Alain Juppé, candidat unique de la Gauche

La Gauche s’est enfin trouvé un candidat, et il s’appelle Alain Juppé. Le maire de Bordeaux, fort du soutien du centre-mou, pense encore être un recours face à François Fillon — un recours pour la Gauche principalement.
C’est qu’ils sont en passe d’être orphelins, rue de Solférino et alentours. Macron est ailleurs, Hollande dans les choux, Hamon improbable, et mon ami Filoche présente le désagréable inconvénient d’être de gauche. Mélenchon — n’en parlons pas, d’ailleurs, il n’a même pas l’appui des alliés communistes. Reste Juppé.
Le prétexte selon lequel le candidat d’une droite libéralo-européano-atlantiste serait le meilleur rempart contre le retour du Petit Nicolas — c’est fait — et l’arrivée de Marine Le Pen est éventé : le meilleur rempart, camarades, c’eût été une politique intelligente pendant cinq ans, une politique qui parlât au peuple et pas uniquement aux « élites » auto-proclamées que vous croyez être : quand je vois ce que le PS appelle élites dans la capitale, je comprends qu’il adhère au discours anti-élitaire de Najat Vallaud-Belkacem.

Fillon fait donc peur — à qui ? Apparemment, aux groupes LGBT, d’après Libé, qui a mobilisé toute sa rédaction pour épingler le papillon de la Sarthe. « Hobereau » — le mot évoque je ne sais quelles jacqueries médiévales, et convoque le souvenir des cahiers de doléances — mais stigmatise surtout les racines provinciales de Fillon, contre la mainmise sur les médias des « élites » parisiennes. Juppé sera donc plébiscité par tous les soutiens de Christiane Taubira. C’est quelque chose — sûr que ça va lui attirer l’appui des électeurs de droite…
Sinon, Fillon a plutôt tendance à se réclamer de la politique étrangère équilibrée de De Gaulle, qui entre deux blocs préférait opter pour la France, et Juppé va vraiment, lui, dans le même sens que Sarkozy — à l’ouest toute ! Ma foi, un peu de gaullisme, de souverainisme, d’indépendance, ne nous ferait pas si mal. Voir ce qu’en dit Nicolas Dupont-Aignan.
Quant à l’école… Juppé n’a condamné que du bout des lèvres les réformes de Vallaud-Blekacem. En avril dernier, dans Mediapart, Claude Lelièvre notait que Juppé n’était pas partisan d’une rupture — et en analysant en novembre 2015 le livre qu’il venait de consacrer à l’école, j’avais constaté le même conservatisme : après tout, Vallaud-Belkacem a fait le sale boulot d’une droite bruxelloise persuadée que l’école des « compétences » et la stratégie finlandaise sont des modèles indépassables. Et elle souhaite en reprendre pour cinq ans — avec Hollande, dit-elle. Ou avec Juppé président ? De toute façon, ce sera blanc bonnet, bonnet blanc.
On reproche donc à Fillon de vouloir restaurer le « récit national »… Mais que croyez-vous que fassent les bons profs d’Histoire, sinon raconter avec enthousiasme tel ou tel événement, tel ou tel enchaînement ? Face à l’Histoire du récit national (et non du « roman »), il y a les partisans de Michel Lussault, chargé de la coordination des programmes Najat, disposé à supprimer l’Humanisme et les Lumières. Le choix n’est pas entre le « roman » de Jeanne Hachette, du Grand Ferré et du petit Bara — ça, c’est de la fiction — et l’Histoire empêtrée dans la culpabilité de ceux qui voudraient faire de la France le champ clos du sanglot de l’homme blanc — ça, c’est de l’idéologie. Il est entre ceux qu’enchante le destin de la France, et ceux qui soutiennent les indigènes de la république. Comment s’étonner dès lors que via Tareq Oubrou Alain Juppé flirte avec l’Union des Organisations Islamiques de France ? Houellebecq n’avait pas pensé que la « soumission » passerait par un notable de province qui n’est même pas musulman…
En face, qu’avons-nous ? Plus d’autonomie, clame Fillon. C’est la chanson de tout le monde. Encore faudrait-il s’entendre.
Je vais faire une suggestion gratuite à Fillon, que je ne connais pas pour le moment : tout jacobin que je sois, je ne suis pas contre l’autonomie pleine et entière des collèges et lycées (y compris la capacité à recruter eux-mêmes des enseignants sur des « postes à profil », pourvu que l’Inspection contrôle tout de même la valeur disciplinaire des postulants — c’est déjà le cas çà et là), pourvu qu’elle passe par un projet d’établissement validé par une commission nationale. Un projet qui mettrait en avant la transmission des savoirs, l’apprentissage forcené de la langue, la maîtrise des sciences et l’étude sérieuse de l’Histoire et de la Géographie : après, le reste est à moduler, en fonction des réalités locales. Moins d’élèves par classe là où les difficultés sont plus grandes, des remédiations par matière dans le cadre d’un collège modulaire, comme dit le SNALC, qui mettrait à mort en douceur le collège unique, une laïcité vraie apprise non par le catéchisme du « vivre ensemble » cher à Jean-Louis Bianco, mais par l’acquisition des savoirs, des savoirs, des savoirs ! Nul n’a jamais « appris » la laïcité à Condorcet — il l’avait sucée en lisant Voltaire, Diderot et Rousseau. C’est d’ailleurs pour cela que les pédagos, les juppéistes, les socialistes et tous les ventres mous ne raffolent pas des Lumières, et sont tout prêts à faire l’impasse sur la dernière période d’intelligence française dominante.
J’ai voté Fillon dimanche dernier, parce que Juppé est le candidat de ceux qui veulent que tout change pour que rien ne change. L’idée que l’on prendrait les mêmes, rue de Grenelle, pour recommencer les mêmes aberrations me donne des boutons. Fillon y a été ministre, il s’y est fait embobiner par les pédagos qui avaient envahi la techno-structure, on ne l’y reprendra plus. Ma foi, pour le moment, ça me suffit.

