« L’Algérie, c’est quand même un peu la France »

Entretien avec Viviane Candas, réalisatrice du film Algérie du possible (en salles actuellement) qui retrace le parcours d’Yves Mathieu, militant de l’anticolonialisme, avocat du FLN et mort en 1966, en Algérie, dans des circonstances troubles.

Causeur : Dès les lendemains de la guerre, votre père s’engage en faveur de l’indépendance des peuples colonisés, d’abord en Afrique noire, puis aux côtés du FLN.

Viviane Candas : Oui, il y avait une continuité entre son engagement antinazi et la lutte contre le colonialisme.

À l’époque, cette « continuité » n’allait pas de soi.

Pour lui et ses amis, si. Pour d’autres non. Certains combattants de la France libre, je vous l’accorde, ont d’abord été très gaullistes, puis, après que le général a trahi les pieds-noirs, OAS. Le Parti communiste lui-même a voté les crédits de guerre en 1956, soutenu Guy Mollet et l’envoi du contingent pour une guerre très dure. En revanche, le Parti communiste algérien a soutenu clairement l’indépendance. De nombreux militants étaient juifs. Ils se souvenaient des pieds-noirs majoritairement pétainistes… avant le débarquement américain de novembre 1942.

Comment expliquez-vous cette prise de conscience précoce d’Yves Mathieu et, en particulier, son engagement en faveur des Africains ?

Il est possible que sa proximité avec le sergent Diabo, son compagnon d’armes pendant toute la campagne d’Italie, ait eu une influence, ou accéléré son parcours politique. En tout cas, dès qu’il arrive en Afrique noire, après-guerre, il écrit à ses parents « Maintenant je veux me battre pour la liberté des noirs d’Afrique. »

Le sergent Diabo, c’est l’homme de la photo que vous présentez.

Oui. Il faut comprendre la genèse du film. Je savais peu de choses sur mon père. Du fait des circonstances troubles de sa mort, de la nécessité d’y survivre, ma mère ne m’en parlait pas. Après son décès, en rangeant ses tiroirs, je tombe sur des affaires qui avaient appartenu à mon père – courriers, photographies. Très peu d’éléments en réalité, mais qui vont constituer une sorte de fil rouge que je ne lâcherai pas. À partir de ces éléments, je vais tâcher de reconstituer le parcours d’Yves Mathieu, tout en m’efforçant de soutenir le lyrisme, la ferveur d’une époque et d’un combat. Selon vos engagements politiques, ce lyrisme peut vous hérisser.

L’une des dimensions du film – à mon avis, la plus belle – est celle de l’enquête, de l’enquête impossible. Dans un même mouvement, vous renoncez d’emblée à obtenir vérité sur la mort de votre père et vous vous obstinez…

Il s’agissait pour moi de déterrer ce père, de l’incarner à partir de trois fois rien et de la parole des gens qui l’ont connu. Qu’est-ce qu’il a fait de sa vie ? Pourquoi l’armée algérienne l’aurait-elle tué ? Algérie du possible est un film puzzle, un long travail sur un chapitre écrit à l’encre sympathique de l’histoire franco-algérienne. Dans ma famille, on a beaucoup refoulé cette histoire, et du coup, elle revient. Il faut bien le comprendre : là est l’actualité du film – à l’heure ou s’exprime la promesse d’une nouvelle chape de silence sur le passé colonial de la France.

Une chape de silence ? Rien que ça ?

C’est quand même le discours de François Fillon sur l’histoire… Je vais faire ré-écrire les livres d’histoire, etc. Désolée, mais je l’ai entendu. Or, l’ensemble des problèmes politiques et de terrorisme sont liés au refoulé de la violence historique.

Le travail de réflexion sur la guerre d’Algérie me semble un peu plus libre en France qu’en Algérie. Je me trompe peut-être…

Oui !

… mais je ne vois pas arriver – et ça nous intéresserait bigrement – des livres algériens sur la violence algérienne. En France, les massacres de Sétif et Guelma sont au programme d’histoire du lycée depuis plus de trente ans. La réciproque est-elle vraie ?

En France, on enseigne la guerre d’Algérie aux lycéens. Mais rien sur la guerre de conquête, de 1830 à 1846, d’une effroyable violence. Or, tout est là. Comment parler de la guerre d’indépendance sans parler de la guerre de colonisation ?

Quant à la violence algérienne, parlons-en. L’Armée de Libération Nationale (ALN) se battait contre la quatrième armée du monde. Si ça n’avait pas été extrêmement dur, ils n’auraient pas gagné politiquement – grâce, entre autres, à des procès retentissants comme celui qui suit l’attentat de Maurepianne, où Yves Mathieu sera l’un des avocats des accusés.

Votre père, après l’indépendance, aidera aussi le gouvernement algérien. C’est lui qui, en tant que juriste, est chargé de la rédaction du décret sur la nationalisation des biens vacants. Vous évoquez ces biens vacants sans parler de ceux qui ont dû les évacuer.

Vous avez mal écouté le film ! Méziane Chérif dit dans le film : « C’est votre père qui a rédigé le télégramme, à la demande du président Ben Bella, demandant à tous les pieds-noirs de revenir prendre possession de leurs terres, de leurs commerces, de leurs appartements. Si, dans deux mois, ils n’étaient pas revenus, ça tomberait dans les biens de l’état algérien. » Il le dit !

Comment seraient-ils revenus ?

C’est l’OAS qui a rendu les choses impossibles. Le Congrès de la Soumam, en 1956, avait déclaré que toute personne vivant en Algérie, quelle que soit son origine, restera en Algérie après l’indépendance, à condition qu’elle ait participé au combat pour l’indépendance. L’OAS a rendu cela impossible.

Et peut-être un peu les Algériens, non ? Les massacres d’Oran, par exemple ?

