Toutes impures !

L’Etat — en l’occurrence le rectorat de l’académie d’Aix-Marseille — vient de reconnaître le quatrième établissement privé musulman sous contrat, le collège Ibn Khaldoun, installé à la Caducelle, un quartier très excentré de Marseille, dans les Quartiers Nord (XVème arrondissement).
Le collège a été créé par l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF) en 2009. La Banque islamique de développement (Arabie Saoudite) a financé les premiers travaux à hauteur de 500 000 dollars. Le principal du collège, Mohsen Ngazou, qui est également l’imam de la mosquée voisine, compte sur un élan de solidarité des fidèles pour parvenir à rassemble les 5 millions d’euros nécessaires pour achever les extensions prévues.
C’est apparemment un homme rompu à la communication qui, comme dit Delphine Tanguy, la journaliste de la Provence qui est venue sur place se rendre compte, va au devant des questions sensibles et «précède toujours les questions potentiellement polémiques». Ainsi affirme-t-il inscrire ses jeunes élèves dans la réussite et le goût de l’excellence, loin de tout repli communautaire. Fort bien.
Qu’est-ce que l’établissement a d’islamique ? « Nous inculquons à nos élèves l’arabe littéraire et dialectal, et une juste lecture du Coran que souvent ils ne connaissent même pas. »
Les établissements musulmans sont archi-minoritaires en France métropolitaine. En dehors de cet établissement, n’ont été reconnus, jusqu’ici, que le lycée Averroès de Lille, le lycée Al-Kindi à Décines, et l’école primaire Medersa Taalim oul-Islam à Saint-Denis de la Réunion (Mayotte, seul département français à très large majorité musulmane, bénéficie d’un statut particulier qui l’autorise, entre autres, à avoir des jours fériés musulmans — mesure votée par l’Assemblée nationale en février 2015 — et bientôt, apparemment, des tribunaux islamiques dirigés par des cadis avec des pouvoirs étendus, et applicables aux non-Musulmans — sans commentaire). Sinon, 98% des établissements privés sous contrat sont d’émanation catholique, et sont souvent fréquentés par les enfants de parents musulmans qui trouvent ainsi un échappatoire aux rigueurs de la carte scolaire qui prétend envoyer leurs rejetons dans des établissements publics à la réputation sulfureuse. Quant aux conditions, elles sont les mêmes pour tous : on n’accède au «contrat» qu’après cinq ans d’existence, et une inspection préalable qui vérifie que le code de l’Education et les programmes officiels sont respectés (les établissements hors contrat sont en revanche libres de s’organiser comme ils l’entendent, et de professer ce qu’ils veulent).
Sauf que la loi de 2004, qui a interdit les signes religieux ostensibles dans les établissements de l’enseignement secondaire, ne s’applique pas ici. Si le niqab est interdit, les jeunes filles sont libres de venir voilés, ce qui est apparemment le cas de 50% des élèves d’Ibn Khaldoun, à en croire les photos de classe. L’Etat a transigé et préconisé qu’en EPS, « les jeunes filles voilées portent un bonnet plus adéquat ». Hmm…
Mais quel message est porté par ces classes qui pour moitié au moins sont occupées par des jeunes filles voilées ? L’égalité garçons-filles est-elle respectée ? Comme le souligne au début de son article Delphine Tanguy, manifestement choquée, « la visite a commencé sur un léger malaise : « Désolé, je ne serre pas la main des femmes», nous lance, souriant mais contrit, l’agent d’accueil à qui nous tendons la nôtre ».
L’idée même qu’une femme soit impure est absolument choquante. Les filles apprennent par imprégnation qu’elles sont des créatures inférieures, que Dieu a condamnées à un statut particulier, une malédiction mensuelle dont elle ne se déferont jamais. Et chaque fois que j’entends ce genre de calembredaines me reviennent en mémoire les petits vers guillerets d’Apollinaire dans cet épisode de « la Chanson du mal-aimé » intitulé « Réponse des cosaques Zaporogues au sultan de Constantinople » :

« Bâtard conçu pendant les règles
Ta mère fit un pet foireux
Et tu naquis de sa colique ».

Est-il possible, en 2015, qu’on enseigne encore à des filles une « impureté » originelle qui est une fiction établie il y a 2500 ans en Judée et dans quelques autres régions du Moyen-Orient ? Est-il possible qu’on leur grave dans le cerveau l’idée qu’elles sont des provocations du désir masculin, et qu’elles doivent donc s’en protéger et surtout les protéger des tentations ? Au passage, est-il possible qu’on enseigne aux garçons que les femmes sont naturellement des proies, et que seul le voile établit une barrière entre elles et leurs homologues mâles ? Tout l’effort de la civilisation, depuis l’époque où nos ancêtres néandertaliens n’avaient pas encore acquis les règles élémentaires de la courtoisie, fut justement de réfréner les désirs des uns et des autres, et de ne séduire que par le langage, dans une relation librement consentie. Imposer un voile, c’est signifier fortement qu’on en est revenu à des temps très anciens, quand les hommes se sentaient le droit de saisir par les cheveux n’importe quelle femelle qui passait pour l’entraîner dans sa grotte et la soumettre aux derniers outrages, comme on dit. Non, les femmes ne sont pas des provocations sur pattes, et les hommes ne sont pas des violeurs — pas de ce côté de la civilisation. Si tant est que l’on puisse appeler civilisation une coutume qui rend les femmes éternellement mineures et potentiellement coupables, et les hommes des prédateurs éternellement en chasse…
Non : je refuse d’effacer, sous prétexte de permettre à des adolescentes déboussolées et des adultes conditionnées de porter les signes de leur dégradation initiale, 2500 ans d’une civilisation qui, depuis Sapho et jusqu’à Simone de Beauvoir et au-delà, a patiemment conféré aux femmes une dignité égale à celle des hommes, les mêmes capacités, la même autonomie. Le même pouvoir de dire Oui ou Non. De faire les études qu’elles souhaitent. De voter comme elles l’entendent. De vivre indépendamment des hommes. Et de se libérer des hommes qui cherchent, encore et toujours, sous un fumeux prétexte de transcendances obscures, à les maintenir en minorité quand ce n’est pas en esclavage. L’Ecole laïque est l’apprentissage de la liberté, et tout ce qui enfreint la laïcité est école de soumission. Et je ne l’accepterai jamais.

Jean-Paul Brighelli / extrait de Liberté Egalité Laïcité, en vente dès la rentrée…