Néo fachos et gauchos réacs

« Michel Onfray, fils naturel de Jean-Paul Brighelli et de Farida Belghoul ? » se demande Sandrine Chesnel dans l’Express
Primo, démentons : Onfray a ses propres parents, qui lui suffisent — et justement, tout est parti de là, depuis trois semaines que l’auteur du Traité d’athéologie est vilipendé par la gauche bien-pensante (pléonasme !).
Il n’est pas le seul : Véronique Soulé, dans Libé, dresse une première liste de proscription : « Qu’y a-t-il de commun entre Alain Bentolila (linguiste), Jean-Paul Brighelli (professeur) et Michel Onfray (philosophe) ? Réponse: ils trouvent que l’école française n’est plus ce qu’elle était, qu’au lieu d’apprendre à lire et à écrire, elle enseigne des choses ridicules aux élèves – du genre «théorie du genre» – et que tout ça est dû à Mai 1968. Pour ceux qui n’ont déjà pas le moral, mieux vaut s’abstenir. Pour ceux qui chercheraient un débat d’idées, idem. » Mais déjà le 20 septembre Renaud Dély, dans l’Obs, dressait la liste des « Nouveaux fachos » et de leurs amis : Elisabeth Lévy, Alain Finkielkraut, Eric Zemmour et Richard Millet, mis en contiguïté intellectuelle de Patrick Buisson et de Robert Ménard, sans oublier Marc-Edouard Nabe, Alain Soral et Renaud Camus — « une amicale brune », dit finement le journaliste, qui m’a rappelé ces temps déjà lointain où l’ineffable Frakowiack me reprochait de « penser brun ». Et le 3 octobre, dans le Figaro, Alexandre Devecchio en proposait une autre : « Onfray, Guilluy, Michéa : la gauche réac ? demandait-il. Comment ? ET Natacha Polony ? Laurence de Cock, qui gère Aggiornamento, le site d’Histoire-Géographie où se con/gratule la bien-pensance, a bien voulu la mettre dans le même sac que moi. Qu’elle en soit remerciée, j’en rêvais, effectivement.
De l’ouvrage de Bentolila, j’ai déjà tout dit sur le Point.fr — et de l’excellent petit livre de géographie pratique de Guilluy, aussi. Sur Finkielkraut, j’avais exprimé ici-même tout ce que m’inspirait la campagne répugnante des belles âmes au moment de son élection à l’Académie française.
Et pour ce qui est d’Onfray, tout est parti d’un tweet ravageur et d’une interview non moins enlevée sur France Inter à propos de son dernier livre où il feint de s’apercevoir que le Divin marquis malmenait les demoiselles (et s’en faisait malmener : voir son escapade à Marseille en juin 1772). Qu’a-t-il dit de si choquant ce jour-là ? « On apprenait à lire, à écrire, à compter et à penser, dans l’école républicaine. Ce n’est plus le cas. Le gamin d’aujourd’hui qui est fils d’ouvrier agricole et de femme de ménage, il ne s’en sortira pas avec l’école telle qu’elle fonctionne, parce que c’est une école qui a décidé qu’il était réactionnaire d’apprendre à lire, à écrire, à compter, etc. »
Et cela a suffi à en faire mon fils naturel (j’ai commencé tôt, visiblement, Onfray n’a jamais que six ans de moins que moi). Pourtant, comme le dit avec un soupçon de franchise Véronique Soulé à la fin de son article, « il n’a pas vraiment tort » d’affirmer que « les enfants de pauvres font les frais de l’effondrement du système d’instruction et d’éducation français. Pour les autres, les parents se substituent à l’école défaillante ».

