Cinquième set

(Ce qui suit est prioritairement destiné à mes élèves de classes préparatoires — mais je n’empêche pas les gens de bien de commenter mes divagations).Dans le monde du tennis, Roger Federer est « Mister Nice Guy ». Toujours le sourire, toujours un mot aimable — il a même l’habitude de prendre des nouvelles de ses adversaires blessés. Et bon père de famille avec ça ! Gentleman Roger !
L’avez-vous observé dimanche matin (heure de chez nous) dans sa finale contre Nadal ? Totalement concentré, il avait un masque de guerrier qui ne souhaite rien tant que la mort de son adversaire (souvenir d’une interview de Bjorn Borg, le glaçon suédois, avouant que sur le court, il aurait voulu que ses balles fussent de vraies balles et que son adversaire mourût).Federer avait gagné deux sets, il en avait perdu deux. Contre un adversaire qui l’a battu, le plus souvent, dans les grandes finales. Fatalitas ! dirait Chéri-Bibi. Mon cul, répond Zazie ! Au cinquième set, il avait un break de retard. 3-1. Il a accumulé les balles de dé-break, comme on dit en franglais, sans parvenir à les concrétiser. Il ne s’est jamais énervé, ne s’est pas roulé par terre, pas fait de crise de tétanie, ni versé des « torrents de larmes » comme un héros de Rousseau. Il n’a pas invoqué son âge (à 35 ans, il est le vétéran du circuit), ni ses blessures passées (il sort d’une convalescence de six mois). Il a serré le jeu, et pris des risques inouïs. Il n’a jamais essayé de jouer la sécurité. Aux services de folie de Nadal il a répliqué par des retours déments. Même quand Nadal revenait, récupérait son service, persistait à mener, il ne s’est pas déconcentré.
Et il est revenu, 4-4. Et il a gagné — 6-4. De quelques centimètres, sur une balle croisée qui a mordu la ligne. La dernière prise de risque.
Il en a presque pleuré d’émotion — après !Pendant la cérémonie qui a suivi, il a expliqué qu’il avait beaucoup travaillé : « Si vous ne travaillez pas dur, quelqu’un d’autre le fera et triomphera à votre place », a-t-il précisé dans une récente interview. Le fait est que ça ne se voit pas, tant la perfection lui est naturelle — à force de travail, parce que le génie sans la longue patience, hein… Et qu’il trouvait du plaisir à faire ce qu’il fait — c’est-à-dire à suer sang et eau pour gagner. Parce que seule la victoire est belle. Comme disait le compañero Che Guevara : Il y a deux ans, j’avais fait un parallèle un peu osé entre Whiplash, le sublime film de Damien Chazelle (le réalisateur, depuis, de La la Land), et les classes préparatoires (et plus généralement les systèmes compétitifs). Mais les dramaturgies de la réussite (ou de l’échec) sont partout, quand on y fait attention.
Ce dimanche, c’était à Melbourne. Ne pas baisser les bras. Ne pas faire de fautes, comme disait Laporte. Tenter des aces sur des seconds services. Monter au filet avec des jambes de plomb, après presque quatre heures passées sur le court. Tout jouer en demi-volées, ce qui est effroyablement exigeant, tant pour le mental que pour le physique, parce que c’est un geste qui ne pardonne rien, sauf l’excellence.
Il faut croire en ses chances. Yes, we can — comme disait Barack. Parce que seule la victoire est belle.

« Fais-moi voir ta gueule de guerrier ! » « Ça, c’est une gueule de guerrier ! »

Il y a une histoire japonaise que j’aime beaucoup. Un samouraï avance vers son adversaire, qui lui coupe un bras. Il avance encore. Puis l’autre bras. Il avance toujours. Puis une jambe — il s’en moque. Puis l’autre jambe — c’est là que l’histoire décolle, parce que le samouraï avance toujours. Parce que tant qu’on ne lui a pas coupé la tête, il peut trancher celle de l’autre.

Jean-Paul Brighelli

Whiplash

Au début d’Elvire-Jouvet 40, magnifique spectacle (1986) de Brigitte Jaques pour le Théâtre National de Strasbourg, Claudia, l’élève de Jouvet jouée par Maria de Medeiros, qui débutait alors, dit très bien la scène 6 de l’acte IV de Dom Juan. Très bien, mais ce que raconte la pièce, c’est comment un metteur en scène de génie (Louis Jouvet, interprété par Philippe Clévenot) lui permettra, en sept séances, non seulement de le jouer mieux, mais d’accéder à la vérité de la scène en entrant, dit-il, dans le sentiment du personnage, et pas seulement avec de la technique — bref, de se sortir les tripes. D’aller au-delà d’elle-même. De devenir Elvire.

J’ai pensé à cette scène au tout début de Whiplash, à voir absolument quoi qu’en disent les grincheux. Un jeune garçon, Andrew Neyman — Miles Teller, bluffant — s’entraîne à la batterie. Et le spectateur ignare que je suis se dit « Diable, il se débrouille drôlement bien, le morveux » — jusqu’à ce qu’un prof du Shaffer Conservatory, Terence Fletcher (J.K. Simmons, quelque peu satanique, et longtemps abonné aux rôles de nazi — pas un hasard) le pousse à aller au-delà de lui-même, et à devenir le nouveau Buddy Rich — une référence dans l’art des cymbales de jazz, quoi qu’en pensent les mêmes grincheux. Le jazz est plein de chapelles qui s’anathématisent l’une l’autre.