Jean-Paul Brighelli

Le CNESCO et la stratégie Colgate

Franchement, homme ou femme politique, moi, je ne pourrais pas.
Déjà, femme politique, je n’ai pas le physique. Ni le rictus ravageur. Trop de sarcasme dans le regard : il faut avoir la tête absolument vide pour oser l’un de ces sourires enjôleurs qui affichent amplement les quenottes et désarment les commentateurs.Et puis il faut savoir mentir. Tout le temps. Endormir l’électeur. Pimprenelle ou Nicolas. Le marchand de sable est passé. Bonne nuit les petits Français.
De temps en temps, bien sûr, quand par hasard un proviseur, — celui du lycée Turgot, par exemple — dit ce qu’il pense d’un algorithme qui envoie dans son établissement 75% de boursiers, on montre les dents — si je puis dire. Lire la suite

Les présidents « normaux »

Il y a deux sortes de présidents.
Ceux qui arrivent au stade en hélicoptère (avec plusieurs passages à vide de l’hélicoptère au dessus de Marseille, de façon à tromper l’ennemi qui, le drone entre les dents, guette l’Elu avec son missile sol-air), et dont le débarquement mobilise 150 hommes chargés d’assurer sa sécurité, en sus de l’état d’urgence, de la répression de l’ivresse publique des supporters, et du tout venant — un jeune ado vient de se faire mortellement poignarder pour une transaction portant sur un scooter.
Ceux-là s’installent dans la tribune… présidentielle, accompagnés soit de leur ministre de l’Education, étant entendu que le foot est un sport d’intellectuelssoit dans tous les cas du président de la Fédération, qui a des mimiques si expressives, surtout après la huitième coupe de champagne avalée dans la loge des Très Importantes Personnes Lire la suite

« La plus fasciste des réformes ».

Marie Lucas, Normalienne actuellement détachée pour recherches à l’université de Pavie, consacre l’essentiel de son travail à Antonio Gramsci, dont les Cahiers de prison, rédigés durant sa longue incarcération, forment un bréviaire indispensable à tout vrai révolutionnaire. Elle m’a adressé le texte ci-dessous, où elle analyse la réforme du collège à la lumière de ce que le plus brillant penseur du Parti communiste italien pensait de la réforme de l’éducation lancée par le Duce. J’ai trouvé curieux que les analyses de Gramsci dans les années 1920 rejoignent celles de Jean-Claude Michéa (dans l’Enseignement de l’ignorance — indispensable) ou de Nico Hirtt (voir par exemple son analyse de « l’approche par compétences » — la base de ce socle commun qui est l’instrument de mort de l’école française).
Loin de moi, bien entendu, l’idée d’identifier Mme Vallaud-Belkacem à un homme qui a conduit l’Italie à l’abîme : elle est dans le camp du Bien, tout ce qu’elle propose est marqué du sceau de l’intelligence la plus pure et des meilleures intentions, et d’ailleurs le PS en sortira revigoré aux prochaines élections. Il s’agit donc essentiellement ici de préciser un point d’Histoire à l’intention des curieux. JPB

Ce serait sans doute faire preuve d’audace ou de démesure que d’adresser à Mme Vallaud-Belkacem l’hommage qu’en 1923 Mussolini rendait à « la plus fasciste », disait-il, de ses réformes, celle de l’éducation. Le propos peut surprendre, l’analogie dérouter. Il n’y a pourtant là aucun paradoxe, et la réforme que l’on nous concocte actuellement rue de Valois, celle du « collège de l’épanouissement et de la citoyenneté » promis pour 2016, répète et, à bien des égards, prolonge les ambitions qu’Antonio Gramsci condamnait du fond de sa cellule. Ce marxiste clairvoyant avait bien compris où mèneraient les fantaisies pédagogiques de son temps : les initiatives du nôtre voudraient-elles lui donner raison ?

Si l’on en croit le site de l’Education nationale, la réforme projetée n’ambitionne rien de moins que d’éradiquer l’ennui et la stérilité du travail scolaire pour se préoccuper enfin de « la future insertion des collégiens » : une inspiration qui bien sûr ne ressemble en rien à celle qui conduisit Giovanni Gentile, ministre mussolinien de l’Instruction publique, à s’émanciper de l’école traditionnelle pour engendrer l’« homme nouveau » rêvé par le régime. Déjà était en cause l’austérité de l’enseignement traditionnel — et le Duce, ancien instituteur, en savait quelque chose. Expurger l’école primaire de ses éléments dogmatiques et livresques, valoriser les activités récréatives et manuelles susceptibles de laisser s’épanouir l’expression spontanée de chacun, c’est ce que l’inspirateur des programmes, Lombardo-Radice, préconisait sous le doux nom d’« école sereine ». Les audacieux pédagogues du régime espéraient substituer à la férule du maître l’autonomie encouragée de l’enfant-poète (fanciullo-poeta) ; ils ne pourraient qu’applaudir le collège version 2016 pour ses « formes simples et coopératives », ses travaux collectifs et autres « pratiques interdisciplinaires », voire, s’ils avaient eu accès à cette merveilleuse évolution technique, pour l’irruption du « numérique dans toutes ses dimensions ».
L’autre volet de la grande œuvre pédagogique mussolinienne consistait à privilégier, dès le secondaire, un enseignement spécialisé et fonctionnel, destiné à faciliter l’insertion professionnelle. Il s’agissait de diriger la grande majorité des élèves vers « l’école du Travail » et de réserver « l’école du Savoir », celle des humanités, à une élite issue des classes bourgeoises. Ceux-là mêmes qui affluent aujourd’hui vers la dernière place forte du latin et du grec, l’école privée…
Mais ce volet-là nous en avons eu un arrière-goût il y a quatre ans sous le nom poétique de « réforme du lycée ».

L’un des plus virulents opposants à cette révolution pédagogique fasciste fut Antonio Gramsci, qui le premier dénonça la remise en cause d’une école « désintéressée » (cahier 12, § 1, mai-juin 1932). Pour le grand penseur marxiste, l’école dite traditionnelle avait vocation à transmettre une culture encore indifférenciée et non discriminante, et avec elle la « puissance fondamentale de penser et de savoir se diriger dans la vie ». À cette fin, elle enseignait le latin pour « habituer à raisonner » à l’aide d’une grammaire abstraite, aussitôt appliquée à une réalité culturelle concrète. L’élève accédait ainsi à des « expériences logiques, artistiques, psychologiques sans se regarder continuellement dans le miroir ». Par-dessus tout, Gramsci s’effrayait des mesures bannissant l’effort de l’apprentissage. Le préjugé voulant que « les difficultés soient artificielles » oublie, soulignait-il, que « l’étude aussi est un métier, et très pénible, avec son apprentissage propre, non seulement intellectuel mais aussi musculaire et nerveux ». Or, poursuivait-il, les rejetons privilégiés sont mieux disposés pour un tel « processus d’adaptation psycho-physique » (ibid., § 2), de sorte qu’en le perdant de vue, c’est aux plus déshérités que l’on retire la possibilité d’acquérir les facultés de concentration propices à l’étude.

Pour un communiste, l’école devrait être « l’instrument pour élaborer les intellectuels de toute catégorie » (ibid., § 1). En cédant à la tendance, redoutée par Gramsci, à « rendre facile ce qui ne peut l’être sans être dénaturé », le gouvernement favorise irrémédiablement la paralysie sociale. Tétanisé devant le spectre souvent nominal d’une « discrimination », il se refuse à opérer ce que notre fervent communiste réclamait : « un mécanisme pour sélectionner et faire avancer les capacités individuelles de la masse populaire, qui aujourd’hui sont sacrifiées à des expériences sans issue » (ibid., §1). Car, toujours selon Gramsci, le mérite des sociétés démocratiques est de permettre, grâce à élargissement de la base éduquée, la croissance de « cimes intellectuelles » d’origines sociales variées.