Oui, les règlements de compte furent très violents. Mais, historiquement, que s’était-il passé ? Les Algériens voulaient que les Français admettent qu’ils aient le droit de vote (et pas le système du double collège). Vous ne pouvez pas demander à des gens qui partent au front en 14-18, puis en 39-45, d’admettre qu’à leur retour ils n’aient toujours pas le droit de vote.

Mais tout le monde est d’accord là-dessus. Sur le rendez-vous manqué de 1945. Sur le fait que l’Algérie, ce n’est pas la France.

L’Algérie, c’est quand même un peu la France, et la France, c’est aussi l’Algérie. J’étais avec des amis algériens le 14 juillet dernier, au moment de l’attentat de Nice. L’attentat les a bouleversés. Eux, évidemment, n’étaient pas hystérisés comme certains Français. Mais ça les ramenait à leurs années de plomb. Si les Français comprenaient que les Algériens sont en avance sur la question du terrorisme…Vous ne pouvez pas comprendre…

Nous ne pouvons pas comprendre… En somme, en tant que Français de France, nous appartenons à un genre de « deuxième collège »… Nous n’avons pas la hauteur de vue historique…

Je crois qu’Edwy Plenel a raison quand il dit que les Algériens aiment les Francais, mais que les Français n’aiment pas les Algériens.

Cela n’a pas empêché Edwy Plenel d’être agressé en Algérie, en tant que Français soupçonné d’être juif.

Il y a beaucoup d’antisémitisme en Algérie, c’est vrai.

Revenons donc au lien entre l’engagement antinazi et le soutien à l’Algérie. Autant, je peux comprendre qu’avant 1962, on établisse ce lien, autant après l’indépendance, cela me semble plus que contestable : l’Algérie a été une catastrophe politique. Et l’Algérie n’a rien apporté à ses enfants qui, par millions, ont choisi de venir vivre ailleurs, notamment… en France.

Aucun pays ne sort de la colonisation sans passer par un demi-siècle d’autorité et de dictature. Toute révolution débouche sur la prise de pouvoir par un despote qu’on peut, au mieux, espérer éclairé. La décolonisation est une chose très longue. Alors l’Algérie n’a-t-elle rien apporté à ses enfants ? Elle a quand même formé des générations de médecins, d’ingénieurs, de gens éduqués. Vous avez dans la diaspora algérienne des gens très brillants.

Vous le dites vous-même : dans la diaspora.

Oui, une bourgeoisie a confisqué les richesses de ce pays…

C’est ce que tente d’empêcher votre père, juste avant sa mort. Il s’occupe des biens vacants qui excitent la convoitise à travers le pays… et un accident va alors le tuer, sur une petite route de campagne, isolée.

Mon père se pense Algérien… jusqu’à ce qu’il meure dans des circonstances troubles. Mon père qui, au péril de sa propre vie pendant les années du combat pour l’indépendance, n’a cessé de défendre l’armée algérienne, les combattants de l’ALN… c’est un camion de l’armée algérienne qui finit par le tuer.

Entretien réalisé à Paris, en novembre 2016. Propos recueillis par Olivier Prévôt.

 

 

Tabou or not tabou, là n’est pas la question

Rocco, ou la passionnante rencontre du pornographe et du documentariste

Le visage de Rocco Siffredi – son assez belle gueule, d’ailleurs – a envahi l’espace public. Il n’est pourtant pas certain qu’un collectif de citoyens indignés exige de quelque maire de l’ouest parisien l’interdiction des affiches consacrées à la star du porno. Dans un élan de sagesse, la production a décidé de la jouer profil bas : affiche en noir et blanc, visage en gros plan, grave – façon réalité intérieure, drame intime. À moins que, et, dans le fond, c’est plus probable, il ne s’agisse d’un calcul cynique : comment vendre un documentaire sur la pornographie en donnant à chacun le délicat alibi de son intérêt artistique, psychologique, cinématographique – fort réel par ailleurs ? C’est d’ailleurs ici la seule dimension exaspérante du film et des commentaires qui vont avec (dossiers de presse, interviews) : son air de ne pas y toucher, de réfléchir à l’idée de tabou, d’au delà du tabou, cette manière de se défendre de la pulsion scopique tout en jouant, évidemment, avec.

De ce point de vue, grâce soit tout de même rendue aux réalisateurs, Thierry Demaizière et Alban Teurlai : dès les tout premiers plans, la caméra s’attarde longuement sur le sexe de Rocco Siffredi qui prend sa douche – plan que je sous-titrerais ainsi : « Vous avez voulu voir. Maintenant regardez bien, tranquillement… Et qu’on puisse, après, passer à autre chose. »

Là où le film est retors, diablement intelligent et fort, c’est que, justement, on ne parvient pas à passer à autre chose. Rocco Siffredi n’a d’autre mystère que son absence de mystère. Il est tout entier son personnage, et c’est sans doute là son drame, sa légitime inquiétude, livrée à la caméra… nue, forcément.

Demaizière et Teurlai ont passé deux ans à traquer l’homme derrière l’étalon, à lui chercher un arrière-pays, un au-delà du personnage – histoire personnelle, entourage, parcours de vie… et ils n’ont trouvé que l’étalon – la solitude, la fatigue ou la vigueur de l’étalon. L’homme a certes une épouse, intelligente, charmante. Deux garçons sympas et plutôt bien dans leur peau. Un cousin, associé, qui tente, en vain, de la ramener. Mais Rocco Siffredi demeure, en toutes circonstances, cette star du X à la morphologie et à la puissance hors du commun, un mâle alpha observant son propre exercice de la domination physique, membre érectile éternellement avide de tourner des scènes pornographiques.

Or – tout l’intérêt du film est ici – cet échec du projet initial des deux documentaristes devient la matière même du film. L’honnêteté des cinéastes paie. De l’impasse où les mène leur sujet, ils font une sorte d’état des lieux – de la chair, triste, de la jouissance, impossible, du sexe sans désir. Et c’est là plus qu’une simple habileté de leur part : une vérité qui s’impose à l’écran dans sa sombre brutalité, fort bien filmée. Et montée (si j’ose dire).

