Être « anti-système », c’est le bon plan

Mais cela suppose la collaboration des journalistes !

« Ça commence à faire beaucoup », fait remarquer le Huffington Post, dans un article consacré aux candidats qui se prétendent « anti-système ». Je suis d’accord. Si l’on peine à définir le système, une chose est sûre : il est vendeur de ne pas en être ! Mais les médias auraient tort de traiter par le mépris ce qui s’avère être une stratégie fort efficace… grâce à eux.

« Mais à la fin, c’est quoi, le système ? » / « Mais vous en venez, du système ! »

Un scepticisme dédaigneux accompagne en général ces réactions et peu de gens s’inquiètent de l’incohérence qui permet d’affirmer à la fois qu’un candidat vient du système et que le système n’existe pas. C’est qu’on confond système et système.

Dénoncer le « système » serait populiste. Je ne vois pas ce qu’il y a de mal à être populiste ; ce sont les démagogues qu’il faut craindre. Les populistes prétendent se faire les porte-paroles du peuple ; les démagogues s’efforcent de lui plaire, dans le seul but de satisfaire leur ambition personnelle.Cela ne signifie pas que tous les populistes soient recommandables. Nombre d’entre eux sont, en réalité, des démagogues. Mais passons.

La première chose à noter, c’est que ceux qui parlent « du système » entendent le dénoncer, le combattre (en face, on ne défend pas le système, on conteste son existence). Cela suppose 1. Qu’il existe, 2. Qu’il est illégitime.

« Personne n’est capable de définir le système », dit Jean-Michel Aphatie.

Eh bien moi, je répondrais: « le système, c’est vous ».

Et je le prouve avec ceci (00:14) :

Jean-Michel Aphatie vient de souligner à la fois l’existence du système et son absurdité. Il estime qu’il y a un « rapport de force » entre Zemmour et lui-même. Or, en tant que commentateur de la vie politique, un statut qu’il revendique, il n’a pas à entrer dans un rapport de force, théoriquement. En outre, il précise que ce rapport de force lui est défavorable. Or, la visibilité et, si l’on veut filer la métaphore guerrière, la force de frappe de Jean-Michel Aphatie est supérieure à celle d’Eric Zemmour. Aphatie bénéficie du préjugé d’objectivité qui lui permet de donner son opinion de manière tout  fait libre, tous les matins sur France Info quand il interroge les personnalités politiques. Zemmour est étiqueté « polémiste », ce qui le place d’emblée dans le camp adverse. Aphatie est en sécurité sur les plateaux de télévision, on ne l’invite pas pour l’attaquer, ni pour lui demander de rendre des comptes. Zemmour ne jouit pas de ce confort, sauf peut-être dans l’émission qu’il co-anime le mercredi soir sur Paris Première, une chaîne payante. Alors qu’Aphatie officie sur le service public. La présence de Zemmour sur RTL est régulièrement remise en cause. Mais jamais personne ne demandera l’éviction de M. Aphatie.

Le fait que le mot « polémiste » existe est une preuve de la réalité de ce qu’on appelle le système et une manifestation de sa nature profonde, de ce qu’il est vraiment : un appareil de contrôle idéologique.

Un système… de compensation

Personne ne pense que les médias doivent être représentatifs de la population. Enfin, moi, je ne le pense pas. Mais ils ne sont pas non plus censés en être les surveillants. Pourtant, actuellement, bien des collègues de M. Apathie considèrent qu’ils tiennent la dernière citadelle de résistance face à un peuple dégoûtant, arriéré, stupide et pétri de préjugés puants (peuple dont Zemmour et quelques autres seraient les figures de proue). Ils disent que leur mission est de « compenser ». J’insiste : ils le disent ; ici, ce n’est pas moi qui interprète l’implicite de leur discours. Pour eux, il ne s’agit donc pas de jouer le rôle de contre-pouvoir par rapport à la puissance du politique, mais par rapport à nous, à nos mauvais penchants. Et le personnel politique n’est qu’un autre canal de contrôle : vous pouvez voter pour celui-ci, il est clean ; pas pour celui-là.

Un système n’est pas mauvais en soi ; il est, point. Parce qu’un système, ce n’est jamais qu’un ensemble d’éléments qui entretiennent certains types de relations les uns avec les autres et forment ainsi un tout cohérent. On ne dénonce pas le « système solaire » : il n’est ni bon ni mauvais, il est.

On ne dénonce que des systèmes artificiels, des institutions humaines. Ou plutôt, on dénonce leur mauvais fonctionnement. Quand on s’en prend au « système de santé », on ne conteste pas son existence mais la manière dont il s’organise. De même pour le système scolaire, médiatique, démocratique, etc.

Or justement, « le système » est avant tout un « système de pensée » qui s’exprime dans un discours, celui des médias, lequel conditionne aujourd’hui le fonctionnement de notre système démocratique. Conformément à une grille de critères qui établit la distinction entre ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est intéressant et ce qui ne l’est pas, ce qui est scandaleux et ce qui est anodin, la parole médiatique autorise, censure, exagère, étouffe, magnifie ou dénigre le propos des politiques. Ainsi, l’armée de « communicants » qui entoure chaque candidat est censée l’aider à utiliser au mieux les médias en anticipant leurs réactions. Production et commentaire des sondages, goût pour le story-telling, suspense à trois sous (mais qui untel va-t-il choisir comme directeur de campagne parbleu ?), mise en scène des prises de parole, etc. Tout cela repose sur les médias. Même l’impression suscitée par les candidats est confisquée dans les séances de « décryptage ». Vous aviez été agréablement surpris par la prestation d’untel ? On vous assène, avec le ton de la certitude, qu’il a été très mauvais.

