Sauver les Lettres

Avec quelques amis, issus de Sauver les Lettres (http://www.sauv.net) et de Reconstruire l’école (http://www.r-lecole.freesurf.fr/), deux de ces organisations qui luttent pour remettre sur pied une école aujourd’hui fichtrement mal en point, j’ai rédigé ce texte de protestation contre l’actuelle mise en extinction de la Série L dans les Lycées — et plus globalement du désarroi dans lequel trente ans de réformes imbéciles ont plongé l’enseignement des Lettres.
C’est en quelque sorte un Manifeste, que j’invite les uns et les autres à faire circuler, à diffuser, à commenter — ou à amender.
JPB

Défense et illustration des études littéraires

Dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, Thucydide raconte le désastre de l’expédition de Sicile, voulue par ce jeune patricien d’Alcibiade — une guerre lointaine qui n’amena guère la démocratie en grande Grèce, et menaça Athènes d’anéantissement.
Peut-être George W. Bush, héritier présomptueux d’une longue ligne de magnats du pétrole — on a les aristocraties que l’on peut — aurait-il dû faire des études littéraires, et réviser ses Humanités avant d’engager les Etats-Unis dans une aventure moyen-orientale dont l’issue est de plus en plus évidente. Et son lointain prédécesseur, Lyndon B. Johnson, autre Texan à petite culture, aurait dû réfléchir à deux fois avant de lancer son pays dans le cauchemar vietnamien.
La littérature mène à tout, à condition de ne pas en sortir. C’est si vrai qu’Alain Viala, après avoir puissamment contribué à détruire l’enseignement des Belles-Lettres en France, est allé les enseigner à Oxford, où se recrutent, depuis des siècles, les dirigeants politiques et économiques du Royaume-Uni. Et il y a gros à parier que les têtes pensantes et gouvernantes réunies ces derniers jours à Davos ont une culture littéraire de tout premier plan : l’entente des maîtres du monde dépend moins de leur commune vision du libéralisme et de la mondialisation que de leur connaissance de Racine, Shakespeare ou Cervantès — et quelques autres.
Mais nous sommes plus intelligents. Par la grâce d’une idéologie pédagogiste qui préfère les « compétences » aux Savoirs, et prétend que tous les textes sont égaux dans le grand capharnaüm des « discours », nous avons massacré les études littéraires en France. Et lorsqu’un candidat dont on sait qu’il est, par ailleurs, grand lecteur, et capable de dire des choses sensées sur Albert Cohen, attaque ces concours de fonctionnaires où quelques dinosaures ont maintenu la Princesse de Clèves au programme, on est en droit de s’inquiéter : la droite serait-elle aussi bête que la gauche — et réciproquement ?