Certes, pour qui n’est pas totalement fasciné par la virilité et l’esthétique pauvrette du genre « cinéma X » (silicone et gonflette), la dimension maniaque, répétitive du personnage, pourra finir par lasser (1h43, tout de même…). Mais pour ceux qui s’intéressent à la problématique du documentaire, son rapport à la vérité, sa manière de faire d’une vérité, un spectacle, et d’un spectacle, une vérité – ce qui a aussi quelque chose à voir avec la pornographie – il y a ici matière à réflexion. De ce point de vue, Rocco, de Demaizière et Teurlay, pourrait même bien devenir, dans l’effet de miroir qu’il met en place entre le pornographe et le documentariste, un véritable cas d’école.

Rocco, en salles à partir du 30 novembre, interdit aux moins de 16 ans.


«On ne se retourne pas contre le peuple qui vous a élevé»

À l’occasion de la sortie de son nouveau film, La chute des hommes, la réalisatrice Cheyenne-Marie Carron s’exprime dans nos colonnes. Un entretien exclusif pour Causeur.

Laure Lochet dans le rôle de Lucie, enlevée par des djihadistes, La chute des hommes de Cheyenne-Marie Carron

Causeur : Quand on regarde votre filmographie, on est frappé par votre courage. De L’apôtre qui évoque la conversion d’un musulman au catholicisme, à Patries qui aborde le thème du retour au pays des enfants d’immigrés, et maintenant La chute des hommes qui raconte l’enlèvement d’une jeune française par des djihadistes, vous n’hésitez pas à aborder des sujets difficiles, avec un regard, des références qui peuvent faire polémique.

Cheyenne-Marie Carron : Si polémique il y a, elle ne vient pas de moi. Je n’aime pas la dimension forcément racoleuse de la provocation, du chiffon rouge que l’on agite. Je dirais plutôt qu’il s’agit de sujets de mon temps. Je suis une femme française. J’ai quarante ans. Tous ces sujets – complexes je vous l’accorde – me concernent. Nous concernent. Je m’efforce de les traiter avec honnêteté, vérité, humanité. Je suis un metteur en scène catholique, je regarde le monde avec un regard de chrétienne. J’estime qu’il n’y a pas de sujets réservés ou, au contraire, interdits aux chrétiens. Le monde nous est ouvert.

Vous abordez vos thèmes et vos histoires avec beaucoup de franchise et un véritable point de vue. En même temps, on sent chez vous une empathie pour tous les personnages.

Je ne pourrais pas réaliser un film avec une autre approche. Dès qu’on creuse un sujet, on ne peut qu’entendre l’autre, ses motivations, y compris dans le cas de ces djihadistes qui s’engagent dans des voies si sombres, des voies de combats, de destruction. Dans La chute des hommes, il y a trois points de vue : celui de Lucie, petite chrétienne qui part très naïvement au Moyen-Orient et qui se retrouve prise en otage ; celui de Younes, chauffeur de taxi très pauvre qui se fait complice des djihadistes et tentera d’effacer sa faute ; celui d’Abou, un Français de souche, converti à l’islam radical.

C’est cela, pour vous le cinéma : pouvoir se mettre dans la peau de tous ?

À l’écoute de tous, oui, mais en tant que catholique. C’est mon héritage. Vous savez, je suis une enfant de la DDASS, j’ai été accueillie par une famille chrétienne… Je tiens d’autant plus à mon héritage chrétien. J’essaie de développer une approche aimante de l’autre.

On sent ce regard « aimant ». Il y a presque une érotique dans vos films, dans votre manière de filmer les êtres, leurs visages.

Oui, je suis sensible à la beauté des corps, des regards, à ce qui s’en dégage.

Vos acteurs, de toutes origines, ont visiblement beaucoup de plaisir à jouer dans vos films. Le spectateur peut même avoir l’impression que les dialogues s’emballent un peu, comme dans un jeu.

J’accorde une grande importance aux comédiens. J’attends beaucoup d’eux et je crois leur donner beaucoup. Le tournage doit rester un espace de liberté, avec une petite part d’improvisation. Bien sûr, j’attends de mes acteurs qu’ils défendent leurs rôles, les situations, les dialogues qu’ils doivent connaître parfaitement, mais sans cesser, pour autant, de donner au film leur vérité. En tournant avec moi, ils ont – et ils le savent – un espace pour être eux-mêmes. Cette approche aimante leur permet de donner le meilleur d’eux-mêmes.

Le spectateur sera peut-être surpris par le choix de vos décors.

Je tourne avec des budgets inférieurs à 100.000 euros quand la moyenne des productions françaises est de 4,7 millions. Je dois envisager le cinéma d’une autre manière, avoir une approche artistique tranchée. Prenez le camp des djihadistes : c’est ce qui se joue ici qui donne à ce lieu sa crédibilité. Un terrain vague ensablé devient une prison à ciel ouvert, c’est cela la force du cinéma. Il en est de même pour le chalet qui pourrait être un cocon douillet mais qui est perçu par Maryam comme un lieu d’enfermement, d’asservissement. Diane Boucai qui interprète le rôle – une actrice formidable – suffoque, rêve de Paris…

Oui, parlons de vos comédiens. Et d’abord de Laure Lochet, l’actrice principale.

Laure est d’une immense générosité. Elle a quelque chose d’évanescent, de primesautier, et en même temps de tragique. J’avais perçu cela et envie de le restituer à l’écran. Cette candeur de jeune Française, si jolie, si douce… prise au piège, voilà ce qui m’intéressait. Le personnage fait face à la situation, avec un immense courage. Laure avait cela en elle.

Nouamen Maamar interprète ce chauffeur de taxi pris de remords, ce Younes bouleversant.

