Voter Fillon, la honte !

Méditation sur une petite lecture de train.

« Ils se cacheraient pour voter Fillon » : titre racoleur, article vide mais subrepticement tendancieux. Un exemple parmi d’autres.

(C’est illisible, je sais, c’est pourquoi je redonne le texte plus bas, par captures d’écran sur Pressreader.com)

Plusieurs indices suggèrent que la journaliste auteur de l’article n’a pas eu le temps de se relire. Ou bien alors, qu’elle s’est relue sur écran. Soit dit en passant, c’est un vrai problème, sur lequel des spécialistes commencent seulement à se pencher mais dont tout le monde peut faire l’expérience : la relecture est beaucoup plus efficace sur papier que sur écran. Et quand on sait que l’on commet, en général, plus de fautes avec un clavier que le stylo en main (en cause, la nature et la vitesse plus difficilement contrôlable du geste), cela explique, nonobstant la réelle dégradation de l’enseignement de la langue, l’impression actuelle d’une prolifération des fautes, en dépit de l’existence des correcteurs automatiques (qui agissent souvent comme des machines à proposer des bêtises). Nos pédagos feraient bien de s’intéresser à ce sujet avant de généraliser l’utilisation des tablettes dans les classes. Si Mme Najat me lit…

Mais revenons à nos moutons. Pour moi, il y a deux éléments qui suggèrent un défaut de relecture :

« L’incertitude des électeurs rend le scrutin d’avril très incertain ». Cette figure porte le doux nom d’isolexisme mais, en l’occurrence, je soupçonne que sa présence ne soit pas le fait d’une intention stylistique particulière. Je crois que l’adjectif « incertain » n’est pas le mieux choisi ici. Je suggère: « le trop grand nombre d’électeurs indécis rend le résultat du scrutin d’avril très difficile à prévoir ». C’est une maigre besogne, mais avant qu’un logiciel de correction en fasse autant…

« Le sénateur socialisre ». Là, on voit que la journaliste a travaillé sans correcteur orthographique (qui eût bondi sur ce lapsus digital), ce qui me la rend sympathique, je l’avoue.

Examinons à présent le contenu de l’article.

Les trois paragraphes correspondent à trois phases du raisonnement, qui ressemblent au plan d’une dissertation ratée :

I. Non, Fillon n’est pas sous-évalué dans les sondages

II. Si : Fillon est probablement sous-évalué dans les sondages

III. Cette question n’a aucun intérêt.

Ce qui trouble, à la première lecture, c’est le décalage entre le caractère très alléchant du titre et la dernière phrase du texte, qui remet en cause l’intérêt même du sujet de l’article.

Autre point dérangeant, l’impression d’une contradiction interne. Et ce n’est pas qu’une impression. Dans le premier paragraphe, la journaliste écrit que « les instituts de conseil et de sondage BVA Opinion, Ifop, OpinionWay et PollingVox répondent en chœur: non, F. Fillon n’est pas sous-coté ». Pourtant, dans la deuxième partie du texte, les spécialistes cités comme accréditant l’hypothèse du « vote honteux » (et donc, implicitement, de la sous-estimation de Fillon dans les sondages) sont… Jérôme Sainte-Marie de PollingVox et Bruno Jeanbart d’OpinionWay.

Ce bref article est en grande partie constitué d’une compilation de citations. Ce qui surprend, en la matière, c’est l’irruption soudaine, parmi ces références, d’un sénateur socialiste. Il semble utilisé, ici, par la journaliste afin de s’extraire du problème dans lequel elle s’est elle-même enferrée. Alors que l’objet de son texte était, manifestement, de contredire « l’entourage du candidat de droite [qui] estime qu’il est sous-estimé dans les sondages » (cf. le sur-titre), ambition dont témoigne l’emploi du conditionnel dans le titre (« se cacheraient »), les éléments contrebalançant son assertion première selon laquelle « non, il n’est pas sur-coté » sont si nombreux que le deuxième paragraphe fait plus de deux fois la longueur du premier. Au cours de cette deuxième partie s’imposent, non seulement, l’idée que les jeux ne sont pas faits mais surtout celle que, peut-être, Fillon dispose effectivement d’une importante réserve de voix. La pirouette finale n’invalide pas l’idée du « vote honteux » mais évacue tout bonnement la question posée.

Peut-être est-ce justement que la question était mal posée. L’article entend manifestement répondre à l’interrogation suivante : est-il vrai que Fillon est sous-évalué par les sondeurs en raison de l’existence d’intentions de vote non avouées ? Mais ce n’est pas dit ainsi. Étant donné la conclusion du texte, la journaliste aurait pu titrer : « est-il encore utile de produire des sondages ? » Ou bien même, dans la mesure où, comme le dit l’élu socialiste, les sondages influent sur les intentions de vote puisque de nombreux électeurs se décident par rapport à eux : « quelle est la légitimité démocratique des sondages ? »

La journaliste a préféré : « Ils se cacheraient pour voter Fillon ». L’effet n’est pas le même que si l’on avait eu: « l’hypothèse d’un vote honteux ». Ici, il y a ce « ils » qui sonne un peu complotiste. Les fillonistes sont parmi nous, ils se cachent. « Ils se cacheraient pour » : non. Quand on « se cache pour », c’est que l’on veut agir à l’insu des autres. Cette tournure exprime l’intention de se dissimuler. Or, ce n’est pas de cela qu’il s’agit, mais de « vote honteux ». Autrement dit, des gens qui « se cachent de ». « Ils se cacheraient pour voter », dit le titre. En France, le vote est secret. En d’autres termes, on se cache toujours pour voter ; tout vote est un « vote caché », pour reprendre une expression de l’article. Là encore, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. On parle de gens qui se cacheraient de vouloir voter Fillon, qui cacheraient leur intention de voter Fillon.

La notion de « vote honteux » est tout aussi floue et elle eût mérité une petite mise en perspective. On peut cacher aux sondeurs ce que l’on revendique haut et fort dans la vie quotidienne. On peut avoir honte d’une opinion devant certaines personnes et non point devant d’autres. A ce titre, je me demande si le vote Macron n’est pas exactement l’inverse du vote Fillon : une intention que l’on affirme devant les caméras, dans les meetings, ou dans les réponses aux sondages même quand elle n’est pas très assurée (comme le confirme un sondeur cité dans l’article: « la moitié des sondés préférant Macron ne sont pas sûrs de leur choix ») mais que l’on se garde bien de défendre avec hargne dans les dîners en famille ou les conversations entre amis.

A croire que, si le vote Fillon est comme la jupe plissée longueur mollet – pas toujours très élégante mais ça passe –

 

 

le vote Macron, quant à lui, est comme le mini-short: c’est in, c’est fashion, mais c’est quand même difficile à porter dans la rue.