C8 en infiltration au FNJ

Les tribulations sans intérêt de Quentin Pichon au pays des fachos

Je suis obéissante. Face aux représentants du FN qui critiquaient la démarche consistant à envoyer un infiltré dans la section niçoise du FNJ (Front National de la Jeunesse), les journalistes nous encourageaient à nous faire notre propre opinion en regardant le reportage en question. C’est ce que j’ai fait. Quatre fois de suite et en prenant des notes.

C’est dingue : ces jeunes journalistes bizuts qui se tapent les reportages en infiltration ont tous la même voix. Si vous en avez le courage, repassez-vous « J’ai infiltré une section du Front National », vous verrez. Il y avait aussi « A l’extrême droite du Père », absolument jubilatoire (les deux sont dans mon bouquin). Et c’est encore la même voix, alors que ce n’est pas le même bonhomme. Non seulement, il y a une langue des médias mais c’est à se demander s’il n’y a pas une voix des médias. Je ne ferai pas de commentaire sur le ton : je vous laisse apprécier en regardant le dernier petit bijou de C8, « Le FN à la conquête des jeunes, enquête d’un infiltré », ici.

Ce reportage est présenté comme une « enquête », donc on devrait apprendre des choses. On n’apprendra rien. On pourra juste jouir du frisson de l’interdit que suscite toujours le principe de la caméra cachée. Mais ça va bien cinq minutes.

Comme c’est la journée de la langue française dans les médias, on va commencer par là :

« Malgré ses airs de jeune premier, je vais vite comprendre que ce n’est pas n’importe qui. » (05:33)

Quentin Pichon (l’infiltré) ne sait pas ce qu’est un jeune premier, sinon il verrait que sa phrase n’a aucun sens.

« Là, vous êtes tous debouts. » (dans les sous-titres 19:20)

Oups.

Si vous avez peur de vous ennuyer, vous pouvez vous amuser à compter les occurrences du mot « choquant ».

J’offre cette boîte de dragibus virtuelle (carême oblige) au premier qui repère « sulfureux » et « nauséabond » (un indice, c’est « idées sulfureuses » et « conversation nauséabonde »).

Les reportages en infiltration sont toujours réalisés par des gamins très sensibles, très choquables.

Pour lever le suspense, je vous donne tout de suite ce que Quentin Pichon considère comme « le discours le plus choquant dont j’aie été témoin en deux mois d’enquête ». Attention GROS SPOILER. C’est un libraire (également élu FN), qui parle : « Moi, je pense que 5 – 6 millions, c’est un chiffre qui est un peu… Il faut voir après, avec les bouquins de… les thèses de Leuchter,  etc. Où il y a eu quand même des relevés… C’est juste un physicien, quoi… Donc, c’est des choses assez euh. C’est même pas idéologique, c’est vraiment du… Où il montre que il y a pas eu… On pourrait montrer certaines pièces censées être des chambres à gaz. Et il prouvait qu’il y avait pas eu de Zyklon B dans ces pièces-là. Que le zyklon B etc., c’était pour les pièces de désinfection. »

Je ne voudrais pas faire ma blasée, mais quand on a récemment pris connaissance des fameux tweets de Mehdi Meklat, on trouve qu’à côté de lui, le type déniché par Quentin Pichon pour son reportage joue vraiment petit bras, comme on dit.

En plus, ce conseiller régional FN n’a pas l’air très convaincu de ce qu’il dit lui-même. À se demander s’il n’essaie pas de s’adapter à son interlocuteur pour lui vendre des bouquins. Pour le savoir, il faudrait disposer de l’intégralité de la conversation mais c’est le propre des infiltrations : le journaliste a toujours l’air désespérément muet. C’est un peu facile, à mon sens.

Quentin Pichon lui-même innocente Benoît Loeuillet (c’est le nom de l’individu mis en cause), dans une interview à TéléLoisirs:

Il ne dit pas : comme il était révisionniste, je lui ai demandé de m’expliquer son point de vue. A vrai dire, l’extrait incriminé ne permet pas de dire avec certitude si Benoît Loeuillet adhère à la thèse qu’il expose où si, comme le journaliste le suggère lui-même, il explique une théorie développée dans des livres qu’il vend (et ça se saurait si les libraires étaient en accord avec le contenu de tous les livres qu’ils vendent).