La beauté de Nouamen crève l’écran. Il a un côté poète, comme pris entre deux mondes. Il incarne parfaitement le trouble du personnage : c’est un homme perdu, pris dans la nasse d’une faute qu’il essaie d’effacer.

Alors qu’Abbou…

Abbou, interprété par François Pouron, est un Français de souche, converti à l’islam radical. François dégage beaucoup de virilité. Il a un rapport authentique au monde, sans manières. Quelque chose d’un peu brutal et en même temps séduisant.

Ce personnage viril a été fasciné par l’islam. On peut imaginer que c’est en réaction à une société occidentale qui dévirilise ses garçons.

C’est possible. Je déplore, par exemple, la disparition du service militaire, ce rite de passage, sans doute rassurant. Et très noble.

Vous « comprenez » l’engagement djihadiste ?

Je peux comprendre la révolte, voire la violence, mais pas qu’on se retourne contre le peuple qui nous a élevés. C’est une trahison terrible. Mais il existe une solution. Ces gens ne reconnaissent pas ce pays, son identité, son histoire comme les leurs. On peut respecter cela. Donnons leur les moyens de bâtir quelque chose ailleurs, en Algérie, au Maroc… Aimer son prochain, c’est aussi vouloir qu’il soit bien, là où il veut vivre. Il faut les accompagner, les raccompagner là où ils estiment que se trouve leur destin, mais de manière aimante.

Vous-mêmes, vous avez des origine maghrébines.

Vous évoquez mes géniteurs ? Oui, ils sont Kabyles. Mais comme ils m’ont abandonnée à l’âge de trois mois, je ne connais que la culture de mes parents, ceux qui m’ont élevée. Ma mère était institutrice, d’origine ardéchoise, mon père maçon, savoyard. Ce sont eux mes parents. Des gens modestes. Catholiques. Généreux.

Vos idées vous placent « hors système ».

J’en pâtis, croyez-moi. En quinze ans de carrière, je n’ai jamais reçu une seule aide du CNC. Quant aux chaînes de télévision, elles ne financent pas mes films car leurs comités de lectures ne partagent pas mon regard sur le monde qui nous entoure. Je vis difficilement, mais en toute indépendance, de mes films, de la vente de mes DVD. Cela a un avantage : mon œuvre est intacte. De toutes manières, je ne pourrais pas écrire un scénario calibré pour le système.

Entretien réalisé à Paris, le 25 octobre. Propos recueillis par Olivier Prévôt. Retrouvez l’oeuvre de Cheyenne-Marie Carron sur cheyennecarron.com

Christiane Taubira, à 52%

Le 13 novembre (2016) sur France inter, le cauchemar continuait

On ne se méfie pas assez de Christiane Taubira. La droite, déjà naturellement certaine de sa légitimité à exercer le pouvoir est dopée par le fiasco de François Hollande. Depuis des semaines, Les Républicains vident leur euphorie dans le tonneau sans fond des primaires. De son côté, la gauche prend au sérieux les serments d’allégeance de l’ancien garde des Sceaux à l’égard de l’actuel président de la République. De toutes façons, pour la droite comme pour la gauche, le seul ennemi, c’est le Front National. Bref, personne ne voit rien venir. Christiane Taubira, on se contente désormais de l’exécrer discrètement. Et il faut dire que personne sur l’échiquier politique n’a eu autant de talent pour exciter les peurs et les agacements d’une large frange de la population – celle qui est inquiète de voir le monde se déliter sous ses yeux. Et personne n’a autant de talent qu’elle pour récupérer à son profit les nombreux dérapages que sa personne suscite. Au final, être l’adversaire de l’ancien garde des Sceaux, c’est tout à la fois être idiot (elle est intelligente et supérieurement cultivée), raciste (elle vient de Guyane) et homophobe (elle a fait voter le mariage pour tous) – tout ce que le pays compte de gens qui se veulent intelligents et ouverts (comprendre : de gauche) se rassemblera derrière elle. En temps venu.

Alors, nous n’aurons pas de pire adversaire.

À ceux qui en douteraient, je conseille vivement d’écouter l’émission de France inter, Questions politiques, dont Christiane Taubira était l’invitée dimanche midi.

Je vous livre d’abord une citation qui en dit long – pour qui sait entendre, évidemment – sur ce qui nous attendrait en cas de victoire de l’élue de Guyane. Interrogée sur l’exaspération de nombreux Français vis-à-vis de l’immigration, Christiane Taubira a eu cette réponse énigmatique, ambivalente et très inquiétante : « Ce citoyen [exaspéré], il n’a pas que des droits. Il a la responsabilité de faire vivre ensemble la totalité de la communauté [nationale]… La société organise par le droit les règles qui nous permettent de vivre ensemble. » Ça sonne bien, républicain et tout, mais il faut écouter et ré-écouter pour saisir ce qui se dit là. Il faut comprendre : tout ce qui pourrait menacer la doxa du vivre-ensemble devrait, devra être interdit.

On voudrait préparer l’opinion publique à un nouveau durcissement des règles restreignant la liberté d’expression, qu’on ne s’y prendrait pas mieux. De fait, une partie de l’opinion rêve à haute voix de mettre Zemmour en taule – et, à défaut, n’hésite pas à souhaiter publiquement son interdiction d’antenne. Nous ne sommes pas la Turquie d’Erdogan, mais méfions-nous : ça n’arrive pas qu’aux autres.

La droite française écoute peu de ce genre d’avertissements, étant historiquement plus sensible à l’autorité qu’à la liberté – les charrettes de 1793 n’ont jamais produit, à droite, une prise de conscience réelle du danger totalitaire (sauf à ses deux extrêmes, l’un libéral, l’autre national). Pour dire les choses simplement : la droite a toujours trop rêvé de restauration pour défendre efficacement la liberté d’expression. Elle est prisonnière de sa plus vieille histoire.