En homme issu du peuple et caressant l’idéal d’une société sans classes, le philosophe communiste ne pouvait souffrir l’affaissement intellectuel que l’Italie populaire serait la première à subir. Incapable de frayer une voie au talent, elle ne fournirait plus que la « classe instrumentale » dont la « classe dirigeante » avait besoin… Comment espérer mieux de la réforme à laquelle notre sémillante ministresse — puisqu’elle tient au féminin, allons-y — entend attacher son nom ? Sait-elle que l’homme nouveau dont elle prépare l’avènement est le même que celui qu’appelaient de leurs vœux les régiments du Ventennio ? « Me ne frego », semble dire notre radieuse réformatrice aux « pseudo-intellectuels » qui s’inquiètent…

Marie Lucas
Ecole Normale Supérieure de Paris
Université de Pavie

Le Bac Najat

Il y avait eu le Bac 1968, que l’on avait, paraît-il, un peu distribué, pour cause de contestation permanente et d’émeute rampante. Les lycées étaient tous fermés ou occupés depuis le début mai, la mansuétude pouvait se comprendre. L’année d’après, on reprenait les bonnes habitudes et des exigences réelles…
Il y eut, malgré lui, le Bac Chevènement — 80% de réussite, alors que le « Che » avait suggéré « 80% au niveau Bac », ce qui n’était pas du tout la même chose. Mais les pédagos qui avaient déjà mis la main sur la rue de Grenelle étaient plus savants — et lui extorquèrent, en sus, la reconnaissance d’un Bac Professionnel doué des mêmes avantages que le Bac général, c’est-à-dire ouvrant automatiquement sur le Supérieur. Ce qui permit dès lors à 97% de bacheliers professionnels d’aller se fracasser en fac (et plus de 50% du Bac général, répétons sans cesse cette preuve du génie grenellien).
Et il y aura le Bac Najat : « Cache-misère du système éducatif », dit dans le Figaro du 2 juillet Jean-Rémy Girard, qui est vice-président du SNALC. Un Bac où l’on « trafique les résultats pour qu’ils correspondent aux objectifs affichés en amont ». On se souvient que l’année dernière (2014), l’épreuve de mathématiques avait été notée 24 / 20 — un concept que bien des matheux seraient en peine de nous expliquer. Cette année, on a modifié le barème de l’épreuve de physique-chimie en cours de correction, au grand dam des spécialistes de la matière, qui ne furent jamais des foudres de guerre ni de contestation, mais qui cette fois sont montés sur leurs grands chevaux. On nous prend pour des crétins ! Ben oui.
En physique comme en Français, où l’on a vite appelé Laurent Gaudé à la rescousse pour expliquer que le Tigre bleu pouvait bien, après tout, être un animal mythique et pas un fleuve voisin de l’Euphrate, on a supprimé des dizaines d’heures (combien de fois devrons-nous répéter que la réforme du collège de Vallaud-Belkacem n’a pas d’autre objectif que de supprimer des postes en supprimant des heures, exactement comme la réforme Chatel du lycée avait eu pour objectif de supprimer des heures en supprimant des postes). De sorte que jamais l’écart n’a été aussi grand entre les attentes des programmes (et pourtant, pauvres programmes !) et le niveau effectif des bacheliers. N’empêche : pour cacher ce que tout le monde sait, les notes sont surgonflées, les moyennes artificielles, les résultats truqués. Et à l’arrivée (c’est-à-dire dès septembre), les néo-bacheliers échoueront en fac ou en prépas comme les baleines échouent sur la plage, ou ne s’en sortiront qu’avec des cours particuliers : depuis quinze ans, ces cours parallèles ont prospéré grâce aux manœuvres libertaro-libérales des pédagos. Peu après la loi Jospin s’est créé Acadomia. Aujourd’hui, cette pompe à fric roule sur l’or et a été brillamment introduite en Bourse. Merci, Meirieu !

Contre cette dégradation du Bac, une seule solution, que je préconise depuis longtemps et à laquelle Jacques Julliard s’est rallié dans le dernier numéro de Marianne : supprimer le Bac. En faire un Diplôme de fin d’études, et autoriser la totalité du Supérieur à recruter sur dossier, en tenant compte des deux dernières années de lycée. On économisera ainsi plus d’un milliard d’euros (le prix du Bac, près de 70 millions d’euros, augmenté du prix du redoublement des 12% qui échouent contre toute attente), on reconquerra définitivement le mois de juin, et on forcera les élèves à travailler vraiment. Après tout, près de 50% des formations supérieures recrutent déjà ainsi — des prépas aux BTS en passant par les IUT et les cursus dérogatoires des universités — il s’en crée chaque année, pour juguler la misère.

Oui, supprimons le Bac, donnons à chaque élève un certificat de bonne vie et mœurs scolaires, et passons à autre chose. Ils ont tué le Bac à force de tricheries, de combines, de statistiques foireuses, d’ambitions ministérielles répugnantes, et de mensonges accumulés. Supprimons le Bac : les Inspecteurs qui s’y échinent pour rien s’en réjouiront, et les chefs d’établissement, qui en suent d’angoisse, y gagneront en sérénité — sans parler des profs, dégagés d’obligations stupides (surveiller) ou esclavagistes (corriger en s’asseyant sur leurs convictions), ni des élèves, enfin déstressés pour de bon — et obligés de se mettre un peu au travail.

Jean-Paul Brighelli

La langue des esclaves

Il y a… quelques années, j’arpentais le GR 20 quand je suis tombé, aux alentours du Col du Vent, sur deux jeunes filles en détresse. L’une d’elles s’était sérieusement abîmé la cheville droite, elles ne savaient plus comment rejoindre leur étape — le gîte du col de Vergio, pour les amateurs. Bref, j’avais mon propre sac à dos, mais j’ai quand même juché la donzelle sur les épaules fragiles, et je l’ai descendue jusqu’au col, à trois heures de marche de là.
Chemin faisant, nous papotâmes. Elles étaient l’une et l’autre secrétaires — on ne disait déjà plus dactylo. Je n’ai pas voulu creuser entre nous un abîme de classe, au moment même où je sentais autour de mon cou les cuisses de l’intéressante gamine, et j’ai prétendu que j’étais manutentionnaire chez Conforama, à l’angle du quai de la Mégisserie — j’habitais encore Paris, à l’époque.
Et pour jouer à fond mon personnage, j’ai raréfié mon vocabulaire, et quelque peu déstructuré ma syntaxe. C’était assez facile, vu que l’effort fourni me donnait un excellent prétexte pour ne pas répondre du tac au tac, et appauvrir consciemment l’expression de mes réponses. N’empêche, elles ont fini par trouver, le soir en particulier, quand nous nous sommes retrouvés de part et d’autre d’un plat de veau corse aux olives et à la nepita (une menthe sauvage à petites feuilles essentielles dans tous les ragoûts insulaires), que je m’exprimais drôlement bien pour un manutentionnaire…

