Pédophilie dans l’Eglise : messieurs les journalistes, tapez fort mais tapez juste !

S’il y a bien une chose dont j’aurai toujours du mal à m’offusquer, c’est le traitement médiatique des affaires de pédophilie dans l’Église.

Je connais les refrains obligés: ils parlent de la pédophilie dans l’Église mais jamais dans les autres religions ou dans l’Éducation Nationale, ou dans les associations sportives, et ils oublient de rappeler que la majorité des actes de pédophilie est commise dans le cadre familial. C’est vrai. Et l’on omet d’ailleurs de dire que la plupart sont commis par des ados, le cas du grand frère imbibé de porno qui « joue » avec sa petite sœur étant une situation à la fois hyper répandue et totalement taboue. Idée de reportage…

Mais comment nier que ce crime revêt une atrocité particulière lorsqu’il est commis par un prêtre ? Et comment nier que l’inaptitude des prélats à répondre tout simplement avec leur tripes aux questions qu’on leur pose est absolument outrageante ? Ce n’est quand même pas un sujet compliqué ! Nul besoin de choisir ses mots ou de suivre des séances de média-training pour dire que c’est tout simplement dégueulasse. Contrairement à l’avortement ou au mariage gay, la pédophilie n’est pas un sujet clivant sur lequel la doctrine catholique s’oppose à la pensée du moment.

Évidemment, il y a quelque chose d’allergisant dans la jubilation que l’on sent chez les journalistes dès qu’il s’agit de pédophilie dans l’Église. Mais après tout, Celle-ci n’a qu’à pas leur offrir d’aussi belles occasions de Lui cracher dessus :

Là, on va me faire remarquer que je n’ai pas adopté la même posture en parlant du reportage de C8 en infiltration au FNJ de Nice. C’est que ce dernier reposait uniquement, j’insiste, uniquement, sur le plaisir du voyeurisme et de la supercherie, au même titre que n’importe quelle émission de divertissement en caméra cachée. Qui peut prétendre avoir appris quoi que ce soit dans le reportage de C8 ? Qui ignorait qu’il y eût des lecteurs de Faurisson et des militants identitaires au FN ? Nobody.

A l’inverse, il est indéniable que le reportage de France 2 sur la pédophilie dans l’Église repose sur une démarche d’investigation journalistique rigoureuse. A ce titre, le fait d’avoir répertorié un maximum de cas doit être salué, c’est ce qui rend la démonstration incontestable. Beaucoup d’autres se seraient contentés de deux ou trois noms, s’exposant à l’objection classique : ce sont des exceptions. La mise au jour du système scandaleux de « mutation » des prêtres incriminés est le point fort de ce reportage et il ne fait aucun doute que cette enquête fera date (on parle d’un nouveau Spotlight).

Cela ne signifie pas que soit absent de ce document un défaut désormais classique dans la mise en scène des enquêtes de journalistes : si quelqu’un a refusé d’accorder une interview, on ne se contente pas de dire qu’il a « refusé de nous répondre » ; on le harcèle, caméra à l’épaule, pour bien donner à voir qu’il refuse. Comme s’il y avait la moindre chance qu’il décroche un mot entre deux portes, alors qu’il a refusé une interview tranquille dans son bureau, dont il eût fixé la date et l’heure. Pauvre Xavier Darcos qui se retrouve bien malgré lui mêlé à ce procédé discutable et rendu coupable d’écarter les journalistes ! Et on filme la porte qui se ferme, évidemment.

Voir aussi l’interview durant laquelle le journaliste prend des notes… alors que l’entretien est filmé (23:16) !

On pourrait dire un mot de la musique mais il faut reconnaître qu’elle est moins obsessionnellement prescriptive que dans le reportage de C8 : pas de « musique du méchant », plutôt un fond sonore qui suggère le suspense lié à la progression de l’enquête.

Même les caméras cachées me paraissent presque justifiées ici. En effet, les journalistes ne dissimulent ni leur identité ni l’objet de leur reportage (on n’est donc pas du tout dans le cas C8). Ils filment les prêtres présumés coupables de pédophilie au moment où ceux-ci refusent de répondre à leurs questions. Cela peut paraître pure mise en scène sans intérêt. Au risque de surprendre, je pense pour ma part que ces plans ont leur utilité. Ils auraient pu être l’occasion de déceler une once d’humanité voire de repentir, même feints. Quelque chose comme : je préfère ne pas parler à la presse, mais je tiens à ce que vous sachiez que je vais très mal, il ne se passe pas un jour sans que etc. Mais non. Rien. Et c’est ce rien qui pétrifie.

Je reste gênée par l’expression « prêtres pédophiles » employée dans les médias (et adoptée dans le discours commun, par effet d’imprégnation). Il me semble que c’est un encouragement à la généralisation abusive (que l’on appelle couramment l’amalgame) et surtout, que cette expression induit un rapport de cause à effet tout aussi abusif. Il faut n’avoir aucun prêtre dans son entourage pour ne pas savoir avec quel poids de soupçon ils doivent désormais vivre. Incontestablement, les premiers responsables de cet opprobre sont les porcs qui ont effectivement profité de leur statut pour démolir des enfants.

Mais force est de constater que les entraîneurs de foot sont beaucoup plus tranquilles alors que côté affaires sordides, le milieu est gratiné.

A titre de comparaison, si l’on dit automatiquement « prêtre pédophile », on emploie plus couramment « instituteur coupable de pédophilie » ou « soupçonné d’actes pédophiles » qu' »instituteur pédophile ». Ce n’est pas concerté,  il y a seulement une dissociation naturelle entre la fonction et le crime du coupable, alors que dans le cas des prêtres, on en est venu à une forme d’association sentie comme naturelle.

