’un côté, d’allègres quinquagénaires (Craig a 47 ans, Bellucci 51, Ralph Fiennes 53) qui sauveront peu ou prou le monde des griffes d’un petit salopiot de 39 ans — la génération sacrifiée des quasi quadras : Andrew Scott, que j’avais repéré dans la très bonne série télévisée Sherlock (avec Benedict Cumberbatch), joue à merveille les technocrates froids que nous aimons haïr.
Du côté des quinquas triomphants « à l’ancienne » — Walter PPK et montre Omega au poing — on trouve aussi la génération suivante, Ben Whishaw par exemple, qui jouait l’ineffable Jean-Baptiste Grenouille dans le Parfum. On pourra tirer quelque chose des petits jeunes. Mais des quadras, non, impossible. Ils sont peu nombreux, coincés entre le baby boom qui n’en finit pas de ne pas mourir et les gamins qui poussent au portillon — ils sont voués à disparaître. Quand Andrew Scott y passe, on trouve ça au fond totalement normal.
Mais malheureusement, en sus d’un bande-son quelque peu violonarde et gluante (on passe son temps à attendre le retour du thème de Monty Norman), on trouve aussi Léa Seydoux.
Le pire, c’est qu’elle est ostensiblement française — Sam Mendes, qui doit être un marrant, lui a attribué le nom de Madeleine Swan, une sorte de pléonasme en forme de clin d’œil littéraire. Si c’est l’image que les Anglo-saxons ont de notre pays, c’et terrible. D’autant que Sam Mendes l’habille et la filme comme une star des années 50 — ah, rendez-nous Lauren Bacall ! Ah, rendez-nous Veronica Lake ou Lana Turner ! Et comme je l’avais déjà remarqué ici-même en analysant ce navet navrant intitulé la Vie d’Adèle, elle est nulle — mais nulle de chez nulle. Encore une « fille de » — issue de la famille Schlumberger, petite-fille de Jérôme Seydoux, président de Pathé, cousine de la PDG du groupe Gaumont. Le cinéma français est en train d’en crever.
J’ai vu le film en version française (à Marseille, hein…). Aucune excuse à lui offrir : elle se double elle-même — tout comme Bellucci, qui emporte le morceau (j’aime bien l’expression anglaise « to steal the show ») en quinze secondes de fatale beauté. Puis on ne la voit plus — fatalitas ! À la place, on a ce sous-produit publicitaire (la vraie destination de Léa Seydoux), dont on se prend à souhaiter qu’elle soit rapidement éliminée par le Méchant Christoph Waltz (le SS particulièrement répugnant de Inglorious Basterds). Fatalitas again : elle est sauvée à chaque fois par Bond. D’ici qu’ils nous la refourguent dans le prochain film…
Au total, un divertissement bien réalisé (c’est très drôle d’ailleurs d’observer les différences de traitement d’images entre les scènes d’action, visiblement dirigées par un réalisateur deuxième équipe spécialisé) et le corps central du film où le talent de Mendes s’exprime à plein. Allez-y — et fermez les yeux et les oreilles quand la petite Seydoux apparaît — ce n’est qu’un mauvais moment à passer dans un Bond finalement bien conçu et bien réalisé.

Jean-Paul Brighelli

Deuxième et Troisième Guerres Mondiales

Les Nouveaux programmes de collège sont donc sortis du chapeau de Mme Vallaud-Belkacem.
Je les analyserai en détail peut-être plus tard, mais en les lisant, un point m’a alerté.
Page 301 des programmes, rubrique Histoire / Géographie du « cycle 4 » (Cinquième / Troisième), on peut lire : « La Deuxième Guerre mondiale, une guerre d’anéantissement ».
Soit (c’est l’hypothèse optimiste) les rédacteurs desdits programmes n’écrivent pas un français réellement exquis — et ignorent la différence entre Seconde et Deuxième. Soit ils ont une info qu’il est urgent de partager.
Parce que « Deuxième Guerre mondiale » en suppose une Troisième.

Vous allez me dire : « Mais nous y sommes ! »
D’autant que ce n’est pas vous qui le dites — ni moi. C’est Manuel Valls (« Nous ne pouvons pas perdre la guerre de civilisation contre le terrorisme » — et je suis assez d’accord sur ce singulier : nous sommes la civilisation, et l’islamisme, c’est l’absence de civilisation). Avant lui, c’était Umberto Eco en Italie (« Nous sommes en guerre jusqu’au cou »), ou Perez Réverte en Espagne, dans un texte réellement saisissant (« Es la guerra santa, idiotas ! »).
Oui, la troisième guerre mondiale a bien commencé, et les programmes de l’hilote suprême, Michel Lussault, petit télégraphiste de Najat Vallaud-Blekacem et commandant en chef de la Commission Supérieure des Programmes, ont raison d’écrire que 39-45 était « la deuxième ». Parce que la Troisième est là.

