Sofia Coppola is a fraud

les-proies-affiche-987435Disons-le tout net pour commencer — et en finir : les Proies, le film de Sofia Coppola, est d’une nullité absolue. Pas un navet (ça peut être drôle, un navet, il y en a même pour lesquels on a une sorte de tendresse), mais un film de degré zéro, à partir duquel nous étalonnerons désormais le cinéma contemporain. Un zéro qui malheureusement multiplie parce que le réalisateur est une femme : c’est devenu un gage de qualité pour certains médias abonnés au politiquement correct — d’autant que pour se dédouaner devant de grotesques accusations de racisme, elle a déclaré avoir voulu faire un film sur les « genres ». Un zéro multiplicateur parce qu’elle est la fille d’un homme de génie, auquel je ne reprocherai pas d’avoir contribué à la naissance d’une buse : on n’est jamais trop responsable de ses enfants, et la mode actuelle consistant à promouvoir les « fils et filles de » n’est qu’une perversion typique de ces temps de crise où l’état-civil sert de passeport bien davantage que le talent. Curieux, quand on y pense, que tous ces progressistes qui exaltent la fille de son père croient au fond à une fatalité génétique à l’ancienne.
Alors, nul ?
Nul.

Savez-vous ce qu’est un chromo ? C’est une reproduction lithographique d’un paysage de carte postale. Le genre dont Flaubert se moque quand, se mettant dans le regard post-coïtal d’Emma, il écrit : « Les ombres du soir descendaient ; le soleil horizontal, passant entre les branches, lui éblouissait les yeux. Çà et là, tout autour d’elle, dans les feuilles ou par terre, des taches lumineuses tremblaient, comme si des colibris, en volant, eussent éparpillé leurs plumes. Le silence était partout ; quelque chose de doux semblait sortir des arbres ». Vous voyez le genre — mauvais genre. Pour y arriver, on est allé chercher un directeur photo français, Philippe Le Sourd — le même qui a filmé Gordes et Cucuron comme une collection de chromos dans l’un des plus mauvais films de Ridley Scott, Une grande année. Pour bobos du Luberon only.
Eh bien, le film de Sofia C*** (on est bien obligé de lui donner un prénom, puisque Coppola tout court, c’est son génie de père) est bourré de ces cartes postales à épingler sur le buffet de votre arrière-grand-mère. La réalisatrice s’est dit que son film se passant pendant la guerre de Sécession, elle devait copier les tableaux de Corot de cette période, style Mortefontaine, jeunes filles et bouquets d’arbres traversés de lumière.Capture d’écran 2017-09-09 à 14.34.06 On y a droit dans le film toutes les sept à huit minutes. Ça lasse vite. Une fois, on pourrait croire à de l’ironie. Mais rien dans le film ne permet de supposer que la réalisatrice prend un peu de distance avec son style ampoulé. Sans oublier la musique, dégoulinante à l’unisson.
À moins que la distance ne découle du jeu terriblement faux de tous les personnages. Même l’immense Kidman en arrive à jouer à plat. Sans doute lui a-t-on donné pour consigne : « Montre bien que tu refoules tout, hein ! Le désir doit se déduire de ton absence de désir » — et le spectateur en arrive à ne pas désirer Kidman. Un comble.

Mais le clou (le clou dans la chaussure), c’est Colin Farrell. Rappelez-vous, c’est lui qui jouait Alexandre dans le nanard terrible d’Oliver Stone. Il a la même personnalité vibrante qu’un caillou. Ce type dont toutes les héroïnes du film sont supposées tomber raides dingues a le potentiel érotique et la variété d’expression d’un monolithe. Rendez-nous Clint Eatswood !
Parce que Sofia Coppola, faute de trouver un sujet digne de son talent, s’est crue autorisée à faire un remake du film génial de Don Siegel (1971).thebeguiled-french Mais certaine de son génie, elle en a supprimé le relent d’inceste que traîne derrière elle la maîtresse des lieux — tout comme elle a effacé la servante noire, qui rasait le héros et faisait ressurgir le beau Clint d’un nuage de mousse à barbe,beguiled-shaving ou le fait que le héros couche avec une mineure. Et, surtout, le chaos initial, la guerre dont la vieille maison sudiste hantée de virginités frustrées sera le contrepoids — et l’autre théâtre : voir le parallèle fort intelligent réalisé par Susan Wloszczyna. D’un film magnifiquement transgressif Sofia C*** a fait une bleuette touche-pipi pour minettes pan-américaines et journalistes du référent vespéral. Un navet devant lequel la plupart des commentateurs bavent d’émotion. Ça donne le niveau des commentateurs.
Don Siegel avait fait un film magnifique, encensé par la critique (particulièrement en France, où l’on a découvert avant le reste du monde qu’Eatswood était bien autre chose qu’un cow-boy au cigarillo fatal).Sofia C*** s’y est cassé les quenottes.