Dans une interview très récente donnée par François Bayrou au Figaro et à Alexandre De Vecchio, l’ancien ministre de l’Education, qui est aussi un petit peu agrégé de Lettres, flagellant l’inconséquence de Najat Vallaud-Belkacem et de sa réforme du collège, souligne avec force l’importance de la maîtrise de la langue :

« Au téléphone, explique-t-il, l’administration ou l’interlocuteur avec lequel vous échangez, au son de votre voix, à la manière dont vous vous exprimez, sait qui vous êtes. Et la maîtrise de la langue, l’emploi du mot juste, la capacité à transmettre une émotion, une colère, un sourire ou une plaisanterie vous donne un statut, vous apporte une reconnaissance — et cela d’où que vous veniez. La maîtrise de la langue vous offre ainsi une clef pour le monde. Et aussi une clef pour lire et traduire vos sentiments et vos émotions. C’est aussi une voie qui permet de faire reculer la violence, qui est si souvent l’expression de ce qui bouillonne à l’intérieur de nous et qu’on ne parvient pas à traduire, à exprimer.
« Les mots ont une vie propre, la langue a des racines. Et cette découverte-là est précieuse pour la capacité de rayonnement, d’expression ou de compréhension de l’individu. Elle permet de lutter efficacement contre les inégalités transmises qui existent et sont difficiles à compenser. Si cette réforme aboutit, alors ce chemin d’émancipation sera réservé aux seuls enfants de privilégiés qui auront les moyens de transmettre directement leur savoir, ou de recourir à des leçons particulières ou à des enseignements privés. Bien sûr, ce mouvement vient de loin et comme je le disais traduit l’obsession récurrente de certaines écoles de pensée, au sein de l’Education nationale, qui veulent en finir avec une culture ressentie comme celle des élites. Mais sous couvert de lutter contre l’élitisme pédagogique, elle consacre en réalité l’élitisme social, la constitution d’une élite par la naissance ou par l’argent. Pour moi, c’est à pleurer. Je suis pour que tout le monde puisse accéder à cette exigence élitiste, qu’elle ne soit pas réservée à quelques-uns, mais offerte à tous. La véritable démarche démocratique, ce n’est pas le minimum pour tous, c’est le maximum, l’excellence, proposés à tous. »

Pendant sa campagne de 2007, celle qui lui a accordé le plus de voix dans ses diverses ambitions présidentielles, Bayrou avait proposé de porter à 50% du temps scolaire l’enseignement du français au Primaire. « Ah bon, ce n’est pas déjà le cas ? » demanderont les naïfs. Ben non : depuis qu’un génie de la rue de Grenelle a décidé qu’on faisait du français aussi quand on faisait le reste, puisqu’on s’exprimait dans un pataquès supposé être du français, le temps consacré à l’étude de la syntaxe, de l’orthographe, du vocabulaire et de la correction de l’expression a diminué drastiquement. Qu’on en juge :

Résultat, on a accentué l’effet « héritiers », comme disait Bourdieu. Les analyses du sociologue firent l’effet d’une bombe en 1964, parce que,, comme le raconte Marianne cette semaine, elles portaient un rude coup à l’illusion de la démocratie scolaire et au mythe de l’élitisme républicain comme pure doxa, mythe entretenu alors par l’exemple de Pompidou. N’empêche qu’il y avait alors 12 à 14% d’enfants issus des classes populaires qui entraient dans les grandes écoles. Aujourd’hui, ils sont entre 2 et 4%. Plus on feint de se soucier des déshérités, plus on accentue les disparités. Si on n’apprend plus rigoureusement la langue à l’école, seuls s’en sortiront ceux qui l’ont pratiquée à la maison. On le constate tous les jours, et la réforme du collège, avec des programmes qui se dispensent de citer un seul écrivain français (forcément, on ne prend en compte que les « compétences », qui ne sont jamais que l’occasion de péter ensemble) accentuera encore le phénomène. Pour le plus grand bien des hiérarques du PS ou de l’UMP — sérieusement muette, au plus haut niveau, face à une réforme dont elle espère bien encaisser les dividendes : réduction des heures et des postes, dégraissement, et régionalisation, c’est-à-dire que là encore, on pense passer la patate chaude aux Mairies, aux Conseils généraux et aux régions.
Il est de toute première urgence que l’on reprenne en main l’enseignement du français, en multipliant les exercices pratiques, en refaisant de la lecture (la lecture de livres, pas de tablettes trop ludiques pour être honnêtes) un axe central de l’enseignement, en ne tolérant plus le moindre écart par rapport à une norme qui est celle de la grande bourgeoisie. La petite Najat, dans les années 1980, a bien appris sa leçon, et elle ne garde pas grand-chose, dans son langage, de ses racines berbères ou prolétariennes. Mais les enfants dont elle a aujourd’hui la charge n’auront pas les mêmes chances qu’elle. Leur école se satisfera à bon compte d’une expression approximative — alors que c’est dans la perfection de la langue que l’on sait à quelle classe vous appartenez, et ce n’est pas un hasard si le même mot qualifie les divers degrés de la carrière scolaire et les strates sociales.

Je ne sais pas si mes deux petites secrétaires crurent à mon subterfuge, ou si elles ont feint d’en accepter le principe. À la lettre XXIII des Liaisons dangereuses, la marquise de Merteuil analyse une lettre envoyée par son vieux complice Valmont à la Tourvel qu’il tente de séduire : « Il n’y a rien de si difficile en amour, lui dit-elle, que d’écrire ce qu’on ne sent pas. Je dis encore d’une façon vraisemblable : ce n’est pas qu’on ne se serve des mêmes mots, mais on ne les arrange pas de même, ou plutôt on les arrange, et cela suffit. Relisez votre lettre : il y règne un ordre qui vous décèle à chaque phrase. Je veux croire que votre Présidente est assez peu formée pour ne s’en pas apercevoir ; mais qu’importe ? l’effet n’en est pas moins manqué. » Mon vocabulaire de Normalien agrégé de Lettres transparut-il dans ma syntaxe abrégée ? Elles eurent la bonté de bien vouloir en être dupes, et si jamais, vingt ans plus tard, elles lisent ces pages, qu’elles sachent l’une et l’autre que je les en remercie. On peut, quand on maîtrise tous les niveaux de langue, jouer à redescendre dans ce qui fut mon expression première, la langue des quartiers, comme on ne disait pas encore à l’époque des blousons noirs. Pour emballer les gentes prolétaires. Mais on peut aussi s’exprimer avec distinction, pour séduire les marquises.
Et c’est cette double chance que les programmes envisagés pour 2016 refusent aux enfants d’aujourd’hui, qui resteront confinés dans leur classe d’origine — comme si, alors même que l’on supprime les redoublements, on les condamnait à redoubler éternellement dans la classe des déshérités.