Ayant appris de mes maîtres que le diable est dans les détails, j’ai également été sensible à un court passage de l’émission (minutes 69 et 70) pendant lequel Christiane Taubira déclare que, parmi les radicalisés, « 52 % sont des convertis récents ». « Ces convertis récents, ils passent à l’acte très rapidement. En quelques semaines, ils passent au massacre au nom, prétendument, de cette religion ».

J’ignorais ce chiffre qui sonne bien. Ni trop précis (52,65 % aurait senti le trucage), ni trop vague (50 % aurait fait « au doigt mouillé »). Non, 52 %, ça ressemble à une victoire nette, mais pas écrasante, comme à une élection présidentielle.

L’islamisme radical serait donc majoritairement une affaires de Jean-François et de Cécile, et ne concernerait que minoritairement des Khaled (Khelkal) et autres Mohammed (Merah), Yacine (Sahli) ou Salah (Abdeslam).

Le plus intéressant dans cette affaire et qu’aucun journaliste présent sur le plateau n’a osé protester en entendant le fameux chiffre des 52 %. Ils n’ont pas seulement évité de prononcer la liste des noms de nos bourreaux, mais ils n’ont pas interrogé, non plus, l’étude qui a fourni ce chiffre – qui sonne pourtant si bien. Par exemple : n’est-on pas plus sûrement signalé comme « radicalisé » si l’on provient d’une famille non-musulmane, alertée par les signes de cette dérive ? La question n’a pas effleuré ce brave Nicolas Demorand qui a même fini par acquiescer d’un borborygme – disons d’un « humm, humm » non pas de doute, mais d’approbation (à écouter aussi).

Bien sûr, on peut évoquer le parti-pris, l’engagement dans une guerre civile idéologique qui fait de Zemmour, de Causeur et de ses amis, l’ennemi prioritaire. Et dans une guerre, la vérité est la première victime. Selon cette hypothèse, Demorand ou Leparmentier n’auraient pas cillé, parce que ce chiffre de 52 % arrangeait leurs petites affaires. Je crois cependant que la réalité est autre.

Pour tenter d’évoquer cet aveuglement volontaire, on peut évoquer la figure du déni, ou plus précisément de la dénégation freudienne. L’individu sait bien où est son désir, sa vérité, mais le gendarme du surmoi l’oblige à exprimer le contraire, à faire semblant d’y croire et à y tenir « mordicus ». Barthes a résumé cela dans ses Fragments par la formule « Je sais bien, mais quand même ». Ici, ce serait : Touche pas à mes stats !

J’expliquerais plutôt la crédulité – presque gourmande – de toute une partie de l’opinion à l’idée que le djihadisme viendrait de nos propres rangs, par un mécanisme de défense que la psychanalyse a mis à jour : l’identification à l’adversaire. En jouant au loup, l’enfant fait comme s’il était celui qui le terrorise et il domestique ainsi son propre effroi. Le fameux « syndrome de Stockholm » au cours duquel l’otage prend fait et cause pour son ravisseur s’apparente à ce même mécanisme. En donnant au djihadisme la figure du « nous », plutôt que du « eux », en mettant de côté la dimension radicalement étrangère de l’attaque dont nous sommes victimes, telle la femme violée qui se persuade qu’elle y est bien pour quelque chose, qu’elle y a participé, nous nous rassurons. Si le djihad, c’est nos enfants, alors nous saurons les raisonner, les ramener au bercail de la démocratie. Si le djihad, c’est l’échec de l’intégration des immigrés, alors, ce qui se profile, c’est bien la guerre. Enfin, seulement à 48 % si l’on croit Christiane Taubira.

« Je vois entrer Lily-Rose … Et je n’en reviens pas »

Entretien exclusif pour Causeur avec Rebecca Zlotowski, réalisatrice de Planétarium (en salles le 16 novembre)

Natalie Portman et Lily-Rose Depp

Mercredi prochain, sort en salles le très beau film de Rebecca Zlotowski, Planétarium. Au milieu des caméras, des flashs et de l’effervescence qui accompagne la sortie de ce film (à l’affiche : Natalie Portman, Lily-Rose Depp, Emmanuel Salinger et Pierre Salvadori), la réalisatrice a pris le temps de s’asseoir autour d’une table et de discuter. Rencontre avec l’une des plus brillantes de nos jeunes cinéastes.

 

Causeur : Votre film, Planétarium, peut être regardé de deux manières. Dans sa dimension romanesque, cette histoire si émouvante que vous nous racontez… Et, peut-être aussi, comme un propos sur le cinéma. Un cinéma qui serait une quête de l’invisible.

Rebecca Zlotowski : Je n’ai jamais voulu faire un film « sur le cinéma ». Pas à mon âge, pas après deux films [Belle Épine et Grand central] ! Ça aurait été une ambition écrasante. Je ne formulerais donc pas les choses ainsi. En revanche, il y avait un désir, celui de montrer le rapport entre le spiritualisme et la dimension archaïque, primitive du cinéma. Par ailleurs, j’avais envie de montrer le parcours d’un personnage, celui qu’incarne Natalie Portman. Une jeune femme qui abandonne, baisse les armes. Une jeune femme qui, à travers la pratique du cinéma, se met à vivre une « vraie vie ». Ces deux thématiques ont nourri le projet du film depuis le début, mais c’est comme si je m’en étais rendu compte que très tard. Avec Robin Campillo [le co-scénariste], nous avons avancé de manière beaucoup plus modeste. Nous avons « suivi » nos personnages. Nous avons fait se rencontrer deux blocs qui, a priori, n’était justement pas destinés à se rencontrer – l’un étant ces deux médiums, inspiré par les sœurs Fox, l’autre étant ce producteur de cinéma qui évoque la figure de Bernard Natan. On a opéré cette rencontre de manière expérimentale…

À la recherche de l’invisible ?