La filière Littéraire se meurt, la filière L est morte… Jadis d’excellence, aujourd’hui méprisée et choisie par défaut, elle est en voie d’extinction. Un rapport de l’Inspection générale (1) explique qu’elle concerne moins de 12% des élèves, et que, comme le dit magnifiquement Anne-Marie Garat (2), elle est aujourd’hui en phase terminale.
Nous voudrions pourtant en proposer ici une brève « défense et illustration », insoucieux, en humanistes que nous sommes, de sembler penser à contre-courant…
La mort annoncée des « L », et ce dès la Première, tient-elle seulement à une fatalité où facteurs culturels, socio-économiques et générationnels, ont créé une synergie infernale par quoi la littérature s’engloutit ?
Comme si le traitement infligé au français depuis le CP pouvait donner aux enfants les moyens et l’envie de se tourner plus tard vers les humanités ! Sans maîtrise de la lecture ni de la grammaire, comment donc accéder aux œuvres littéraires ? Quand lire ou écrire devient une souffrance, voire une torture, on ne doit pas être surpris de voir tous ces élèves, à qui on a si peu et si mal appris, renoncer pour de bon aux livres. Quand les évaluations à l’entrée en Sixième, opérées avec la plus grande mansuétude, constatent officiellement que 17% des élèves ne maîtrisent ni la lecture, ni l’écriture, s’étonnera-t-on qu’ils ne connaissent, parallèlement, ni ce poète qui, demain, dès l’aube… — ni l’agneau qui se désaltérait dans le courant d’une onde pure.
Les disciplines littéraires, dont l’échec programmé — dû au système lui-même — se manifeste avec le plus de cruauté, ne peuvent plus comme naguère servir d’outils de sélection. On sait que le mot est honni, en ces temps d’égalitarisme forcené. Et ce serait peut-être une bonne nouvelle pour les hérauts de la médiocrité, qui ont si fort condamné la Littérature en ce qu’elle véhiculait, paraît-il, toutes les valeurs « bourgeoises », si les mathématiques n’avaient pris le relais : l’élitisme scientifique serait-il plus égalitaire que celui du Français-Latin-Grec ? Les maths sont un langage aussi, et un enfant dont le français est déstructuré a bien du mal à accéder aux abstractions mathématiques. Du reste, les enseignants confirment massivement le constat : les « bons en français » le sont aussi en maths, et Pascal et Laurent Lafforgue, assez bons mathématiciens, ne sont pas de trop mauvais « littéraires »…
Est-ce en formatant de purs (?) techniciens que notre pays trouvera les chercheurs et les cadres dont il a besoin, — non seulement des gens ouverts et empiriques, à l’écoute d’autrui, mais de vrais cadres compétitifs sur le marché de l’emploi ? Qui ne voit que les études littéraires ne servent pas seulement à mettre un peu d’huile humaniste dans les rouages de la World Company, mais sont au cœur de la formation et du recrutement des grandes entreprises ? Les écoles de management ont ouvert depuis peu des concours littéraires, tant l’Entreprise est en recherche de jeunes gens à qui la littérature a pu donner une épaisseur, voire une créativité, que de purs techniciens n’ont pas.
Et qui, accessoirement, savent écrire, et répondre avec d’autres mots, d’autres phrases, que des onomatopées inarticulées, à des patrons souvent plus cultivés qu’on ne le croit.

En 1968, la filière Lettres représentait 50% des élèves. Les révolutionnaires de Mai étaient gavés de Rimbaud, Breton, Char et quelques autres, et leur culture s’étalait sur les murs, à la Sorbonne et ailleurs. Peut-être faut-il chercher en ces temps reculés le désir d’annihiler la littérature — parce que lire, c’est aussi développer une conscience critique dont les maîtres des médias, à TF1 et ailleurs (3), ne veulent guère. La mort de la littérature à l’école trahirait ainsi cette grande peur des bien-disants qui se sont crus très fins en transformant l’école en une manufacture d’ilotes.
Car la souplesse d’une pensée créative rejoint bien souvent la révolte : oui, les littéraires ont mauvais esprit. Habitués à disserter, à brasser les concepts, formés à l’école des Vautrin ou des Rastignac, lecteurs de Voltaire et de Rimbaud, ils sont un poil à gratter irritant, et, parce qu’ils savent ce que parler veut dire, ne s’en laissent pas conter. Cette lucidité inquiéterait-elle les Olympiens qui nous gouvernent, dans ce siècle de faux-semblants ?
La responsabilité des gouvernements, de droite ou de gauche, dans la faillite des « L », doit être soulignée. Giscard d’Estaing, grand amateur de Maupassant, a le premier détruit l’apprentissage des Lettres en instituant le collège unique. Mitterrand, lecteur assidu de Machiavel et du cardinal de Retz, a laissé mettre à mort les Lettres classiques — et définitivement dévaluer le Bac, distribué dorénavant à tous ceux qui ont la patience d’attendre ; il a signé la création des ZEP, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles n’encouragent guère la lecture des grandes œuvres ; il a approuvé la création des IUFM, où l’on n’enseigne plus guère aux formateurs d’« apprenants » que la littérature était la porte de l’ascenseur social — désormais bloquée. Et Jacques Chirac, qui n’ignore rien de l’art délicat du haï-ku, a maintenu en place les commissions de réflexion sur les programmes qui ont accouché, en 2000, d’une version light — comme le Coca-Cola du même nom — de tout ce qui était jadis littérature, au profit d’une vision techniciste qui envoie tout droit les élèves de la case Lycée à la case Chômage, sans plus avoir le plaisir de lire en faisant la queue à l’ANPE (4).
Ce qui est vrai pour les élèves l’est aussi pour les maîtres. Qu’attendre d’oraux de CAPES de Lettres où le coefficient de la didactique est surévalué (5) ? Qu’attendre des nouveaux professeurs bivalents, si ce n’est une semi- ou simili-valence — toujours assez bonne, diront les cyniques, pour le service réduit du « socle commun » ? Pourquoi dé-disciplinariser ainsi les recrutements ? C’est quand on maîtrise les Lettres que l’on peut trouver les procédures pour les enseigner et les faire aimer, et non l’inverse. La pédagogie, la vraie, tient aussi aux Savoirs. Et l’on n’enseigne bien que ce que l’on goûte le mieux.
L’échec de la filière L, c’est aussi l’échec de l’amour des livres : trop de dérives pseudo-technicistes, d’exercices morcelés, d’approches réductrices, ont réduit la littérature à un objet verbal sans intérêt, qui décourage le professeur et l’élève, et où l’humanité, à tous les sens du mot, ne se retrouve plus.
Qu’en pensent les libraires, qui déplorent chaque année qu’on lise moins — et que les jeunes ne lisent plus ?
Les « L » ne seront sauvés qu’en redevenant littéraires, loin des scories et des épiphénomènes de mode de la « socio », de la « psycho » et de la « com ». Le monde de demain est bien trop inquiétant pour que l’on n’ait pas besoin, dès aujourd’hui et sans attendre, d’enfants qui sauront le penser autrement qu’en graphiques, en pourcentages et en chiffres. Et l’Ecole ne sera sauvée qu’en redonnant aux Belles-Lettres la fonction qui n’a jamais cessé d’être la leur, depuis des siècles — initier à la beauté, à la réflexion et au partage.