Jean-Paul Brighelli

Le collège 0.0 est arrivé !

C’est un complot de vieux. Tous les vieux chevaux de retour du pédagogisme. Frackowiak n’est plus disponible, mais il reste Zakhartchouk-chouk. Il est à la retraite, mais peu importe : ils n’ont pas eu l’occasion, qu’ils guettaient fiévreusement, de sévir en 2007 (l’année même où Zakhartchouk a été admis agrégé sur liste d’aptitude, forcément en fonction de ses talents), quand Ségolène a été renvoyée en Charentes. Ils ont fait le forcing auprès de Peillon, qui les tenait un peu en bride. Hamon n’est pas resté assez longtemps. Vallaud-Blekacem était une proie idéale : elle n’y connaît rien, mais alors, rien . Pas plus que Fillon à qui les mêmes avaient refilé, en 2004, le « socle de compétences », cette abomination, cette égalisation par le bas dont le collège nouveau n’est jamais que le véhicule.
Les membres du Conseil Supérieur des programmes, c’est tout un poème. Un président, Michel Lussault, dans lequel la présidente de la Société des Agrégés, Blanche Lochmann, voit « le triomphe des vieilles lunes déconnectées du terrain » et « la revanche du pédagogisme ». Des politiques pré-convaincus ou minoritaires (selon leur appartenance politique), des universitaires versés dans les Sciences de l’éducation, une sociologue ami de Dubet — dis-moi qui tu fréquentes… —, bref, une coalition de bras cassés. Stanislas Dehaene, qui est à peu près le seul type sérieux de la bande, a dû se sentir seul.
Mais cela n’est encore rien. Ce qui a compté, ce sont les personnalités invitées à témoigner auprès de ladite commission pour en infléchir les travaux. Qui se ressemble…
Prenez Laurence de Cock, par exemple. Aggiornamento, le site qui pourrit l’enseignement de l’histoire, c’est elle. Elle m’aime d’amour — j’avais même eu l’occasion de répondre ici-même à sa flamme. Elle se félicite des nouveaux programmes : en Cinquième, l’étude de l’Islam est obligatoire, celle de la chrétienté médiévale puis de la France humaniste est laissée à l’appréciation des enseignants : sûr que s’ils écoutent la cheftaine, ils ne dépasseront jamais l’Hégire et l’invasion de l’Espagne. J’ai eu l’occasion de développer cela sur LePoint.fr. En Sixième, les gosses se refarciront les temps préhistoriques — pour bien leur enfoncer dans le crâne que la France est une terre d’immigration. Même si parler d’immigration au Pléistocène inférieur est un abus de langage. Mais qui leur expliquera qu’ils sont nuls ? Ils se croient infaillibles : ils sont de gauche, ils sont le camp du Bien. Ils sont les idiots utiles — et parfois, peut-être, les salauds utiles.
Zakhartchouk donc a « participé activement et de façon passionnante », dit-il, à cette entreprise de décervelage. Sans se rendre compte que ceux qui pâtiront vraiment de l’expérience, des EPI et autres « sujets d’étude » transdisciplinaires, ce sont ceux qu’il croyait défendre — les petits, les obscurs, les sans grade, les oubliés des ZEP (ou ce qu’il en reste). Pâquerette Pellerin dit de son côté que la vraie culture n’est pas celle de Voltaire ou Racine, tous dinosaures blancs, mâles et décédés (et chrétiens de formation). Non, la culture c’est la culture vivante. Au même moment Valls et Vallaud (qui ne se quittent plus, parole, depuis qu’ils ont visité ensemble un lycée Potemkine à Marseille, et parlent d’une même voix) exaltent le collège Debbouze, les matchs d’impro et les stand up. Rose Pellerin a fait chorus. La France est sauvée. Il n’y a que le magazine Challenges à poser la question : à quoi joue la Gauche avec l’école ?
Elle joue au con, mes bons amis. Emmanuel Davidenkoff, qui a cette semaine perdu une occasion de se taire et a tenté de m’allumer dans l’Express, ce qui m’a obligé à lui répondre, avait jadis écrit un livre sur les errements de la Gauche avec les profs. Si une seule voix enseignante se porte sur ces malappris en 2017, c’est à désespérer des chers collègues.
Oui, Zakartchouk, la Gauche te fait cocu sans même que tu t’en aperçoives. Le nouveau collège ouvre toutes grandes les portes du privé à tous ceux qui ne voudront pas se plier aux étranges diktats des idéologues dans ton genre — et aux enfants des ministres, ceux du moins qui ne sont pas scolarisés dans l’un des grands lycées parisiens. Des établissements où l’on n’appliquera pas ta putain de réforme, sois tranquille. Tu crois te battre pour le peuple, et tu l’enfonces. Bravo.
J’ai rencontré Anne Coffinier il y a cinq jours : elle exultait. Sa Fondation pour l’Ecole croule sous les demandes. Les subsides privés lui arrivent à flots. Ajoutez à cela qu’une bonne part du budget des collèges sera désormais gérée localement et on comprend ce qui se joue : la fin annoncée du jacobinisme, id est de la République. Les pédagos sont girondins, depuis toujours. Ils triomphent : désormais ce seront les maires, les président s de Régions ou de Conseils généraux qui recruteront, qui décideront, et qui probablement, à terme, réécriront les programmes. Chez moi, au choix, Christian Estrosi ou Marion Maréchal. Très excitant.
En tout cas, pour le moment, ce n’est pas avec ces programmes que les 18% d’analphabètes repasseront du bon côté de la lecture. Ils verront même probablement leurs effectifs s’accroître, avec ces pédagogies venues du froid. Mais l’essentiel, n’est-ce pas, c’est qu’ils ne s’ennuient plus en cours.

Jean-Paul Brighelli

À propos de la réforme du collège

Madame la ministre,

Vous venez d’annoncer une réforme du collège qui était bien nécessaire — car quoi qu’ait pu dire jadis Segolène Royal, le collège est bien le maillon faible, après une école primaire qui n’apprend plus à lire et à écrire à tout le monde et avant le lycée où fort heureusement les savoirs savants ne sont plus à l’ordre du jour. Il était temps, d’ailleurs, que la réforme de Luc Chatel descende vers l’amont, si je puis dire, et que la Gauche prouve enfin qu’elle peut faire aussi bien que la Droite. Ce qui arrive depuis deux ans en Classes préparatoires est très en dessous du niveau requis : mais qui a encore besoin de classes prépas ? Vous avez l’université entre vos mains désormais depuis que la regrettée Geneviève Fioraso est allée passer la maîtrise d’économie qui lui manquait. Pensez à la mettre sur les bons rails où elle est déjà.

