Sachez encore reconnaître le Juif…

Début novembre, une semaine avant que l’Etat islamique mitraille Paris, Elisabeth Lévy était à Marseille, venue voir par elle-même dans quel état était la ville.
Je l’ai réceptionnée à la Samaritaine, le grand bistro à l’angle de la rue de la République, et nous avons traversé pour aller sur le port même. Bien dans les clous.
Comme nous arrivions sur l’esplanade où les marchandes de poisson dressent leurs étals, une camionnette a pilé derrière nous, et une voix a crié : « Rentre à Paris, sale Juive, on n’a pas besoin de toi ici ! Casse-toi ! »
Le chauffeur qui tonitruait avait un bronzage au-delà de la couleur locale, et un sentiment d’impunité bien étalé sur le visage.
Je dois dire que la « patronne », comme on dit à Causeur, en buvait littéralement du petit lait. Comment ! Elle arrivait à peine, pour prendre le pouls de la wilaya de Marsilha, comme on dit désormais à Alger, et elle se faisait apostropher par un local qui ignorait, le malheureux, que juive certainement, séfarade si on y tient, mais plus marseillaise que lui, peut-être : après tout, elle est née dans la « cité phocéenne », comme disent tous ces imbéciles qui ignorent pour la plupart où est Phocée.
Quatre jours plus tard, ça tuait à Paris, et l’article d’Elisabeth n’a paru que dans le numéro de janvier de Causeur. Elle y évoque Richard Milili, Juif pied-noir qui a fini par s’exiler à Plan-de-Campagne, parce que son ancienne cité du XVème arrondissement, les Bourrely, est devenue une plaque tournante du trafic de drogue.
Aujourd’hui, nombre de Juifs marseillais font ou envisagent de faire leur Alyah — le départ vers une Terre promise, qui leur paraît, tant qu’à faire, plus sûre que Marseille.

J’ai déjà raconté ici comment un professeur d’Histoire à l’école juive Yavné, a été agressé dans le XIIIème arrondissement de Marseille — à Saint-Just, à la limite des Quartiers Nord.

Et Hollande d’appeler à une « réaction impitoyable »… Et Bernard Cazeneuve d’affirmer que « tout est mis en œuvre pour retrouver et interpeller les auteurs de ces actes inqualifiables… »

Beaux mouvements de menton. Efficacité redoutable : le 11 janvier, un autre enseignant juif — avec une kippa celui-là, ça facilite les choses — a été agressé à la machette par un adolescent qui s’est explicitement réclamé de l’Etat islamique (et a déclaré ultérieurement « avoir honte » de ne pas avoir tué sa cible) devant l’institut franco-hébraïque de la Source, dans le IXème.
Contrairement à ce que croient savoir les médias, ce ne sont pas seulement les quartiers Nord qui « craignent » terriblement : toute la ville est dangereuse, en dehors de quelques enclaves « chics », des réserves de bourgeois (ainsi le VIIème, où réside la sénatrice des quartiers Nord, Samia Ghali, ou le VIIIème — Corniche, Prado et Pointe Rouge). Marseille est ainsi la seule ville de France à laisser son hyper-centre en jachère, en proie à tous les trafics au vu et au su de tout le monde — et des policiers, débordés, du commissariat Noailles.
Le président du consistoire israélite de Marseille, Zvi Ammar, s’est inquiété : « On est dans un quartier très calme, très tranquille. Cela veut dire que tout peut arriver aujourd’hui. Deux mamans m’ont interpellé tout à l’heure pour me dire : « Jusqu’où ? » Aujourd’hui, on conduit nos enfants à l’école et on n’est pas sûr de les récupérer le soir. Que fait-on ? Malheureusement, je n’ai pas la réponse. »
Le lendemain, il conseillait aux Juifs marseillais (entre 60 000 et 70 000 personnes, la troisième communauté juive d’Europe après Londres et Paris) d’« enlever la kippa dans cette période trouble, jusqu’à des jours meilleurs ». Et de préciser : « Je lance cet appel avec peine et en ayant mal au ventre. J’en ai parlé longuement hier soir avec le grand rabbin Ohana. Je sais que des juifs vont me critiquer. Mais il en va de notre responsabilité collective. Moi-même le samedi, pour la première fois de ma vie, je ne porterai plus la kippa pour aller à la synagogue. »

Que n’avait-il pas dit là ! « Attitude défaitiste », a lancé le président du CRIF, Roger Cukierman. « Nous ne devons céder à rien, nous continuerons à porter la kippa », l’a rejoint le grand rabbin de France, Haïm Korsia. « Touche pas à ma kippa ! », a lancé de son côté Joël Mergui, président du Consistoire central israélite de France.
Interviewée sur France Inter mercredi matin, Najat Vallaud-Belkacem a cru bon de préciser : « J’ai été surprise, pour le moins, et ce n’est sûrement pas le conseil que j’aurais donné à titre personnel. Que le président du Consistoire de Marseille cherche à protéger les siens, ça part forcément d’une bonne intention. Mais ce n’est pas ce qu’il faut envoyer comme message évidemment, et sûrement pas en ce moment. La protection, elle doit venir de l’Etat, des pouvoirs publics, et c’est ce que nous assurons ».
J’adore les donneurs de leçons parisiens. Ils habitent une ville fictive, une ville où par dotation spéciale il y a un policier derrière chaque arbre. Une ville où, quand on se promène dans tous les arrondissements centraux, on ne voit ni burkas, ni hidjab, ni voile — ou alors ceux des riches Saoudiennes venus faire relâche dans la capitale. Marseille est sur le front de guerre.
Le laxisme qui depuis quinze ans (depuis qu’a paru ce petit livre annonciateur d’orages qu’était les Territoires perdus de la République) a servi de politique, la laïcité « aménagée », la loi de 2004 limitée aux établissements d’enseignement secondaire, les risettes aux « communautés » qui se regardent en chiens de faïence, nos partis-pris pendant la guerre des Balkans et la balkanisation de certaines villes — et Marseille en est un exemple-type —, tout concourt à décomplexer les islamistes et ceux qui les imitent — sans compter les imbéciles qui d’action en réaction vont finir par mettre la France à feu et à sang.
Entendons-nous : personne en France ne doit être inquiété pour ses opinions religieuses. Mais est-il nécessaire, dans un état laïque, d’arborer ses convictions en dehors de lieux consacrés aux cultes ? Qui ne voit que la diffraction de la France en communautés de plus en plus antagonistes déchire le tissu social ? On peut se battre pour que les Juifs aient le droit de porter la kippa — et en même temps souhaiter que plus personne, nulle part, ne s’identifie en France avec les signes extérieurs de sa « communauté ».
Jean-Paul Brighelli