À la fin de Drôle de jeu, Roger Vailland cite l’Anabase où Xénophon, chef et narrateur de l’expédition des Dix Mille, évoque la liberté des cités grecques : « Aucun homme, en effet, n’est adoré par vous comme étant votre maître… » Et Marat, le héros du roman, de conclure qu’avec ses amis de la Résistance, ils sont tous « de la race qui dit Non ».
Et c’est bien cela que nous enseigne la littérature : refuser l’inacceptable — et même, en quelque façon, refuser l’inéluctable.

Jean-Paul Brighelli / Pedro Cordoba / Françoise Guichard / Jean-Pierre Leguil / Françoise Puel (6)

Notes

(1) http://media.education.gouv.fr/file/63/8/3638.pdf.

(2) Voir « Etudes littéraires : une mort annoncée », disponible sur http://www.maison-des-ecrivains.asso.fr/derniere.asp?ID=1

(3) On se rappelle le mot de Patrick Le Lay : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. » La littérature rend certainement le cerveau humain moins disponible pour les boissons pétillantes et la télé-réalité.

(4) Du coup, les « bons » élèves tentés par des études longues s’orientent vers la section S — quoi qu’ils pensent des maths, de la physique et de la chimie —, et la série L devient une série « par défaut », rassemblant tous ceux qui ne sont pas assez brillants pour passer en S, ou assez médiocres (au sens aristotélicien du terme) pour aller en ES.
Ce qui contribue, à terme, à naufrager la série S elle aussi, puisqu’on y retrouve des gens parfaitement incapables de suivre des études scientifiques en facs ou en classes préparatoires.
Il faudrait sans doute ressusciter l’ancienne série A 1 — Lettres et Maths, de façon à ouvrir au maximum les débouchés, en offrant aux élèves qui le désirent et en ont la compétence une filière scientifique doublée d’une filière littéraire. Mais l’on va encore crier à l’élitisme…

(5) Le CAPES de Lettres (Modernes ou Classiques) est loin d’être le seul naufragé par excès de pédagogie. Ainsi en langues vivantes les deux épreuves d’oral, entièrement sous la coupe des IUFM depuis quelques années, valent deux fois plus (coeff.6) que les trois épreuves d’écrit (coef. 3). Comme, en plus, on prend beaucoup d’admissibles sous prétexte de donner une chance à chacun, l’écrit est logiquement encore plus dévalorisé.

(6) J’ai classé les signataires par ordre alphabétique, tout simplement. Nous assumons de façon identique, les uns et les autres, le Manifeste ci-dessus.