Si l’on réfléchit trois secondes sur la notion de remake…
Ça n’existe pas en littérature. On peut à la rigueur reprendre un sujet (les 37 versions d’Amphitryon avant celle de Giraudoux), ou adapter une trame réduite à son anecdote (Phèdre reprise par Zola dans la Curée), à la rigueur décontextualiser, comme Régine Deforges l’a fait en adaptant Autant en emporte le vent en Bicyclette bleue. Mais il faut avoir la perversion d’un Borgès pour affirmer que le Quichotte de Pierre Ménard, copie fidèle de celui de Cervantès, est supérieur à l’original — c’est dans Fictions.
Au cinéma, ça ne les dérange pas. On prend un film et on le recopie plan par plan — et chose étrange, le résultat est invariablement plus mauvais que la première version. Damned ! Le talent ne tient donc pas au cadrage…
Il est toujours difficile de revenir sur un film remarquable. Prenez Richard Gere et Valérie Kaprisky, vous n’en ferez jamais les doubles du couple fatal Belmondo / Seberg (dans À bout de souffle Made in USA, remake 1983 du film de Godard). Prenez Alec Baldwin et Kim Basinger, ils n’arriveront jamais à la cheville de Steve McQueen et Ali McGraw (The Getaway de Roger Donaldson, en 1994, pâle copie — plan par plan — du chef d’œuvre de Peckinpah). Et tout l’amour que je porte à Jessica Lange ne m’empêche pas de penser que le King Kong de John Guillemin (1976) est une grosse bouse, et que le remake du Facteur sonne toujours deux fois, en 1981, signé Bob Rafelson (qui n’est pas n’importe qui) est très inférieur au modèle de Tay Garnett (pour une comparaison systématique des deux versions, voir ici). Le roman de James Cain a été adapté sept fois — mais il n’y a guère que Visconti, dans Ossessione, qui soit supérieur à Garnett (qu’il a précédé d’ailleurs, comme si le niveau descendait à chaque remise en scène). Non, Jessica Lange ne m’a pas fait oublier Lana Turner — comment pourrait-on oublier Lana Turner ?
Tout comme les Sept mercenaires, quelque bien que j’en pense, reste inférieur aux Sept samouraïs — mais John Sturges avait pris la peine de mexicaniser sérieusement le film originel. Quand Sergio Leone (Pour une poignée de dollars) a adapté le Garde du corps du même Kurosawa, il l’a fait en transposant le Japon pré-Meiji en Ouest hispano-américain ; et quand Walter Hill, réalisateur non négligeable, a repris encore une fois la même histoire, il l’a transposée dans le temps et l’espace, dans un Texas poussiéreux saisi par la débauche et la Prohibition (Last man standing, 1996).
Mais bon, il s’agit là de très grandes pointures. Pas de Sofia Coppola.

Jean-Paul Brighelli

PS. Quitte à aller au cinéma, allez donc voir Que Dios nos perdone,que_dios_nos_perdone-230971747-mmed qui est une pure merveille qui ne vous donnera pas envie de retourner à Madrid. Et surtout Wind River,MV5BMTUyMjU1OTUwM15BMl5BanBnXkFtZTgwMDg1NDQ2MjI@._V1_UX182_CR0,0,182,268_AL_ qui ne vous donnera pas envie de visiter le Wyoming au début du printemps — mais heureusement, nous n’en avions pas l’intention. Une pure merveille.