Sade, mon prochain

Il est rare que je sois en total désaccord avec ce qui s’imprime sur Causeur — le magazine, pas le site qui m’héberge et que je remercie. Non que je sois un dévot de la « patronne », comme on appelle Elisabeth Levy : en dehors de ce qu’il peut produire lui-même (et ce qu’elle écrit est souvent très drôle), un rédacteur en chef a pour souci principal de donner la parole, et elle n’est pas comptable des opinions des autres. Globalement, j’aime bien le ton, mi-sérieux mi-sarcastique, de Causeur. Le côté « Philippe Muray est encore parmi nous ».
Mais là…
Il y a donc à Orsay, depuis deux mois, une expo « Sade » (sous-titrée : « Attaquer le soleil » — beau programme, bien dans le ton de ce Prométhée furieux qu’était le marquis). Le musée a confié la maîtrise de l’expo à Annie Le Brun, hyper-spécialiste de ce prisonnier quasi perpétuel que fut l’auteur des 120 journées (lire aussi bien les Châteaux de la subversion que Soudain un bloc d’abîme, Sade, la superbe préface écrite pour l’édition complète des Œuvres chez Jean-Jacques Pauvert). Et l’extrême richesse de ce qui est présenté témoigne qu’à 74 ans, cette petite femme frêle n’a rien perdu de son allant, et que son goût du sang et des larmes (et son athéisme impeccable) n’ont fait que se renforcer au fil des années — alors que soi-disant, avec le temps, va, tout s’en va…

Bref, à ne manquer sous aucun prétexte. Et les lointaines résidences des uns et des autres, la « douceur des soirs sur la Dordogne » et autres pièges salés-sucrés ne doivent pas décourager le vrai amateur d’aller traîner ses guêtres et affûter ses crocs à Orsay.

On aurait pu en rester là — mais voici que dans sa livraison de novembre, Causeur s’en prend sauvagement, sous la plume d’Alexis Pranne (qui ça ? Ce nom-là n’est pas inscrit sur mes tablettes parmi les grands sadiens), à l’expo en général et à Annie Le Brun en particulier.
(Je dois dire que pendant que je baguenaudais parmi les chefs d’œuvre de l’épouvante sadienne, un petit homme sec, sexagénaire épuisé, expliquait à qui voulait l’entendre que Gallimard lui avait demandé un ouvrage sur Sade, et qu’il aurait dû… Les jaloux sont parmi nous. Allez savoir, c’était peut-être lui, Alexis Pranne).
« Le visiteur d’Orsay qui s’attend à apprendre quelque chose sur Sade, son œuvre, sa langue, sa place dans l’histoire littéraire ou artistique sera déçu. En revanche, il en ressortira incollable sur l’imaginaire personnel d’Annie Le Brun, commissaire de l’exposition. » Ainsi se présente la diatribe du petit pion morveux (Le Brun participa quelques années aux dernières activités du groupe surréaliste, alors allons-y pour les invectives bretonnantes) qui prétend en savoir plus sur le sujet que la meilleure spécialiste non universitaire.
Alors, expliquons une fois pour toutes à cet hilote ce qu’est Sade — et en quoi cette exposition / commémoration (le marquis est mort il y a deux cents ans à l’asile de Charenton, et quoi qu’en dise Jacques Chessex, on n’a jamais retrouvé ni son crâne, ni sa tombe — ni l’énorme manuscrit des Journées de Florbelle, détruit par son abominable rejeton) est totalement adéquate à la pensée du marquis.
Au passage, et pour bien marquer le mépris abyssal dans lequel je peux tenir ce sodomisateur impuissant de diptères, la condamnation morale du marquis, conformément au dernier livre d’Onfray, est un peu étonnante dans un magazine qui a fait de l’anti-conformisme sa marque de fabrique. Mais passons — encore un qui, primo, ignore que le fouet et le canif peuvent être des demandes, et que secundo le marquis était plutôt moins cruel que bien des aristocrates de son époque (et d’ailleurs, que ferait Alexis Pranne si on lui garantissait le genre d’impunité dont jouissait un grand féodal dans les années 1760 ?). Et que Donatien-Aldonze-François s’est beaucoup plus fait malmener qu’il n’a malmené lui-même.
Mais l’essentiel de Sade, quel est-il ? La clé de son œuvre, sa découverte majeure ? Quinze ans après la mort de Rousseau, il a compris que l’homme était cruel par essence bien plus que par nécessité, parce que la cruauté — la mort — est la clé universelle de la Nature. Pas la vie. Que s’il y avait un dieu, il serait le sadique en chef.

Et que loin des bêlements des droitsdel’hommisme de son époque et surtout de la nôtre, la réalité se dressait alors, avec sa lame toujours dégoulinante, place de la Révolution — hypocrisie suprême, explique-t-il dans la Philosophie dans le boudoir : on applique la peine de mort (il est contre) parce qu’on n’ose pas tuer pour soi (il est pour, même s’il ne l’a jamais fait). Comme elle se dresse aujourd’hui sur tous les théâtres d’opération, partout où la terre appelle et boit le sang — partout, en fait.
Mais ce petit pédant (il ne serait pas prof, par hasard, cet âne ?) aurait souhaité « de la méthode, de l’ordre », de l’histoire (de l’art et de la littérature), « méthode, rigueur, logique, outils valides et pertinents », bla-bla-bla.
Mon seul regret, c’est qu’on ne fouette pas pour de vrai sous les cimaises d’Orsay. Qu’on ne fasse pas couler le sang — celui d’Alexis Pranne, par exemple. Bref, qu’on ressorte physiquement indemne d’une exposition sur Sade — même si on n’en sort pas indemne psychologiquement, à écouter les commentaires des frêles jeunes filles (ah, une frêle jeune fille dans une exposition sadienne, quel délice !) bouleversées par telle ou telle œuvre.
Alors, vite, plutôt que de dépenser de l’argent à acheter trop cher le dernier exercice scolaire de Foenkinos, procurez-vous le catalogue, massif, superbe, extrêmement fouillé, et qui rend parfaitement compte de l’expo : pour 45€, c’est donné. Et souhaitons que la prochaine fois, on laisse Alexis Pranne à ses moutons.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je m’avise que sur le Net, et pour moins cher que le dernier Beigbeder, vous trouvez en solde un livre qui faisait déjà, en 2000, le tour du marquis et de sa légende (http://www.amazon.fr/Sade-vie-légende-Jean-Paul-Brighelli/dp/203505012X/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1415708456&sr=1-1&keywords=brighelli+sade). L’essayer, c’est l’adopter.