Mais le collège ! Quelle occasion manquée ! Certes, l’idée de commencer une seconde langue dès la Cinquième en finançant cet enseignement par les heures de première langue supprimées en Quatrième et en Troisième — nous n’avons aucun besoin de savoir l’anglais mieux que François Hollande. Et puis cette initiative assèchera la demande pour les classes bilingues ou européennes, ces refuges de l’élitisme bourgeois. Notez bien que du coup tous ces enfants des classes favorisées, et pas mal d’autres aussi, se tourneront vers le privé, y compris ce privé confessionnel que vos amis appellent de leurs vœux, vu que l’Islam n’est pas assez présent en France. À terme, cela permettra peut-être de se débarrasser de ce fardeau immense qu’est l’Education Nationale : pensez, vous pourriez être la dernière ministre du Mammouth ! La classe !

Comme vous l’avez dit vous-même, les apprenants s’ennuient à l’école, et il faut mettre enfin du divertissement dans les vieux murs des collèges — demander par exemple à Gad Elmaleh d’enseigner l’économie, et particulièrement l’économie souterraine, ou à Jean-Noël Guerini le tri citoyen des déchets ménagers : ce seraient des numéros de clowns fort appréciés des élèves. Ça, ce serait du concret — la descente dans l’ordure !

Quant à la transdisciplinarité… Enfin ! Cinq misérables heures par semaine en moyenne ! Je comprends la colère du patron du SNPDEN, le surdoué Philippe Tournier ! Seuls 20% de l’emploi du temps sont aménageables au gré des fantaisies de « l’équipe pédagogique », cet admirable concept ! C’est la totalité qu’il fallait bouleverser. C’est l’ensemble des cours qu’il fallait rendre ludiques et interdisciplinaires ! Faire officier en même temps les enseignants de Français et de Maths, avec une petite expérience amusante organisée par le prof de Physique-Chimie — le tout en anglais ! Et briser l’espace-classe — consacrer enfin le couloir comme espace pédagogique, ce qu’il est déjà, je vous le fais remarquer ! Ouvrir le collège sur la vraie vie — j’ai dans mon quartier bon nombre de petits dealers que l’on pousserait certainement à la réhabilitation si on les laissait officiellement pénétrer dans un collège où ils sont déjà installés, puisqu’ils y recrutent leurs fourmis et y écoulent leurs produits 100% naturels. De l’herbe ! Voilà de quoi séduire et ramener à vous les élus d’EELV !

C’est la notion même de « prof » qu’il fallait déboulonner ! Qu’est-ce qu’ils se croient, ceux-là, sous prétexte qu’ils ont passé un concours ! Tout le monde peut devenir enseignant ! Notez que la primarisation galopante que vous mettez en place participe quelque peu de cette entreprise de démolition salutaire. Mais pourquoi l’arrêter à la Sixième ? De toute façon, vous allez bientôt recruter n’importe qui pour faire le job, puisque plus personne ne veut s’y risquer pour gagner des clopinettes. Mais enfin, ils ont les vacances, n’est-ce pas…
Pour leur apprendre à rester à leur place (au fond de la classe et devant le distributeur de cafés de la salle des profs), il fallait faire entrer massivement dans les établissements les parents qui y campent de toute façon, et leur donner la charge pédagogique à laquelle ils aspirent — afin de mieux préparer les enfants aux rigueurs de la vie sociale. Un cours sur les meilleures blagues entendues en faisant la queue à Pôle Emploi dériderait l’atmosphère !
De même, vous n’avez rien annoncé concernant la vie du collège. Certes, les redoublements sont désormais à peu près impossibles, mais vous avez maintenu les notes, au grand dam du merveilleux président de la FCPE, l’inoubliable Paul Raoult, qui a pourtant votre oreille. À quoi pensiez-vous ?

Enfin, tout cela ne se mettra en place qu’à la rentrée 2016, sous prétexte que les DHG (Dotations Horaires Globales) sont déjà expédiées. Mais c’est là qu’il fallait faire preuve d’originalité ! Les chefs d’établissement, sous la houlette de leur syndicat-godillot majoritaire, n’auraient pas rechigné à chambouler toute l’organisation ! Parce que d’ici 2016, il peut s’en passer, des choses ! Pensez, vos demi-mesures risquent fort d’inciter les hésitants à voter définitivement FN, dès la fin du mois. Vous me direz que c’est justement cela, le plan : créer les conditions d’accession au pouvoir de Marine Le Pen, dont vous êtes, ainsi que l’ensemble du gouvernement, le sous-marin fidèle. Je suis vraiment stupide de ne pas y avoir pensé !

Jean-Paul Brighelli

Kevin va passer le Brevet !

Les Commissions officielles se sont mises d’accord sur les modalités du Brevet, en fonction des exigences (très modérées) du Socle Commun de Compétences. N’écoutant que sa conscience, Bonnetdane est allé enquêter sur le terrain.