Je suis très honoré d’être associé parfois à de grands noms de la pensée contemporaine par les tenants de l’orthodoxie hollandiste (ça existe donc) qui à force d’exclure à droite et à gauche vont se retrouver très seuls. Il fut un temps où, de Zola à Sartre en passant par Bernanos ou Camus, une certaine idée de la contestation pouvait être revendiquée par la Gauche. Mais la Gauche de Jaurès et de Blum, le Parti communiste d’Aragon, ont-ils encore quelque chose à voir avec les néo-libéraux qui s’agitent à l’Elysée, à Libé, au Monde et au Nouvel Obs ? L’idée que Jean Zay se faisait de l’Ecole a-t-elle quelque chose à voir avec celle de Philippe Meirieu ou de Najat Vallaud-Belkacem ?
Il faut le dire et le redire : les socialistes de salon, de hasard et de bazar, les bobos du Marais et d’ailleurs, les pédagos du SGEN, du SE-UNSA et d’EELV, les antiracistes de profession, qui refusent de voir que la stratégie de Terra Nova en 2012 pour récupérer le vote des enfants d’immigrés impliquait le déni de ce qui se passe effectivement à Marseille ou à Saint-Denis, tous sont les fourriers du FN, les idiots utiles de Marine Le Pen. Parce que c’est prioritairement le peuple qui souffre qui pâtit de leur bonne conscience. Les enfants les plus démunis, comme le dit bien Onfray (« On apprenait à lire, à écrire, à compter et à penser, dans l’école républicaine. Ce n’est plus le cas. Le gamin d’aujourd’hui qui est fils d’ouvrier agricole et de femme de ménage, il ne s’en sortira pas avec l’école telle qu’elle fonctionne, parce que c’est une école qui a décidé qu’il était réactionnaire d’apprendre à lire, à écrire, à compter, etc. ») n’ont plus d’autre espoir que de confirmer les prédictions de Bourdieu : il est venu enfin, le temps des héritiers ! Grâce aux sociologues de gauche (autre pléonasme) qui n’ont eu de cesse, en dénonçant le sort fait aux plus pauvres, d’inventer des dispositifs qui enfermaient dans des ghettos scolaires les victimes des ghettos sociaux. Vous leur laissez l’espoir de s’inscrire en ZEP, pendant que vos propres enfants s’épanouissent à Henri-IV ? Eh bien, ils vont se venger et vous le faire savoir — dans la rue peut-être, dans les urnes certainement. Sur les 35% de ceux qui votent et qui voteront pour Marine, et qui constitueront 52% du second tour en 2017, combien le font et le feront par désespoir de voir leurs enfants confinés dans des réserves, au sens indien du terme ? Oui, Meirieu et ses amis — et il lui en reste, la démence pédagogique étant fort bien partagée dans l’Education nationale — sont directement responsables du glissement à l’extrême-droite de tous ceux — des millions — qui ont cru à l’ascenseur social et n’ont même plus d’escalier.
Alors, persistez à vilipender les uns, parce qu’ils seraient néo-fachos, et à vous moquer des autres, parce qu’ils seraient gaucho-réacs. Quand vous ferez le tri, vous verrez qu’il ne reste personne, rien que vous et vos amis — les misérables 12% qui ont encore un intérêt à voter pour Hollande en 2017, et qui n’auront plus que leurs yeux pour pleurer, après le second tour — juste avant que l’on vous demande des comptes. Vous récusez l’intelligence, et vous avez raison : vu ce que vous êtes, elle est la suprême insulte.

Jean-Paul Brighelli

42 réflexions au sujet de « Néo fachos et gauchos réacs »

  1. Toutes ces « inquiétudes » seront balayées par la mise en place d’une série « humanité numérique » au lycée.

    Un bel oxymore pour une approche spiralaire des grands textes : en numérisant la princesse de Clèves et en l’éditant en pdf, l’apprenant approchera * bien mieux les grands classiques dont la substantifique moelle percolera automatiquement dans les esprits.

    * le concept d’apprenant est dépassé, je propose de les appeler des « approchants »

    • Un fils de « Bourgeois » ne s’épanouira nullement à Henri IV s’il n’a pas le niveau requis!

      Et n’oublions pas que dans ce lycée il n’ y a pas que des héritiers, on y trouve aussi, et en nombre, des élèves venant de milieu moins favorisé et profitant à plein, grâce à leurs mérites, d’un enseignement exceptionnel.