Oui, je pense que ça m’obsède depuis plusieurs films. Prenez Grand central, la radioactivité – une menace présente et impalpable. Ou Belle Épine, avec le danger, la mort qui rôdent un peu partout. C’est vrai : je suis fascinée à l’idée qu’on puisse filmer l’invisible.

C’est aussi cet invisible que vous recherchez pendant l’écriture du scénario. Tâtonner, se heurter à des choses…

Oui, mais ça, on s’en rend compte seulement après. Concrètement, et sur le moment : j’ai eu du plaisir à faire ce film. Parce que j’ai eu le sentiment que seul le cinéma me permettait de le faire. Seul le cinéma autorise cette part de mystère au cœur même de l’écriture, cette énigme qui demeure autour de ce que vivent les personnages. Et jusqu’au montage, jusqu’à la fin du montage qui a complètement réécrit le film, comme si on avait serpenté le long de cette histoire. Tout cela aurait été impossible dans le cadre d’un feuilleton pour la télévision.

Tout comme votre casting.

Oui, on n’imagine pas Natalie Portman dans un feuilleton-télé ! Mais tout cela procède d’une même logique : chercher ce qui, en 2016, n’appartient qu’au cinéma. Chercher en quoi le cinéma a quelque chose de plus puissant que tout le reste.

C’est-à-dire ?

Je vais vous donner un exemple. Dans le film, Korben a un rêve, un fantasme, une vision, son père. C’est mon propre père qui interprétera ce rôle. Pourquoi ? Parce qu’il parle yiddish. Je cherche quelqu’un qui parle yiddish, c’est tout. Mais quelqu’un me dit « Mais vous vous rendez compte de ce que ça signifie ? » Non, je ne me rends pas compte. Je ne suis pas psychanalyste. Je suis rusée par mon inconscient. Quelque chose surgit. C’est cela le cinéma. Entendez-moi bien : il n’y a pas d’impensé au cinéma – sinon, on se laisserait déborder de toutes parts – mais en revanche, il y a de l’inconscient. Ce film est traversé par l’inconscient.

Le personnage de Korben, interprété – merveilleusement – par Emmanuel Salinger fait référence à une personne ayant réellement existé, Bernard Natan.

C’est un grand plaisir que le film puisse lui rendre justice. Mais Planétarium demeure une fiction. J’ai rencontré les petites-filles de Bernard Natan. J’ai pu leur dire à quel point le trajet de leur grand-père me bouleversait, que la France et le milieu du cinéma ne lui avaient pas, à mes yeux, assez rendu hommage, mais aussi que j’allais partir dans des directions personnelles, fictionnelles. Il ne s’agissait pas de réaliser un biopic. La vie de Bernard Natan est un peu trop parfaite, exemplaire. On s’ennuierait.

Vous pouvez nous en dire quelques mots ?

Il arrive de Roumanie avec son frère, épouse une française, s’engage, pendant la Première Guerre mondiale – alors que rien ne l’y contraignait. Il obtient la Croix de guerre. Il a des enfants, s’en occupe très bien – tous les documents en attestent. Devenu chef d’entreprise, il est reconnu comme un patron social, éclairé. Ceci dit, il fait quelques mauvaises affaires et se révèle piètre gestionnaire. Poursuivi par la justice à ce titre, il est finalement condamné et destitué de sa nationalité française… Cela évoque les débats sombres de cette année.

C’est là qu’on risque de ne pas être d’accord !

Je l’évoque parce que cela apparaît dans le film. Et le film a été tourné six mois avant le débat parlementaire sur la déchéance de nationalité.

Mais cela résonne, forcément.

Je suis très heureuse que des films puissent résonner avec le contemporain. Mais à aucun moment, il n’a été question, dans Planétarium, de tenir un discours de superposition. Je ne suis ni historienne, ni économiste. Même si j’ai l’intuition, même si j’entends des rythmes et des échos… Je ne peux pas, moi, en tant que cinéaste, établir un parallèle entre la montée des populismes, ce climat de régression colossale que nous voyons s’instaurer et ce qui s’est passé durant les années trente. La déchéance de nationalité de Bernard Natan est un fait que je mentionne. C’est tout.

Admettons.

Redevenu simple citoyen roumain, Bernard Natan est expédié dans le premier train vers les camps de la mort.

L’histoire de Bernard Natan était quasiment inconnue…

De moi-même également ! J’avais inventé un personnage de fiction : un producteur victime de la montée de l’antisémitisme pendant les années trente. Avec Robin Campillo, le scénariste, nous étions alors pris dans un dilemme : soit on en faisait trop du côté de la référence historique, par exemple en faisant apparaître un journal mentionnant tel ou tel fait, soit on en faisait trop peu, et le contexte n’aurait été compris que par les spectateurs les plus cultivés, les autres ne percevant pas que Korben est un personnage menacé.

Pendant l’écriture, vous naviguiez donc entre deux écueils : la référence, qui exclut, et le sous-titre, qui ennuie.

Oui, on se débattait avec ces questions. J’en parle à des amis, et Noémie Lvovsky me dit : « Mais tu parles de quelqu’un qui a réellement existé. »

Noémie venait de voir Natan, le documentaire de Cairns et Duane – deux Ecossais ! En le visionnant à mon tour, je réalise que les locaux de la Fémis dans lesquels j’ai moi-même étudié étaient les studios Pathé qui appartenaient à Bernard Natan. À l’époque, il n’y avait même pas une plaque honorant sa mémoire…

Si l’on croit aux fantômes, vous aviez, en quelque sorte, déjà « rencontré » Bernard Natan…

Si l’on y croit, oui.

L’autre miracle de ce film, c’est Lily-Rose Depp, la très jeune actrice qui incarne le personnage de Kate Barlow. Vous avez découvert une actrice exceptionnelle.

