Sintès et Aphatie

Une certaine conception de l’info

Comment France Inter peut-elle rester première sur la matinale quand en face, il y a Sintès & Co ? Pour la touche d’humour, France Info a même recruté Karl Zéro dont la petite chronique humoristique « Si j’étais… » aurait toute sa place chez Charline Vanhoenacker. En guise de Patrick Cohen, sur France Info, il y a donc Fabienne Sintès, décontractée, sympa, juste un peu pincée quand la tête de l’invité ne lui revient pas. Et autour, ses trois comparses, pas décontractés, pas sympas, agressifs quand l’invité ne leur plaît pas. Euh, non. Agressifs tout le temps, en fait. Et « en fait », c’est justement le tic de Fabienne Sintès.

Jean-Michel Aphatie, roi des comiques

Jean-Michel Aphatie vient de publier un livre. A l’occasion de la promotion de cet ouvrage, ce pilier du paysage audiovisuel français a suscité une petite polémique en affirmant que s’il était président de la République, sa première décision serait de faire « raser le château de Versailles ».

Il a précisé par la suite qu’il s’agissait d’un trait d’humour, se moquant des gens qui avaient pu le prendre au mot. Et c’est vrai que c’était très drôle, qu’est-ce qu’on a ri, dis-donc. Mais ce dont s’offusquaient les gens qui n’ont pas son sens de l’humour, ce n’était évidemment pas l’idée en elle-même, manifestement excessive (et d’autant moins inquiétante que M. Aphatie n’est pas candidat à la présidence) mais la justification qui en était donnée : « pour que nous n’allions pas là-bas en pèlerinage cultiver la grandeur de la France ».

Parmi ceux qui ont fait connaître leur courroux se trouve François-Xavier Bellamy, élu versaillais et professeur de philosophie de son état. Le journaliste lui répond sur son blog, sans le nommer :

« Un adjoint au maire de Versailles, autoproclamé professeur de philosophie, est monté sur son grand cheval de bois pour relier ma saillie à l’esprit de mai 68, évidement à l’origine, selon ce philosophe endimanché du dimanche, de la décadence de la France. »

« Philosophe endimanché du dimanche », Aphatie veut piquer son job à Karl Zéro. Mais surtout, c’est bizarre : prof de philo, on l’est ou on ne l’est pas. On n’est pas un prof de philo « autoproclamé ». D’habitude à la radio, ce sont les imams qui sont « autoproclamés ». C’est d’ailleurs amusant, parce que l’expression « imam autoproclamé » est censée discréditer les imams salafistes jugés dangereux ; alors que tout imam est forcément autoproclamé, dans la mesure où il n’y a pas de hiérarchie pour investir quiconque de cette fonction. Je pense que l’attaque d’Aphatie à l’encontre de Bellamy témoigne surtout du fait que les journalistes ne connaissent pas le sens du mot « autoproclamé » (c’est pourtant transparent !). Il y a peu, c’était la ville de Raqqa qui était désignée comme « la capitale autoprolamée du califat ». C’est moi la capitale, dit la ville.

Ou alors, « prof de philo autoproclamé » c’est encore de l’humour.

Peu de temps avant, le même M. Aphatie, commentant l’élection de Trump avait observé qu’il faudrait « peut-être s’interroger sur le suffrage universel ».

On attend encore le titre « Aphatie dérape ». Et on attendra longtemps…

Un bon journaliste

L’an passé, c’était Achilli qui occupait le siège.

On a perdu un « i », on a gagné un « a » mais la méthode reste la même. Aphatie, comme naguère Achilli, est un « bon » journaliste. En effet, pour l’écouter tous les matins interroger des personnalités politiques, je peux en témoigner : il les questionne rarement sur leurs idées ou leur programme (ou seulement sur tel aspect de leur programme qui fait polémique). En revanche, leurs relations avec les autres personnalités politiques, ça oui. Vous qui ne pouvez pas voir Machin en peinture, allez-vous le soutenir ? Untel a dit ceci sur vous, comment réagissez-vous ? C’est la chronique des potins.

Et puis sinon, il y a toujours LA question. Ainsi, l’autre jour, il recevait Besancenot. On ne l’avait pas entendu depuis un bail, il avait sans doute des choses à dire. Eh bien, il ira voir ailleurs. Parce que la question d’Aphatie, cruciale et tellement d’actualité, c’est : en cas de second tour Juppé-Le Pen, vous votez quoi ? Et quand il reçoit un candidat de droite, il dégaine l’autre version : en cas de second tour Hollande-Le Pen, vous votez quoi ? Il devrait faire attention, Aphatie, il y encore six mois à tenir. Il gaspille ses cartouches.

Ce qui prouve encore qu’Aphatie est un « bon » journaliste, c’est le ton sur lequel il interroge les invités. Il fait partie de ces journalistes qui croient que mener un entretien avec rigueur signifie poser les questions sur un ton cassant, interrompre l’invité, se montrer impoli.

À Aphatie qui lui demande si elle soutiendra Alain Juppé, Nadine Morano explique qu’en l’état actuel des choses, elle ne peut le soutenir mais que s’il change certaines lignes de son programme, elle pourrait revoir sa position. C’est de la langue de bois, dira-t-on. Pas faux. Mais les méthodes médiatiques stimulent la prolifération de ce type de propos : si l’on répond « oui » ou « non », on sait que la nuance ou l’explication qui suit partira à la trappe dans les reprises ultérieures ; alors, on préfère ne pas répondre du tout. C’est regrettable, mais c’est ainsi.

