Napoléon III au Musée d’Orsay : fastes, fatras et falbalas

« Le mot kitsch désigne l’attitude de celui qui veut plaire à tout prix et au plus grand nombre. Pour plaire, il faut confirmer ce que tout le monde veut entendre, être au service des idées reçues. Le kitsch, c’est la traduction de la bêtise des idées reçues dans le langage de la beauté et de l’émotion… Le kitsch est l’idéal esthétique de tous les hommes politiques, de tous les partis et de tous les mouvements politique. » (Kundera, bien sûr, dans l’Insoutenable légèreté de l’être, Gallimard, 1984).
Le mot kitsch remonte en français aux grandes années du gaullisme et du communisme réunis — deux régimes particulièrement kitsch, mais tous les régimes le sont à des degrés divers. En allemand, l’adjectif est apparu vers 1870, et il est un dérivé probable de kitschen, qui signifie « ramasser la boue des rues ». Ça ne s’invente pas.

J’étais de passage à Paris, la semaine dernière, j’avais deux heures devant moi, je suis allé voir au musée d’Orsay l’exposition sur le « Spectaculaire Second Empire ».
Si j’avais été philosophe en Grèce au Vème siècle, j’aurais été péripatéticien. Penser en se promenant, voilà qui me convient tout à fait. Et les parcours que dessinent désormais les muséologues, plutôt que de vous assener une masse d’œuvres, invitent à la discussion ininterrompue avec vous-même — cet interlocuteur qui ne vous passe rien.
Je connais un peu Napoléon III — pas aussi bien toutefois que mon ami Eric Anceau, auteur d’un Napoléon III (Tallandier, 2012) puis de la Mort de Napoléon III (Perrin, 2014).Je connais la fin surtout — l’aventure de Maximilien au Mexique à travers l’un des plus beaux westerns jamais tournés, Vera-Cruz, et la guerre de 1870, où un grand-oncle est mort en chargeant à Reischoffen. Pff… Un aventurier intelligent, arrivé au pouvoir avec l’argent de sa maîtresse, et finalement engoncé dans les fastes du château de Saint-Cloud où Mérimée un jour de pluie amusa la cour avec une dictée célèbre à laquelle Alexandre Dumas fils (ah, ces fils qui ne valent pas les pères !) fit 24 fautes, et l’ambassadeur d’Autriche, fils de Metternich, trois — entre autres sur les fatals cuissots / cuisseaux. Qu’un étranger maîtrisât à ce point le français donne une idée du rayonnement de notre langue à l’époque. On n’en est plus là.

Je n’ai rien à reprocher à l’expo, fort bien achalandée. Sauf que le promeneur se dit, en parcourant les salles, que l’extrême pouvoir, favorisant l’extrême lèchebottisme, produit rarement quoi que ce soit de vraiment beau.
Les grands peintres (reconnus) du Second Empire, c’est par exemple Winterhalter, auteur d’un nombre infini de portraits d’Eugénie (64 fautes à la dictée susnommée, mais elle était espagnole), avec son air de courge benoîte, et de son impérial époux (75 fautes — on est empereur ou on ne l’est pas). Une horreur bien léchée. On appréciera le côté « imitation du Louis XIV de Le Brun ». Toute cette époque, qui fait du néo-hellénisme,copie sans être bien capable, officiellement au moins, de rien produire d’original.

Ou Bouguereau, représentant Napoléon le Petit se rendant à Tarascon pour visiter les rescapés d’une crue du Rhône : Après tout, les rois touchaient bien les écrouelles… Bouguereau fit le voyage, croqua sur le vif quelques têtes locales, puis composa le reste dans son atelier parisien : médaille, récompense, achat immédiat. Le lèchecultisme peut rapporter gros.
Oui — mais l’art dans tout ça ?
Les concepteurs de l’expo n’ont pas raté un élément de décoration, depuis le berceau de l’héritier impérial, monument absolu du kitsch et de cet art composite, éclectique et surabondant du Second Empire :L’ensemble a été dessiné par Victor Baltard (oui, celui des Halles, un copain de Haussmann qui au même moment recomposait Paris, et de Garnier qui s’éclatait à l’Opéra), avec une sculpture en argent ciselé de Pierre-Charles Simart, l’aiglon est dû à Henri jacquemart, les émaux représentant (forcément) les vertus cardinales ont été dessinés par Hippolyte Flandrin et exécutés par la manufacture de Sèvres, les bronzes ont été fondus par la maison Froment-Meurice et la menuiserie (en bois de rose, forcément aussi) provient des frères Grohé. Si j’ajoute que tout cela est une copie surchargée du berceau du roi de Rome, on entre de plain-pied dans un immense Dictionnaire des idées reçues — oui, le Second Empire est aussi le lieu de naissance du combat de Flaubert contre la Bêtise. C’est d’ailleurs ce qui permet à l’auteur gémissant des Mémoires d’un fou de se lancer dans Madame Bovary — grâces lui soient rendues pour cela. Mais ni Flaubert ni Zola (après tout, le sous-titre des Rougon-Macquart est « Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire ») n’appartiennent au cercle de la Cour, et Hugo ronge son frein à Jersey où il écrit furieusement les Misérables et les Châtiments. Et Marx corrige Hegel en expliquant qu’à la tragédie de l’oncle succède la farce du neveu.
Contrairement à Sainte-Beuve et aux Goncourt qui firent des pieds et des mains pour « en être » — mais voilà : que reste-t-il de ces illustres-là ? Il faut être exceptionnel pour être à la fois courtisan et génie. Chaque régime n’engendre pas Racine — nous, par exemple, nous avons Edouard Louis.

Les conservateurs, après avoir accumulé tout ce que l’art décoratif de cette époque a pu produire de plus kitsch, ont-il senti que justement, l’art véritable manquait ? C’est bien possible : près tout, Napoléon III a dû avoir la même intuition, lui qui autorisa le Salon des Refusés. Une salle est consacrée à ce qui se peignait de mieux en ce temps-là — parallèlement à ce que la Cour plébiscitait. Le Déjeuner sur l’herbe, par exemple, qui fit scandale au Salon susmentionné. Manet, Degas, et quelques autres : en quelques toiles magistrales, on efface jusqu’au souvenir de Winterhalter et de Bouguereau. Courbet, finaud, au lieu de représenter le comte de Choiseul, titulaire de la Chambre des Pairs, a choisi de peindre… ses chiens : quelque part dans sa tête, le peintre complotait-il déjà la destruction de la colonne Vendôme, qu’on lui imputa après la Commune ?Parce qu’il faut se souvenir que tous ces bals, toutes ces fêtes, ces opérettes d’Offenbach et ces pièces (lire sur le sujet les Spectacles sous le Second Empire, sous la direction de Jean-Claude Yon, Armand Colin, 2010, qui montre bien que commence à cette époque le spectacle de masse — la société du spectacle du capitalisme naissant)tout a fini en bain de sang à Sedan d’abord, à Montmartre ensuite. L’hyper-conformisme (on ne parlait pas encore de « politiquement correct », mais l’idée y était) d’une société bloquée auquel les artistes à la mode ne fournissent d’autre exutoire que le kitsch engendre toujours des massacres.

Jean-Paul Brighelli