Brexit colombien

Alors que le président Santos vient d’être désigné lauréat du Prix Nobel de la Paix, retour sur le traitement médiatique du référendum en Colombie.

A priori, les deux consultations n’ont rien de commun. A priori seulement.

David Cameron demandait par référendum si le peuple britannique souhaitait, ou non, demeurer dans l’Union Européenne (voir mon post sur le Brexit). Le président Juan Manuel Santos demandait aux Colombiens de valider, ou non, l’accord de paix négocié avec les Forces Armées Révolutionnaires (FARC).

Premier point commun : dans les deux cas, c’est non.

Second point commun : tout le monde pensait que ce serait oui.

Qui ça, tout le monde ? Outre les instituts de sondages, dont la démarche est censée reposer sur une certaine scientificité, je pense à ce qu’il est convenu d’appeler les médias du système, expression un peu trop colorée idéologiquement (très « marquée » réinfosphère) et surtout trop floue : qui sont les médias du système ? En quoi font-ils système, comme on dit ? Ils font système en ce qu’ils partagent une croyance (on est dans le domaine de l’irrationnel) : ils « se sentent portés par le vent de l’histoire ». La formule est d’Alain Finkielkraut ; je dirais plutôt « se croient portés par le vent de l’histoire », pour insister sur cet auto-aveuglement qui est celui de tous les dogmatiques. On comprend mieux pourquoi ils pensent toujours connaître le résultat du référendum avant tout le monde et pourquoi ils sont à ce point apocalyptiquement bouleversés quand ce résultat diffère des prévisions.

La barrière de la langue m’empêche de lire les médias colombiens mais on m’assure qu’en l’occurrence, leur comportement a été très similaire à celui des médias français (un début de réponse à ceux qui me demandent fréquemment si, selon moi, les médias sont « mieux ailleurs ») et moi, j’aime beaucoup les médias français.

Les photos : un air de déjà-vu

Des photos comme celles-ci, juste en dessous du titre d’un article, donnent tout de suite le ton : ce qu’on va lire est une nouvelle triste.

Le Monde :

L’Obs (tiens, c’est la même) :

L’Express :

Libé :

LCI : Nulle part, ou presque, on ne voit le soulagement des militants du non. Partout, on nous montre la tristesse des militants du oui. Idem dans la presse étrangère (exemple El Pais) :

Les mots : un air de déjà-entendu

Vous vous souvenez peut-être que le Brexit était « un saut dans l’inconnu » (une expression de David Cameron qu’on retrouve chez Christine Lagarde et qui est abondamment reprise dans la presse, la plupart du temps sans guillemets comme ). Eh bien, devinez quoi, le non au référendum colombien est aussi « un saut dans l’inconnu ». En l’occurrence, l’Express cite El Pais : « el salto al vacio ». Comme quoi les formules toutes faites, prêtes à l’emploi et fortement orientées, ne fleurissent pas uniquement sous la plume de nos journalistes français (encore un début de réponse à ceux qui me demandent fréquemment si, selon moi, les médias sont « mieux ailleurs »). Après tout, cette expression pourrait être employée de manière positive, associée à l’idée de courage. Ce n’est jamais le cas ; on privilégie les idées de danger ou de prise de risque inconsidérée.

Le Royaume-Uni était « plongé dans l’incertitude ». Et, quelle surprise, voilà la Colombie « plongée dans l’incertitude ».

Cette présentation dépréciative du résultat de la consultation s’accompagne d’une tendance à la simplification. De même que les Britanniques ont rejeté une certaine Europe (rouages institutionnels, contenu de certains traités, etc) et non point l’idée même d’une Union Européenne, de même, les partisans du non en Colombie ne sont pas contre la paix, évidemment, mais contre cette paix : ils ont rejeté le contenu de cet accord de paix qu’ils jugent trop favorable aux FARC (de fait, le chef de la guérilla s’en est félicité comme d’une victoire). Cela n’a pas empêché le Monde, dans le premier cas, de choisir pour titre « la Grande Bretagne quitte l’Europe ». De même, cela n’empêche pas France Culture, dans le second cas, de considérer que les Colombiens « disent non à la paix ».

Enfin, il y l’inévitable explication surprenante. On se souvient que beaucoup d’hypothèses avaient été évoquées pour expliquer le vote britannique. On en était venu à s’interroger sur un impact éventuel d’une météo très pluvieuse. Eh bien, après quelques jours de réflexions, on sait pourquoi les Colombiens ont mal voté : ils ont rejeté d’accord de paix à cause de la théorie du genre. C’était donc ça !

Là, on tient une différence avec le Brexit. Les personnes qui votent mal ne peuvent pas être des gens normaux et respectables. Il faut une explication. Les pro-Brexit était des ploucs. = Mépris. Les partisans du « non » en Colombie sont des obscurantistes, des méchants. = Diabolisation.

Les médias, une certaine idée de la paix

A une certaine période de ma vie, quand je disais mon prénom, on me lançait : « Tiens, comme Ingrid Bétancourt ! ».

C’est que les Ingrid ne courent pas les rues et celle-ci monopolisait les écrans et les unes des journaux. C’était à l’époque où tout le monde vivait dans le suspense de sa captivité et l’espoir de sa libération, les FARC l’ayant enlevée alors qu’elle était en campagne pour l’élection présidentielle en Colombie. Mais ce n’est pas uniquement pour cette raison que les FARC peuvent à bon droit être considérés comme appartenant à la catégorie des affreux : trafic de drogue, enlèvements, recrutement d’enfants-soldats, prises d’otages, exécutions d’otages (pourquoi faire les choses à moitié), actes de torture, massacres de peuplades indigènes, attentats à la bonbonne de gaz, etc. Autant de méfaits et crimes de guerre que n’excuse aucunement l’idéal égalitaire marxiste dont se revendique la guérilla.

Cela pour dire qu’il ne paraît pas, a priori, totalement surprenant que le peuple colombien soit, comment dire, assez divisé sur la question de l’accord de paix. Très divisé même, puisque le « non » ne l’a emporté que d’une courte majorité.

Et cela pour dire que justement, après tout, on pourrait plutôt s’étonner de l’excellent score du oui !

Les œillères idéologiques du journaliste lui font voir la surprise où elle n’est pas, et la lui rendent invisible où elle se trouve.

Le soutien des médias français à cet accord de paix unanimement reconnu comme très-imparfait-mais-mieux-que-rien traduit une forme latente d’esprit munichois qui devrait nous inquiéter : alors que la paix civile est de plus en plus fragile, que nous ont-ils déjà convaincus et que nous convaincront-ils encore de céder, chez nous, au nom de la paix ? D’une paix imparfaite mais mieux que rien ? Cette paix qui n’est en réalité qu’une petite tranquillité immédiate et illusoire. Un compte à rebours.

En conclusion, on peut ne pas approuver le choix des Colombiens mais il est révoltant de faire comme s’il était stupide ou incompréhensible. Une fois encore, ce qui est agaçant dans le traitement médiatique de cette consultation, c’est le verdict de l’évidence.