Suis-je un enseignant moderne ?

Prof de Lettres depuis bientôt quarante ans, j’ai enseigné en collège, en lycée, en université et en prépas, en ZEP ou chez les bourgeois versaillais. Bref, je croyais savoir ce qu’est le métier — savoir si je l’exerce correctement est une autre histoire.
Mais je suis vieux. Dépassé. Désespérément non-moderne. Je ne suis pas un prof 2.0.
Allez, j’avoue : je n’intègre pas suffisamment les TICE à mon enseignement. Les « Technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement », telles que les décrit le ministère, qui vient de brader l’Education Nationale à Microsoft pour 13 millions d’euros, une bouchée de pain. Je n’ai pas de tablette en cours (ni ailleurs), pas d’ordinateur portable, pas de tableau inter-actif, je ne constitue pas de MOOC, je ne navigue pas dans un ENT (Espace Numérique de Travail) conséquent. Je n’applique aucune des consignes prodiguées par les spécialistes :

Passons sur le fait que je suis un homme — a white undead male, un fossile, un survivant, l’un des derniers exemplaires d’une espèce en voie de disparition — et que je m’identifie difficilement à la créature représentée au centre du dessin. Mais j’ai même du mal à comprendre certains dessins — par exemple la consigne 9. Je crains de mal interpréter le dessin, le lièvre informatique rattrape-t-il la tortue archaïque, compte-t-il la sauter ou sauter par dessus, en tout cas je n’y reconnais pas La Fontaine. Dans ma version, c’est la tortue qui à force de travail patient et de lente acquisition obstinée des savoirs, coiffe le lièvre sur le fil. Sans doute a-t-on réécrit les classiques.
Déjà la première consigne (ou faut-il dire « commandement » ?) m’était obscure. Qu’est-ce qu’un RAP ? Le mot ne peut pas avoir été choisi par hasard, il fait jeune, communautariste, bariolé. RAP ? Je me suis renseigné :
Ma foi, je ne saisissais pas davantage. Les métaphores, moi…
Puis j’ai vu le soleil sur la droite (il est étrange que sous le règne de Najat Vallaud-Belkacem, on ne situe pas le soleil à gauche). RAP, Réseau d’Apprentissage Personnel.
Je ne me répands pas beaucoup sur les réseaux sociaux. J’ai bien ce blog, mais je ne l’ai pas récemment démarré — ça fait dix ans que Bonnetdane profère des insanités anti-modernes. Je ne « m’abreuve pas de nouvelles découvertes » ni de « moments de sérendipité » — en fait, je ne fais que des découvertes lentes, à peu près concertées, sur les textes que j’étudie. J’ai bien peur d’entretenir des relations coupables — et ici-même — avec « des personnes trop négatives qui prospèrent sur la création de discordance ». Dans le monde merveilleux du RAP, il n’y a pas de discordance — tout le monde s’aime, tout le monde se donne la main, au moins de façon virtuelle. Et j’évite de faire des fautes d’orthographe (ah, ce « correcte » dans la colonne de gauche…).
À propos d’orthographe, j’ai suivi un lien recommandé sur le site. Et je suis tombé sur le correcteur des correcteurs — une instit formée dans un IUFM meirieutique il y a une quinzaine d’années m’avait expliqué que mes enfants n’avaient pas besoin d’apprendre l’orthographe, les machines corrigeraient pour eux. Et comme dit Sarah Connor, qui s’y connaît :Merci à l’artiste, au passage !
Bref, j’ai testé le logiciel (passons sur le fait que ces sites servent aussi à vendre des services — c’est comme la pornographie, surfer sur grosnichons.com permet d’apprendre comment, moyennant finances, votre pénis pourrait passer de 12 à 35 cm. J’ai soumis à la machine une phrase empruntée à une dictée célèbre, bien orthographiée :
Et elle m’a asséné la vérité ultime : je ne connais rien à l’accord du participe conjugué avec l’auxiliaire avoir. Le ton sur lequel la machine vous tance en dit long sur sa suffisance et sa conviction profonde d’être déjà sûre d’elle et dominatrice :
Allons ! Je ne suis plus très loin de la retraite. J’occupe encore pour deux ou trois ans, maximum, l’espace pédagogique. Quand j’aurai disparu des rangs des actifs, de Nouveaux Profs câblés à mort, prompts sur la sérendipité, me remplaceront — ils seront partout. Crétin que j’étais de croire que l’apocalypse avait commencé avec la réforme Jospin, et que Chatel puis Vallaud-Belkacem avaient vissé le couvercle sur le cadavre. La fin du monde est pour demain. Mais quand je vois ce que proposent le ministère et la Toile, je me dis que demain a déjà commencé.

Jean-Paul Brighelli