« S’en prendre à » dans la langue des médias

Si un sale type vous frappe et que vous vous vengez en lui infligeant, à votre tour, une bonne baffe, vous n’agissez pas en bon chrétien, c’est sûr. Mais à rigoureusement parler, vous ne vous en prenez pas à lui.

Vilipender, railler, attaquer, invectiver, critiquer, dénoncer, condamner, désapprouver, blâmer, éreinter, répliquer, répondre, riposter, etc. Autant de verbes qui tendent à disparaître, comme absorbés en un seul, en l’occurrence une locution verbale : s’en prendre à.

Oh, elle n’est pas neuve, elle a presque 900 ans (sauf que l’on disait au départ « se prendre à »).

Mais elle se signale, dans le parler médiatique, par deux contextes d’utilisation contestables.

1. L’emploi impropre

Il n’est pas possible, quand (pendant la primaire de la gauche) Benoît Hamon répond à Manuel Valls qui a critiqué le principe du revenu universel, de titrer :Lorsque le même Benoît Hamon rétorque aux identitaires qui l’ont surnommé Bilal que ce sobriquet moqueur est pour lui une source de fierté, il est maladroit de titrer :

« S’en prendre à » a toujours exprimé la position de l’attaque. Or, dans les deux cas, il s’agit bien plutôt de répondre à une attaque. On pourrait même noter que les deux attaques en question ne sont pas de la même nature. Manuel Valls critique une mesure défendue par Benoît Hamon, alors que les identitaires ont forgé un surnom qui a pour eux valeur d’insulte : ils affublent Hamon d’un prénom musulman pour signifier qu’il est, à leurs yeux, un dhimmi, un traître. Valls vise le discours de Hamon, quand les identitaires prennent pour cible sa personne. Cela posé, on constatera que Benoît Hamon a répondu de manière beaucoup plus sérieuse et emphatique aux seconds

« Fier » qu’on l’appelle « Bilal » : Benoît… par Lopinionfr

qu’au premier, qu’il traite avec une forme de légèreté et de mépris.

Il est évidemment bien plus glorieux et plus facile pour lui d’insister sur son statut de victime de la cabale fasciste en le retournant d’ailleurs explicitement à son avantage (« j’en suis fier ») que de répondre à une mise en cause venant de son propre camp et portant sur la faisabilité d’une mesure centrale dans son programme !

Voilà qui eût peut-être mérité d’être souligné.

Il est vrai, toutefois, qu’à partir du moment où la critique émise par Manuel Valls se voit réduite à une manœuvre footballistique, par la grâce d’un affreux anglicisme, ce genre de subtilité perd tout intérêt…

Mais Benoît Hamon ne « s’en prend » pas si souvent à quelqu’un… que d’autres.

2. L’expression de la désapprobation idéologique

Même si cette nuance n’est pas immédiatement perceptible, on constate que « s’en prendre à » est chargé d’une connotation dépréciative, par rapport à « dénoncer » ou « viser », entre autres. Le phénomène est comparable à la distinction tacite qui s’opère entre « lancer des boules puantes » et « accuser ». « S’en prendre à » écorne l’image du sujet en suggérant qu’il commet une agression disproportionnée voire injustifiée.

C’est ainsi que peut s’exprimer, de manière somme toute discrète, un parti pris macroniste, par exemple. Quand Marisol Touraine reprochait à Emmanuel Macron cette phrase : « il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires », la jugeant « inappropriée », ce commentaire n’était pas d’une fracassante sévérité et visait un propos, non point une personne. Mais un journaliste du Monde considéra que Mme Touraine « s’en prenait » à Macron :

On remarque que, selon lui, elle s’en prend même « durement » à Macron. Ils sont très délicats, au Monde. Et puis notons au passage le genre de petite manipulation ni-vu-ni-connu-je-t’embrouille qui confirme le parti pris en faveur de Macron : selon ce journaliste, Macron souhaite aux jeunes d’être milliardaires. Comment s’opposer à quelqu’un qui nous veut tant de bien ? En réalité, la phrase de Macron ne dit pas cela. Macron souhaite que des jeunes aspirent à être milliardaires, vivent avec ce rêve. Ce que le journaliste du Monde présente par déformation comme de la sollicitude est, en réalité, un point de vue, d’ailleurs assumé comme polémique et conçu pour heurter, selon lequel placer la réussite de sa vie dans sa fortune, est louable et beau.

Mais là où l’expression prend sa valeur la plus idéologiquement marquée, c’est quand elle est employée de manière incontournable pour qualifier les prises de positions de certaines personnes :J’avoue avoir un petit faible pour la version éhontément psychologisante de France Inter :

Cela fonctionne aussi, sans surprise, avec Marine Le Pen : elle « s’en prend » aux juges, aux médias, à Patrick Drahi, aux puissances de l’argent, à ses concurrents, à Bruxelles, à François Hollande, et même à la scolarisation des enfants étrangers :

Ce n’est peut-être pas incorrect mais cela me semble très peu idiomatique. On dirait plus naturellement « remettre en cause », par exemple.

« S’en prendre à » est donc devenu la tournure privilégiée par les médias quand il s’agit de suggérer qu’une personne lance des attaques inconsidérées, tous azimuts. L’idée est d’associer à cette personne une attitude systématiquement agressive, un discours vide et belliqueux.

Juste un peu de stat’ lexicale (réalisée à partir des référencements google, ce qui n’est peut-être pas l’idéal mais donne forcément, au moins, une espèce de tendance). Dans le cas de Marine Le Pen, « s’en prendre à » est employé 15.2 fois plus que « critiquer », et 1.1 fois plus qu’« attaquer ». Même recherche, avec cette fois Macron en position sujet : « critiquer » apparaît 1.1 fois plus que « s’en prendre à » et « attaquer », 3.4 fois plus. Autrement dit, pour parler de Marine Le Pen, on emploie beaucoup plus fréquemment « s’en prendre à » que d’autres termes, alors que pour Emmanuel Macron, les différents verbes s’équilibrent, avec un léger désavantage pour « s’en prendre à », déjà surreprésenté pourtant, si l’on tient compte de toutes les fois où un autre mot rendrait avec plus d’exactitude l’idée exprimée :

En conclusion,

  • on tient, avec « s’en prendre à », un exemple typique d’une expression qui tend à se généraliser, au détriment d’autres verbes qui seraient plus précis, plus nuancés ou plus adéquats, à tel point, on l’a vu, que l’information peut s’en trouver appauvrie ou même biaisée.
  • Mais surtout, le cas de cette locution verbale est révélateur de la reconfiguration du langage pratiquée par les médias en fonction d’une grille idéologique : « s’en prendre à » s’impose fréquemment quand on veut discréditer, sans en avoir l’air, la personne qui porte l’attaque. Et s’impose absolument quand on veut dénoncer des attaques présentées comme systématiques et abusives.