Surprise !

Surprise ?

Ceux pour qui la victoire de Donald Trump était, sinon prévisible, du moins envisageable, ne sont apparus sur les plateaux qu’après la victoire du candidat républicain. Par superstition sans doute, on les en avait tenus écartés durant toute la campagne. Cet événement ne constitue donc pas une surprise pour tout le monde. Il n’en est une que pour les journalistes, moins parce qu’ils n’ont pas été capables de le prévoir (deviner l’avenir n’est d’ailleurs pas ce qu’on leur demande) que parce que la victoire de Trump leur a toujours paru si intolérable qu’ils refusaient de l’envisager.

Errare mediaticum est

Titrer sur la « surprise » que représente la victoire de Donald Trump est typique de l’hypocrisie autocritique de la presse française. C’est tout à fait comme lorsqu’après avoir donné à fond dans l’emballement médiatique, les journalistes posent soudain la question : les médias en font-ils trop?

Là, c’est pareil : pourquoi n’avons-nous rien vu ? Suprême paradoxe, ils n’ont pas voulu voir ce qu’ils nous montraient eux-mêmes. 

En réalité, quand deux candidats sont, comme on dit, au coude à coude, il n’y a pas à proprement parler de surprise. Il y a beaucoup de suspense. Cela ne veut pas dire que la victoire de l’un ou de l’autre ne soit en rien surprenante, au moins sous certains aspects. Mais il est ridicule d’affirmer, ainsi qu’ils le font en boucle sur France Info, que la victoire de Trump est « la plus grande surprise de l’histoire électorale américaine », comme si Trump avait été donné perdant, 10 points derrière Clinton ! Les médias eux-mêmes ne nous disaient-ils pas que l’écart entre les deux candidats, dans les derniers jours de la campagne, correspondait à la marge d’erreur de toute enquête d’opinion ? Ils jouaient à se faire peur. Mais ils n’y croyaient pas.

Pour eux, Trump ne pouvait pas gagner.

Le discours médiatique s’inscrivant dans une logique de prédiction qui repose sur la croyance en un sens de l’histoire, dire que Trump ne « peut pas » être élu, ce n’était pas uniquement poser cette hypothèse comme mathématiquement impossible, contrairement à ce qu’ils aimeraient croire et nous faire croire. « Il ne peut pas être élu », cela signifie : c’est inconcevable parce que cela irait à l’encontre de la progression universelle et inexorable vers le Bien. C’est donc moralement impensable et historiquement impossible. Un peu comme quand on dit : « tu ne peux pas me faire ça ». Le verbe « pouvoir » renvoie alors à l’idée d’autorisation, de possibilité morale (« tu n’as pas le droit de me faire ça », après tout ce que j’ai fait pour toi, etc) et en même temps, à cette impression que « ce n’est pas dans l’ordre des choses ». C’est sur ce registre-là que cela se joue.

Sinon, comment comprendre que la question « Donald Trump peut-il gagner cette élection ? » ait pu être posée à tout bout de champ au cours de la campagne, y compris durant les périodes où Trump égalait ou dépassait Clinton dans les sondages? C’est bête : oui, bien sûr, il peut. Poser la question supposait qu’elle se posait. C’était sous-entendre un « non, quand même, ce n’est pas possible » qui n’était qu’une autre manière de dire : « quelle horreur, je ne veux pas cela ».

Dominique Reynié le dit bien, dans une interview aux Echos intitulée « l’élection de Trump n’est pas une surprise ». A la question « pourquoi les médias n’ont-ils rien vu venir? » Il répond:

« ils ont rejeté Trump. [...] Je n’ai jamais vu une élection avec un tel parti pris médiatique. »

On leur demande d’observer et de commenter. Mais eux sont dans une posture d’adhésion/rejet.

« Saut dans l’inconnu » : le retour

Libé :

Europe 1 :

Le Monde :

 

 

 

J’en donne trois mais il y en a des dizaines et cela continue

On nous a déjà fait le coup du « saut dans l’inconnu ». Lors du Brexit, par exemple, ou lors du référendum sur le traité de paix en Colombie.

Bizarrement, quand Hollande est arrivé au pouvoir, personne n’a dit que c’était un saut dans l’inconnu. Nous venions pourtant d’élire un président aussi dépourvu de programme que son équipe était dénuée de compétences, comme nous devions l’apprendre, mais un peu tard (quoique nous nous en doutassions…).

Dans une certaine mesure, toute élection n’est-elle pas un saut dans l’inconnu ? On espère le changement, la résolution des problèmes, mais on ne sait rien des intentions réelles du candidat élu ni de ses aptitudes à réaliser ce qu’il promet. On accorde sa confiance ou du moins son espoir, mais sans aucune certitude.

L’idée de saut dans l’inconnu pourrait être positive : l’inconnu étant le lieu de tous les possibles. Choisir le saut dans l’inconnu pourrait même être signe de courage.

Cette expression n’est que négative sous la plume de nos journalistes. Elle est associée, toujours et nécessairement, à l’idée de danger, signifiant donc que sauter dans l’inconnu est blâmable.

Pour les journalistes, faire le saut dans l’inconnu signifie, en réalité, faire le choix qui n’a pas été prévu. Prévu, non point au sens de « vu par avance » mais bien au sens de « planifié, voulu ». Cela perturbe la marche du temps et entraîne nécessairement des événements mauvais :

Sur France Info, quelques minutes après le discours de victoire de Trump, Yaël Goosz (du service politique) explique que si cette victoire n’a pas été anticipée, c’est parce qu’il faut désormais tenir compte du « biais statistique » que constitue le « vote contrariant » : les gens entendant marteler qu’untel est favori, ils vont voter pour celui qui est donné perdant, explique-t-il.

Il a l’air de croire que les gens font cela pour le plaisir d’embêter les sondeurs, pour s’amuser. Il ne se rend pas compte que la surmédiatisation du candidat qui coche toutes les cases du Bien officiellement défini indispose fortement car elle donne l’impression au citoyen que son vote lui est dicté sur la base d’un choix présenté comme évident. Ce que conteste le peuple, c’est l’infantilisation dont il fait l’objet.

La « surprise », ce « saut dans l’inconnu », est donc avant tout un saut dans l’imprévu et l’imprévu dans la langue des médias, c’est ce qui n’est pas souhaitable.

Derrière l’observation, le parti-pris. La quasi-totalité des médias américains était pro-Clinton, comme la quasi-totalité des nôtres… dans un scrutin où nous n’’étions pourtant pas appelés à voter !