On remarquera l’hypocrisie qui consiste à s’abriter derrière le besoin de « comprendre ». C’est déjà le cas au tout début de la vidéo: « Afin de comprendre comment le mouvement fonctionne de l’intérieur, etc. », « pour mieux comprendre ces jeunes militants, j’ai décidé de devenir l’un d’entre eux ». Et il a compris quoi, Quentin ?

Il y a des racistes au FN.

Des négationnistes.

Des lecteurs de Renaud Camus.

Bigre, on en apprend de belles.

Pour découvrir quelque chose dans le reportage de C8, il faut vraiment vivre dans un autre monde, celui des journalistes par exemple.

Si vous vous ennuyez vraiment, vous pouvez aussi vous amuser à repérer la « musique du méchant » : 05:55 ; 07:38 ; 11:44 ; 16:38 ; 19:08 ; 48:54, entre autres.

Ou les petites manipulations. Certaines scènes auraient pu être tournées chez les Jeunes Républicains ou les Jeunes Socialistes : l’aveu concernant la grosse exagération du nombre d’adhérents (17:42), la dispute qui se conclut par l’éviction brutale des trois vieilles militantes (13:50). La manipulation ici réside dans le fait de laisser croire que c’est une spécificité du FNJ, comme d’ailleurs le chef de section tête à claques aux dents longues. C’est bien connu, il n’y en a qu’au FN.

Comme d’hab, le journaliste ne semble pas avoir potassé son sujet puisqu’il a l’air de découvrir qui est le président de la section FNJ locale. Notez la lourde mise en scène de cette découverte (à partir de 05:27). On aurait pu avoir directement : « il s’appelle Bryan Masson ». Au lieu de quoi, on a la musique du méchant + retardement maximal de la révélation du nom. En tout, 31 secondes pour nous dire comment s’appelle ce gars ! Là je dis chapeau.

Dans le genre dramatisation lourdingue, dégustez aussi le moment qui ne sert à rien (03:59) : « Bonjour, je viens pour la réunion ! [la porte s’ouvre] Merci ! ». Mise en condition. Suspense.

Pareil pour « la réunion commence » (05:16). On avait compris. J’avais eu droit à ça aussi dans l’Obs : « la conférence commence ». C’est comme dans le Seigneur des Anneaux : on voit les armées qui arrivent et encerclent le château et un roi dont j’ai oublié le nom, en haut de la tour, articule cette remarque pleine de bon sens : « la bataille commence ». Amplification, dramatisation de l’évidence.

Allez, je vous confie ma phrase préférée, de tout le reportage : « Devant moi, Bryan dévoile donc sa sensibilité identitaire » (à écouter pour en apprécier le ton ; 39:44). « Devant moi, Bryan dévoile… » : ça a l’air chaud chaud. « Sa sensibilité identitaire » : formidable manière de dire, tout simplement, que Bryan appartient à la mouvance identitaire. Le mot « sensibilité » me paraît assez mal choisi quand on pense à la manière dont les médias eux-mêmes représentent traditionnellement les identitaires, comme ceci :

Plus que comme cela :

Mais le plus génial dans ce reportage, c’est que le journaliste infiltré de C8 en a malencontreusement trahi un autre !

C’est le fameux fasciste caricatural qui a fait le buzz (il apparaît à 18:43). Des gens l’accusent d’avoir été payé par C8. Quelle idée ! Il paraît évident qu’il est avec l’équipe des journalistes allemands. Regardez l’extrait. C’est gros comme une maison. Il arrive quelques heures avant les caméras des Japonais et des Allemands ! Quelques heures ! Mais évidemment, les téléspectateurs allemands ne sont pas censés savoir qu’il est arrivé quelques heures avant. Comme le dira la voix off : « la séquence est censée n’être diffusée qu’à l’étranger ». La « séquence » en question ne contenait pas l’arrivée du facho puisque les caméras étrangères n’étaient pas encore là. Les journalistes allemands ne pouvaient pas se douter qu’un autre journaliste était déjà dans la place, lequel allait, sans intention maligne, révéler la supercherie. Les Japonais acceptent de retirer la séquence, pas les Allemands, la dame expliquant même que « c’est ça qui nous intéresse ». Ben tiens !