Mais un élément qui retient l’attention dans le reportage, et il est nouveau, c’est la volonté manifeste de faire porter la responsabilité du crime, non seulement sur l’institution, ce qui se justifie, mais sur la doctrine et les textes.

Il y a d’abord cette phrase, reprise dans l’article du site « france tv info »: « la loi de Dieu semble souvent prévaloir sur celle des hommes ». Quelle loi de Dieu ? On attendrait des précisions parce que l’accusation est grave. Il y a même une dimension diffamatoire à laisser entendre que la Bible encourage la pédophilie ou même, qu’elle condamne ses victimes au silence.

On peut remercier le religieux interrogé dans le reportage qui rappelle le sens de l’expression « malheur à celui par qui le scandale arrive ». De fait, il faut tout de même être assez tordu pour considérer que, dans les affaires de pédophilie comme en toute affaire criminelle, c’est la victime qui est coupable du scandale. Dans la discussion qui suit la diffusion du document, c’est pourtant encore cette interprétation surprenante qui sera reprise par l’un des participants, sans rectification de la part d’Elise Lucet.

Cette interprétation est sans doute celle que les pédophiles susurrent à leurs petites victimes pour s’assurer qu’elles sauront garder le silence. Il est curieux (ou pas?) qu’une telle manipulation du texte puisse être ainsi cautionnée par les journalistes.

Enfin, il me semble que le reportage, croyant s’en prendre à l’Église, voire au catholicisme en général, ne nomme pas sa véritable cible. Ce qui est reproché à tous ces prélats protecteurs de pédophiles, c’est de mettre plus l’accent sur la miséricorde que sur le péché, de regarder le pécheur comme un frère, d’insister sur le pardon, etc. On leur reproche d’être ce qu’ils sont : des enfants de Vatican II ou plus exactement de l’esprit Vatican II, tel justement qu’il est vanté, habituellement, par les journalistes (qui bien souvent, n’ont lu aucun des textes du concile, mais passons). Il y aurait un sujet à faire sur cette rupture générationnelle qui oppose nettement les représentants vieillissants de cette mentalité on-ira-tous-au-paradis (rappelons que pour Mgr Lalanne, la pédophilie n’est pas nécessairement un péché…) à la majorité des jeunes prêtres actuels, bien plus au clair sur la différence entre le bien et le mal. A l’instar de l’abbé Grosjean qui avait parlé avec son cœur sur le plateau de Canal + :

La colère de l’Abbé Grosjean – Le Grand Journal… par legrandjournal

On serait donc en droit d’attendre un questionnement autocritique de la part des journalistes quand on constate que la mentalité catho-tiède, tant louée par les médias pour saluer le renoncement à l’Église d’autrefois, est celle-là même qu’ils fustigent quand elle conduit les représentants de cette institution à faire preuve de compréhension et de bienveillance envers les pédophiles.

Autrement dit, critiquer les hommes et les institutions, preuves à l’appui, qui plus est, c’est fort louable. Mais quand on s’en prend à une doctrine et à un texte, peut-être faut-il d’abord les connaître. Les journalistes se rendraient compte ainsi, que ce qu’ils agonissent, à juste titre, est une version abâtardie et perverse du catholicisme, il est vrai fort répandue.

Parce que, non, la religion catholique n’est pas, ne devrait pas être, une religion de mollassons pétris d’injustice satisfaite, qui mettent sur le même plan victimes et coupables, intiment aux premières l’ordre de pardonner aux seconds, voire s’arrogent le droit de pardonner à leur place, faisant de cette planète un monde confortable pour les méchants et invivable pour les bons.

La religion catholique, la vraie, pas celle des Lalanne et Cie, dit que l’on n’est jamais tenu de pardonner à quelqu’un qui ne se repent pas, que cela revient à fermer les yeux sur le mal et à l’encourager, que c’est donc le contraire de la miséricorde.

Elle dit que si la miséricorde est une vertu, la justice en est une aussi.

Elle dit que le pardon en confession n’est accordé qu’à condition de réparer le mal commis.

Elle n’incite pas à fuir la justice des hommes, Jésus lui-même s’y étant soumis.

Et à propos de Jésus, justement : on frôle la manipulation quand on consacre une émission entière à la pédophilie dans l’Église, allant jusqu’à mettre en cause les Évangiles, sans jamais citer le passage où le Christ parle de la pédophilie. Passage qui faisait dire à un prêtre de mes amis que c’était sans aucun doute le péché que Dieu avait le plus de mal à pardonner, même à ceux qui s’en repentaient, même à ceux qui avaient payé leur dette à la société :

« Celui qui scandalise un seul de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on lui accroche au cou une meule de moulin et qu’on le jette au fond de la mer. »

(Matt. 18,6)

On note que ce texte fournit la confirmation que le scandale n’arrive pas par la victime, contrairement à ce qui est suggéré dans le reportage.

« Il vaudrait mieux pour lui » ? C’est-à-dire ayez la charité de le punir dès maintenant de la plus terrible des façons, sans quoi son châtiment dans l’Au-delà sera vraiment, vraiment atroce.

Et quand il prononce ces mots, Jésus n’a pas la bouche en cœur.

 

Je dédie ce post à Caroline P., victime d’abus sexuels commis par un prêtre. La vie nous a éloignées, mais je n’ai pas oublié.