Il est donc inadéquat de parler du système médiatico-politique ou politico-médiatique comme si les médias et les hommes politiques collaboraient, au même niveau. En fait, le personnel politique consacre la prééminence de la morale portée par les médias… en s’y soumettant.

Candidat du système / hors-système / anti-système

Je fais attention à ce que je dis. Et si je « dérape », je me dépêche de « rétropédaler ». Voilà comment raisonne un « candidat du système ».

Un journaliste du Figarovox m’interrogeait récemment sur la notion de candidat « hors système » et je lui disais qu’un candidat, par définition, ne peut pas être hors du système ; sinon, il n’existe pas. J’ajoute ceci : la démocratie a été confisquée par les médias. A partir du moment où l’on est candidat, on accepte d’être un objet médiatique. Un candidat hors du système ne serait pas candidat à des élections. Ce serait un héritier du trône. Ou alors un apprenti dictateur sûr de son fait, s’appuyant sur la force pour commettre un coup d’État sans se soucier en rien de ce que les médias disent de lui. Il n’y a pas cela dans le paysage, actuellement. Et les prétendants au trône n’intéressent guère que Stéphane Bern.

On ne peut donc pas espérer gagner en étant hors du système. C’est, certes, ce que tente Jean-Luc Mélenchon avec sa chaîne Youtube mais il est indéniable qu’il dispose d’une notoriété antérieure au lancement de celle-ci, qui lui permet de continuer à exister en dehors des cadres médiatiques habituels. C’est fort et c’est même, je trouve, fort bien.

On ne peut être « hors-système », mais on peut être « anti-système ». Et actuellement, c’est un créneau très porteur. Le décalage, naïvement pointé (malgré lui) par Jean-Michel Aphatie, entre la puissance des grands médias et leur crédit auprès de la plupart d’entre nous, a atteint une telle ampleur qu’il devient intéressant de jouer à l’intérieur du système, contre le système. C’est ce qu’a fait Donald Trump. Apparaître comme la cible préférée des médias, accumuler les dérapages pour les voir, à chaque fois, tomber dans le piège d’une dénonciation systématique et bêtassonne (tiens, le correcteur automatique n’aime pas ce mot) est devenu une stratégie en soi. Il s’agit tout simplement de forcer les médias à être de manière caricaturale ce qu’ils sont devenus. De les utiliser contre eux-mêmes.

Pour l’instant, aucun candidat n’est vraiment anti-système dans cette campagne. C’est une posture, un discours. On veut apparaître comme anti-système sans oser prendre le risque de l’être vraiment.

Il ne suffit pas d’être « ni de droite ni de gauche » pour être anti-système, car cette étiquette marketing peut être une manière d’exister au sein du système sans jamais prendre aucun risque d’excommunication.

Et non, être issu des élites n’empêche pas, a priori, d’être anti-système, l’enjeu du rapport audit système étant sans relation avec l’origine sociale du candidat, ou son parcours.

En revanche, assurément, on ne peut pas être à la fois un « phénomène médiatique […] salué par la presse » et un vrai candidat anti-système.

Les médias ne comprennent pas, ou font mine de ne pas comprendre : traitant de « l’anti-systémisme », ils parlent de « l’establishment », du « système politique », des « partis », de « l’ENA », des « élites », etc. Ils ne semblent pas voir que, quand on dénonce « le système », ce sont eux-mêmes, avant tout, qui sont montrés du doigt. Manuel Valls leur a mis les points sur les i : « C’est vous qui représentez le système, ce dont les Français ne veulent plus. »


Agacé, Valls s’en prend à des journalistes: « C… par BFMTV

On l’accuse alors, et peut-être à raison, de « jouer au candidat anti-système ».

Mais le fait d’avoir été Premier Ministre n’empêche pas, a priori, d’être authentiquement anti-système. Je ne dis pas qu’il l’est : je dis que les critères d’évaluation de son honnêteté ne sont pas valables. Et de fait, pour Valls comme pour les autres, c’est en réalité du comportement des médias à son égard que dépendra sa stature de candidat vraiment anti-système.

Vous êtes un candidat anti-système si…

Si les journalistes, unanimement, se sentent tenus de nous mettre en garde contre vous, s’ils s’accordent à ne diffuser de vous que des photos où vous avez une sale tête, s’ils ne relaient que vos gaffes, s’ils dénoncent vos dérapages, s’ils interrogent à tout bout de champ vos opposants les plus virulents, s’ils vous diabolisent à outrance, s’ils donnent l’impression que vous n’êtes pas soutenu, s’ils répètent que vous êtes incompétent, s’ils sélectionnent dans votre discours des bouts de phrases coupés de toute justification ou nuance en espérant vous discréditer, s’ils jouent à se faire peur en se demandant sans y croire si « cela pourrait être vous ».

C’est une chose de se dire anti-système. C’en est une autre, de le devenir. Il ne suffit pas de demander aux journalistes: « soyez gentils, détestez-moi. » Il faut mériter cette détestation.