« Cui bono? » et autres questions

Des soupçons pèsent sur François Fillon et sur Emmanuel Macron. Dans le premier cas, nos médias se demandent : sont-ils fondés ? Dans le second : d’où viennent-ils ?

La question « Cui bono ? » (tournure en double datif que le concept de prédicat ne permet pas de comprendre, note au CSP) est traditionnellement attribuée à Cicéron, qui la prononça jadis dans sa plaidoirie en faveur de Roscius d’Améria, un pauvre bougre accusé à tort de parricide et risquant par conséquent un châtiment immonde (on enfermait le coupable dans un sac avec divers animaux, dont un serpent, et on jetait ce sac dans le Tibre).

La victoire de Cicéron, totalement inespérée étant donné que les accusateurs étaient soutenus par un proche du dictateur Sylla, consacra la renommée de celui qui n’était encore qu’un jeune avocat. Mais si ce bon Cicéron lui-même attribue la paternité de cette interrogation à un autre que lui (« Lucius Cassius avait l’habitude de demander : à qui profite le crime ? »), du moins sait-il l’employer à bon escient.

On demande « à qui profite le crime ? » quand on entend démontrer que le coupable ne peut être que celui qui a tiré avantage du forfait. Dans le cas de Roscius, le malheureux avait été exproprié de tous ses biens à la suite d’une machination ourdie par les accusateurs, lesquels espéraient, s’ils gagnaient leur procès, empêcher que le fils pût jamais réclamer les terres immenses de son père.

On a vu ressurgir sur toutes les lèvres et dans maints gros titres la question cicéronienne :

Mais le crime ainsi désigné, quel est-il, en l’occurrence ? Ce n’est pas le véritable délit, dont la responsabilité n’est pas mise en doute : si détournement de fonds publics il y a, à qui a-t-il profité ? A la famille Fillon. A monsieur, ou à madame. En tout cas, pas à Emmanuel Macron, qui n’était pas dans la combine.

Quel est donc le crime, s’il profite à Macron ? La transformation du délit en « affaire ».

Autrement dit, évidemment, la révélation du forfait. Mais cette évidence n’a rien d’évident. Qu’y a-t-il de criminel à révéler un délit ?

Aussi, que l’on trouve cette expression dans la bouche d’Eric Ciotti n’est pas étonnant. Il essaie de dévier la culpabilité en créant une affaire dans l’affaire, selon une stratégie bien connue :

Mais les médias ne devraient pas reprendre cette formule. Comme souvent, la tournure inadéquate dissimule l’évitement d’un problème. Dire que la révélation du détournement présumé de fonds publics profite à Macron pose bien des questions  : étant donné le caractère très opportun de cette révélation, a-t-elle été organisée par ledit Macron ? Ou bénéficie-t-il d’une révélation orchestrée par un ennemi personnel de son adversaire ? Et dans ce cas, qui ? La question d’Eric Ciotti est tendancieusement posée mais elle n’est pas illégitime. Il refuse seulement d’imaginer que le coupable de la révélation ne soit pas forcément celui à qui elle profite (l’intention peut fort bien n’être que de nuire à Fillon, par pure inimitié personnelle ou esprit de vengeance).

Il semblerait que certains sachent des choses.

Mais peu de gens s’interrogent. Pourtant, comment ne pas s’étonner, non point du délit, non plus que de sa révélation, mais de l’opportunité de celle-ci ?

En revanche, Emmanuel Macron a une marge de manœuvre énorme. S’il a jugé nécessaire de couper court à la rumeur concernant sa liaison avec Mathieu Gallet, c’est parce qu’il a bien senti que ce qui était en cause, ce n’était pas ses penchants en matière de mœurs, mais bien le soupçon de duplicité, moralement lourd :

Macron dément les rumeurs sur sa relation avec… par BuzzVid

Toutefois les médias ne l’auraient pas embêté avec cela. Et d’ailleurs, tous saluent l’humour avec lequel il a démenti la rumeur :

Comme il est drôle !

A défaut de se demander si les rumeurs en question ont un fond de vérité, on se hâte (à l’inverse du cas Fillon) de se demander d’où elles viennent. Et comme au bon vieux temps de la Guerre Froide, on  trouvé : c’est un coup des Russes.

Remarquez, c’est peut-être les Russes…

Mais c’est assez gros pour que les journalistes se demandent si « vraiment » :

Et Libé va jusqu’à trouver que, quand même, la clique Macron exagère a little bit.

Mais futé, l’ami Macron n’a répondu que sur la moins grave des rumeurs qui courent à son sujet. Pendant que l’on admire l’humour avec lequel il dément sa supposée liaison avec Mathieu Gallet, pendant que l’on donne exactement l’écho qu’il espérait à son exagération consensuelle sur la colonisation (la polémique à risque zéro), on ne parle plus (et on en a si peu parlé) de l’accusation de détournement de fonds publics portée contre lui, non par les médias russes, mais par deux journalistes français :

Si cette accusation prend trop d’ampleur, il n’aura qu’à la démentir. Avec humour.