Découvert, non. Du fait de son hérédité, Lily-Rose était déjà sous le feu des projecteurs. Très tôt. L’émotion est ailleurs : donner, pour la première fois, la parole à quelqu’un qui n’était qu’un visage, une image, un fantasme…

Avec Planétarium, elle éclot sous nos yeux. Pendant la projection, je pensais : Une étoile est née !

Je me souviens : Lily-Rose est entrée dans la salle de casting, et le casting s’est arrêté là. Immédiatement. Mais le miracle, c’est aussi d’avoir trouvé l’actrice qui allait, face à une actrice de la stature de Natalie Portman, équilibrer le trio du film, donner réalité, puissance à la fratrie Barlow. Un casting, ce n’est pas qu’une addition de talents, aussi impressionnants, émouvants soient-ils. C’est un édifice, une combinaison. Je vois encore entrer Lily-Rose … Et je n’en reviens pas. Vous savez, c’est injuste le métier d’actrice. Lily-Rose Depp possède quelque chose, sans le savoir, ou quasiment.

Entretien réalisé à Paris, le 9 novembre 2016. Propos recueillis par Olivier Prévôt.

Les copains de Causeur

Mon 13 novembre

 

L’angoisse est revenue. L’heure d’hiver. Les fleurs qui ont été à nouveau déposées, le matin de la Toussaint, aux pieds des barrières métalliques qui barrent encore l’entrée du Bataclan – ce lieu où autrefois je retrouvais des amis car, disions-nous, il était à équidistance de nos appartements respectifs – c’est-à-dire : à côté, tout proche. Un gyrophare, une sirène, quelqu’un qui court, ou encore un couple enlacé sur le trottoir, et voilà, ça recommence. Novembre. Un rappel, de cette nuit, de ces nuits-là. Désormais, je le sais : ici, toutes mes fins d’automne auront ce goût de catastrophe, d’effondrement, de désolation silencieuse.

Car nous avons appris à nous taire, nous les riverains. À ne pas trop emmerder les cousins, les amis, les parents, les collègues avec ça, « ça » dont ils ont partagé quelque chose pour avoir passé une partie de la nuit du 13 au 14 novembre 2015 devant la télévision, pour avoir lu les articles, pour s’être sentis concernés, indignés, informés. Nous, il ne faudrait pas trop la ramener, ne pas se prendre pour des victimes. « Tu étais bien au chaud », m’a-t-on même sorti une fois que j’insistais. Oui, et j’en ai encore froid.

Mais c’est vrai qu’il faisait bon, qu’il faisait doux ce soir-là. Juste avant. L’été indien n’en finissait pas, miraculeux. Un éditeur m’avait demandé d’intervenir en début de soirée, lors d’un débat qu’il organisait pour la sortie d’un livre : Les Norvégiens pacifistes (V. Knoop, éditions HD). Devant un parterre d’étudiants scandinaves nous avions évoqué ce doux pays du Nord. Lors de la petite réception qui suivit, j’avais encouragé ces étudiants si sages, si timides, à embrasser la ville. À s’amuser, loin des rigueurs d’Oslo.

De la rue de Trévise où s’était tenu le débat, à Oberkampf où j’habite, j’ai remonté à pied les grands boulevards. Les terrasses étaient pleines, comme si tout ce que la ville comptait de jeunesse s’était donné rendez-vous dehors. Comme d’habitude, je me suis amusé à compter les Spritz dont l’orangé colore les tables. Je me souviens très bien d’avoir pensé au titre d’Hemingway, si juste : Paris est une fête. Les jours qui suivront, la référence fera florès.

Attendu à la maison, j’avais renoncé à sortir – et je bénis encore celui qui, ce soir-là plus qu’aucun autre, se faisait fête de mon retour. Un sms m’avait indiqué que le repas était prêt, et qu’on fêterait entre nous la fin de semaine autour d’un petit apéritif. Ainsi, nous avons dîné, un peu travaillé, et mis de la musique un peu fort. Bonheur ordinaire de gens ordinaires. Paris, version cocon, douceur des intérieurs, notre « vivre ensemble », précieux.

Plus tard dans la soirée, mon compagnon s’est inquiété des sirènes qui hurlaient dehors. J’ai répondu que dans l’après-midi des manifestants avaient été évacués de la place de la République, que je m’étais alors également inquiété en entendant les sirènes et que j’avais déjà vérifié qu’il ne se passait rien de grave. Nous nous apprêtions à nous coucher lorsque ma mère a appelé : « Les enfants ! Restez chez vous, surtout ne sortez pas ».

Nous avons mis quelques minutes à comprendre. Que les détonations que, maintenant, musique éteinte, nous entendions clairement, étaient des tirs. Que le moteur vrombissant au dessus du quartier était un hélicoptère. Que, tout de suite après, les cris dans l’escalier étaient ceux d’une voisine qui avait réussi à rentrer – elle sera la dernière à pouvoir pénétrer dans l’immeuble. Et que sa manière de m’étreindre sur le palier, de m’embrasser, les joues mouillées de larmes, de répéter « Oh monsieur Prévôt, vous êtes vivant… » n’étaient pas une subite et incompréhensible crise d’hystérie.

Et puis, mais seulement un moment après, nous avons eu peur. La radio indiquait qu’on ne savait pas si tous les terroristes étaient à l’intérieur du Bataclan, que certains étaient peut-être dans la nature – et de fait, même si nous l’ignorions, il y en avait un qui arpentait le quartier, Salah Abdeslam. Alors on a fermé les portes, on s’est barricadés – pour de vrai. Une commode contre la porte, le grand couteau de cuisine sorti du tiroir. Une autre voisine m’a appelé pour me dire de ne pas m’en faire, qu’elle était juste enfermée dans un café dont la police avait fait fermer les portes à clés, à deux ou trois cents mètres, et qu’elle ne pourrait pas rentrer. Il y eut enfin l’assaut final, le concert renouvelé des sirènes. Et puis nous avons attendu le silence. Longtemps.