Aphatie veut sa réponse simple. Alors il dévoile la conversation que Morano a eue avec son assistante en préparation de cet entretien :

« Hier avec ma collaboratrice, vous nous aviez indiqué que si vous veniez sur le plateau de France Info ce matin, c’était pour dire que nous ne soutiendriez pas Alain Juppé. On se rend compte qu’au micro, vous êtes plus prudente »

Ce faisant, il s’attire l’admiration de ses collègues. L’article du site de BFM TV qui relate l’épisode est à la gloire du journaliste et se conclut par une citation de l’intéressé, tirée d’une interview à Téléobs et réutilisée en inter de l’article. 

« (Je sers) à mettre en scène une parole politique. A la rendre le moins insincère possible. Il y aura toujours besoin de journalistes: pour témoigner, raconter, poser des questions ». 

Parenthèse, je ne suis pas sûre que les journalistes aimeraient que l’on dévoile ce qu’eux-mêmes disent hors antenne…

Mais surtout, l’échange ne s’arrêtait pas à ce qu’en rapporte le site de BFM TV. Voici la suite, moins glorieuse pour Aphatie et donc opportunément occultée par son thuriféraire de collègue : Morano accuse les médias d’être toujours dans la caricature, la recherche du buzz et de la petite phrase et elle illustre son propos comme suit.

MORANO : Moi je me rappelle en 2012, Monsieur Aphatie, je vais vous donner un court exemple.

APHATIE : Assez vite parce que les titres [du journal] vont arriver.

MORANO : En 2012, j’étais sur votre antenne, sur France Info, et j’expliquais que, avec le programme de François Hollande, euh, François Hollande était un homme dangereux, avec la politique qu’il proposait et les accords qu’il avait, notamment avec les écologistes et pour, euh, qui allaient mettre à bas notre industrie nucléaire. Le lendemain, vous faites une émission sur RTL et vous dites, vous interrogez votre invité et vous dites « Nadine Morano a dit que François Hollande était un homme dangereux » mais vous finissez pas la phrase ! Et là vous êtes dans la caricature ! Parce que j’ai pas dit que c’était un homme dangereux avec deux pistolets à sa ceinture ![…]

Fabienne Sintès, la bonne copine

C’est là qu’intervient Fabienne Sintès :

« Si on pouvait éviter de régler les comptes de Jean-Michel Aphatie en 2012 et sur RTL, ça nous arrangerait. Il est 8h50 et c’est les infos. »

On envoie les titres. L’affaire est réglée. Fabienne Sintès a volé au secours de son collègue pourtant pas si injustement accusé. Lui qui cherche, paraît-il, à « rendre la parole politique la moins insincère possible » n’hésite pas à tronquer les propos des gens pour faire du buzz à partir d’une petite phrase, comme le font tous ses confrères, du reste ; mais pour leur part, sans se vanter de ne pas le faire.

Mais on peut compter sur Fabienne Sintès.

Souvenez-vous. Je dis souvenez-vous parce que j’ai eu beau chercher, l’extrait n’existe plus. C’était le 16 novembre 2015, trois jours après le Bataclan. C’était au cours de cette interview mais il n’en reste que 10 minutes en ligne. Christian Estrosi reproche aux médias de l’avoir dénigré quand il disait craindre l’arrivée de terroristes parmi les migrants et il s’indigne particulièrement, non sans raison, de la manipulation opérée par le site de France Inter qui avait changé le titre et le sous-titre d’un article a posteriori, en découvrant que certains terroristes étaient effectivement arrivés sur le territoire parmi les migrants :

Cette affaire a fait beaucoup parler. Quoique. Elle aurait dû faire beaucoup plus de bruit à mon sens. Mais ce que personne n’a commenté, c’est la réaction de Fabienne Sintès quand Estrosi rapporte ce scandale à l’antenne :

« Vous règlerez vos comptes avec France Inter et nos amis de France Inter restent nos amis de France Inter. »

Même quand ils caviardent un papier mensonger et diffamatoire auxquels les faits ont donné tort.

Fabienne Sintès pourrait être la première à monter au créneau, au nom de la déontologie journalistique.

Fabienne Sintès, c’est le chevalier blanc de la profession.

Non. Disons plutôt qu’elle est toujours là pour les copains. Et tant pis pour l’éthique de la profession, précisément. Elle n’est pas la seule à blâmer, au demeurant, puisque Le Monde avait aussi volé au secours de France Inter. 

Les petits réflexes corporatistes de Fabienne Sintès sont représentatifs de l’attitude de la plupart des journalistes. Les entorses à la déontologie sont excusées par la rectitude idéologique. En revanche, on n’hésitera pas à accuser le copain de « dérapage » s’il manque à cette rectitude. Là s’arrête l’indulgence.

Nos journalistes, qui excipent de leur sens de la responsabilité pour justifier partis pris et manipulations, devraient s’interroger sur les conséquences déplorables de ces méthodes pour l’image que l’on se fait des médias. Mais peut-être plus encore, ils devraient réfléchir à l’effet dévastateur de comportements comme celui de Fabienne Sintès, consistant à prendre systématiquement la défense du collègue mis en cause, alors qu’elle devrait être la première à exprimer sa réprobation, au nom de l’éthique du journalisme. L’effet de caste s’en trouve renforcé et le rejet qui en découle, accentué.