Scènes de crime au Louvre — et ailleurs…

« La palmeraie de Vaï ? » me lance mon interlocuteur. « En quelle année y êtes-vous allé ? Ah, 1972 ! Eh bien, n’y retournez pas — et c’est un Crétois qui vous donne ce conseil, il ne saurait mentir… Un parasite a détruit les palmiers, le site est plus dévasté que les faubourgs de Tchernobyl, et l’on y marche littéralement sur les touristes… »
« Et le défilé de Samaria ? Une autoroute, mon cher ! Des milliers d’excursionnistes se précipitent chaque année vers Aghia Rouméli ! Vous étiez seul avec votre copine sur cette plage de sable noir ? Oubliez — ou plutôt, gardez-en le précieux souvenir : le temps passé ne se rattrape guère, le temps passé ne se rattrape plus… »

Christos Markogiannakis, rencontré il y a quinze jours au Salon du Livre de Nice, est un interlocuteur décourageant. Et s’il n’avait commis un excellent livre, Scènes de crime au Louvre, je l’aurais diligemment maudit.
De quoi s’agit-il ? Cet honnête garçon, juriste spécialisé en criminologie, a eu l’idée de choisir un certain nombre d’œuvres exposées au Louvre, de la stèle de basalte portant le Code de Hammurabi (Rez-de-chaussée Richelieu, salle 3) à la Médée furieuse de Delacroix (Sully deuxième étage, salle 62), en passant par un Caïn et Abel représenté sur le panneau inférieur d’une armoire en noyer (Richelieu, 1er étage, salle 16) ou la Clytemnestre de Guérin (Denon, Daru, salle 75).
À chaque fois Markogiannakis raconte l’histoire (avec en notes force références savantes qui feront le bonheur des amateurs de textes anciens), et recompose la tragédie — posant nombre de bonnes questions : « Agamemnon était-il un époux abusif et cruel ? » « Qui est l’homme qui se penchant sur Argos endormi semble jeter sur lui l’ombre de la mort ? » (pour un Fragonard représentant Mercure s’apprêtant à tuer Argus afin de délivrer Io — la vache sacrée, en deux lettres, de tant de mots croisés). Ou des hypothèses stimulantes : « Peut-être le chien, qui nous tourne le dos, voit-il apparaître cette nouvelle forme de son maître, qui va éclore de la terre » — sur l’Adonis mort de Laurent de La Hyre.
L’auteur a travaillé, à Athènes ou Paris, avec les meilleurs criminologues — qui lui ont enseigné, par exemple, que contrairement à une idée reçue, les femmes n’empoisonnent pas plus que les hommes (un petit 2%), mais qu’elles raffolent elles aussi des armes à feu et des armes blanches. Mais le préjugé est si fort que les révolutionnaires menèrent une inquisition renforcée pour savoir si Charlotte Corday était bien une femme, tant l’usage d’un couteau pour tuer Marat (le Louvre détient — Sully, salle 54 — une copie d’atelier du Marat assassiné de David dont l’original est à Bruxelles) leur avait paru peu conforme à son sexe supposé.
Un ouvrage brillant, sur un beau papier semi-glacé — et pas cher (19 €) aux éditions du Passage.

Mais ce que j’ai aimé, c’est que ce livre est un lanceur d’imagination. Markogiannakis a circonscrit son enquête au Louvre. Passez la Seine, et arrêtez-vous devant le magnifique Rolla de Gervex — j’ai déjà avoué ici mon amour immodéré (pléonasme : un amour qui n’est pas immodéré n’est pas un amour du tout) pour les peintres pompiers et leurs émules. RegardezEt cherchez donc dans ce que donne à voir le tableau ce qui s’est passé — sans tricher, hein, le premier que je surprends à se précipiter sur le poème de Musset (« Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux », mille fois cité, c’est là) sera privé de Bonnet d’Âne pour une semaine, châtiment démesuré mais mérité.
Le jeu peut se dédoubler d’ailleurs. Markogiannakis donne dans son livre toutes les sources littéraires qui ont permis aux artistes d’exécuter (quel mot, en l’occurrence !) leur mise en scène plastique du forfait. Mais pour la Phèdre de Cabanel par exemple (à Montpellier, au musée Fabre) après vous être demandé de quoi est morte la femme habillée de sombre assise à droite, ou ce que dit la servante, retrouvez donc les textes (Sénèque d’abord, Racine ensuite) qui narrent les circonstances du crime — sachant que le vrai mort est hors tableau : ce que le peintre met ici en scène n’est que la conséquence d’un meurtre par procuration. Racine par exemple décrit, dans un récit fameux, la véritable enquête à laquelle se livre Théramène, remontant « la piste de l’horreur », comme dirait un journal moderne — sauf qu’il le dit mieux :
« De son généreux sang la trace nous conduit.
Les rochers en sont teints ; les ronces dégouttantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes. »

Vous pouvez pousser le jeu hors des frontières, l’art (comme la littérature) s’intéressant à la mort encore plus souvent qu’à l’amour. Au Tate Britain de Londres, arrêtez-vous devant le célèbre tableau de John Everett MillaisEt demandez-vous pourquoi un coquelicot sous la main droite de la jeune fille, pourquoi des marguerites, pourquoi des roses, des pensées, des fritillaires ou des violettes : un bon flic doit connaître le langage des fleurs…
À moins que cet apparent suicide ne soit qu’un copycat, comme disent les criminologues, de la Jeune martyre (Denon, 1er étage, salon Denon, salle 76) que Markogiannakis analyse avec gourmandise.Le tableau de Paul Delaroche date de 1855, celui de Millais de 1851, mais allez savoir qui a copié l’autre — compositions  identiques, toile découpée de la même manière — à ceci près que l’une a le visage à droite, et l’autre à gauche, comme deux photos inversées. À moins que dans ces années-là, quelques jeunes noyées n’aient enflammé l’imagination des tueurs en série — je veux dire des peintres.

Jean-Paul Brighelli

PS. Dans la chaleur écrasante de ce beau dimanche, les Français, à ce que disent les médias, s’empressent de ne pas aller voter. J’ai trouvé dans ce second tour des Législatives l’inspiration pour parler de crime — allez savoir pourquoi.