Au matin – car il y a des lendemains à ces nuits d’épouvante –, je suis sorti. Je me suis entendu dire benoîtement  : « J’espère qu’ils me laisseront quand même acheter du pain ». Un an après, cette remarque, somme toute légitime, mais aussi la commode contre la porte, ou le couteau de cuisine, j’en ai encore un peu honte. Comme d’avoir manqué le début de l’événement, d’avoir compté les Spritz aux terrasses des cafés tandis que les assassins étaient en route. Pourquoi aurais-je dû être à la hauteur de l’impensable ? Pourquoi ce sentiment diffus de honte ? Je n’en sais rien. Mais c’est ainsi.

Dans l’après-midi, je suis ressorti. Les rassemblements étaient interdits, mais nous étions nombreux, place de la République – par petits groupes, visages défaits, lèvres fermées ou murmurantes, enfants graves déposant un nounours sur le parapet de la statue.

Je me souviens très bien d’un jeune homme qui avait confectionné une pancarte sur un bout de carton : « Don’t panic, I am muslim » – au lieu d’un sobre « je suis musulman et suis des vôtres ». Et j’ai haï cette impudeur, cette désinvolture, cette manière de nous renvoyer à je ne sais quel amalgame qu’aucun, pourtant, ne pratiquait. J’ai haï ce renversement des choses, profondément pervers. J’ai haï cette manière de ne pas s’associer à notre peine, à nous ; j’ai haï cette façon d’accuser l’autre, la nation victime, et cette incapacité crasse à sortir un instant, un instant seulement, d’une posture pourtant pulvérisée par les faits.

C’est pourtant ce discours odieux qui serait relayé à l’infini. Les victimes ne seraient ni les morts, ni les blessés du Bataclan. Ni, dans une bien moindre mesure, les riverains tétanisés, choqués, bouleversés. Les victimes seraient les musulmans, toujours-déjà stigmatisés. On allait répéter cette antienne à longueur de journaux, d’émissions de radio, dans les conversations entre amis. Partout.

Partout, sauf à Causeur. Sauf, les copains de Causeur. Finalement, mon 13 novembre, c’est eux, c’est vous.

I.T, thriller politiquement incorrect

Quand l'e-cinema nous sauve de la grégarité pro-Snowden

 « Quand je pense à tous ces gens qui vont se ruer sur le nouveau film d’Oliver Stone… Et dire que certains d’entre eux sont inconscients d’avoir échappé à un attentat déjoué de justesse… C’est un peu : merci la NSA, maintenant je peux aller applaudir Snowden… » ai-je lâché l’autre soir tandis que je picorais la planche de charcuterie sympathiquement partagée par notre joyeuse tablée. Il y eut un bref silence avant ce cri d’indignation : Lire la suite

Danielle Bleitrach, les vérités d’une femme

Le livre Bertolt Brecht et Fritz Lang va très au-delà de la simple étude pour cinéphiles

En refermant, il y a quelques jours, le livre de Danielle Bleitrach, Bertolt Brecht et Fritz Lang, sous-titré Le nazisme n’a jamais été éradiqué, je suis resté longtemps silencieux, pensif. Inquiet peut-être. J’avais abordé cet ouvrage, qui analyse le film de Lang Les bourreaux meurent aussi, en cinéphile, et c’est l’homme qu’il avait convoqué. Les questions posées à travers ces pages en suscitaient d’autres. Et celle-ci n’était pas la moindre : pourquoi un tel silence de la presse autour de cet ouvrage – certes « pointu » mais qui à l’évidence fera date, non seulement dans la manière d’analyser un film mais aussi dans la perception que nous pouvons avoir de notre histoire contemporaine ? Pourquoi moi-même avais-je résisté à cette lecture, plusieurs fois différée aux mille prétextes de mille autres urgences ? Quel lièvre avait soulevé Danielle Bleitrach dans ce livre aussi stimulant intellectuellement que politiquement, moralement inconfortable, qui justifiât cet embarras ? Lire la suite

Les flics, le ministre et l’arrêt Malik Oussekine

On a appris dans la nuit de vendredi à samedi 22 octobre que certains syndicats de policiers – Alliance, Synergie Officiers, l’Unsa et le Syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN) s’étaient organisés en intersyndicale et qu’ils appelaient à des rassemblements silencieux, mardi prochain, devant les palais de justice. Selon la plupart des rédactions, décidément sagaces, il s’agirait pour ces syndicats de reprendre la main vis-à-vis d’un mouvement parti de la base – entendre : incontrôlé.
Il n’était sans doute pas nécessaire de faire le CFJ (Centre de formation des journalistes, la grande école de la profession) pour arriver à telle conclusion, tant le mouvement qui va de l’explosion basiste à sa récupération-mise en ordre par les syndicats dûment estampillés est devenu un classique de nos conflits sociaux. Ce « débordement » récurrent des syndicats par les salariés n’est qu’un signe parmi d’autres du divorce entre peuple et élites, réalité et institutions, vécu quotidien et discours officiels.

Olli Mäki, ou l’éloge de la défaite

Le film du Finlandais Juho Kuosmanen est une petite merveille

Jarkko Lahti dans le rôle d'Olli Mäki

À quoi cela tient-il ? À la géographie qui les excentre un peu du mainstream occidental ? Au climat dont la rudesse oblige à choisir vite et définitivement entre neurasthénie et bonheur ? À un système éducatif qui favorise l’apprentissage sans étouffer la créativité ? Aux conditions de travail comprenant rigueur, soutien et confiance ? À une longue tradition de cinéma qui allie liberté de l’auteur et respect du public ? Je n’en sais rien. Mais je suis toujours estomaqué par la qualité, l’originalité, le charme de ces films qui nous viennent du Nord. Olli Mäki, qui sortira en salle mercredi 19 octobre, en est la dernière pépite. Lire la suite