Evidemment, pour l’amener plus loin que lui-même, il faut un peu le pousser. Le provoquer. L’insulter. Le battre même. Le renier. L’amener à deux doigts du suicide (et on comprend au fil du film qu’un autre ancien élève est tombé du mauvais côté du désespoir). Et finalement faire éclore le génie qui était en lui. Toute pédagogie est-elle un sado-masochisme ?
Rappelez-vous le sergent Hartmann de Full Metal Jacket. Eh bien à côté de Fletcher, Hartmann était un poète. Un tendre. Une fleur des champs. Fletcher dirige un jazz band, sur le modèle de celui de Duke Ellington, dont le Caravan rythme la séquence finale. Ses musiciens participent à des concours très sélectifs — l’ENS ou l’X, à côté, c’est roupette de sansonite. Il veut les meilleurs, et que chacun donne le meilleur. Pas de pitié pour les frimeurs, pour les ratés, pour les faibles. Il y a dans ce film un petit côté Highlander : Fletcher met en concurrence trois batteurs, but there can be only one
On ne passe pas loin de la décapitation, d’ailleurs. Le film repose sur une anecdote (légèrement outrée, paraît-il) selon laquelle Jo Jones aurait lancé une cymbale à la tête du jeune Charlie Parker, pour lui apprendre à ne pas respecter le tempo. Moyennant quoi Parker, piqué au vif, aurait bossé comme un fou et serait revenu un an plus tard avec un solo étourdissant qui fit de lui The Bird. Encore un exemple de l’immortel Principe de Liberty Valance : When the legend becomes fact, print the legend.
Pour souffrir, le jeune Neyman souffre. Les mains en sang — gouttelettes giclant (non sans complaisance ) sur les peaux tendues des caisses et le cuivre des cymbales, l’ego déstructuré comme une forêt noire entre les mains d’un pâtissier moléculaire, insulté dans ce qu’il est (juif, en l’occurrence), vilipendé, amené au bord du gouffre — il se retrouve serveur dans un bistro quelconque. Et finalement, réglant les comptes avec le chef : le final est un Œdipe magistral avec celui qui est son vrai père — le père biologique étant un prof en panne d’écriture, un faible qui conseille à son fils d’abandonner…

Bien sûr, on ne peut pas ériger en principe pédagogique général ce qui se passe dans cette fiction — même si ça me titille quelque part, l’instinct de compétition en moi l’emportant toujours. Bien sûr, et je suis le premier à le dire, ce serait déjà beau que nous amenions chaque gosse au plus haut de ses capacités : on en est loin, la politique du « socle commun » consistant à niveler par le bas ce qui devrait être défini par le haut, parce que seul un système scolaire ambitieux peut donner de l’ambition, surtout à ceux qui ne sont pas nés avec une cuillère d’argent dans la bouche.
Mais il y a l’au-delà de soi.
J’ai toujours été sidéré que notre société accepte, comme allant de soi, des normes de compétition d’une violence extrême (quelqu’un a-t-il idée de la façon dont Philippe Lucas a traité Laure Manaudou, entre autres, pour en faire une championne olympique ? Ou dont Alexeï Michine a flagellé Yagudin, Plushenko ou Tuktamysheva, toute récente championne d’Europe de patin sur glace ?) et des pratiques pédagogiques d’un laxisme écœurant — « je te touche avec une fleur », dit un copain pour exprimer ces pédagogies de l’exigence zéro.
Nous avions un système scolaire à plusieurs vitesses — un niveau général d’exigence raisonnable, et un niveau supérieur de haut vol — en gros, les très bonnes facs et surtout les classes préparatoires… On a rabaissé le seuil au départ, raboté les exigences, et l’on s’emploie désormais à supprimer l’élite. Le recteur de Poitiers vient de rayer d’un trait de plume plusieurs classes prépas, moins pour faire des économies que pour en finir une bonne fois pour toutes avec l’élitisme. Des idéologues détruisent le système qui les a faits rois, afin qu’il n’y ait plus que des esclaves après eux.
Du coup, par réaction, je me repais de ces fictions de sélection ultime, quand les doigts saignent sur les baguettes, quand le corps entier souffre, et que le band haletant guette la reprise.

La métaphore pédagogique n’a pas échappé à Télérama, qui dans un article plutôt équilibré s’exclame :  » Imaginez le Marquis de Sade à la tête d’un IUFM… »

Bien sûr — et c’est explicitement dit dans le film — tous les musiciens n’hébergent pas en eux Mozart ni Charlie Parker. De vrais génies, en quarante ans d’exercice, j’en ai trouvé deux — l’un et l’autre matheux —, et c’est déjà beaucoup. La probabilité pour que je déniche non pas Mozart mais Rimbaud s’éloigne chaque jour.
Mais je cherche. Je chercherai toujours.

Jean-Paul Brighelli