« En hausse » / « en baisse »

Marre des baromètres à critères variables.

S’il est habituel de pester contre les sondages, il me semble que l’on devrait commencer par prohiber tous les classements qui nous disent qui est « en hausse » et qui est « en baisse », sur la base de critères différents pour chaque individu évalué.

Ces baromètres qui ne rendent compte que de l’humeur et des opinions de ceux qui les établissent ne se donnent pas, contrairement aux sondages, l’excuse de la scientificité. Mais ils s’en donnent l’aspect, avec de grosses flèches péremptoires.

Pour un même propos, telle personne sera jugée « en hausse » dans certains journaux et « en baisse », dans d’autres, selon que l’on considèrera sa phrase comme « courageuse » ou « choquante », le critère déterminant étant la ligne idéologique du média. Il va de soi que, dans ce cas, le baromètre n’a strictement aucun intérêt, si ce n’est celui de flatter l’ego du lecteur en lui donnant l’impression que sa propre appréciation est validée par un dispositif d’allure rigoureuse, et donc par des experts.

Mais que dire quand des médias aussi peu engagés, théoriquement, qu’un quotidien gratuit distribué dans le métro proposent des baromètres de ce type, en décalage manifeste avec la perception commune des événements ? Voici un baromètre trouvé dans CNews Matin le mercredi 5 avril, soit le lendemain du fameux débat :

Il ne s’agit nullement d’évaluer des intentions de vote. Les grosses flèches indiquent des mouvements, somme toute, assez circonscrits. C’est la première observation que l’on peut faire.

Ensuite, on constate que l’évaluation de François Fillon repose sur les données d’une enquête d’opinion menée par l’Ifop. C’est le regard des citoyens sur le candidat qui a été interrogé, sous un angle particulier, celui de la « stature de président ». Il est surprenant de voir que l’on note avec tant d’emphase que Fillon « s’envole » chez les sympathisants de droite alors que l’on pourrait, à l’inverse, constater que près de 20% d’entre eux considèrent que leur candidat n’a pas une stature de président. En outre, Fillon a été « testé » par rapport aux quatre autres grands candidats, c’est-à-dire qu’il n’y a même pas de point de comparaison possible entre Fillon et Dupont-Aignan dans le cadre de ce sondage.

Si Nicolas Dupont-Aignan est « en baisse », c’est donc sous un autre rapport. En l’occurrence, BVA a évalué l’évolution de sa présence en ligne en décomptant les apparitions de son nom sur internet. Je suis peut-être ignare mais je me permets de demander quel est l’intérêt de ce genre d’étude. C’est précisément la comparaison avec François Fillon, sous cet aspect, qui ferait apparaître la dimension problématique de l’angle choisi. A n’en pas douter, l’ancien Premier Ministre bénéficie d’une « présence en ligne » bien plus importante que Nicolas Dupont-Aignan mais il est absolument certain que, pour une grande part, les mentions de son patronyme qui apparaissent sur la toile ne sont pas élogieuses, pour dire le moins ! Fillon serait-il jugé en hausse si le nombre d’insultes à son égard croissait soudain dans des proportions importantes ? Oui, si l’on suit la logique qui conduit à juger que Nicolas Dupont-Aignan est, ici, en baisse. Intéressant paradoxe.

Ainsi, durant le Grand Débat de la semaine dernière, François Fillon était le plus abondamment mentionné sur Twitter. Pourtant, comme le note le Parisien :

« Cette première place n’est pas forcément une bonne nouvelle pour l’ex-Premier Ministre : évidemment, de nombreux tweets avaient une tonalité négative »

Surtout, le baromètre de CNews Matin est publié le lendemain du fameux débat. Et ce qui a attiré mon attention sur ce baromètre, c’est justement le caractère surprenant du jugement qu’il exprime, dû notamment au décalage avec le sentiment commun. En effet, s’il est bien possible que le nombre d’occurrences de « Dupont-Aignan » ait « chuté entre dimanche et lundi » (!), c’est bien Dupont-Aignan qui s’est démarqué dans le débat de mardi, veille de la parution du journal, en remettant en cause, par la qualité de ses interventions, son assignation au statut de petit candidat. Ouest-France a d’ailleurs entériné cette performance (mais sans le dire explicitement) puisque le quotidien, quand il consacre un article aux « prestations des principaux candidats », inclut Dupont-Aignan dans ce groupe :

On se serait donc, tout naturellement, attendu à trouver Dupont-Aignan « en hausse » au lendemain du débat, tandis que Fillon aurait pu être décrété « en baisse » pour avoir été massivement mentionné en termes négatifs sur les réseaux sociaux durant l’émission.

Je ne sais pas si ce mini-baromètre peut avoir la moindre influence sur le résultat du scrutin, mais si l’on veut analyser l’intention qui le guide, force est de constater qu’il semble avoir pour mission de compenser un potentiel mouvement de fuite des électeurs de droite vers la candidature de Dupont-Aignan au détriment de François Fillon ; phénomène dont l’ampleur, pas plus que la réalité, n’est confirmée mais que de nombreux médias ont évoqué, ces derniers temps, comme une hypothèse vraisemblable. Rappelons seulement que toute allusion à l’affaire Pénélope Fillon avait, dans un premier temps, été censurée sur I-télé (ancêtre de CNews), média dirigé par Vincent Bolloré… comme l’est aussi CNews Matin. Un mini-baromètre donc, qui n’est peut-être qu’un minuscule rouage dans une vaste entreprise de soutien au candidat Fillon.