Reste à savoir comment la gagner.
Nous avons commencé par la perdre, en suivant l’aberrante ligne politique de Laurent Fabius et Pédalo Ier, qui visait à faire de l’élimination de Bachar el Assad la priorité. Ces grands naïfs ont cru à l’intox de « l’opposition » syrienne : c’était du tout-cuit, et il n’était pas nécessaire d’écouter Poutine qui avait dès 2012 son propre plan pour éliminer le tyranneau syrien, comme l’a révélé récemment l’ex-président finlandais, Martti Ahtisaari. Puis nous avons continué à la perdre, en envoyant des avions survoler les positions de l’Etat islamique, ce qui doit certainement terroriser des fanatiques bourrés de captagon. Puis nous avons persisté à la perdre en envoyant au sol une centaine de rebelles formés à grand prix (500 millions de $ quand même) par les USA, qui se sont fait découper en tranches fines.
Et nous insistons pour la perdre en laissant entrer n’importe qui n’importe comment en Europe — y compris des djihadistes d’exportation tout prêts à faire leur jonction avec nos jihadistes intérieurs — et en ne comprenant pas que les 10% de musulmans intégristes (au moins : ce sont les chiffres minimaux proposés par les services secrets, les études sérieuses dès 2013 étaient autrement alarmistes) fourniront les bases arrière du terrorisme. Carton plein.

On ne gagne pas une guerre avec des drones — ça aide, mais ça ne fait pas tout. On ne gagne pas une guerre avec de bonnes paroles lénifiantes — dire « Daech » pour ne pas prononcer le mot « islamique », par exemple. Une guerre se gagne sur le terrain. Bombardements massifs, sans chercher à cibler, éventuellement en utilisant des armes non conventionnelles, éradication puis nettoyage au sol. Il n’y a de bon jihadiste qu’un jihadiste mort. Après tout, ils en pensent autant de nous.

Jean-Paul Brighelli

Je ne saurais trop recommander la lecture d’un roman récent, fort bien écrit (un peu trop, même : l’usage de la 1ère personne y crée un effet d’irréalité alors que la cadre se veut étroitement réaliste), passé un peu inaperçu : le Français, de Julien Suaudeau (Robert Laffont). On y voit un jeune Normand aux yeux bleus, un peu paumé, mal intégré, éducation médiocre, s’incorporer peu à peu, presque malgré lui, à la mouvance djihadiste, et se spécialiser dans les décapitations de prisonniers occidentaux — jusqu’à ce qu’il soit récupéré par les Américains et torturé pour le reste de sa vie, dans un no man’s land juridique qui ressemble assez à l’Enfer médiéval.