  2. Jean-Paul, qu’est-ce que tu as de commun avec Michel Onfray, l’auteur d’un livre à vous dégoûter d’être athée tant le livre est mauvais ? C’est bien parce que je suis athée, profondément athée, que je ne peux prendre Onfray au sérieux.
    Suffit-il de dire qu’il faut apprendre à lire et à écrire pour passer pour un homme intelligent. Suffit-il d’être dénoncé par les imbéciles de la modernité pour devenir un penseur « de haut niveau ».

  3. Rudolf, ce n’est pas tant d’Onfray que je me soucie que de cette tendance de la gauche au pouvoir d’anathématiser tout ce qui ne pense pas exactement comme eux. Tu peux penser ce que tu veux d’Onfray, qui donne souvent le bâton pour se faire battre, mais ce qu’il a dit tout récemment sur l’Ecole est frappé au coin du bon sens. Et c’est cela qu’on lui reproche. Idem pour Finkielkraut, qui a lui aussi l’art d’horripiler les gens — mais tu sais, ce n’est pas tout le monde qui m’aime…

    • Jean-Paul
      Défendre l’instruction n’implique pas qu’on acclame tous ceux qui tiennent de tels discours.
      Cela dit je suis d’accord pour critiquer un gouvernement qui
      anathémise tous ceux qui ne sont pas d’accord avec lui. Que ce gouvernement soit de gauche ou de droite importe peu. Encore que je ne sais ce que veut dire que les destructeurs de l’Instruction Publique soient gens de gauche. Il me semble plutôt qu’ils pensent à droite.

  4. Bah ! Sarko II est pour le mariage pour tous : il va fiancer les Quataris avec les Alto-Séquanais afin qu’une nouvelle civilisation émerge comme lui sur les bancs publics de notre Educ’Nat !

    Son modèle ? Le lycée Voltaire de Doha … alors que demande le peuple pour être heureux sous le voile ?

  5. Puisque vous parlez un peu des sociologues cela me fait penser à mon vieux camarade de collège Jean-Marc Weller qui fricotait avec les curés dans sa jeunesse puis qui est devenu sociologue au CNRS. Sa thèse ? La souffrance au travail ; comme il a toujours été un branleur émérite on peut dire qu’il est un expert-né de la.question ..

  6. Fils d’ouvrier devenu prof, je vous aime, Mr. Brighelli. Vous avez le parcours parfait pour être crédible et savoir de quoi vous parlez. Sans des profs comme vous, qu’eût été mon destin et celui de tant d’autres? Je vous soutiens dans votre combat car ce destin malheureusement commence à devenir une vie de chien et peut-être bientôt celle d’un âne. Continuez longtemps à éclairer nos lanternes.

  7. Il faut quand même dire la vérité au sujet des enseignants : il y a beaucoup de branleurs parmi eux ! Et faire semblant d’enseigner c’est quand même plus simple que d’enseigner vraiment … d’où le succès des discours pédagogistes.

    Je me souviens d’un professeur de mathématiques qui m’avait confié avoir été informaticien dans le privé mais qui avait abandonné la partie pour le public où il gagnait moins mais où il se reposait plus … c’est ce qui s’appelle de la philosophie.

    • pas tant de branleurs que ça: ils travailleraient peut-être en fonction de leur rémunération et d’ autres, les super-héros acceptent l’exploitation et la font accepter par d’autres qui culpabilisent de ne pas être à leur hauteur.Je lis Tableau noir dont je conseille vivement la lecture,où Brighelli parle très bien de notre système de rémunération. J’évoquais la vie d’âne en pensant aux futurs livrets de compétence: évaluer les élèves en mettant des croix toute la journée pour tout et n’importe quoi: quelle mission bêtifiante au programme!

  8. Même sans réponse des élites de ce blog, je persiste et signe: relisez le camp des saints.
    Pour le reste, rien d’étonnant: ils importent, avec vingt ans de retard, la langue de bois de la Pravda.
    Il reste cependant possible de croire que le français de base n’est pas si abruti qu’il ne discerne, au travers de la petite lucarne malveillante, la vérité crue…
    A ce jour, le bulletin de vote c’est le seul moyen de se faire entendre; mais demain?

  9. « « En 1789, il en fallait beaucoup moins pour faire une révolution… »

    Oui mais ils avaient des réseaux sociaux. »

    :) !! Relire Hugo: 93 ( je précise, pour les aculturés qui liraient ce blog, qu’il ne s’agit pas d’un département français).
    Je réseaute, tu, il…ils ratiocinent.