« Chuis content », me lance Kevin. « J’vais passer le Brevet Najat ! Super à l’aise, Blaise ! »
Comme on ne peut se tenir au courant de tout, et que mon propre Brevet a plus de 45 ans d’âge, je lui demande donc comment ça va se passer.
– Ben d’abord, au lieu de tout faire en Troisième, on commencera le Brevet en Quatrième. Pour prendre de l’élan, quoi !
« En Quatrième, j’dois définir un projet — sur tout support, k’ils m’ont dit — papier, mais photo, vidéo, c’que j’veux ! En Troisième, pareil — pourvu qu’sa valide le Socle !
– Qu’est-ce que c’est que ça, le Socle ? demandé-je.
– Ben, le Socle Commun de Connaissances, quoi ! T’es au courant de rien ? Ça a été inventé de ton temps, pourtant ! J’étais pas vieux, moi, en 2004. Sous Fillon. À droite aussi z’ont de bonnes idées. Quand j’aurai l’âge, je voterai Marine — ou Najat si elle se présente. Les z’ot’s,  cé qu’des bouffons !
– Et ça consiste en quoi ?
– Ben… La maîtrise du franssais — mais pas trop, la maîtrise, hein… Comprendre des textes variés — p***, même les articles de Médiapart et de Libé la prof elle nous a obligés à lire ! Et la prentissage de l’aurtograf. Juste la prentissage. J’suis en plein prentissage, ricane-t-il. Toute ma vie ! Du coup, j’serai jamais en nez check !
– Et puis ?
– Et puis comprendre un morceau de langue étrangère. Pas trop long, hein ! Fuck the cops ! Et les principaux éléments de maths et de sciences ! Savoir que la Terre tourne autour du Soleil — c’est ça, non ? Des questions de physique aussi : quel type de gilet pare-balles faut-il porter pour échapper à une balle de kalach. Pas celui qu’ont les flics, c’tt’ co*** ! Çui avec des plaques de céramique ! Chuis super calé !
– C’est tout ?
– Non ! Z’ont chargé la barque ! Maîtrise des Techniques d’Information et de Communication — les TIC, ils appellent ça — et sans S, encore ! Sont vraiment nuls en aurtograf !! Faut que je passe le B2i — le Brevet informatique, quoi ! Comment copier un article de Wikipedia pour le coller sur un fichier Word et dire que sé mon travail. Pas trop cassant. Et puis passer en cinq clics, via les liens hypertexte, de n’importe quel site à GrosNichons.com. Sé trop dur ! Et une « culture humaniste » — la prof a expliqué, « humaniste », j’ai rien compris. Bref, Louis XIV est né en 1515, Robespierre était un empaffé, et la Loire prend sa source au mont qui fait gerber les joncs. J’ai bon, là ?
« Y a des trucs aussi sur les compétences civiques — j’ai droit à la libre expression, y a pas d’raison que seuls ces emmanchés de Charlie disent c’qu’i veulent. Dieudonné aussi y a droit. Et moi ! Moi ! Moi, je suis autonome dans mon travail — c’est la dernière compétence !
– Heu… Qui a inventé toutes ces belles choses ?
– C’est l’Europe, té ! J’t’ai b***, là ! Si t’es pas heureux, tu vas te plaindre à Bruxelles — ou à Berlin, j’sais plus où c’est, maintenant, l’Europe ! Moi, mon livret de compétences, il est visé chaque année par tous les profs ! M’ont dit que j’avais tout en cours d’acquisition ! La moyenne partout ! Mes parents sont ravis — ma mère a dit que d’toute façon, si j’avais pas la moyenne, elle irait casser la gueule à la prof ! Faudrait voir à pas faire trop suer le burnous ! Ma réussite, c’est mon droit ! Sinon, t’auras droit à mon gauche !
– Alors, donc, le Brevet ?
– En Quatrième, mon projet c’est de calculer la distance moyenne entre le rond et le bouchon, à la pétanque. Et de noter soanieusement les expressions des joueurs, après les avoir filmés. Maths et français ! Et même sociologie, arts plastiques et éducation civique ! Tout en un !
– Et en Troisième, tu as prévu…
– Facile ! M’aime truc ! Quel est l’angle idéal pour tirer les flics à la kalach du toit de mon immeuble ! Police scientifique ! J’vais passer un Brevet CSI / NCIS ! Avec une option Economie — prix de la boulette de shit à l’entrée de la Cité, et prix à la revente. J’irai faire un stage à la Provence pour voir comment ils couvrent un événement — quand des cops se font tirer dessus et qu’on arrête degun.
– Et côté Expression ?
– P*** ! J’ai déjà relevé tous les grafs de la cage d’escalier ! Photos à l’appui ! Expression écrite et artistique ! La prof, ça l’a fait mouiller ! « Créatif », elle m’a dit. « Essprime-toi, Kevin ! » Et comme il y en a en anglais, je valide aussi sec la compétence Langue étrangère. Death to the police ! Girls are sluts ! Nick ta mère ! T’as vu comme je cause bien l’anglais !
– Oui, je suis ébahi…
– Ebahi, oh l’autre, des mots cons pliqués ! Tu s’rais pas un salaud d’élitiste, toi ?
– « Elitiste », tu connais ?
– Sûr ! C’est l’autre prof — elle nous a fait un topo d’enfer comme quoi il y avait des ors durs dans ton genre qui n’aimaient que les boloss qui s’la pètent. Bouffon, va !
« De toute façon, ajoute Kevin, j’suis sûr de l’avoir. S’ils me refusent le Brevet, doivent faire un rapport pour justifier leur attitude. Si ! Et après, i’sont mal notés — de toute façon, j’peux pas redoubler, maintenant, c’est les parents qui décident ! Tu parles que ma mère elle a envie de dire aux voisines que son fils c’est une tanche ! »

Plusieurs expressions et situations nous donnent à penser que Kevin habite Marseille…
Par ailleurs, à qui aurait des doutes sur la réalité potentielle de ce dialogue impromptu, à qui croirait que je galèje, je conseille vivement la définition officielle du Socle Commun, ici, et les ultimes propositions de la Conférence Nationale sur l’Evaluation des Elèves — c’est (voir la recommandation n°7).
Quant à qui s’étonnerait, d’ici deux ou trois ans, que le niveau des collégiens français ait encore baissé, je lui suggère de conserver cet article dans ses archives. Le pire, avec l’Education version Vallaud-Belkacem, c’est que le pire seul est sûr.

Jean-Paul Brighelli

PS. Depuis quelques heures le lien (http://cache.media.education.gouv.fr/file/Site_evaluation_des_eleves_2014/78/8/2015_evaluation_rapportjury_bdef_391788.pdf) sur la totalité du rapport ne fonctionne plus. On peut en avoir un digest sur le Monde. Et un obscur pressentiment m’a poussé à recopier la recommandation n°7, dont s’inspire le dialogue précédent, et que voici :

RECOMMANDATION Nº 7

À propos du diplôme national du brevet

Cette recommandation a recueilli 25 voix pour, 2 voix contre et 4 abstentions

Le jury propose de retenir, pour l’essentiel, les recommandations du Conseil Supérieur des Programmes, qui précisent que les informations nécessaires pour valider l’acquisition du socle commun de connaissances, de compétences et de culture soient collectées (en principe en fin de cycle 4) à partir :

1. Du livret de compétences du cycle 4 pour lequel le renseignement apporté par les équipes pédagogiques s’appuie pour une part sur des évaluations sommatives dont les contenus sont puisés dans une banque nationale ou académique.

2. Des épreuves du diplôme national du brevet (DNB) dont l’unique fonction est désormais de contribuer à cette validation du socle.

Ces épreuves sont les suivantes :

• deux projets personnels conduits l’un en classe de quatrième, l’autre en classe de troisième, impliquant une production (sur tout support), inscrits dans des champs disciplinaires différents et présentés oralement devant un jury ;

• une épreuve écrite terminale d’examen, définie nationalement, dont le sujet est fixé au niveau national ou académique. Cette épreuve permet d’évaluer plusieurs compétences du socle qui peuvent elles‐mêmes renvoyer à plusieurs disciplines. Elle apporte une garantie d’objectivité aux yeux des élèves et des familles ;

• une épreuve orale de langue vivante sur projet donnant lieu à une présentation par le candidat qui est suivie d’un échange avec le jury.