Une fois seuls (croient-ils) les militants du FNJ ont cette remarque tellement vraie : « En France, on serait morts. Ils t’auraient gardé que cet extrait-là ». Il y a fort à parier qu’en Allemagne, ils n’ont gardé que cet extrait-là. Et pour cause.

Durant cet épisode, les jeunes du FNJ sont donc probablement pris sous les tirs croisés de deux duperies médiatiques, une double infiltration, chacun des deux infiltrés prenant l’autre pour un vrai militant. Un bon scénario pour Hollywood.

On rit quand on entend Quentin Pichon (l’infiltré) commenter : « Cette méfiance vis-à-vis des médias est historique au FN ». On a l’impression qu’il la considère comme une vieille rengaine sans fondement, alors qu’il est lui-même, par sa simple présence, en train de démontrer que le FN n’est pas assez méfiant !

Le reste est assez fade. On découvre que l’activité préférée des identitaires, la nuit venue, ce n’est pas d’aller casser la gueule aux Arabes mais de siffler des bières entre potes, dans des bars identitaires bien signalés par la présence d’un drapeau (pas très discrets, donc), et en tenant les mêmes propos que mon chauffeur de taxi l’autre jour. Je pose donc la question : en termes de contenu informationnel, quel est le résultat de cette infiltration de deux mois ?

Je laisse à mes lecteurs le soin de répondre, après visionnage. Après tout, certaines choses ont pu m’échapper. Mais je vous préviens, si vous attendez le conseil de guerre des néonazis, ou même l’exposé d’une théorie des races en bonne et due forme, vous allez être très déçus.

L’usage veut que si l’on critique ce type de reportages, on ait soin de préciser qu’on n’éprouve aucune sympathie pour les gens qu’on y voit. Je sacrifie à cet usage avec une radicalité particulière puisque, pour ma part, qu’ils soient de droite ou de gauche, les morveux arrogants et les musclors aux idées courtes n’ont jamais été ma tasse de thé.

Et pourtant, comment dire…

Quand j’étais en khâgne (comme Bryan Masson, voilà qui est compromettant), pour me changer les idées, j’étais allée voir un film qui venait de sortir au cinéma : Fast and Furious 1. Dans ce film, un flic, joué par Paul Walker, est chargé d’enquêter en infiltration dans un gang dont le chef est Vin Diesel. Les membres de ce gang ne sont pas des tendres. Et le jeune flic se retrouve confronté à des situations violentes. Je me souviens d’un type à qui on fait boire de l’essence et tout. Mais le jour où Vin Diesel découvre que Paul Walker est un infiltré, il est très fâché et se sent abominablement trahi. Et vous savez quoi ? Le spectateur partage totalement ce sentiment de révolte. Nous savons que le gentil, c’est le flic, et qu’il a agi pour le bien de tous. Nous savons aussi que les types du gang sont des affreux, des méchants, violents et sadiques, et que leur place est en prison. Et pourtant, à cause de la méthode employée par le flic, nous ressentons pour eux une forme d’empathie et nous trouvons que ce faux frère est un immonde salaud. Vous me direz, dans le film, l’infiltré en a profité pour coucher avec la sœur du chef de gang si mes souvenirs sont bons. Circonstance aggravante, je vous l’accorde. L’histoire ne dit pas si Quentin Pichon est allé jusqu’à draguer la sœur de Bryan Masson.

Pour ma part, je ne me demande pas combien de voix ce reportage va faire perdre au FN mais combien il va lui en faire gagner. Et je parie sur… beaucoup.

Question subsidiaire, suis-je la seule à trouver que, même de dos, Quentin Pichon n’est pas crédible en jeune aspirant identitaire?