  10. Vous admettrez comme moi je l’espère que l’idéal politique pour l’enseignement national est représenté par Daniel Cohn-Bendit qui est un branloteur de première depuis bientôt cinquante ans !

  11. C’est vrai qu’il y en a marre de ce refus des évidences, de cet aveuglement à vouloir que  » le niveau monte » ! Ce que vous écrivez, comme ce qu’a déclaré Onfray sur Inter, est malheureusement conforme à la vérité; étant moi-même prof de Lettres, je connais les détails de la machine à acculturer: je croisais dans mon lycée, la semaine dernière, un élève qui avait été systématiquement absent aux cours de français et autres en 2e, toute l’année ( il « redoublait » ); eh bien, le voilà en 1ère ES… C’est un élève au patronyme bien français, il est intelligent, vif: croit-on qu’Antoine s’en sortira par le haut, après avoir compris qu’il pouvait être absent selon son bon vouloir ou plaisir ( il n’était aucunement malade ) càd systématiquement?Eh oui, nous en sommes là, et les profs sont de plus en plus dégoûtés… Des exemples de ce genre, je peux en fournir dix, mais l’omerta soi-disant pédago interdit tout vrai débat ! Allez encore un: dans certains collèges de France, on ne note plus: on met des couleurs ! –  » Ben toi, tu as eu vert à ta rédac ? » Pauvres élèves…pauvres profs.

  12. pauvres profs, oui, et ce n’est peut-être pas fini. Dans le projet de Sarko; contrat de 5 ans pour les fonctionnaires, savez-vous si c’est profs compris?

  13. Il semblerait que non. Mais peut-on savoir ? Il semblerait faire exception pour la police et les enseignants…
    Pauvres profs ? Oui et non. Ils ne font pas grand-chose pour se défendre.

    • On se souvient du vieux slogan prégoogélien « Vous vous changez ? Changez de Kelton »

      Aujourd’hui le slogan serait plutôt « une envie de changement de contenu ? changez d’animateur »

      Sarko est une petite nouille qui n’ose pas aller au fond : contrat d’un an pour tous les animateurs, payés au smic parce que ça ne vaut pas plus et qu’ils sont prêts à se monter dessus pour avoir une place.

      * on lâchera aux syndicats un renouvellement possible d’un an si la majorité des parents et des élèves, regroupés dans le cirque qui structurera tout eple, lève le pouce vers le haut.

  14. Cher (-è) M (Mme) Dugong,

    Il y a belle lunette qu’on n’y voit plus clair dans le néo-français tel qu’on le pratique à la tribune de l’assemblée nationale et dans les sous-sols de l’administration française … jusque dans les soubassements de l’éduc’nat !

  15. P.S Si le Dugong est un animal transgenre je m’excuse d’avance auprès de sa famille et de toutes les personnes que j’aurais pu blesser ainsi qu’auprès de la communauté hermaphrodite ici représentée car il-elle-lui-eux-aucuns.

  16. Je n’en peux plus de voir ce qu’est devenue notre école, de lire ce qui s’écrit à son sujet. J’ai suivi SOS Education dès sa création. J’arrête, cela fait trop mal.
    37 ans enseignante et chef d’établissement…

  17. « Mais la Gauche de Jaurès et de Blum, le Parti communiste d’Aragon, ont-ils encore quelque chose à voir avec les néo-libéraux qui s’agitent à l’Elysée, à Libé, au Monde et au Nouvel Obs ? »

    La phrase qui gâche tout l’article… Quand est-ce que vous arrêterez avec ces délires sur le « libéralisme » (néo, ultra, etc.) ?
    Quelques liens :
    http://lumiere101.com/2011/11/09/la-folie-francaise/
    http://fr.liberpedia.org/Lib%C3%A9ral-libertaire
    http://fr.liberpedia.org/Jean-Claude_Mich%C3%A9a
    http://laissez-faire.ch/fr/blog/le-feminisme-est-un-constructivisme/

    Encore un effort M. Brighelli !

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