Troisième guerre mondiale

« Islamofascisme ! », disent les uns (Valls, Estrosi, etc.). « Nazislamisme ! », clament les autres (Ivan Rioufol, évoquant la figure du grand mufti de Jérusalem, Hadj Amin al-Husseini, grand copain d’Hitler dans les années 1930-40). « Amalgame ! » beuglent les bien-pensants — ceux qui voient dans toute critique de l’Islam la preuve d’une islamophobie galopante. Ma foi (si je puis dire…), dans ce cas précis, ils n’ont peut-être pas tort. Fascisme et nazisme étaient des mouvements originaux, que l’on n’aurait pas appelé « néo-bonapartisme » sans une grave distorsion de l’Histoire — de même que le Coup d’Etat permanent de Mitterrand à propos de De Gaulle était de la bonne polémique mais de la mauvaise Histoire. L’islamisme est une trouvaille moderne.
À la rigueur, le seul mouvement d’époques antérieures avec lequel on pourrait le comparer, ce sont les croisades. La vraie union du sabre et du goupillon. Sous le signe du croissant et non plus celui de la croix. Des croissantades, en quelque sorte.
Mais voilà : la chrétienté a renoncé aux croisades depuis celle des Albigeois, et ça date. L’Espagne elle-même a renoncé à l’Inquisition en 1834. L’Eglise a renoncé aux interférences massives entre l’éternel et le temporel. Qu’elle ait eu tort ou raison d’agir ainsi, d’un point de vue commercial, est une autre histoire. Que Vatican II ait dissous les conditions même de la Foi, terreur et pitié, peut-être — mais ce n’est pas mon problème, chacun se suicide comme il veut. Et si, au lieu de lancer une nouvelle Contre-Réforme, on préfère passer les cours de catéchisme à faire dessiner des Mickeys en croix, grand bien leur fasse.
L’Islam fondamentaliste, wahhabite, salafiste, celui des Frères Musulmans, de l’Etat islamique, Boko Haram et Al-Quaeda n’aime pas les petits dessins, lui. Il n’a pas le temps (d’ailleurs, comme je l’ai déjà souligné ici, le temps ne fait pas partie de son univers : l’Islam œuvre dans l’éternité des certitudes inoxydables). Il conquiert le monde. Il est un totalitarisme. C’est là le seul terme générique que nous pouvons décemment utiliser.
Entendons-nous : la liste susdite des grands nauséabonds ne fait pas grand monde en proportion — 10 à 15% des Musulmans, estiment les divers services secrets —, mais cela regroupe tout de même quelques centaines de millions de siphonnés dans le monde. De quoi empêcher Caroline Fourest de dormir. Elle et les illuminés du sécularisme qui avaient, dès 2006, signé un Manifeste contre le nouveau totalitarisme. Des Musulmans, pur la plupart. Ils ont tous plus ou moins depuis cette époque des fatwas suspendues au-dessus de la tête.
2006 ! Comme l’a écrit avec force Mezri Haddad, ancien ambassadeur de Tunisie en France, dans un article remarquable, tout était prévisible. Depuis longtemps : « Ecrit, pas par la main d’Allah dont les islamo-fascistes ont souillé jusqu’à la magnificence et rabaissé la majesté, mais par trente années de laxisme, d’angélisme et de conformisme malséant au pays de Voltaire. Écrit par les concessions aux tenants de l’islam identitaire, holistique et totalitaire, au nom de la démocratie et de la tolérance républicaine. De la question du voile islamique au massacre tragique de Charlie Hebdo, en passant par l’affaire Redeker ou la conférence du pape Benoît XVI à Ratisbonne, que de chemin parcouru dans la capitulation, l’altération de la laïcité et la subversion de la démocratie. Que de reculs des Lumières face à l’obscurantisme! Que de coups portés au modèle de civilisation occidentale devant la barbarie islamiste! »
Recul des Lumières : ce n’est pas une guerre, au sens que l’on donne ordinairement au terme, où deux (ou plusieurs) adversaires clairement identifiés s’affrontent dans un espace géographique plus ou moins délimité. Pas même un conflit de civilisations, n’en déplaise aux lecteurs de Samuel Huntington. C’est un conflit de cultures. L’Encyclopédisme contre le Coran. La philosophie contre la Foi. Les Lumières contre la nuit.

Christian Estrosi, avec sa « troisième guerre mondiale », doit bien avoir aussi une petite idée régionale derrière la tête, en venant chasser sur les terres du FN (mais est-ce être FN que de dire la vérité ? On se souvient de Tartuffe : « C’est être libertin que d’avoir de bons yeux »). Certes, la Côte d’Azur (qui en l’occurrence commence à Perpignan) n’est pas Paris, ville fictive que les ministres croient être la France. Certes, sortir à Marseille est une expérience ethnique particulière. Certes, arrivant récemment de la capitale, j’ai entendu l’un de mes compagnons de train sortir son portable boulevard d’Athènes (au bas des escaliers de la gare Saint-Charles) et appeler un de ses copains restés là-haut bien à l’abri : « Incroyable ! Zemmour a raison ! Le grand remplacement, ici, il a commencé… »
Ça me rappelle une blague locale. Des gabelous de la brigade maritime interceptent une barque avec quatre Nord-Africains à bord, ramant vers Marseille. « Que faites-vous ? » « Nous venons envahir l’Europe. » Hurlement s de rire des douaniers. « À quatre ? Vous n’avez pas peur… » « Ah, mais nous, nous sommes l’arrière-garde. Le reste de l’armée a déjà débarqué… »
Foin de plaisanteries : les 350 000 Musulmans marseillais sont très majoritairement français, et n’ont aucune envie réelle de retourner au bled (un lieu proche de l’Enfer, où l’on n’a pas toujours une prise pour recharger son smartphone ou sa playstation) ou d’en importer les pratiques barbares — à commencer par la langue, qu’ils ignorent pour la plupart allègrement, surtout l’arabe classique du Coran. Alors, parler de « cinquième colonne » est un grossier abus de langage. La référence aux Allemands infiltrés avant la dernière guerre (y en eut-il tant que ça ?) est même inadéquate : nous exportons des terroristes, nous, en ce moment, bien plus que nous n’en importons. Du produit Made in France. Cervelles garanties vides. La politique des ZEP s’en est chargée depuis vingt ans.