La validation du socle est une condition nécessaire pour obtenir le brevet. Elle équivaut à la validation de chacun de ses différents piliers (ou « blocs ») sans possibilité de compensation entre eux.

En pratique, c’est d’abord l’équipe pédagogique de troisième qui propose de valider ou non chacun de ces piliers. Ensuite, c’est le jury qui décide de l’attribution du brevet en fonction de ces propositions et au vu des résultats obtenus par l’élève aux épreuves de l’examen.

En cas d’échec au brevet, l’élève concerné conserve le bénéfice des piliers acquis. Il doit pouvoir confirmer les autres dans la suite de son cursus de formation, afin d’obtenir la validation complète du socle.

À chaque fois que ce jury n’entérine pas une proposition de validation, il se doit de justifier clairement les raisons de sa décision.

Zemmour un jour, Zemmour toujours

Ce que l’Histoire nous apprend, c’est que la démocratie athénienne, qui ne brillait pas toujours pour son intelligence, comme nombre de démocraties, ostracisa l’un après l’autre tous les grands citoyens qui l’avaient sauvée, en diverses circonstances. Elle nous apprend aussi que c’est néanmoins de Thémistocle, ostracisé en 471, que l’on se souvient. De Thémistocle, et non de Cimon qui le fit exiler ; et que l’on se rappelle Cimon, et non Ephialtès, qui l’avait fait bannir à son tour. « Car on n’abdique pas l’honneur d’être une cible ».
Mais qui, dans la classe politique, s’intéresse encore à l’Histoire ?
Pas les dirigeants-croupion d’i-Télé, qui viennent d’ostraciser Eric Zemmour — si bien que l’on parle partout de l’auteur du Suicide français, et pas du tout de Cécilia Ragueneau (qui ça ?) ni de Cécile Pigalle (heu…).
Pour ceux qui auraient raté un épisode, résumé sur Causeur — erreurs de traduction comprises, puisque tout est parti d’une interview au Corriere della Sera que Mélenchon a interprétée à sa manière. Et analyse convaincante de Jérôme Béglé.

Je ne suis pas d’accord à 100% avec ce qu’écrit Zemmour. Ce n’est pas parce que c’est un ami que je vais jouer au béni-oui-oui. Mais même les horreurs, Eric les dit avec talent (bon, d’accord, de temps en temps, à force d’essayer de se faire haïr du plus grand nombre possible d’imbéciles, il se fait détester aussi par des gens décents, abusés par sa rhétorique), ce qui n’est pas à la portée du premier journaliste venu.
Il a le même palmarès académique que Najat Vallaud-Belkacem (Sciences-Po, et deux échecs à l’ENA), et douze mille fois plus de talent. Ce n’est pas lui qui éclaterait de rire au nez et à la barbe de 850 000 enseignants en s’exclamant : « On ne fait pas ce métier pour de l’argent ! » Je l’ai toujours vu défendre l’Ecole de la République, sans laquelle le petit Juif qui n’était pas « fils de » et traînait ses culottes courtes à Drançy ou à Château-Rouge ne serait pas ce qu’il est.
Alors, on me dira, il s’acharne sur les femmes — oui, mais c’est qu’il leur en veut fort, à toutes les viragos du féminisme tardif, de n’être pas à la hauteur des idoles qu’il a élevées en lui : il leur en veut au fond de trop les aimer — et pour les aimer, il les aime : il a même essayé de m’en souffler une, et à mon nez encore — qui est grand.
Domenach, son compère de toujours dans l’émission d’i-télé, déplore la mesure de la chaîne (plains-toi, Eric, te voici déchaîné…). Il pourrait ajouter qu’i-télé étant la succursale infos de Canal, et Canal n’ayant rien à refuser au PS, tout cela fleure bon le règlement de comptes — qui fait long feu : jamais on n’a tant parlé d’Eric que depuis qu’il se retrouve interdit de débat.
Ne pleurons pas trop : il lui reste Paris-Première, le Figaro, RTL, et j’en oublie sans doute. Depuis qu’on n’en veut plus, tout le monde le désire.
Le plus grotesque, c’est que cette mesure, qui fait la joie de tous ceux qui cherchent absolument à faire progresser le FN dans les sondages (ceux qui le font exprès, mais plus encore ceux qui ne le font pas exprès — SOS Racisme par exemple.
Parce que vouloir à toute force virer Zemmour (ou d’autres, comme votre serviteur) sous prétexte qu’il appuie le FN (ce qui est fondamentalement faux) ou qu’il exalte Pétain (vous imaginez un Juif pied-noir penser du bien du Maréchal-nous-voilà ?), c’est faire le jeu du FN et des nostalgiques de tous les Ordres nouveaux. Tout comme démanteler l’Ecole, sous prétexte de « progrès » pédagogique, c’est aussi faire le jeu des extrémistes. Le Collectif Racine a cette semaine adressé une lettre ouverte sans grand intérêt à Natacha Polony qui s’était fait attaquer au burin par le végétarien de chez Ruquier. Il aurait mieux fait d’écrire à Philippe Meirieu, ne serait)-ce que pour le remercier : l’entreprise de démolition lancée après la loi Jospin en 1989, les IUFM triomphants, l’apprentissage du français dans les modes d’emploi des appareils ménagers, ça oui, ça a favorisé la montée des exaspérations périphériques ! Pas Zemmour, qui n’a jamais voté FN — ni EELV, figurez-vous : il n’est pas adepte des totalitarismes, et il y a un totalitarisme de la pensée bobo comme il y a — en puissance — un totalitarisme d’une extrême-droite qu’une Gauche hantée de libéralisme et d’euro-béatitude a fini de décomplexer.
À noter que Domenach déplore l’exil forcé de son ami et adversaire de toujours. Et Cohn-Bendit, qui a plus de ruse politique dans son petit doigt que Meirieu dans toute sa personne, défend Zemmour. Il se rappelle sans doute qu’expulsé par la porte en 1968 il était rentré par la fenêtre. Aucun régime ne gagne à flinguer les trublions, qui font leurs choux gras de toutes les intimidations qu’on leur oppose. Nous sommes tous des Juifs allemands et accessoirement pieds-noirs.
Allez, Eric, ne t’en fais pas. On te hait cette fois bien plus que tu ne l’as rêvé dans tes espoirs les plus fous. Attends deux ans : tu auras toute latitude — et tu ne t’en priveras pas — pour attaquer les nouveaux maîtres de la pensée unique. Parce qu’après le déluge de niaiseries contentes d’elles-mêmes que sont les discours de Gôche actuels, il y aura des déluges d’idées reçues made in Café du Commerce. Les polémistes ont encore de beaux jours devant eux. On peut bien tenter de les faire taire, mais on aura toujours besoin d’eux, tant la Bêtise, elle, persiste.

Jean-Paul Brighelli