À noter que le mot « guerre » n’a pas été inventé par Estrosi. Il y a deux mois, après les attentats parisiens, Umberto Eco avait averti : « Siamo in guerra. L’ISIS è il nuovo fascismo. » Mais là encore, le démon de l’analogie avec le nazisme avait frappé.
Il faut remonter un peu plus en arrière pour trouver une analyse un peu sérieuse sous la plume d’un intellectuel. Arturo Perez-Reverte, qui a vu de près la guerre de Bosnie (il y était correspondant) n’a aucun doute sur la nature de la guerre en cours : « Es la guerre santa, idiotas ! ». Et de préciser : « . Y no necesito forzar la imaginación, pues durante parte de mi vida habité ese territorio. Costumbres, métodos, manera de ejercer la violencia. Todo me es familiar. Todo se repite, como se repite la Historia desde los tiempos de los turcos, Constantinopla y las Cruzadas. Incluso desde las Termópilas. Como se repitió en aquel Irán, donde los incautos de allí y los imbéciles de aquí aplaudían la caída del Sha y la llegada del libertador Jomeini y sus ayatollás. Como se repitió en el babeo indiscriminado ante las diversas primaveras árabes, que al final -sorpresa para los idiotas profesionales- resultaron ser preludios de muy negros inviernos. Inviernos que son de esperar, por otra parte, cuando las palabras libertad y democracia, conceptos occidentales que nuestra ignorancia nos hace creer exportables en frío, por las buenas, fiadas a la bondad del corazón humano, acaban siendo administradas por curas, imanes, sacerdotes o como queramos llamarlos, fanáticos con turbante o sin él, que tarde o temprano hacen verdad de nuevo, entre sus también fanáticos feligreses, lo que escribió el barón Holbach en el siglo XVIII: «Cuando los hombres creen no temer más que a su dios, no se detienen en general ante nada». Porque es la Yihad, idiotas. Es la guerra santa. »
Mes lecteurs étant gens de grande culture, je n’ai pas besoin de traduire. Mais comme passent aussi ici des individus de culture incertaine, et même des profs d’Histoire d’Aggiornamento, autant penser à eux :
« Je n’ai pas besoin de forcer mon imagination, parce que pendant une partie de ma vie, j’ai habité ce territoire. Habitudes, méthodes, manière d’exercer la violence. Tout m’est familier. Tout se répète comme se répète l’Histoire, depuis le temps des Turcs, Constantinople et les Croisades. Y compris depuis les Thermopyles. Comme elle s’est répétée dans cet Iran, où les imprudents de là-bas et les imbéciles d’ici applaudissaient la chute du Shah et l’arrivée du libérateur Khomeiny et ses ayatollahs. Comme elle s’est répétée dans un empressement sans discernement avant les différents printemps arabes, qui, au final –surprise pour les idiots professionnels – eurent pour résultat d’être les préludes de très noirs hivers. Hivers qui sont à attendre, par ailleurs, quand les mots liberté et démocratie, concepts occidentaux que notre ignorance nous fait croire exportables au froid, pour le meilleur, confiants en la bonté du cœur humain, finissent par être gérés par des curés, des imams, des prêtres comme nous aimons les appeler, fanatiques avec ou sans turbans, qui tôt ou tard font de nouveau la vérité, au milieu de leurs paroissiens aussi fanatiques, ce qu’écrivait le baron d’Holbach au XVIIIème siècle : « Quand les hommes ne croient avoir à craindre que leur dieu, ils ne s’arrêtent communément sur rien ». Parce que c’est le Jihad, idiots. C’est la guerre sainte. »
J’aime que le meilleur écrivain espagnol contemporain cite d’Holbach. Des Lumières persiste donc quelque chose — cette « clique holbachique » que vomissait Rousseau — tout se recoupe. À nous de continuer à en porter la flamme au sein même de l’obscurité — et de l’obscurantisme.

Jean-Paul Brighelli

PS. Cette adresse (« Es la guerre santa, idiotas ! ») me rappelle, allez savoir pourquoi, un article au vitriol adressé en 2009 par ce même Perez Reverte aux autorités pédagogoles d’Espagne, et qui commençait de même par « Permitidme tutearos, imbéciles » — l’union de l’insulte appropriée et d’un mot français immortel. À lire absolument, parce que comme le souligne l’auteur du Peintre des batailles, de l’évidement des cervelles enfantines au départ pour le djihad, il n’y a que le frémissement d’une paupière de moineau.